Après avoir parcouru plusieurs pays à vélo, Lucien Pilloud a trouvé sa voie à Palerme, en Sicile, en compagnie d’artistes de rue. De retour en Suisse, le jeune artiste décide de vendre ses illustrations, sous forme de cartes postales, dans la rue. Pour Lucien, il ne s’agit pas seulement de créer dans la rue, mais d’aller à la rencontre les gens.
Passe-moi les jumelles du 22 novembre 2024, une émission de la Radio Télévision Suisse.
"Dessins nomades", un reportage de Nicolas Pallay
Image: Olivier Kunz Son: Christophe Jaquier Réalisation : Nicolas Pallay Montage : Aurore Vervaeke Illustration sonore : Maurice Engler Mixage : Edgar Biondina Etalonnage : Anne-Laure Sacher
Avec la participation de: Lucien Mâ Carmen et Daniel Pilloud Giorgio et Tamara Jean-Michel Robert Benoît Risse, L’Artisan fleuriste
Nous remercions : Laurence Bucher « Le Bûcher » Françoic Maillard, La galerie Trait-Noir Manon Damo, Vélocité Antoine Denis, La galerie Bike Shop Fanny Seydoux Sandokaï
Lieux de tournage: Fribourg, Neuchâtel, Aigle, Palerme
Retrouvez la Radio Télévision Suisse: Site: http://rts.ch
L'artiste de rue ne te propose pas d'aller voir ce qu'il fait.
Il te le met sous le nez directement.
Et parfois, comme par magie, tu le laisses se glisser quelques minutes dans ton agenda pourtant si serré.
Il est une occasion de créer de l'espace dans un quotidien étriqué.
Ma passion pour le dessin remonte à tout petit.
Je me vois sur la banquette de mes parents, de mes grands-parents,
qui regardaient la télé et je dessinais sur la petite table du salon.
C'est une passion d'enfant qui s'est un peu dissipée au fur et à mesure du temps.
Et puis elle est revenue assez intensément ces dernières années.
Vers 16, 17 ans, c'est là où ça a un peu changé la donne.
C'est là où je rentre dans le monde des adultes.
S'il faut parler de couleur, je dirais que c'est une sorte d'enfant,
plein de couleurs, plein de naïveté,
qui rentre dans une espèce de monde un peu gris, avec des nuances de gris.
Et ça m'a fait quand même un grand coup.
J'avais un toque, j'ai toujours des toques,
de noter et dessiner mes idées sur le côté, quelle qu'elles soient.
Frénétiquement, je prenais des notes de tout ce qui me passait par la tête.
C'était pour moi de l'or en devenir.
Toutefois, venaient également des idées détaillées,
qui me servaient l'angoisse et la dépression.
Ces douloureux épisodes de jeune adulte m'ont appris à dompter mon pouvoir,
qui m'aurait tué s'il n'avait pas pris les choses en moi.
Vous voulez celle-ci ?
Parce que j'ai aussi un grand.
Non, ça va bien.
Comme ça ?
Oui.
Volontiers.
Elles sont au bon cœur.
Hein ?
Elles sont au bon cœur.
Ah, d'accord.
Je compte sur le cœur des gens.
À 20 ans, j'allais devenir ingénieur mécanique à Fribourg.
Et puis, il y avait quand même quelque chose qui bouillonnait en moi,
qui me disait « il faut que tu fasses tes expériences dans l'art et l'illustration ».
Vu que c'était ma passion d'enfant, je m'étais dit « tiens, on va essayer, tenter le coup ».
Je suis arrivé dans mon inscription dans les dernières étapes.
Devant les experts, le feeling n'est pas vraiment passé.
J'ai été refusé de l'école d'art.
J'avais une frustration qui était là depuis plusieurs années et qui était un peu dissimulée.
J'avais besoin de nouveaux horizons.
J'ai prévu de voyager à vélo, de tout quitter finalement.
Donc j'avais donné mes vêtements, mes affaires, mon matériel.
Je n'avais plus que mon matériel de vélo finalement.
Comme un escargot cassant qui a toute sa petite maison sur le dos.
C'était une forme de libération parce que je trouvais que l'homme était un loup pour l'homme.
Mais c'est vrai que je restais dans mon cercle pour me protéger finalement.
Je ne me suis jamais senti autant entouré.
Les gens venaient spontanément finalement.
Vu que je rayonnais par le voyage, j'ai croisé pas mal de pèlerins sur la route.
Il m'est venu cette idée de faire mon pèlerinage.
Donc je suis parti jusqu'à Palerme.
Marcher dans les rues de Palerme après un an, c'est très émouvant.
On ressent l'énergie qui m'a tant fait bien quand je suis arrivé ici les premiers jours.
Dans les rues de Palerme, il y a une ambiance assez particulière.
Autant on peut ressentir un certain chaos et à la fois une certaine douceur.
C'est ambivalent comme sentiment.
Quelque chose de très fertile pour l'artiste qui veut créer des œuvres ici.
Ces rues siciliennes, elles vivent, elles respirent.
La misère est si belle quand elle ne sait pas prendre le dessus sur un peuple qui rayonne.
C'est toute une collision.
Un Suisse qui rencontre des Siciliens.
C'est un cérébral stoïque qui se fait embarquer dans un tourbillon de corps qui le bouscule.
C'est avéré que j'ai croisé des artistes de rue qui m'ont vite invité à faire de même.
J'avais déjà fait mes petites expériences en France, à Bordeaux, mais timidement.
Je voulais un peu en parler avec eux, que je dessinais aussi.
Ils m'ont dit, si tu dessines, viens dans la rue.
Ils m'ont serré la main, ils m'ont dit, il y a une place là, il y a une place.
Je n'ai pas pu dire non.
Je me suis dit, je vais faire ça 3-4 heures.
Il s'est avéré que j'ai fait ça un mois sans arrêt.
Depuis un an.
Et le vélo ?
Non, pas de vélo.
Comme le début pour le bas.
Deux chaises.
C'est la table pour vous.
C'est cool.
Merci Tamara.
Vous travaillez toute la journée.
Il y a un jour pleine de pluie.
On s'amuse ici.
Ce n'est pas un travail, c'est une drogue.
Je me souviens, je le voyais très timide, qu'il essayait de s'organiser
afin de faire une petite exposition.
Donc, j'étais très curieux de voir ce qu'il faisait,
ce qu'il avait dans son portefeuille.
Et j'ai vu des choses sympas.
Je lui ai aidé à organiser une exposition.
En général, il y a cette fraternité dans laquelle tout le monde aide l'autre.
Oui, c'est cool.
Oui, il y a beaucoup de choses.
Des choses nouvelles.
C'était un cadeau du ciel de tomber sur lui,
parce que j'avais besoin de cette manière-là de vivre sans calcul.
C'est vrai que, de base, je suis plus d'une nature introvertie.
Donc, ce n'était pas logique que, quotidiennement, je fasse mon art dans la rue.
La première fois, je tremblais.
Et je termine maintenant.
C'est un cadeau pour toi.
Tu n'en as pas besoin.
Pendant ce mois où ça a été très formateur,
le fait de dessiner, parce que c'est ma passion,
il y a aussi ce fait que je n'avais pas vu venir,
qui était de voir vraiment les gens d'une autre manière.
C'est vrai que ça m'a ouvert l'esprit de m'ouvrir aux gens par la rue,
parce que, quand j'étais plus jeune, le regard des gens me bouffait.
Je vivais davantage dans la tête des autres que dans la mienne.
Aujourd'hui, étant artiste de rue, c'est moi qui me nourris des regards.
Je gagne mon pain grâce à la curiosité des passants et des passantes.
Donc voilà, c'est une exposition ouverte à tout le monde.
Vous pouvez jeter un oeil.
Je pense que peut-être que tu devrais dire aux gens
comment tu fais pour trouver ton chemin avec les coeurs.
Je t'en offre un comme ça.
Merci.
Une belle soirée.
Au revoir.
Sur une chaise, dans la rue, je n'ai plus que ça à faire que de dessiner,
car je me présente comme tel au monde,
sans autre matériel, rien que l'essentiel.
Ça arrive que des gens ne me disent pas bonjour.
Ils regardent et ils partent.
Au départ, j'étais assez choqué,
parce qu'on se dit tous qu'on a des manières.
C'est juste de comprendre.
On vit tous à un autre rythme.
Peut-être que la personne a vécu un moment difficile.
Elle ne veut pas parler à quelqu'un ou quoi que ce soit.
Disons l'indifférence, mais indifférente.
Je suis dans mon monde à dessiner.
Si quelqu'un veut me solliciter, il me sollicite.
Ma petite démarche est aussi pour réveiller la conscience des gens.
Le rituel du bain froid m'est arrivé il y a peut-être deux ou trois ans.
C'était là où j'avais encore pas mal d'angoisse.
Je n'arrivais pas à gérer tout le temps mon flux d'idées.
Le bain froid, ça permet de se canaliser.
Le corps continue d'avancer dans l'eau.
Gentiment, la petite voix dans la tête se tait.
Salut Benoît !
Salut !
Dans l'art, ce qui est intéressant, c'est de savoir comment l'apporter aux gens.
D'avoir une double casquette finalement.
Je refais ma petite tournée des plus petits formats.
Comme tu m'as commandé, c'est un peu plus sympa pour les bouquets de fleurs.
Les aliens qui mangent de la fondue.
Oui, en armaille.
C'est original.
J'ai toute la collection. J'en ai fait trois pour l'occasion.
Avec une vache.
La vache, elle ne sait pas trop ce qu'il se passe.
Non, elle n'a pas l'air.
Elles sont sympas celles-ci.
Ça me convient bien, ces trois-là.
On va tester et on verra.
Peut-être d'autres vont arriver.
Tu as des nouvelles trouvailles par ici ?
Regarde, mais toujours.
D'être entrepreneur, il faut savoir comment agrandir le champ des possibles.
Dans le commerce de cartes, chez les fleuristes, dans les friperies, dans les concept stores.
Les proposer aux gens.
Et remettre aussi la mode de la carte.
Si tu veux une carte avec ce magnifique bouquet.
Allez, vas-y.
Une petite carte.
Petite carte pour un grand cœur.
C'est en plus ma dernière.
C'est vrai ?
Dernier tirage.
Super.
Trop belle.
En plus, elle ira bien en France.
Du coup, c'est prix libre, c'est ça ?
Oui, c'est ça.
J'ai tout de suite voulu devenir coursier.
C'est pour les deux.
Merci.
Une belle journée.
Mon premier job rêvé.
J'ai vraiment, comme on voit, un enfant qui veut devenir pompier.
J'ai vu une fois un coursier sur une voie de train.
Je me suis dit, ça c'est un héros sans cap.
À nouveau ce contact avec les gens.
On est utile.
On acte pour une ville plus saine.
Une mobilité douce.
Et c'est tous des principes comme l'art de rue finalement.
On y va par la passion.
On aime faire du vélo, on aime faire du dessin.
Et après on rencontre cet aspect un peu plus social.
Un peu plus engagé, disons.
C'était déjà mon rêve au départ.
Quand j'étais jeune.
Enfin, à peu près à son âge.
De faire artiste-peintre également.
Ça ne s'est pas présenté.
On a eu cette idée, comme je dessine moins bien que lui.
De créer quelque chose ensemble.
Il a eu l'idée de faire ces mandalas.
De dessiner à l'encre de Chine.
Et moi, je coloriais à l'intérieur.
C'était notre projet pour sa future exposition.
Voilà mon Lulu.
Un bon petit café.
Il ressort bien.
Oui, c'est magnifique.
Ça te plaît ?
Oui, le quatrième volet.
Oui, exactement.
Tu as des bracelets ?
Tu les as préparés ce matin ?
Voilà ma maman.
Ma maman, c'est aussi une artiste.
Je pense que c'est d'elle que j'ai pris ce pont artistique.
Et moi, j'aime bien collaborer avec elle.
Avoir des projets artistiques avec elle.
A chaque fois, on tente de s'amuser.
On s'amuse.
On fait des choses entre mère et fils.
Il n'y a rien de plus beau à alimenter cette relation.
On me demande souvent si on est sous effet quand on fait ce genre de créations.
Je dis non, ils sont bio.
On est âgé.
Tous nos dessins sont bio.
Tout à fait.
On ne boit pas, on ne fume pas.
Quand il a pris la décision de faire ce grand voyage,
il avait vraiment envie de changer d'air par rapport à son état psychologique, on dirait.
Et de trouver son parcours.
Quand il est revenu de Palerme, c'était vraiment une aubaine.
Mon professeur.
Il a osé faire le pas.
Et quand il est revenu ici, il s'est dit « Maman, je vais faire artiste de rue ».
Je ne suis pas surprise.
Il faut oser le faire.
Si on est sérieux, on n'a rien.
Je parle toujours de ce principe-là.
Ma maman avait tout pour devenir artiste, illustratrice ou autre.
C'était juste une autre époque où il n'y avait pas forcément les moyens.
Les écoles d'art n'étaient pas aussi nombreuses que maintenant.
Mais rien n'est jamais trop tard finalement.
Je lui donne cette fibre.
Je lui partage toute cette énergie que j'accumule dans la rue.
J'en suis rempli.
C'est cool que tu aies trouvé ta méthode.
On voyait que tu te cherchais un peu.
Oui, c'est le premier.
Il n'est pas très costaud.
Je ne sais pas s'il est comestible.
Il doit être graphique.
Il doit faire rêver.
Il doit nourrir l'imaginaire.
Je ne l'ai pas fait très dodu.
Il ne nourrit pas l'estomac.
Non, mais l'imaginaire.
Au moins l'imaginaire.
L'imaginaire de profondeur.
Une fois qu'on a découvert cet autre pan de l'art de rue,
de rencontrer des gens tellement différents du matin au soir,
de pouvoir casser les cercles,
c'est assez addictif.
C'est la meilleure des addictions finalement.
Ça fait depuis ce matin que tu dessines ?
Je me laisse un peu porter.
Il y a pas mal d'énergie.
C'est intéressant.
C'est comment aujourd'hui l'énergie ?
Il y avait beaucoup de vent.
J'avais entendu un chaman qui était venu vers moi.
Il m'a dit ça c'est bien.
Ça chasse les mauvais esprits.
Je crois que maintenant on est bon.
Il n'y a que des bons.
Ça peut arriver que les gens viennent voir mon expo
et qu'on échange.
Mais très rapidement finalement.
Comme si on se connaissait.
Alors que pas du tout.
On est des qui-dames l'un pour l'autre.
Je dessine aussi.
J'ai passé ma matinée à peindre.
Du coup, c'est toujours intéressant de voir d'autres artistes dans leur process.
En plus dans la rue, les portes sont ouvertes.
Toi tu dessines à quoi ?
Lucien.
Enchanté.
C'est ma petite expo de rue.
C'est vrai qu'il y a des gens qui ont ce besoin de parler de la vie.
Je ne voyais pas les personnes autant se dévoiler
alors qu'on ne se connaissait pas il y a cinq minutes.
C'est une grande surprise.
Dans deux ans,
de pouvoir voyager sans argent à travers le monde.
Et du coup, je me suis rendu compte que je pouvais vivre sans problème
pendant toutes les saisons, sans technologie.
Ce n'est pas de la survie, c'est de la vraie vie pour moi.
Maintenant, cette vie, c'est de la vraie vie.
Et c'est ça que j'adore.
Tout de bon. A plus.
La rue m'a appris que le monde ne va ni bien,
le monde ne va ni mal,
il va, tout simplement.
Un enfant pleure à ma gauche pour qu'un autre rie à ma droite cinq minutes plus tard.
Une main peindre m'achète une carte
pour que juste après, une autre plus généreuse en fasse de même.
Je ne peux pas être pessimiste en voyant ce qui se passe chaque jour.
Ancien anxieux, cela m'apaise.
C'est droit ?
Très joli.
Oui, c'est la taille.
C'est joli celui-là.
J'ai un peu mélangé les thèmes, cette fois.
Le plus beau.
Et puis c'est un beau mur.
Oui, c'est magnifique, c'est bien.
C'est unique.
Disons que passer en galerie, c'est quand même une étape importante.
C'est là où on apprend à rencontrer son œuvre finie, disons,
avec un cadre, un passe-partout.
On a l'impression que tout devient un peu plus sérieux
et qu'on se fait gentiment un nom en tant qu'artiste.
Ça avance.
C'est vraiment beau, ouais.
J'ai des idées, des grandes idées.
J'ai commencé petit avec des cartes postales,
mais j'aimerais voir beaucoup plus grand avec des grandes toiles,
avec des autres moyens.
C'est sûr que tout ça prend du temps.
Il faut juste savoir prendre le temps.
J'en ai plein la tête et il faut juste que j'exprime tout ça.