L'histoire de Zoza de Giambattista Basile est le récit-cadre qui entoure la trame narrative principale du Pentameron. Elle est entrecoupée de cinquante contes, dont le dernier "Les trois cédrats" est directement inspiré par l'histoire de Zoza, clôturant son dénouement (et d'où son sous-titre habilement choisi de "Conte des Contes"). J'attire votre attention sur la qualité de l'adaptation qui en est faite par la Bibliothèque universelle des Romans, une revue littéraire bi-mensuelle de la deuxième moitié du 18e siècle, qui voulait diffuser de manière abrégée et non moins géniale, les grands romans et les contes du temps passé de France et de l'étranger pour l'instruction et le divertissement des lecteurs curieux de cette époque. Malheureusement pour nous, leur publication s'arrêta net à la Révolution. J'ai eu beaucoup de mal à trouver cette adaptation du Pentameron, et vraiment très surpris qu'elle n'ait jamais fait l'objet d'une traduction digne du nom antérieur au XXe siècle. Nous devons à cette œuvre de Basile, toute la mouvance littéraire du genre dit du "Conte de Fée" en France au 17e siècle et dont certaines histoires sont des adaptations assez proches (très proches) de ceux que propose d'Aulnoy, Perrault et bien d'autres à leur époque.
Lecture, musique et montage : @Mojoon
Giambattista Basile, Il Pentameron, Bibliothèque Universelle des Romans, Juin 1777.
Le Roi de Valle Pélosa voit une fille unique, dont la figure était charmante & qui avait tout
l’esprit & tous les talents du monde : aussi l‘appelait-on Zoza c’est à-dire en Napolitain,
Bijou ; mais c’était un triste bijou ; car quelque chose que monsieur son père eût pu
imaginer pour l’égayer, on n’avait jamais pu venir à bout de la faire rire. Elle avait cela, dit-on,
de commun avec le grand Zoroastre & Héraclite,
qu’elle ne riait jamais, & pleurait avec une facilité merveilleuse.
Sa famille en était sensiblement affligée : car il n'y a
rien de si affligeant que de ne voir jamais rire, & de voir toujours pleurer.
C’était en vain qu’on faisait passer en revue devant la Princesse toutes les
facéties dont l’Italie s’amuse, & qui attirent les badauds & les filous sur toutes
les places des grandes villes de ce beau pays. Les matassins, les escamoteurs, les
joueurs de gobelets, ceux qui font des culbutes & des tours de force, l’âne qui
vol, celui qui boit dans un gobelet, les chiens qui dansent, les Fantoccini ou
grandes & petites marionnettes. Polichinelle & toute sa famille : on
fit même venir des Arlequins & des Pantalons de Venise, des Giles de France, & des Hanswourth
d’Allemagne ; tout cela n’y faisait rien : la Princesse ne souriait pas.
Enfin, le Directeur des menus plaisirs du Roi de Valle Pélofa,
imagina de lui conseiller de faire répandre un tonneau
d’huile fur le bassin d’une grande fontaine qui croit au milieu de la place située devant le
Palais Royal : l’huile surnagea, déborda, & rendit tout le pavé
des environs de la fontaine glissant. Les bonnes femmes qui venaient pour puiser
de l’eau, glissaient, tombaient, se culbutaient, ou faisaient des
grimaces extraordinaires pour se soutenir fur leurs jambes : les unes se cassaient le nez,
d’autres cassaient leur cruche. Le Roi était aux fenêtres de son palais avec la belle Zoza.
Le Roi riait ; mais la Princesse gardait son sérieux ordinaire avec une gravité désespérante.
Enfin, arriva une vieille petite bonne femme, faire très ridiculement, le visage allumé & l’air
colère & méchant : elle tenait à fa main une petite cruche ; & fans s'amuser à par venir
comme les autres à la fontaine, & à vouloir puiser de l’eau à travers l’huile, elle se mit à ramasser
l’huile même, & en remplit sa cruche. « Cela sera bon pour notre lampe, disait-elle, nous
trouverons d’ailleurs assez d’eau à la rivière ». En ricanant ainsi, & s’aidant des mains & des
pieds, elle avançait jusqu’au bassin même, lorsqu’un petit Page,
malin comme un singe, s'avise de lui jouer un tour. Armé d’un bâton ferré,
il glisse sur l’huile, arrive à la vieille femme, & donnant un coup fur la cruche,
il lui casse. La vieille se met aussitôt dans une colère terrible, & chante pouille au Page.
On trouve dans l’original une belle tirade de toutes les sottises que les femmes du peuple de
Naples disent aux hommes quand elles font en colère. Le Page répond à la vieille fur
le même ton, & ils font ensemble une scène dans le goût de celles que Vadé
nous adonnées en langage des halles de Paris. Cela est impossible à traduire;
il suffira à nos Lecteurs de savoir que ce genre d’éloquence est aussi fort à Naples qu’en France.
La vieille ne sachant plus que dire, finit par montrer au Page quelque chose de si
vilain, de si extraordinaire & de si ridicule, que pour le coup la gravité de la Princesse
n’y pur plus tenir. Voilà Zoza qui se met à rire.
Le Roi & toute la Cour sont enchantés: on crie au prodige ; il n’y a que la vieille qui est très
mécontente de ce qu’elle a produit ce grand effet : elle se relève, se traîne vers les fenêtres du
Palais, & se tournant vers la Princesse, elle se met à lui dire autant d’injures qu’elle en avoir
dit au Page. De toute cette liste de sottises, il n’y en a qu’une seule qui fasse quelque
chose à notre conte. "Il n'y a donc que
moi qui te fasse rire, dit la vieille, il n'y a que ma personne qui puisse te tirer de ta
chienne de mélancolie. Vas belle Prin cesse pleureuse, vas t'en
épouser le Prince Campo Retuno".
Les injures de cette vieille créature ne faisaient de mal à
personne, & ne méritaient pas qu’on s’en fâchât, aussi le Roi n’en fit il que rire ; & quand
elle eut dit tout ce qu’elle en savait, il ordonna seulement qu’on l'éloignât, & qu’on la fit taire.
Mais la Princesse avait été frappée de ce que cette vieille sorcière lui avait dit,
quelle n'était bonne qu’à épouser le Prince de Campo Retuno.
Dès le soir même, elle envoya chercher
la vieille, & lui en demanda l’explication. Celle-ci se fit prier, & il fallut l’amadouer
en lui rendant une cruche neuve, & de meilleure huile que celle qu’elle avait
perdue. Enfin, elle expliqua ion propos, ainsi qu’il fuit.
Il y avait dans une Province assez éloignée de celle-ci, un Prince qui était le plus
beau & le plus aimable du monde. Il est mort sans postérité, il y
a assez longtemps. La consolation que les fées ont accordée à ses sujets, c’est d’assurer qu’il
ressuscitera, mais à une condition bien difficile à remplir, & qui ne l’a pas été
encore. On lui a élevé un beau tombeau de marbre noir à la porte de sa ville :
auprès de ce tombeau, on a mis une cruche, & il faut que quelque fille ait le talent
de remplir cette cruche, qui est assez grande, de ses larmes, jusqu'aux bords.
Alors le Prince ressuscitera & épousera la pleureuse.
Après avoir fait cette belle histoire, la vieille se retira, & la Princesse fit de profondes
réflexions fur ce qu’elle lui avait dit. Bientôt elle trouva heureux & agréable de pouvoir tirer
parti du beau talent qu’elle avait de pleurer, il est rare que ce talent procure un bon mari:
on en réserve ordinairement l’usage pour le cas où on en a trouvé un mauvais. La Princesse,
après avoir bien pensé, réfléchi, désiré, se détermina à aller chercher le Prince Campo Retuno,
Pour cet effet, elle se déguise ; & de grand matin, elle monte sur un cheval de l’écurie
de fon père, & se rend au château d’une Fée qu'elle connaissait, & qui ne demeurait qu'à
quelques lieues de Valle Pélosa. La Fée la reçut à merveille, lui donna bien à
dîner, & lui demanda de quoi il s’agissait. "Y a-t-il quelque chose de vrai, dit-elle,
dans ce que m’a raconté hier une vieille femme, du Prince de Campo Retuno ?" "Rien n'ait si sur,
répondit la Fée ; & avec le beau talent de pleurer dont nous
vous avons douée en naissant, vous pouvez prétendre à cette grande alliance. Mais
il y a loin d’ici à Campo Retuno, & je n’en sais pas bien le chemin : ce que je peux faire,
c’est de vous adresser à une de mes sœurs qui demeure à quelques lieues d’ici;
elle vous donnera des instructions plus certaines & mieux détaillées. Vous irez
chez elle demain : en attendant, prenez cette noix, & serrez-la précieusement ;
si vous vous trouvez dans l’embarras, elle
vous servira à vous en tirer. Le lendemain, Zoza partit pour se
rendre chez la secondé Fée, qui la reçut également bien ; mais la renvoya à une
troisième, après lui avoir donné une châtaigne, qui devait lui être aussi utile que la noix.
Enfin, la dernière lui indiqua précisément la ville & le tombeau qu’elle
cherchait, & lui donna une noisette merveilleuse. Ainsi chargée de petits présents
qui devaient lui être bien utiles, & de beaucoup d’argent & de pierreries dont
les Fées avaient d’ailleurs rempli ses poches, Zoza se trouva auprès du tombeau.
L’image du Prince qui y était sculptée, lui présenta un objet si charmant, qu’en
pensant qu'il était dans la sépulture, il lui fut très aise de pleurer abondamment; &
quoique la cruche fut assez grande, elle la remplit de ses larmes à deux travers de
doigt près ; mais comme pleurer n'amuse guères, quand elle en fut a ce point, la
Princesse s’endormit au pied du tombeau, d’autant plus aisément, que la nuit était
survenue. A la pointe du jour, une jeune servante noire, grossière & vilaine, qui
était souvent battue par sa maîtresse, & a qui cet accident avait procuré le moyen
de pleurer aisément arrive auprès du tombeau, trouve la cruche presque pleine à
côté de la Princesse endormie, n’a la peine que d’y répandre l'épaisseur de deux doigts
de ses larmes, & elle se trouve remplie. Suivant l'inscription, dont la tradition
était connue de tout le pays, la servante met aussitôt la cruche sur le tombeau. On
entend un bruit souterrain, la terre tremble, le tonnerre gronde,
le tombeau s’ouvre, & le Prince en sort beau, jeune , frais & vigoureux : il reconnait la
servante pour sa libératrice, la prend par la main, et entre avec elle dans la ville.
Le peuple court au-devant d’eux, & les conduit au palais. Comme il n'est
pas question de chicaner sur le mérite & la figure d’une femme qui vous a tiré du tombeau,
après un séjour de bien des années, le Prince se détermine tout de fuite
à épouser la servante. On la nettoie le mieux qu’on peut ; on l’habille ; on la
pare : dans la même journée elle est épousée, couronnée :
la nuit suivante, le mariage est consommé, & la nouvelle Princesse se trouve grosse.
Cependant Zoza, qui s’était réveillée au bruit du tonnerre & des fêtes,
stupéfaite, & ne revenant point de ce qu’une
autre lui avait enlevé la satisfaction d'épouser le Prince de Campo Retuno ne
put faire autre chose que d'entrer dans la ville, & de se loger dans une maison
vis-à-vis du palais, d’où , elle contemplait le Prince & sa nouvelle épouse, qui étaient
dans l'ivresse des premiers plaisirs. Ah! que Zoza devoir souffrir !
Elle prit cependant patience pendant quelque temps. La
grossesse de la vilaine Princesse se confirma. Le Prince ne prenait pas
garde à sa voisine : il ne pensait qu’à sa femme.
Zoza embarrassée, & voulant s’attirer les regards du voisin,
ouvrit sa fenêtre, & fut enfin remarquée.
Alors la Princesse enceinte se fâcha, & dit au Prince ces mots
terribles, qu’elle répéta plusieurs fois depuis avec quelques légères différences.
"Si je vois mon volage époux Faire à voisine les yeux doux,
De désespoir me frapperai, Et notre héritier je tuerai."
Ces vers tout plats & tout bêtes qu’ils étaient, renfermaient une menace si effrayante,
que Tadéo ( c’était le nom du Prince de Campo Retuno) en fut alarmé :
il cessa de regarder Zoza. Celle-ci,
parvenue au comble de l’inquiétude, eut recours aux ressources qui lui avaient été
fournies par les Fées, & cassa d’abord la noix. Il en sortit un petit oiseau, qui
avait le plus joli plumage du monde, &, qui plus est, un chant mélodieux.
Zoza l’ayant mis dans une cage, sur la fenêtre, il se mit à faire, de son talent pour la musique,
un usage si merveilleux que, la ci-devant servante,
devenue Princesse, en fut enchantée, & voulut l’avoir en sa possession.
Aussitôt elle se mit à
crier comme un aigle : "Si je ne tiens ce bel oiseau
Chantant fi bien, étant fi beau,
De désespoir me frapperai, Et notre héritier je tuerai."
Le Prince craignant la menace, envoya demander aussitôt l'oiseau
à sa voisine, & lui fit promettre de la récompenser magnifiquement, & en grand Prince,
si elle vouloir le lui vendre. Zoza répondit qu'elle n'était point marchande d'oiseaux,
mais qu’elle lui céderait volontiers le sien, pourvu qu’il vint la remercier.
On lui promit de la part du Prince tout ce qu’elle voulait ; on emporta l’oiseau ; &
le Prince ne vint seulement pas lui en dire grand merci. Après avoir attendu
assez longtemps, elle désespéra de la récompense promise, & prit le parti d’ouvrir
la châtaigne. Il en sortit une poule & douze poussins, dont les plumes étaient
dorées & si brillantes, qu’elles reluisaient le jour comme le soleil, & éclairaient la nuit
comme des escarboucles. Zoza laissa courir sur sa fenêtre cette nichée,
que la Princesse régnante aperçut bien tôt, & dont elle fut enchantée ;
elle voulut encore l’avoir ; & s’étant assurée, par les
expériences précédentes, que son mari lui accorderait tout ce qu’elle voudrait,
elle cria encore :
"Si demain matin je ne tiens, La poule & ses douze poussins,
De désespoir me frapperai, Et notre héritier je tuerai.
Le Prince tenta de nouveaux efforts pour obtenir ce second présent ; il fit de
nouvelles promesses, eut ce qu’il désirait, & ne fut pas plus exact à s’acquitter.
Zoza pleurait de plus en plus ; & s’il ne se fut agi, pour cette fois, que de remplir
une cruche de larmes, pour obtenir le Prince Tadéo, elle eût plutôt rempli
un tonneau ; mais rien n’y servait :
il fallut avoir recours au troisième don ; elle ouvrit donc la noisette. Il en sortit une
poupée petite, petite, mais qui grandit bientôt jusqu'à la hauteur d’une coudée,
& qui en resta là. Cette poupée tenait une quenouille, & sur cette quenouille,
elle filait de l’or si fin, si fin, qu'il n’y avoir rien de si beau ; & elle filait sur le
balcon de Zoza : on la remarqua, on la demanda, mais pour le coup,
on ne l’obtint pas si aisément. "Vraiment, vraiment,
dit le bijou de Valle Pelosa, je n'y serai point attrapée trois fois, & je
ne donnerai point ma poupée, que le Prince ne vienne me la demander lui-même."
Grande négociation ; enfin le Prince y vint, & demanda la poupée filante ; on
la lui accorda avec peine ; & il ne la dût qu’à des regards passionnés qu’il
jeta sur Zoza, & qui lui firent entendre qu’il était bien fâché d’être attaché à
un char bien moins aimable que le sien. Cependant la laide Princesse avait eu
le produit des trois dons des Fées, la noix, la châtaigne & la noisette
; il semblait qu’il ne restait plus aucune ressource à Zoza ; mais ses
protectrices lui en avaient ménagé une quatrième. L'oiseau cessa de chanter,
la poule de coqueter, & la poupée de filer ; on ne savait plus qu’en faire,
lorsque la poupée, interrogée, répondit : "Si des Contes l’on ne nous conte,
De rien nous ne tiendrons plus compte."
Aussitôt la Servante, érigée en Princesse, se mit à crier :
"Si l’on ne fait Contes conter, Pour mes trois bijoux contenter.
De désespoir me frapperai, Et notre héritier je tuerai."
Le Prince se hâta de chercher partout
des conteuses, afin de satisfaire la Princesse & ses bijoux. Le résultat des informations
que l’on fit dans le Campo Retuno, fut qu’il y avait dans le Pays dix femmes toutes vieilles,
ou mal bâties, ou ridicules qui savaient, toutes, les plus plaisant contes du monde.
Le Prince les rassembla dans son palais ; & après les avait bien régalées,
il leur proposa de dire chacune leur histoire,
pendant autant de temps qu’il serait nécessaire pour mettre
les joujoux de bonne humeur. Les bonnes femmes y consentirent ; on les rangea
en cercle aux pieds de la Princesse ; & elles commencèrent.
Ces bonnes femmes s'appelaient, la commère Popa , la Cecca,
la Meneca, la Tolla, la Naguta, la Ciulla, la Antonella, la Paola, la Storta et
la Jacomella, Chacune d’elles prit la parole à fon tour ; ainsi, dès le premier jour,
il y eut : dix histoires contées, & elles commencèrent à produire leur effet. Le bel
oiseau reprit fon charmant ramage, la poule & les poussins chantèrent pendant
quelque tems, & la poupée recommença à filer fon or, quoique d’abord assez doucement.
On engagea les conteuses à revenir le lendemain, elles revinrent ; & après avoir bien dîné,
pour se mettre en train, elles reprirent leurs contes, qui
produisirent encore fur l’oiseau, la poule & la poupée, un meilleur effet que le premier
jour. La troisième journée fut remplie toujours par dix contes, qui eurent
encore le plus grand succès : ils étaient neufs,
gais & plaisant ; & quoiqu’il n’y eut pas l’ombre de philosophie ni de morale,
aucune vraisemblance, & pour tout dire,
pas le sens commun, ils amusèrent infiniment la cour de Campo Retuno. Les
dix contes de la
quatrième journée plurent autant ; mais à la fin de cette journée,
il arriva un accident qui troubla un peu la fête ;
la commère Jacomella ayant conté le conte de l’orgueil corrigé, voulut
exprimer par une démonstration, l'excessive impertinence d’une Princesse qui, voulant
s’élever au-dessus de tout le monde, fit une chute effroyable du haut de son trône, & tomba
dans la boue. Voici la Princesse qui monte sur son trône, dit la bonne femme,
en montant sur sa chaise, & la voilà qui tombe patatra ! en disant cela, la
conteuse se laisse tomber, & si maladroitement, qu’elle se casse le nez,
un bras & une jambe. On la ramassa avec beaucoup de peine ; le Prince la fit reporter chez
elle, & ordonna qu’on en eut grand foin ; mais quelques remèdes qu’on lui fît, il
était impossible qu’elle fût en état de faire des contes le lendemain ; ainsi il fallut
chercher à la remplacer : Zoza, qui de sa fenêtre avait été témoin de l’accident,
prit le parti de se déguiser, & se présenta le lendemain en habit de bonne femme,
pour remplacer la blessée. Elle assura qu’elle savait bien d'aussi bons contes
qu’elle ; que du moins si les siens n'étaient pas si comiques, ils étaient plus
intéressants, & qu’elle était bien assurée que l'oiseau, la poule & la poupée en seraient
parfaitement contents. Elle prit donc la place de Jacomella. A près que les neufs premières
commères eurent dit chacune leur histoire, (ce qui formait le nombre de quarante-neuf), ce
fut à Zoza à conter la cinquantième. Elle prit la parole, & ce qu’elle conta fut fa propre histoire,
telle que l’on l’a lue au commencement de notre extrait ; elle fit un plaisir infini ; & la
Princesse de Valle Pélosa, sans rire du tout, fit beaucoup rire les auditeurs. Mais
quand ce vint à la fin, que le Prince de Campo Retuno s’entendit nommer, qu’il
fut question de la cruche remplie de larmes, & de la servante qui avait, pour
ainsi dire, excroqué le prodige, toute l'assistance se mit à fondre en larmes,
excepté la Princesse Grosse, qui entra dans une telle colère, qu’elle en pensa crever ; elle
voulut se jeter sur Zoza, mais on l’en empêcha ; & celle-ci acheva son
histoire : aussitôt l’oiseau se mit à chanter si mélodieusement, qu’il semblait qu’il exécutât lui
seul un opéra & toutes les parties : la poule & ses poussins coquetèrent tant,
qu’on aurait cru que cette petite famille formait à elle feule une nombreuse
basse-cour ; & la poupée fileuse, filait tant d’or & disait de si jolies choses, qu’on ne savait plus
auxquelles entendre. Le Prince s’approcha
de Zoza, la considéra, l’admira, & lui fit des excuses de ne lui avoir pas plutôt
rendu justice. La Servante érigée en Princesse, acheva de se désespérer,
rentra dans fon appartement, se mit au lit, fit une fausse couche d’un petit
monstre, & mourut. Le Prince s’en consola, dans l’espérance d’avoir
bientôt de plus beaux enfants de la belle Zoza ; & les espérances furent remplies :
il la reconduisit chez le Roi son père, & là ils se marièrent. Leur union fut si heureuse,
qu’elle fit beaucoup perdre à la Princesse
de son humeur sérieuse, & elle renonça
au beau talent de pleurer avec tant de facilité & d’abondance. Les fruits de leur
union furent deux Princes & trois Princesses. De l’aîné des Princes sont descendus les
Rois de Valle Pélosa ; & du cadet, ceux de Campo Rettino : quant aux trois Princesses,
les Fées qui furent leurs marraines, donnèrent à la première le
noyer qui produisait les noix d'où sortaient les beaux oiseaux qui chantaient si
bien & cette dot fut considérable ; car le Prince des Canaries qui épousa cette
Princesse, tira un grand parti de ces oiseaux, & en fit l’objet d’un grand
commerce. La secondé Princesse eut pour dot, la poule & les poussins d’or ; la
poule fit des œufs d’or & on conçoit bien qu’on peut former un grand trésor d’une
pareille ponte. La troisième eut en partage la poupée fileuse qui fila, parfila, effila,
défila des monceaux d’or valant des millions, que nous vous souhaitons, amis Lecteurs.