Aujourd’hui, nous sommes tous et toutes à la recherche de bien-être, et les gourous l’ont bien compris. Alors, comment font-ils miroiter le nirvana ? Quelles techniques utilisent-ils pour manipuler leurs adeptes ? Grâce au témoignage de Laure, plongez au cœur du processus d’embrigadement.
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Durant ces cours-là qu'ils nous vendaient, en plus de nous enseigner la philosophie et
tout, c'était quand même que ça allait nous permettre d'être de meilleures personnes.
Quand quelqu'un rentre dans un groupe sectaire, il ne sait pas du tout qui rentre dans un
groupe sectaire.
Ils parlaient par exemple du fait que l'apprenti doit absolument écouter tout ce que le maître
lui dit.
Derrière, ça détruisait un peu toute l'estime de moi-même que j'avais construit.
Elles voient tellement de gens heureux autour d'elles, pourquoi elles, elles ne le sont
pas ? Parce qu'elles ne font pas ce qu'il faut.
C'est de leur faute.
Progressivement, ils faisaient littéralement partie de ma vie.
C'était, comme entre guillemets, une famille.
Ils le sont, embrigadés, à ce moment-là.
Il fallait vraiment que je parte de là, que je sauve ma peau, littéralement.
Quelqu'un qui se sent bien est quelqu'un de bien.
C'est le sentiment qui semble se dégager lorsque l'on prend un peu de recul aujourd'hui.
Les librairies foisonnent de livres liés au bien-être.
En 2021, un français sur sept pratiquait régulièrement le yoga.
Nous mesurons avec une précision inédite notre sommeil et nos pas.
Tout semble converger vers une idée.
Le bien-être est devenu un impératif moral, une norme sociale qui tient plus d'un moyen
que d'une fin, une quête quasi obsessionnelle.
On peut parler aujourd'hui d'une quête obsessionnelle du bien-être.
Tout le monde désire être heureux.
La vie aujourd'hui, elle, est très dure, d'autant plus dure avec tout ce qui se passe
avec le climat, tout ce qui est social.
La vie est très difficile pour tout le monde, et donc on a envie de trouver des clés pour
aller mieux, pour s'épanouir, pour trouver du sens à sa vie.
Je crois qu'actuellement, il y a un mal-être de la société qui fait que…
Énormément de gens qui sont en recherche de bien-être personnel.
C'est du à quoi ? Ça les sociologues font des analyses et je suis pas là pour ça,
mais il n'empêche que ça donne des repères, que les gens dans la grande majorité n’ont
plus, et il y a un développement de l'individualisme qui est tel que on va travailler sur soi parce
que c'est soi qui est important.
Donc le développement personnel est très à la mode et les gens lisent énormément
de manuels de développement personnel et vont aller sur les sites internet pour trouver
des personnes qui vont leur expliquer comment elles pourront obtenir le bonheur en cinq-sept.
Dans cet état d'esprit bon, ça, ça fait partie des conséquences des dérives sectaires,
c’est qu’on perd tout à fait la vision du collectif.
Et on travaille sur soi, donc le développement personnel.
Si vous, vous êtes épanouie, il ne vous arrivera rien.
S'il vous arrive quelque chose, c'est parce que vous n'avez pas suffisamment travaillé
sur vous-même.
Et que vous n'avez pas la foi dans cette possibilité là.
Face à ces demandes en constante augmentation, on peut voir apparaître de plus en plus de
disciplines, parfois nouvelles, parfois recyclées d’un autre temps : yoga, méditation intensive,
centre de déconnection ou encore coaching quantique.
Mais entre professionnels et charlatans, il devient difficile de faire le tri, et c'est
dans ce flou que les pseudos gourous trouvent leurs adeptes.
On a vu se développer autour de questions de bien-être, de santé, et de spiritualité
aussi, même si ça se voyait pas tout de suite des réponses qui ont conduit à des
dérives extrêmement importantes pour certaines.
Quand les proches viennent nous interroger et ce qu'ils nous racontent, c'est qu'à un
moment la personne dont ils parlent a décroché de la réalité, est partie sur une vision
du monde effectivement peut-être exaltante, rassurante, impressionnante, apocalyptique,
tout ce qu'on veut, mais qui n'a rien à voir avec la réalité.
Et c'est là que ça cloche, c'est là que des préjudices se mettent en place de façon
assez importante.
Le problème tient moins des techniques pratiquées que des praticiens qui s'en servent parfois
avec d'autres objectifs.
Toutes les techniques de yoga, de méditation, c'est pas des mouvements sectaires, c'est
des techniques.
Seulement, dans les groupes sectaires, elles vont être utilisées à des fins d'aliénation.
Souvent, les maîtres de sectes ne sont pas du tout formés à ces techniques.
Ils s'autoproclament: c'est des imposteurs.
Donc ils vont utiliser ces techniques, pas du tout dans le respect de la personne, mais
dans le désir de créer une emprise, donc ces techniques, elles vont être utilisées
pour instaurer une emprise avec la personne.
Comment repérer une déviance.
Des pratiques nouvelles naissent à un rythme si intense qu'il est impossible de les lister
et d'affirmer ou non leur fiabilité.
Alors, il y a certains points sur lesquels il faut se concentrer car, quel que soit le
mouvement, il existe des signaux d'alerte communs, des techniques de manipulation qui
forment les dérives sectaires.
C'est ce qu'a vécu Laure.
Fin 2019, la jeune femme se sent mal dans son job.
Ça ne se passe pas très bien, alors elle prend une décision.
Je venais de quitter mon entreprise parce que ça ne s'est pas forcément bien
passé.
Donc, suite à cela, moi je comptais faire une petite pause.
Et voilà me remettre tout doucement de l'expérience que j'ai eu avec mon ancien employeur.
Je comptais voyager sauf que voilà, 2020 le covid est arrivé.
On a tous été confinés.
Vous ne verrez pas le visage de Laure.
Si, aujourd'hui, tout ce qu'elle va raconter est à peu près derrière elle, elle ne souhaite
pas que son passé la rattrape.
Alors son témoignage est porté par une interprète.
Juin 2020, j'avais quand même un peu envie de sortir et de sociabiliser.
Et je suis tombée, au fil des recherches via facebook, sur un événement d'un atelier
où on allait aborder des sujets de société sous un prisme philosophique, et tout de suite
ça m'a intéressé, je me suis inscrite pour y aller.
Vous savez de quoi l'épisode parle, alors je ne vais pas jouer le suspense.
Laure est entrée dans un mouvement qui va s'avérer être connu pour ses dérives sectaires
et vous allez voir que son histoire est intéressante pour comprendre certains mécanismes d'embrigadement.
La première rencontre s'est bien passée on va dire.
C'était dans une salle, on était disposé comme pour une conférence.
Il y avait trois personnes devant, qui étaient du coup les organisateurs de l'atelier et
la vingtaine de personnes qui représentaient l'audience.
Tout de suite on est entré dans le sujet.
Ils ont parlé de la philosophie, de ce que ça peut amener dans la vie et comment faire
changer les choses dans notre société par la philosophie, par les réflexions, et tout ça.
Et tout de suite, on a été un peu interrogés sur ce qu'on pensait de la situation actuelle,
d'autres événements aussi, qui arrivaient en plus du covid.
A cette période-là, on parlait aussi de black lives matter, par exemple, des manifestations
durant lesquelles il y avait des statues déboulonnées et tout ça, donc la colère qui y est exprimée.
Il y avait aussi des enjeux écologiques.
C'était super intéressant.
Je me dis: bah génial.
Ce qui ressortait des échanges et surtout des organisateurs, c'était que : on avait
le pouvoir de changer les choses.
On pouvait être acteurs des changements, mais plutôt dans le bon sens et non pas dans
la colère, dans les révoltes qu'on entendait du coup dans les actualités.
Et voici une première promesse extrêmement séduisante : le pouvoir de changer les choses
à son échelle, cette promesse est suffisamment large pour fédérer un maximum de monde et
permet également de trier au préalable celles et ceux qui pensent que les choses vont mal
dans la société au point de vouloir s'y investir.
Suite à cet atelier découverte, ils m'ont proposé de m'inscrire pour continuer d'assister
aux différents ateliers et ils m'ont dit qu'il y avait un certain nombre d'ateliers
qui constituent un cycle.
Et que, au fur et à mesure, vous découvrirez des nouvelles notions de philosophie.
Quand quelqu'un rentre dans un groupe sectaire, il ne sait pas du tout qui rentre dans un
groupe sectaire et rentre dans un groupe plutôt, qui semble très ouvert, très chaleureux,
où il est accueilli, où on l'informe et où on va lui demander de revenir.
On va lui demander ses coordonnées.
On va essayer de créer un lien avec lui.
Donc, la personne ne s'est pas du tout qu'elle rentre dans un mouvement sectaire.
Très intéressée par cette première rencontre, Laure décide de poursuivre l'expérience.
Contre des frais d'adhésion d'une trentaine d'euros, la voilà inscrite aux séances suivantes.
Mais très vite, l'atelier débat va se transformer.
Par la suite, premier atelier, l'ambiance était plutôt scolaire.
Je crois qu'on était six ou huit et donc, quand on est arrivé, on nous a projeté un
cours où on nous parlait de la philosophie, ils nous parlaient de Socrate de Platon, classique.
Ça m’a un peu perturbé, parce que moi, j'ai eu mon premier besoin était justement
de débattre, d'échanger, et non pas de venir apprendre la philosophie comme au lycée ou
à l'université.
Mais ça ne m'a pas découragée, en tout cas.
J'ai assisté au premier, au deuxième au troisième.
Et c’est vrai que c'était malgré tout intéressant au début.
Les ateliers sont devenus des cours auxquels Laure va assister chaque semaine et durant
lesquels les promesses du mouvement vont se révéler petit à petit.
Durant ces cours-là qui nous vendaient, en plus de nous enseigner la philosophie et tout,
c'était quand même que ça allait nous permettre d'être de meilleures personnes, qu'on allait
pouvoir atteindre un état supérieur qui n'est pas accessible à tout le monde.
Ils disaient qu'avec le temps, on allait finir par comprendre, mais en attendant, il fallait
pratiquer tous les jours, encore et encore, et qu'après on allait finir par atteindre
un état supérieur qui allait faire qu'on serait mieux vivre dans cette vie.
Ou alors être acteur dans la société pour améliorer les choses, pour apporter la paix,
la solidarité, la fraternité entre nous, parce que c'est pas trop en ce moment
Ce qu'il est important de comprendre, c'est que l'on ne passe pas d'un cours de philo
à une telle promesse d'un coup de but en blanc.
Cela se passe petit à petit sur plusieurs cours, d'abord avec la volonté d'améliorer
la société, puis en expliquant que, individuellement, on peut également aller mieux s'améliorer
soi-même.
À ce moment-là, les termes ou promesses qui peuvent sembler un peu étranges sont
noyées au milieu d'autres promesses qui, elles, sont plus réalistes et séduisantes.
Bah, c'est beau quand on écoute ça.
Ça fait rêver pour ceux qui, justement, ont des convictions et des aspirations.
Que tu prennes le bien-être ou d'autres groupes.
La question, c'est toujours celle du sens.
C'est-à-dire que, qu'est-ce que proposent ces personnes que ne propose pas un coach
sportif, un médecin…
Ce qu'ils proposent, c'est une explication sur le sens de la vie et du monde.
Ces groupes-là vont t’expliquer pourquoi est-ce que tu te sens mal, pas comment, mais
pourquoi tu te sens mal, et vont apporter des réponses, qui sont des réponses illusoires
bien sûr, mais qui restent des réponses, à des gens qui sont en quête non pas simplement
d'une guérison physique, mais aussi d'un horizon de vie, en fait, tout simplement.
Au fur et à mesure du temps, les cours s'éloignent de plus en plus de la philosophie grecque antique.
Ils nous parlaient quand même pas mal de bien-être, de méditation, de loi d'attraction,
de visualisation, d'état mental pour améliorer, le corps et l'esprit, les équilibres entre
les deux, de calmer le mental, pour avoir moins de colère, d'être moins dans la colère,
dans la violence, mais plus dans le bien-être, pour que les bonnes choses arrivent dans notre
vie.
Donc voilà toutes ces choses-là.
Et c'est vrai que quand on a, chacun, en tant qu'élève, des problèmes personnels, et
qu'on nous parle de ces choses-là, on s'y accroche, parce qu'on se dit : mais ça va
m'aider à résoudre mes problèmes à aller mieux, à être bien et à atteindre le bonheur même.
Mais malgré tout, il y avait des choses parfois qui m'intriguaient.
Ils parlaient par exemple du fait que l'apprenti doit absolument écouter tout ce que le maître
lui dit, parce que le maître, sait mieux que l'apprenti.
Faut toujours écouter les critiques que fait le maître.
J'avais l'impression que ça remettait en question un peu le consentement, peu importe
dans quel cadre.
Donc, je creusais un peu ces questions-là.
Et ils essayaient de me convaincre que non, ce n'est pas ça.
Il faut bien que j'entende ce qu'ils sont en train de dire, qui est que le maître doit
être écouté, doit être entendu par l'apprenti, à tout prix.
Ils n'essayaient même pas d'être conciliant ou même d'esquiver la question.
Ils répondaient franchement, en insistant bien sur ce qu'ils étaient en train de dire.
Et voici un premier signal d'alerte.
Dans la plupart des groupes soumis aux dérives sectaires, la remise en question, voire simplement
l'interrogation, est quelque chose de très compliqué.
Lorsqu'une personne ne remet en question technique une parole ou un comportement du leader, tout
de suite, il va se retrouver disqualifié, critiqué lui-même, humilié, et tout le
groupe va se mettre contre elle.
Pour moi, le point le plus important, c'est l'abolition de la pensée critique.
C'est ça qui est très important, c'est-à-dire que une personne peut se prendre de passion
pour un sujet.
Une personne qui se prend de passion pour une spiritualité.
C'est pas interdit, on a le droit.
La question, c'est : est-ce que tu es encore capable de penser de façon critique une fois
que tu rejoins ce groupe ? La dérive sectaire empêche la pensée critique.
C'est pour ça que moi, j'en fais un peu le critère, le critère principal : est-ce que
quelqu'un peut continuer à avoir une opinion critique sur la personne qu'elle suit ?
Dans la quasi totalité des cas, quand une personne est sous influence, elle ne peut
plus avoir une pensée critique envers la personne qui l'a mise sous influence.
C'est ce qu'on appelle l'emprise en réalité.
C'est là l'une des grandes forces de Laure qui l'aidera dans la suite de son histoire:
sa capacité à garder un minimum d'esprit critique malgré toutes les techniques de
manipulation auxquelles elle va être soumise.
Au fur et à mesure des cours, qui se passaient en semaine, une fois par semaine, ils nous
proposaient de participer à des activités communes qui se déroulaient le week-end.
Notamment le nettoyage de la ville pour contribuer à l'écologie et aussi à faire des maraudes,
c'est-à-dire parcourir les rues de la ville et aller à la rencontre des sans-abris.
Derrière, ça allait cultiver le sens de la générosité, de penser à ceux qui ont
moins et que, derrière, quand les autres nous verraient faire dans la rue, du coup,
ça inciterait les autres aussi à se joindre à ce combat là.
Donc, quand ils nous le vendent comme ça, on est tout à fait partant, moi, j'étais
partant tout de suite.
Des activités communes qui vont permettre aux membres de se rapprocher, mais également
aux instructeurs d'avoir un nouveau point de vue sur leurs élèves.
Je me suis rendu compte que les formateurs nous observaient.
Puisqu'après, derrière, ils nous faisaient des remarques, ils nous ont prodiguaient des
conseils.
Ou alors ils nous questionnaient sur comment on se sentait, comment on s'était senti en
fait durant l'activité commune.
Ils creusaient, pour qu'on se focalise surtout sur les émotions.
Donc quand quelqu'un partageait ses peurs, ils le notait.
Évidemment, ils lui donnaient des conseils ou ils faisaient des promesses à ces personnes-là
en leur disant: ta peur elle va partir au fur et à mesure des cours, des activités
ou des devoirs pratiques qu’ils vont nous prodiguer derrière.
Ça rassure la personne et ça l’engage surtout.
Et voici un nouveau signal d'alerte, ces activités communes sont avant tout pour les organisateurs,
un moyen d'observer les faiblesses des adhérents pour ensuite aller les creuser et les exploiter.
Il ne faut pas oublier qu'à la base, il s'agissait d'un café philo.
Mais petit à petit, assez lentement pour ne pas éveiller la méfiance, la promesse
de départ se déplace sur un plan plus personnel pour créer un intérêt de l'individu envers
le groupe qui va se transformer tranquillement en dépendance.
Moi-même, j'ai eu certaines remarques sur mon comportement et, personnellement, je ne
savais pas trop d'où ça sortait en fait, ces remarques-là.
Mais surtout moi ce qui a commencé à me gêner et que je trouvais inattendu, c'était
que, justement, ils nous observaient.
Il est bien certain que les victimes, entre guillemets, qui vont commencer à rentrer
dans un groupe, elles n'y rentrent pas tout à fait par hasard, c'est parce que dans ce
groupe-là, ils vont trouver quelque chose qui leur manque.
Quelque chose qui va les intéresser.
Donc, si la première étape de séduction est bonne, elles vont être en confiance.
Étant en confiance, elles vont dire des choses de l'intimité.
Et à ce moment-là, enfin, de l'intimité ou de leur famille, et à ce moment-là, c'est
autant d'éléments que le groupe peut très bien engranger et dont il peut servir après
pour faire pression sur cette personne, lorsque d'aventure, elle dira peut-être que ça l'intéresse moins.
C'est la technique courante qu'on rencontre partout.
Par moment ils nous faisaient des remarques bienveillantes, des encouragements, des bonnes
appréciations, tout ça.
D'ailleurs, ils m'invitaient même à ne pas seulement assister à des ateliers ponctuels
ou du samedi, mais carrément à des activités régulières, plus récurrentes.
Donc moi, je me disais: ouais, c'est chouette.
Voilà, quand on voit ses formateurs apprécier ce qu'on fait et dire que c'est bien et qu'en
plus de ça, on nous invite à aller dans des projets de plus grande envergure, on est content.
Des compliments, des mises en valeur de nos traits de caractère, des encouragements sur
absolument tout.
Si cela peut faire rêver, il peut également s'agir d'une technique de manipulation bien
connue, au-delà même des dérives sectaires: le love bombing.
Le love bombing, c'est pas propre au bien-être.
Le love bombing, c'est une stratégie de manipulation qui est propre à beaucoup de groupes, et
notamment beaucoup de groupes sectaires, qui consiste à inonder une personne d'attention,
d'amitié, d'affection, de soutien pendant une période donnée.
C’est à dire pendant le temps que l'adepte se retrouve enfermé ou en tout cas qu'il
se pense en sécurité dans le groupe en question.
En revanche, à partir du moment où il commence à s'éloigner des enseignements ou des préceptes
du groupe, la riposte va être violente.
On passe d’un état d'affection où on est choyé, à un état où on est rejeté, on
est jugé de façon très violente par le groupe.
C'est ça, le love bombing.
Ce déferlement d'amour au bout d'un temps peut créer une dépendance affective sur
l’adepte.
Sa position au regard du maître devient très importante.
Les remarques positives provoquent du plaisir, et on sait à quel point le cerveau aime le
plaisir.
Alors, lorsque ces remarques deviennent négatives, voire méchantes, parfois, plutôt que de
s'éloigner, l'adepte va tout faire pour retrouver sa position auprès du maître.
Ce phénomène est également bien connu auprès des couples toxiques, dans lesquels l'un des
membres manipule l'autre.
De l'extérieur, comme ça, ça donne l'impression que c'est bienveillant, alors que non, parce
qu'ils appuyaient, du coup, sur les points faibles pour en faire quelque chose de grave,
un grand défaut à gommer, à améliorer.
Moi, personnellement, je prenais des critiques que je comprenais pas forcément, ou que je
trouvais que c'était un peu exagéré.
Moi, ça me faisait un peu péter un câble, quoi, parce que derrière, ça détruisait
un peu toute l'estime de moi-même que j'avais construit jusque-là et qui était encore
un peu fragile.
Et là ça allait toucher les points sensibles, et très sérieusement, en te faisant comprendre
que voilà, il fallait s'améliorer.
Ça représentait une soirée dans la semaine, donc une soirée de cours de deux heures,
et toute une journée de samedi.
Sachant que dans la semaine jusqu'à samedi, peut-être même même le dimanche, il y avait
des devoirs à faire, il fallait préparer les événements en amont.
Souvent des réunions qu'on organise en visio, des appels, des échanges de messages, on
était dans un groupe whatsapp, donc ça échangeait beaucoup, tout le temps.
Petit à petit, la personne va se sentir très libre.
Elle viendra comme elle veut dans le groupe et auprès du leader, et puis, petit à petit,
on va lui demander de venir un peu plus parce qu'il y a tout un programme à suivre en fait.
Ce programme est très important.
C'est justement, tout le processus sectaire repose sur le programme.
Donc, on va lui demander d'abord de venir à des réunions, à des ateliers, et puis
après, on va lui proposer des stages, des conférences, des week-ends et même des semaines
de vacances.
Donc là, c'est une façon de créer un lien de proximité et même intime avec la personne,
mais aussi un lien d'emprise, où la personne, à travers ce programme, va se retrouver complètement
dépendante des techniques, des membres du groupe et du leader.
Progressivement, ils faisaient littéralement partie de ma vie.
C'était, comme, entre guillemets, une famille, je pèse mes mots sur les guillemets, mais
c'était comme une famille avec qui régulièrement ou garder contact en dehors du cours et même
en dehors des activités.
Petit à petit de plus en plus de temps aux adeptes.
Ces derniers se retrouvent quasiment enfermés dans le groupe sans même s'en rendre compte.
Ils me sur-solicitaient, même, par rapport aux activités.
Il fallait que je sois là tout le temps, sauf que ça n'allait plus alors que, je le
rappelle, j'étais sans emploi.
Je suis censé avoir du temps libre, mais j’en avais plus.
Je me suis senti vraiment acculée.
Je n'avais plus le temps de voir ma famille.
En plus, voilà, il y avait les déconfinements en cours dont je ne profitais plus pour voir
mes amis, mes proches.
J'étais tout le temps sur-sollicitée.
Maintenant que l'on a en tête le concept de love bombing, il devient compréhensible
que cette sur-sollicitation ne soit pas si simple à refuser.
Dire non revient à décevoir le maître et alors que l'adepte est en prise à des techniques
de manipulation, cette déception est difficile à vivre.
Il y avait des fois où je ne pouvais pas vraiment assister à ces événements là
et j'ai remarqué que ce n'était pas simple de le dire ou de le faire comprendre.
Parfois je me sentais comme obligee de me justifier parce que, toute façon, quand je
disais que je ne pouvais pas assister à une activité ou un cours même, ou quoi que ce
soit, ils ne se contentaient pas juste de dire : ok, pas de soucis, mais il fallait
carrément que je leur donne une raison.
En plus derrière, ça va te rappeler que voilà, il y a eu cet événement que t'as
raté, ça s'est passé comme ça, c'était bien, t'aurais dû être là.
Donc voilà, c’était un peu de culpabilisation derrière.
Il y a eu des moments où j'avais limite pas d'énergie ou pas l'envie d'y aller, et je…
mais je me forçais quand même à y aller parce que je voulais pas derrière, culpabiliser
ou rater un truc qu'il ne fallait pas rater parce que c'est important dans l'avancement,
dans la progression de soi.
Ils le sont embrigadés à ce moment-là et le groupe leur demande de plus en plus et
ils vont le faire pour faire plaisir ou gourou, pour se sentir accepté dans le groupe parce
que c'est important, c’est la volonté d'être dans un groupe, c'est rassurant quand même.
Dans les quelques victimes qu'on aime, avec lesquelles on peut parler, elles disent bien
: j'ai rencontré une famille.
Cette chronophagie n'est pas là pour rien.
Au-delà de l'investissement dans le groupe, il y a un objectif très précis.
Mes proches c’est des personnes que je voyais régulièrement avant et même avec qui j'étais
très régulièrement en contact pendant le confinement et tout.
Mais au fur et à mesure, je n'avais plus le temps.
Donc, progressivement, je n'étais plus trop en contact avec ma famille, avec mes proches.
Une fois, on m'a quand même un peu fait remarquer que j'étais, que je me faisais de plus en
plus rare.
Après, mes proches et mes amis savent que je suis quand même un peu…
Ils ne s'inquiéteraient pas trop de ne pas me voir pendant un temps, parce qu'ils savaient
que j'ai l'habitude d'être occupée par des projets.
Là, ils ne se doutaient pas dans quoi je m'étais fourré, parce que je n'avais même
pas l'occasion de discuter de ça avec eux.
L'isolement est un nouveau signal d'alerte.
Dans les groupes à caractère sectaire, c'est un point très important : que l'adepte s'éloigne
petit à petit de ses proches pour ne se concentrer que sur le groupe.
C'est comme ça qu'ils peuvent avoir le pouvoir.
Si les proches ne sont pas d'accord, l'adepte ne va pas adhérer complètement.
Donc le gourou va expliquer que le bien est à l'intérieur et de tout ce qui est hors
de leur cercle est le mal, donc faut rester dans le bien.
Et elles vont rester parce qu’il y a, en même temps, un développement de culpabilité.
On leur dit, elles voient tellement des gens heureux autour d'elles, pourquoi elles, elles
ne le sont pas ? C'est parce qu'elles ne font pas ce qu'il faut.
C'est de leur faute.
Vers la fin du cycle des cours, on nous parlait déjà d'un événement annuel durant lequel,
ben en fait, tous les élèves des différentes écoles allaient se retrouver avec le président
de l'école, en France.
Donc, ça allait être une grande fête, des retrouvailles.
On allait pouvoir rencontrer les autres élèves de différentes promos, de différents cycles,
et tout et voilà, ça allait se passer dans un, dans un manoir qui appartient au président.
Moi, honnêtement, ça ne faisait pas plus rêver que ça.
Déjà j’étais un peu, je commençais un peu à être énervée un peu par rapport
à ce qu’ils nous enseignaient.
Quand ils nous ont parlé de la fête, tout ça, ça ne me donnait pas envie.
Par contre les autres, oui.
On savait pas, en plus, ce qu'on allait exactement y faire.
On savait juste que ça allait être des retrouvailles, ça allait être la fête.
Il fallait leur donner une contribution d'une centaine d'euros.
Les groupes sectaires ont toute une offre très attractive pour les personnes.
Elles vont proposer des réunions, des ateliers, des conférences, des séances de techniques.
Elles vont vous permettre d'aller dans des stages.
Elle vous propose même des vacances ensemble.
Donc, c'est des moments très forts qu'on vit ensemble, en groupe, et puis c'est des
moments où le maître va exercer une emprise de plus en plus forte.
Plus la personne s'engage dans des activités, plus la personne devient dépendante du groupe
et de toutes ces techniques et des paroles du maître.
Entre les critiques, la culpabilisation, l'impossibilité de remettre les choses en question, l'isolement,
le manque de temps alors qu'elle est au chômage, des propos très étranges tenus par les maîtres
ou encore l'insistance avec laquelle ils veulent la faire venir au manoir, pour Laure, s'en
est trop, mais pour faire bouger les choses, il faudra attendre un événement en particulier,
une simple recherche qu'elle n'est pas prête d'oublier.
Quand je venais d'arriver dans l'école, je ne voyais pas ça comme une secte ou comme
une dérive sectaire, puisque ce n'était pas caché, c'était ouvert, c'était pas
secret.
C'était loin des préjugés ou des idées reçues qu'on a des sectes et tout.
Donc, moi, je ne suis pas plus inquiétée que ça.
Par contre, au bout de six mois, avec tout ce qui s'est passé, je me suis dit à ce
moment-là, je vais pousser les recherches.
Donc je suis allée sur google, j'ai tapé le nom de l'association.
J'ai trouvé d'autres articles, d'autres, d'autres sites qui en parlaient.
J'ai commencé à voir des témoignages d'anciens membres et tout ça.
Je lis et je me rends compte que, waouh, c'est…
Les témoignages racontaient à peu près ce que j'avais vécu, voire pire, bien pire
que ce que j'ai pu vivre, puisque c'était des personnes qui étaient restées des années
dans l'association.
Moi, j’étais qu’à quelques mois.
Et donc, ensuite et je tombe sur un rapport de la Miviludes.
Je le lis, et dedans, ils décrivent ce qu'est une dérive sectaire, comment la distinguer,
et tout ça, et ils citent, dans ce rapport là, des mouvements sur lesquels ils voudraient
nous alerter.
Ils en citent une première qui est connue, puis d'autres, et puis ensuite ils en citent
une…
C'est…
C'est le nom de l'association.
Ils disent pourquoi c'est une dérive sectaire.
Quelles sont les conséquences et les impacts négatifs que ça apporte sur les membres…
Là c’est un peu…C'est un coup, c'est un coup dur pour moi, parce que je me dis:
ah oui, donc, donc, donc, c'est ça, j'étais dans une dérive sectaire, c'est, c'est un
choc.
C'est un choc pour moi, un bouleversement même, parce que je me dis: waouh.
Waouh quoi , je suis pas…
je ne me sens pas bien du tout, j'ai des sueurs froides.
Donc, je ne m'arrête pas là, je pousse encore les recherches.
Et là, je tombe sur un autre témoignage, un très long témoignage, où la personne
littéralement décrit ce qui allait se passer durant l'événement dans le fameux manoir.
C'est plus une fête pour les anciens.
Les nouveaux, les primo-arrivants, les premières promotions, elles se chargeraient de servants
et servantes au service des plus anciens et pendant ce temps, ils allaient procéder à
des rituels fermés et secrets entre eux.
Et tout ça, donc, je me dis: c'est effrayant.
J'ai pris peur, honnêtement, j'ai pris peur.
Donc c'est à ce moment-là où je me suis dit qu'il fallait vraiment que je parte de
là, que que je sauve ma peau en fait, littéralement
Il est très difficile pour les personnes qui adhèrent à ce genre de groupe de s'en
sortir, parce que tout est mis en place pour la rendre complètement dépendante du groupe,
affectivement, intellectuellement, financièrement même, et puis parce qu'en fait la personne
n'a plus les capacités et la distance pour réfléchir sur ce qu'elle est en train de
vivre, ce qu'elle souffre, sa souffrance, elle n'y a plus vraiment accès et donc elle
a vraiment beaucoup de mal à pouvoir partir en fait, et d'ailleurs c'est très compliqué
parce que tout le monde va l'entourer pour pas qu'elle parte.
En plus, ce serait renier des années, des mois de grand engagement.
Mais pour Laure, les révélations auxquelles elle a été confrontée ont rendu sa décision
radicale.
Il est hors de question d'y remettre les pieds.
Elle a pris conscience que c'est sa propre liberté qui est en jeu.
Suite à ma décision de partir, ça a pris peut-être une ou deux semaines où chaque
personne que j'avais informé réagissait.
Même des personnes qui ont su par leur intermédiaire que je partais sont venus, m'ont écrit pour
me dire qu'ils ont appris que je partais.
En fait, ils voulaient savoir pourquoi.
Ou alors il me disait: oh bah, c'est dommage, t'étais pourtant bien une bonne élève et
tout.
On sentait que t'apportais beaucoup de choses à l'association tout ça.
Si je cumule le temps que ça a pris pour chacun d'entre eux, ça a dû durer deux ou
trois semaines.
Et une fois que j'suis parti, je me sentais libérée.
J'avais la tête qui se vidait, je retrouvais peu à peu mon intégrité mentale, mais je
restais encore un peu dans la crainte.
Je ne sais pas.
Il y avait comme une sorte de peur qui planait au-dessus de moi, ou je ne sais pas.
Je ne me sentais pas forcément sereine, mais au moins j'étais contente.
Je n'avais pas de regret, en tout cas,
Après que je me sois sentie libérée.
Après, tout de suite, il y a la honte qui vient.
La honte de de m'être fait berner et manipuler, enfin….
C'est surtout de la manipulation mentale pour vous amener à faire des trucs au profit de
l'association, de l'école, du manoir.
Donc voilà, j’avais honte et j’étais en colère.
Tout mon entourage, notamment quand je leur ai raconté les détails, m'ont dit: ah bah,
non, t'as pas de honte à avoir.
Mais à ce moment-là, je ne comprenais pas.
Je me disais que c'est fou.
Comment j'ai pu me faire avoir.
Je me sentais bête et tout.
Mais après, depuis, pour avoir écouté des podcasts sur le sujet et des vidéos, des
reportages là-dessus, j'ai commencé à comprendre sur quoi, en fait, ces dérives-là jouaient
pour alpaguer les gens.
Ils jouaient sur la détresse émotionnelle des personnes, sur la solitude, sur la quête
de sens, la quête du bonheur.
Ils jouent là-dessus.
Quand on repère quelqu'un qui est dans un mouvement qui dérive, il faut essayer de
s'y intéresser.
Si on a le courage et si on a le temps, aussi, si on a envie d'aimer la personne, on peut
pas sauver tout le monde.
Mais il faut essayer de voir quelles sont les raisons de l'autre pour avoir cette, cette
philosophie là, et on peut s'autoriser à dire : écoute, moi je ne partage pas ça,
t’as peut-être raison, mais je ne suis pas convaincu, etc.
Mais ne pas dire : tu as tort.
Si on dit ça, c'est fichu, vous avez le fossé et vous pourrez plus rentrer.
Donc rester en communication, mais c'est difficile parfois.
Ça demande du temps et de la patience…
Ça demande beaucoup d'amour.
Aujourd'hui, je vais bien ! Je suis franchement…
je vais bien mieux qu'il y a un an et demi ou deux, je suis toujours aussi libre dans
ma tête, ou au moins, je ferai toujours en sorte d'être libre et de ne plus me laisser
manipuler.
Je me dis que c'est important.
Il faut que les gens sachent.
Après, malheureusement, il y en a d'autres qui sont dedans et c'est très difficile de
les sortir de là, de les alarmer là-dessus.
C'est très, très difficile.
L'histoire de Laure permet de comprendre une chose : personne n'est inatteignable.
Ce qui mène à ces dérives est long et subtil.
C'est difficile de le faire comprendre en un épisode de trente minutes parce que, forcément,
on ne se concentre que sur les points de bascule de manipulations pour pouvoir les reconnaître
si d'aventure, un jour, on y est confronté.
Mais ce qui leur permet de fonctionner, de toucher autant de monde, c'est justement que
ces points sensibles sont immergés au milieu de bien des choses dont on ne se méfierait pas.
La manipulation dans le cadre des dérives sectaires n'est pas nouvelle, au contraire,
les techniques sont éprouvées depuis bien longtemps et, quel que soit le domaine, ces
gourous savent créer de la confiance et faire baisser la garde à leurs potentielles victimes.
Les domaines touchés sont si variés, le bien-être, la santé, l'éducation, l'écologie
ou même le marketing, qu'il y en a pour toutes les sensibilités.
D'autant plus que ces dérives ne touchent pas toujours au spirituel, ou en tout cas
pas d'apparence, pas comme on l'entend.
L'explosion du phénomène ces dernières années montre bien une chose: il y a encore
du travail.