Aujourd'hui, un portrait un peu moins grandiose que d'habitude mais une femme bien badass tout de même ! Je l'avais en tête depuis des années puisque je l'avais découverte quand j'étais ado lors d'un voyage en Irlande... Voici Mary Rosse !
Bonjour ! Quand j'avais quinze ans, c'est-à-dire il y a... Plus de quinze ans,
j'avais visité un château en Irlande qui m'avait particulièrement marquée,
notamment grâce à une femme qui y a vécu et que j'avais trouvée vraiment badass. Alors le
mot badass n'existait pas encore et j'étais loin de m'imaginer qu'un jour je réaliserais
des vidéos d'histoire, qui seraient vues par des gens, et que donc je pourrais vous parler
d'elle... Mais je crois que ce jour est arrivé. Aujourd'hui on va donc parler de Mary Rosse,
pionnière de la photographie et astronome à ses heures.
Mary naît le 14 avril 1813 dans le Yorkshire. Son père, John Wilmer Field,
est un propriétaire terrien aisé qui veille à ce que ses filles aient une éducation complète,
de l'apprentissage de la danse à celui des mathématiques. Mary est créative,
s'intéresse déjà à l'astronomie, et semble passer une enfance plutôt tranquille avec sa sœur Delia.
Ensemble, elles sont héritières de la fortune assez conséquente de leur père.
Dans les années 1830 Mary fait la rencontre de William Parsons, un noble de treize ans son aîné.
Il est le fils du comte de Rosse, un territoire qui se trouve vers le centre de l'Irlande
et dont le siège est le château de Birr. Celui que j'ai visité quand j'étais plus jeune. William a
étudié les mathématiques et l'astronomie à Dublin et à Oxford et mène des expériences, construisant
des miroirs de télescopes ainsi qu'une machine pour polir leur surface. À l'inverse de beaucoup
de ses collègues astronomes de l'époque, il publie toujours les résultats de ses expériences,
soucieux de partager ses trouvailles. Son premier télescope, une bête de 90cm de
diamètre faite maison, lui permet de premières observations de la Lune et des nébuleuses.
Mary et William se marient le 14 avril 1836, le jour des 23 ans de Mary. À cette époque,
William Parsons est baron d'Oxmantown, mais son père lui laisse le château de Birr en
cadeau de mariage et part finir ses jours sous le soleil de Brighton. Un cadeau un peu empoisonné,
certes, car le château a subi un incendie quelques années auparavant et seules les
deux ailes sont habitables, tandis que le centre est totalement détruit.
Lorsqu'elle s'installe dans le château, Mary s'intéresse immédiatement à son architecture
et fait entreprendre la construction de douves et d'une nouvelle tour dessinée par ses soins,
ainsi bien sûr que la restauration du centre du château. Son père décède en 1837,
ce qui lui donne accès à un héritage considérable. Lord Rosse décède à son tour en 1841 et laisse à
son fils William le titre de 3e comte de Rosse. Mary devient donc Mary Parsons, comtesse de Rosse.
Dès leur mariage, les deux époux continuent les expériences astronomiques. William forme
des employés locaux à la fabrication de miroirs, un projet coûteux, et le couple se lance en 1841
dans une entreprise encore plus titanesque et assez originale : construire un méga télescope,
le Léviathan, un monstre de 183 cm de diamètre et 17 m de long achevé en 1845 et qui demeure pendant
70 ans le plus grand télescope du monde. Il est détrôné en 1917 par le télescope de
l'observatoire du Mont Wilson, à Los Angeles. Son miroir est fabriqué sur place également
et pèse plus de trois tonnes. Le coût total du Léviathan est estimé à 12 000 livres de l'époque,
soit plus de 500 000 livres d'aujourd'hui. Mary participe à la construction de la bête
en apportant son argent mais aussi ses talents de forgeronne, eh oui. Elle se
fait même bâtir une forge sur place et réalise une nouvelle grille d'entrée pour le domaine.
Au moment où le Léviathan se termine, l'Irlande est frappée par la Grande Famine, qui comme
son nom l’indique est une famine de grande ampleur causée par la destruction quasi totale
des récoltes de pommes de terre de l’île par le mildiou. Elle dure de 1845 à 1852, et provoque la
mort d’environ un million d’irlandais. L’épidémie repousse l’utilisation courante du Léviathan de
quelques années, William et Mary ayant d'autres préoccupations. Pour tenter d'endiguer le mal au
niveau local, Mary fait travailler plus de 500 personnes sur le domaine du château et autour,
proposant de nouveaux travaux d'aménagement. Elle fait construire une nouvelle aile,
une écurie, et une petite annexe qui sert plus tard de laboratoire à ses fils. Je reviendrai
sur eux plus tard. Elle est une personnalité très appréciée dans les environs. William, de son côté,
publie un rapport critique sur le comportement du gouvernement à Londres face à la famine.
Le Léviathan est un immense succès auprès de la communauté scientifique de l'époque. Il
est installé entre deux murs de 15m de haut et ne peut se déplacer que verticalement,
ce qui limite certes l'observation du ciel : un même objet peut être vu pendant 50mn à 2h, selon
sa position. Une autre limite à son utilisation est le ciel irlandais, souvent nuageux... Le
Léviathan permet toutefois à William de décrire de nombreuses nébuleuses, notamment celle du Crabe,
et lui sert à prouver que la plupart de ces nébuleuses sont en réalité des galaxies.
En tout, la famille possède finalement quatre télescopes,
le Léviathan restant le plus imposant des quatre. Il est tellement connu que des scientifiques du
monde entier viennent observer le ciel grâce à lui ; il est même cité dans le roman De la
terre à la Lune de Jules Verne ! En 1848, William devient président
de la Royal Society. Il est également récompensé d'insignes et de titres,
se voit offrir plusieurs diplômes honorifiques, et le couple reçoit beaucoup au château de Birr.
Mary y conçoit une salle à manger monumentale destinée à accueillir les collègues scientifiques.
On y retrouve notamment le mathématicien William Hamilton, qui dédie un poème à
Mary que je ne m'essaierai pas à traduire mais qui parle bien entendu du Léviathan.
Dans les années 1850, Mary développe un intérêt pour la photographie. Son mari avait commencé à
faire quelques expériences sur les daguerréotypes, un procédé photographique complexe en vogue dans
les années 1840 et 1850 et prédécesseur de la photographie moderne, pour résumer. Il
avait surtout essayé de réaliser des photographies d'astronomie, sans grand succès, et correspondait
avec l'inventeur du calotype William Fox Talbot. Mary s'y intéresse à son tour et se fait aménager
une chambre noire dans le château, parce que comme l'a dit Virginia Woolf il est
important pour une femme d'avoir une chambre noire à soi. Ou quelque chose comme ça. En tout cas,
à l'époque, la photographie relève presque plus de la chimie que de l'art, puisque les
formules pour développer les clichés sont encore balbutiantes et doivent être fabriquées maison,
mais Mary adore. Elle photographie le Léviathan, d'abord, puis des scènes de vie
avec ses enfants, des portraits des visiteurs... « A l'époque où la photographie a été inventée,
ma mère avait une pièce photographique située à côté de l'atelier et y passait beaucoup de temps,
dit son fils Randal. Le procédé d'imprimer sur du papier ciré était sa spécialité, et nombreuses
furent les belles photos qu'elle prit ». Ses photographies plaisent, et font partie
de la première exposition de la Royal Photographic Society de Londres. Mary devient aussi membre de
la Dublin Photographic Society, recevant en 1859 une médaille d'argent pour l'un de ses clichés.
Elle se spécialise dans la photographie calotype, inventée par Talbot donc,
un procédé photographique pour lequel je n'entrerai pas dans les détails techniques
mais qui permet la multiplication des clichés grâce à la réalisation d'un négatif intermédiaire.
Mary pratique aussi la stéréographie photographique, un autre procédé qui
repose sur un appareil à deux objectifs dont l'écartement correspond à celui des yeux.
Le cliché dédoublé ainsi obtenu donne une impression de relief.
Elle parvient à développer des photos dans des conditions parfois inhabituelles, comme lors
d'un voyage en bateau sur le yacht familial, et apprécie les photos de nature et de paysages.
Tout n'est pourtant pas heureux dans la vie des Rosse : au cours de leur mariage ils ont pas moins
de onze enfants, mais quatre seulement parviennent à l'âge adulte. Sa seule fille, Alice, meurt à
l'âge de huit ans. Elle perd deux autres de ses garçons à 11 ans, les autres meurent plus jeunes
encore, quelques jours après leurs naissances. Les quatre garçons qui parviennent à l'âge adulte
sont élevés au château de Birr et reçoivent une instruction très orientée vers les sciences,
via les assistants astronomes qui se trouvent sur place. Pratique. Mary veille à leur éducation et
leur écrit même sa propre version de la Bible, dans un langage plus accessible à des enfants.
L'aîné, Lawrence, s'intéresse également à l'astronomie et à la photographie,
les chiens ne font pas des chats. Il découvre notamment la galaxie NGC 2, et parvient grâce
au Léviathan et à une machine de sa propre conception à donner une estimation précise
et correcte de la température de la Lune, qui est validée en 1969 lors du premier alunissage.
Le cadet, Charles Parsons, invente la turbine à vapeur en 1884, son plus gros achèvement puisque
sa carrière se fonde sur son entreprise de turbines. Il crée aussi l'auxetophone,
un gramophone à air comprimé, et développe des équipements optiques pour télescopes
puisque c'est un peu la tradition familiale. Et on commence à s'éloigner beaucoup de Mary,
mais la femme de Charles Parsons, Katharine, est également une ingénieure qui co-fonde avec
leur fille Rachel et d'autre femmes scientifiques de l'époque la Women's Engineering Society, qui
existe encore de nos jours. Rachel, petite-fille de Mary, est aussi l'une des premières femmes à
étudier les sciences mécaniques à l'université de Cambridge, en 1910. La relève est donc assurée.
William décède en 1867, des suites d'une opération visant à retirer une tumeur de son genou. Mary,
de son côté, meurt en 1885 à 72 ans, sans qu'on connaisse les détails de la fin de sa vie. Après
sa mort, sa chambre noire sert encore un peu à son fils Lawrence mais elle est complètement
abandonnée à son décès en 1908. Le temps passant, elle n'est redécouverte qu'en 1983,
dans l'état où elle avait été laissée quelque 80 ans plus tôt, comme une capsule temporelle. S'y
trouvaient encore son équipement et ses produits chimiques. Il s'agit désormais
de la plus ancienne chambre noire au monde. Quant au Léviathan, il est démantelé en 1908
également. Seuls les murs et quelques pièces restent en place ; grâce aux photographies
retrouvées de Mary, il est reconstitué à l'identique en 1996, bien qu'il ne permette
plus l'observation du ciel : son miroir est désormais exposé au musée des sciences de Londres.
La vie de Mary a été longtemps oubliée. On doit à son fils Randal quelques notes à son sujet,
dans une histoire de la famille qu'il ne publie jamais. La vie et les travaux de son époux sont
plus documentés, comme c'est souvent le cas quand une amatrice des sciences épouse un autre amateur
de sciences. Sans Mary, pourtant, sans sa fortune et son énergie, il n'y aurait pas
eu de Léviathan. S'il paraît que derrière chaque grand homme se cache une femme, il est temps de
les faire sortir de leur cachette. Le château de Birr met à présent le travail de Mary l'honneur,
et j'espère que cette vidéo permettra aussi de mettre ses réalisations en lumière.
Je pensais publier un épisode de Chroniques de Prof durant l'été, mais j'ai été très
prise par l'écriture de mon roman, dont je vous parlais dans une petite vidéo au mois de juin.
Le premier jet est terminé et je le laisse un peu reposer avant d'attaquer la phase 2,
mais ne voulant pas vous laisser sans rien j'ai décidé de t out de même sortir
un épisode de Gentes Dames Badass, plus simple à écrire.
Je vous retrouve d'ici quelques temps pour une autre vidéo, Chroniques de Prof ou Gentes Dames
Badass : le suspens est de mise. Ça dépendra de l'avancée de mes autres projets d'écriture,
mais en tout cas je continue d'avoir des idées pour cette chaîne, ne vous inquiétez
pas. Depuis ma dernière vidéo j’ai d’ailleurs rejoint le Label Hérodote, dont je vous mettrai
le lien du site en commentaire et qui prône une vulgarisation historique sourcée et de qualité.
Et d'ailleurs, j'en profite pour vous dire ou vous rappeler si vous êtes habitués de cette
chaîne que je n'en vis pas, ni de l'écriture pour le moment. Je ne suis plus prof non plus,
depuis quelques années même si mon surnom continue de prêter à confusion, et j'ai donc
un boulot alimentaire à côté. Tout ça pour dire que si vous avez quelques piécettes à donner pour
m'aider à financer ces projets de vulgarisation, j'ai une cagnotte ouverte sur la plateforme
Kisskissbankbank ! Libre à vous d'y faire un tour, et à bientôt pour une prochaine vidéo ! Aurevoir.