Pour comprendre cette icône, il faut quitter les habitudes de l'art chrétien d'Occident. Nous sommes en effet accoutumés à l'idée que les tableaux et les sculptures ont d'abord pour fonction de représenter les épisodes bibliques auxquels ils se rapportent et ce n'est que dans un second temps que nous pouvons y attacher des significations symboliques. Or, dans l'art d'Orient, c'est le contraire : les icônes ont d'abord pour fonction de dire les réalités sacrées à travers l'épisode dépeint. Au-delà de l'hospitalité d'Abraham à Mambré, il s'agit d'une icône montrant la Trinité. Comment ce peintre inconnu y parvient-il ? Entrons dans l'image... ---------------------------------------------------------------------- KTO ne vit que de votre générosité ! 👉Pour faire un don : https://donner.ktotv.com/LIENYT/ ----------------------------------------------------------------------
L'hospitalité et le sacrifice d'Abraham
Pour comprendre cette icône, il faut quitter les habitudes de l'art chrétien d'Occident.
Nous sommes en effet accoutumés à l'idée que les tableaux et les sculptures
ont d'abord pour fonction de représenter les épisodes bibliques auxquels ils se rapportent,
et ce n'est que dans un second temps que nous pouvons y attacher des significations symboliques.
Or, dans l'art d'Orient, c'est le contraire.
Les icônes ont d'abord pour fonction de dire les réalités sacrées à travers l'épisode dépeint.
Cette icône illustre parfaitement cette caractéristique,
puisqu'au-delà de l'hospitalité d'Abraham à Mamre,
qui est clairement le titre de l'icône en lettres grecques rouges,
et Philoxénia, tout Abraham,
il s'agit d'une icône montrant la Trinité.
En effet, dans le texte de Genèse 18,
le changement de personne est très frappant.
On passe de Dieu à trois anges dans le début du récit.
Les chrétiens y virent dès le IVe siècle une allusion au dogme de la Trinité.
Celui-ci veut que Dieu soit un,
tout en étant constitué de trois personnes divines identiques,
mais séparées, comme le sont les trois anges.
Le peintre montre donc les anges du texte,
mais insiste sur leur similitude.
Ils ont les mêmes traits, portent les mêmes ailes
et tiennent en main le même sceptre.
Leur visage est entouré du même nimb
sur lequel est inscrit le mot grec « ohon »
« celui qui est » qui est le nom même de Dieu.
Ils esquissent le même geste de bénédiction.
Cependant, ils sont vêtus différemment.
La figure centrale est sans doute le fils,
car il endosse son vêtement traditionnel.
Tunique bleue, couleur de la divinité, et manteau rouge.
La tunique est bordée de la bande dorée,
symbole de pouvoir à Byzance,
car il est celui qui gouverne tout.
Le personnage de gauche est le père.
Le personnage de droite est l'esprit,
qui porte le verre de l'éternelle jeunesse,
car il donne la vie.
Abraham et Sarah jouent leur rôle d'hôtes,
dans la cour de leur maison,
rapidement esquissées par les deux bâtiments symétriques du fond.
L'un et l'autre apportent des victuailles
en les présentant les mains couvertes d'un linge,
selon la coutume byzantine de l'offrande respectueuse.
La vieillesse des deux personnages,
centrale pour le sens du récit,
ils sont trop vieux pour avoir des enfants,
est suggérée par le gris de leurs cheveux et barbes.
La table est somptueusement mise.
Ce qui frappe, en revanche,
c'est la présence de couverts nombreux,
fourchettes à deux dents et couteaux.
Cela peut exprimer l'élégance de l'hospitalité,
mais ces instruments effilés
consomment aussi avec la violence de la scène du bas.
Ne faudrait-il pas aller plus loin
et voir dans la figure de Sarah,
dans l'attitude exacte des Saintes Femmes
apportant des parfums pour l'ensevelissement du Christ,
une allusion à la mort de Jésus
que préfigure le sacrifice d'Isaac ?
Le peintre d'icônes, inconnu,
qui exécute une image pour la dévotion personnelle,
peut jouer plus largement sur le symbolisme
que le lui permet l'iconographie figée
des icônes plus officielles.
Aussi représente-t-il le sacrifice d'Abraham
au-dessous de l'hospitalité ?
Cet épisode d'un père qui sacrifie son fils
a été lu comme une préfiguration
du sacrifice du Christ.
Le lien entre les deux scènes est d'abord thématique,
puisque les trois anges annoncent à Abraham
que la bénédiction divine prendra la forme d'un enfant
qui assurera sa descendance.
Il est aussi pictural.
L'ange paraît descendre dessous la table
et il porte un vêtement semblable à celui du fils
qui fait l'unité chromatique
entre les tons rouges et bleus de la scène principale.
L'icône proclame donc
que la bénédiction que reçut Abraham
en accueillant la Trinité
prouve son accomplissement
dans la bénédiction accordée par le Christ
à l'humanité.
Le peintre se sert avec art
du peu d'espace libre laissé sur le bois
par la scène principale
pour représenter le sacrifice d'Isaac, Genèse 22.
À gauche, un brasero
qui figure l'autel pour brûler la victime.
Puis Abraham couché sur Isaac,
prêt à l'égorger.
Il est interrompu par l'ange au-dessus de lui
qui d'une main lui donne l'ordre de s'arrêter
et de l'autre lui désigne le bélier
attaché à un arbre
qui servira de victime de substitution.
Quelques traits suffisent à suggérer
qu'on se trouve dans la région vallonnée du mont Moria.