Toute la matière qui nous entoure est constituée d'atomes. L'immense variété de ce qui nous entourent, visibles ou non, répondent aux mystérieuses lois de l'atome. Ce sont elles qui décident comment tout est construit et comment tout s'assemble. En se plongeant dans l'étude de l'atome, les scientifiques ont démêlé les secrets les plus surprenants de la nature, ils ont découvert un monde insoupçonné, un monde que nos sens ne peuvent pas appréhender. Dans cette aventure, nous allons croiser la route des plus grands physiciens du XXe siècle. Présentation : Sébastien Beaucourt, médiateur scientifique au Planétarium de Reims.
00:00 : Intro 00:45 : Boltzmann et l'atome 03:03 : Le mouvement brownien 06:05 : Rutherford et la taille de l'atome 11:55 : Bohr et le saut quantique 17:08 : L'équation d'onde de Schrödinger 24:32 : Le principe d'incertitude d'Heisenberg 29:19 : Le congrès Solvay de 1927
Les planètes, les étoiles, notre corps humain, toute la matière qui nous entoure est constituée
d'atomes. La richesse et l'immense variété de ce qui nous entourent, visibles ou non,
répondent aux mystérieuses lois de l'atome. Ce sont elles qui décident comment tout est
construit et comment tout s'assemble. En se plongeant dans l'étude de l'atome,
les scientifiques ont démêlé les secrets les plus surprenants de la nature,
ils ont découvert un monde insoupçonné, un monde que nos sens ne peuvent pas appréhender. Dans
cette aventure, nous allons croiser la route des plus grands physiciens du XXe siècle.
Cette histoire commence tragiquement le 5 octobre 1906, avec le suicide du physicien
autrichien Ludwig BOLTZMANN (1844-1906). Sa mort fait suite à une dépression dû en partie au fait
que la communauté des physiciens l’avait diffamé, voir ostracisé pour une croyance qui aujourd'hui
est considérée comme une évidence. Boltzmann était convaincu que la matière ne pouvait
pas être divisée à l'infini, et qu’elle était constituée d'éléments minuscules : les atomes.
Il est difficile d’imaginer aujourd'hui que les scientifiques aient pu ne pas croire en
l’existence des atomes. Et pourtant, c’était le cas au début du XXe siècle. En pratique,
la communauté scientifique est divisée sur le sujet depuis le milieu du XIXe siècle.
La question de l'existence de l'atome s'impose aux savants avec le début de la révolution
industrielle. Dans les années 1850, la vapeur révolutionne le monde. Elle fait fonctionner
des machines de plus en plus puissantes. Pour des raisons commerciales, politiques et militaires,
il faut impérativement trouver le moyen d'optimiser l’utilisation de la vapeur.
Pour cela, il faut comprendre et prévoir le comportement de l'eau à température et
pression élevée. Ludwig Boltzmann et ses collègues ont montré qu'en se représentant
la vapeur comme étant constitué de millions de sphères minuscules, les atomes, on peut en tirer
de puissantes équations mathématiques. Et ces équations permettent de prévoir le comportement
de la vapeur avec une incroyable précision. Pourtant, c'est à cause de ces équations que
Boltzmann et les atomistes ont été critiqués. Leurs adversaires soutiennent que, puisque les
atomes auxquels se réfèrent les calculs étaient invisibles, ils n'étaient qu'une simple convention
mathématique et ne pouvaient donc pas être des entités physiques réelles. L'ironie de
cette histoire, c'est que lorsqu'il s'est suicidé en 1906, Boltzmann ne savait pas
que sa théorie avait triomphé. Un an avant sa mort, un scientifique avait publié un article
qui proclamait sans contradiction possible la réalité de l'atome : Albert Einstein (1879-1955).
En 1905, Albert Einstein a 26 ans. Il travaille à l'office des brevets de Berne,
en Suisse. Au cours d'une année exceptionnelle, il publie cinq articles qui vont bouleverser à jamais
la science. Aujourd’hui, il est surtout connu pour sa théorie de la relativité. Mais en 1905,
il rédige également un article sur la nature de la lumière,
ce qui lui vaudra le prix Nobel quelques années plus tard. Mais ironiquement,
ce ne sont pas ces deux articles qui ont eu un impact significatif sur la découverte des
atomes. L’article qui a tout changé concerne des grains de pollen qui dansaient dans l'eau !
80 ans plutôt, en 1827, un botaniste écossais du nom de Robert BROWN (1773-1858) avait disséminé
dans de l'eau une pincée de grain de pollen et les avait ensuite examinées au microscope. Il
avait découvert un phénomène très curieux. Au lieu de flotter tranquillement sur l'eau, les grains
de pollen s'agitaient dans tous les sens, un peu comme s'ils étaient vivants. Ce mouvement étrange,
appelé mouvement brownien, a vite été oublié par les physiciens, probablement parce qu’il
concerne la biologie et qu’il pouvait s’agir d’un mouvement spécifique au monde du vivant.
Pendant près de 80 ans, l’observation de Brown reste donc une anomalie scientifique
confidentielle. Jusqu'à ce qu'Einstein vienne tout bouleverser. Einstein comprend que le mouvement
brownien est lié aux atomes. Pour Einstein, le pollen ne peut s'agiter dans l'eau que s'il est mu
par quelque chose d'autre. Il en conclut donc que l'eau doit être constituée d'infimes particules
qui s'agitent elle-même et qui s'entrechoquent sans arrêt avec le pollen : les fameux
atomes ! S'il n'y avait pas d'atome, le pollen resterait immobile à la surface de l’eau. Einstein
a prouvé que pour qu'il y ait ce mouvement brownien, il fallait que ces atomes existent.
Dans son article, il démontre mathématiquement que la danse
du pollen révèle la taille de l'atome. Une taille minuscule : un dixième de
millionième de millimètre. Autrement dit, un grain de sable contient des millions
d'atomes réunis. C'est à peine imaginable ! Faute d’expérience pour confirmer le résultat,
l'article d’Einstein prédit le détail d’un processus dont il ne connaît pas les propriétés
précises. Mais en science, il est toujours plus convaincant d’arriver à prédire ce qu’on n’a
pas encore observé plutôt qu’expliquer ce qui l’a déjà été. Celui qui se chargera de la vérification
expérimentale est le physicien français Jean PERRIN (1870-1942) avec une série d’expériences
réalisées entre 1907 et 1909. A la suite de quoi, il n’y avait plus de doute possible. Le bien fondé
de la théorie de Boltzmann était prouvé, ce qui implique que l'atome est forcément réel.
Mais à peine l’existence de l’atome définitivement prouvée,
les scientifiques se retrouvent entraînés dans la spirale infernale d'un monde nouveau et étrange.
Le début du XXe siècle est une période de grand changement pour la science. En Allemagne a eu
lieu la première démonstration de l'existence d'étranges rayons capables de révéler les os
à travers la chair. Ces rayons inexplicables pour les scientifiques sont appelés rayons X.
Quelques années plus tard, à Cambridge, on montre que des courants électriques puissants produisent
d'étranges flot de particules luisantes, minuscules, appelés électrons. En 1896,
à Paris, Marie Curie et Henri Becquerel découvrent que certains éléments chimiques
émettent une énergie étrange et puissante que l'on nommera radioactivité. Toutes
ces découvertes semblaient tout droit sorties d'un récit de science-fiction.
A l’université de Manchester, Ernest RUTHERFORD (1871-1937) est fasciné par la radioactivité.
Il se pose énormément de questions à son sujet. De quoi est-elle faite ? Pourquoi
apparaît-elle sous différentes formes ? Jusqu'où peut-elle voyager à travers
le vide et à travers l'air ? Altère-elle les matériaux qu'elle rencontre ? Avec ses assistants,
Hans GEIGER (1882-1945), inventeur du fameux compteur Geiger, et Ernest Marsden,
Rutherford conçoit une série d'expériences qui vont sonder le mystère de la radioactivité.
En 1909, Rutherford confie à ses étudiants une tâche simple : bombarder une mince feuille
d’or avec des rayons alpha, c'est-à-dire la radioactivité produite par le radium,
et compter le nombre de particules ressorties de l'autre côté. En pratique cela voulait dire
rester assis dans le noir pendant des heures et compter les flashes phosphorescents minuscules
quasi invisibles. Un travail éminemment fastidieux.
Les semaines passent sans que l'équipe de chercheurs ne trouve quoi que ce soit
d’inhabituel. Les particules alpha semblent traverser l'or comme s'il n'y avait rien sur
leur chemin. Aucun résultat spectaculaire donc. Au moment de faire le point avec Geiger et Marsden,
Rutherford demande à ses assistants de regarder s'ils détectent des particules
alpha du côté de la feuille d'or où se trouve le radium.
En d'autres termes, regardez si certaines particules alpha rebondissent sur la feuille
d’or. Les deux jeunes retournent donc dans leur laboratoire pour observer patiemment.
Pendant des jours, ils ne se passent rien. Jusqu’au jour où l'impossible s'est produit.
De façon très occasionnelle,une particule alpha ricoche effectivement sur la feuille d'or ! Geiger
a calculé que seulement une particule sur 8000 se comportait ainsi. C'est un pourcentage infime,
mais c’est ce qui intéressait Rutherford. Il lui faudra plus d'une année pour
comprendre entièrement pourquoi les particules alpha se comportent ainsi.
On venait à peine de se faire à l'idée que les atomes existent réellement que Rutherford
affirmait que cet objet minuscule de moins d'un dix millionième de millimètre avait lui-même une
structure interne ! A l'intérieur de l'atome se trouve un monde subatomique et Rutherford pensait
savoir à quoi il ressemble. Rutherford comprend que le rebond des particules alpha révélait un
atome totalement inattendu et qui n'a aucun équivalent sur Terre. Rutherford cherche donc
une analogie dans le ciel. Il représente l'atome comme un minuscule système solaire. Des électrons,
particules de charge électrique négative tournent en orbite autour d'un noyau de charge électrique
positive. Rutherford calcule que le noyau est 10 000 fois plus petit que l'atome. C'est pourquoi
seulement une particule alpha sur 8000 rebondit dessus, car elles touchent aléatoirement le noyau.
La première conséquence surprenante de cette découverte, est que l'atome de
Rutherford est presque entièrement constitué de … vide ! C'est pourquoi presque toutes les
particules alpha traversent les atomes de l'or comme si elles ne rencontraient rien
sur leur chemin. En réalité, il n'y a effectivement rien sur leur chemin.
Imaginez que le noyau de l’atome soit de la taille d'un ballon de football.
L'électron le plus proche graviterait autour à une distance de 800 m. Le reste de l'atome serait un
espace complètement vide. Autrement dit, si on aspirait tout le vide des atomes de mon corps,
je retrécierais pour devenir encore plus petit qu'un grain de sel, tout en pesant bien sûr le
même poids. Si on faisait la même chose avec tous 8 milliards d'humains qui peuplent la Terre, nous
tiendrions tous à l'intérieur d'une seule pomme ! Il fallait se rendre à l’évidence, l'atome ne
ressemblait à rien de ce qu'on connaissait et les choses allaient devenir de plus en plus étranges.
Car l'atome de Rutherford contredit les lois connues de la science de l’époque. Normalement,
les électrons devraient perdre de l’énergie, et donc perdre de la vitesse et entrer en
tournoyant dans le noyau. Or, ils ne le font pas ! Évidemment, tous les grands scientifiques
de l'époque sont perplexes. Imaginez donc. Les concepts scientifiques auxquels ils avaient cru
toute leur vie échouaient complètement à expliquer l'atome. Il faudra une nouvelle génération de
scientifiques jeunes et audacieux pour mettre à mal les théories des générations précédentes.
L'un des chefs de fil de cette nouvelle génération s'appelle Niels BOHR (1885-1962). A
la fin de ses études, il entre à l'Université de Manchester, au côté d'Ernest Rutherford. Bohr se
donne pour mission de comprendre pourquoi l'atome ne s'écrase pas sur lui-même et
pourquoi il comporte tant de vide. Bohr commence à chercher les indices sur la structure de l'atome,
non pas en regardant la matière, mais en étudiant la nature de la lumière.
Car atome et lumière sont clairement liés. Au cours des siècles, on a compris que les éléments
produisent des couleurs différentes quand ils sont éclairés ou chauffés. Le cuivre devient vert,
le sodium jaune, le lithium rouge. Ces couleurs sont des spectres. Le génie de Bohr a été
de comprendre que les spectres nous apprennent quelque chose sur la structure interne de l'atome,
quelque chose qui permettait d'expliquer pourquoi il y avait autant de vide. Bohr
décide de remplacer le modèle de Rutherford, qui représentait l'atome comme un système solaire,
par quelque chose de quasiment impossible à imaginer ou à visualiser : le saut quantique.
Pour faire simple, disons que l'électron est seulement autorisé à occuper des volumes
d'espace très spécifiques autour du noyau, et ceux-ci dépendent de l'énergie de l'électron.
Pour le comprendre, prenez l'exemple d’un escalier. Le niveau le plus bas de l'escalier,
le palier, c'est le noyau de l'atome. Lorsque vous montez les marches, vous devez utiliser
de l'énergie pour monter. Et pour ce faire, vous montez les marches une par une. Si vous n’avez pas
l’énergie nécessaire pour passer sur la marche suivante, vous ne pouvez pas bouger. Attention,
vous pouvez vous situer sur la première ou la deuxième marche, mais vous ne pouvez pas être sur
la première marche et demie. Il n’y en a pas ! Les électrons se comportent de la même manière. Ils
tournent autour du noyau avec très peu d'énergie. Si vous leur donnez une quantité d'énergie précise
supplémentaire, ils passeront sur la marche suivante. Autrement dit, ils s'éloignent du noyau.
C’est ce que l’on appelle le saut quantique. En revanche, si les électrons n'ont pas une quantité
d’énergie suffisante, ils resteront sur la même marche. Le contraire est également vrai. Les
électrons peuvent être dans un état d'énergie plus élevé, donc sur une marche plus haute,
puis en perdant de l'énergie, ils descendent d'une marche et se rapprochent du noyau. L'énergie
qu'ils dégagent est exactement la même qui est nécessaire pour leur faire monter une marche.
Bohr n'avait absolument aucune idée de ce en quoi consistait les lois quantiques qui
régissent les déplacements des électrons, mais penser en ces termes lui a permis de faire une
prédiction stupéfiante. Quand un électron descend sur une marche inférieure, il émet de la lumière.
La couleur de cette lumière dépend de l'importance du saut quantique de l'électron. Ainsi un électron
sautant de la 3e marche à la 2ème émet une lumière dans la longueur d’onde de la couleur rouge,
tandis qu'un électron sautant de la 10e à la 2e marche perdra davantage d’énergie,
qu’il émettra sous forme de lumière dans la longueur d’onde de la couleur bleue. Afin de
tester sa nouvelle théorie, Bohr l'utilise pour faire une hypothèse. Pourrait-elle expliquer la
mystérieuse signature du spectre de l'hydrogène ? Après des mois de calcul, il obtient enfin un
résultat. Son hypothèse s'avère exacte. Pour la première fois de l'histoire,
le spectre de la lumière semble pouvoir s'expliquer. Nous sommes en 1913,
et l’explication de Bohr va désormais être connue sous le nom de “POINT DE VUE DE COPENHAGUE”.
Mais la nouvelle théorie de Bohr s'appuyait sur une supposition très controversée. Pourquoi
les électrons dans un atome se comportent-ils comme s'ils étaient dans un escalier ? Pourquoi
feraient-ils des sauts quantiques d’une marche à une autre ? Quand un physicien lui affirmait
que ces sauts étaient pure fantaisie, Bohr répondait : “oui vous avez complètement
raison. Mais ça ne prouve pas que les sauts ne se produisent pas. Ça prouve seulement que
vous ne pouvez pas les visualiser.” Mais ne pas pouvoir visualiser les choses semblait être en
totale contradiction avec la science de l’époque. Pour les scientifiques de l’ancienne génération,
la science était censée permettre de comprendre le monde, pas d'inventer des règles arbitraires
semblables à la réalité. Le conflit entre deux générations de scientifiques est inévitable.
Le nouvel atome de Bohr et ses sauts quantiques portent un coup terrible à
la science traditionnelle. En tête de file des conservateurs, on retrouve Albert Einstein. Il
déteste les idées de Bohr et va s'évertuer à les combattre. Il va tout faire pour sauver le
monde de l'ordre et du sens commun. Mais Bohr ne se laisse pas démonter.
Au début des années 1920, la controverse prend de l’ampleur. Jusque là, les débats sur la
nouvelle physique atomique étaient restés polis et courtois. Mais deux grands noms de la physique,
deux caractères très opposés qui se détestent arrivent sur le devant de la scène. Du côté
de la nouvelle science révolutionnaire, un allemand très sérieux à l'esprit de
compétition du nom de Werner HEISENBERG (1901-1976). Pour les conservateurs,
un autrichien débonnaire du nom d’Erwin SCHRODINGER (1887-1961).
Aujourd’hui, Schrödinger est surtout connu pour l’histoire de son chat,
qui est à la fois mort et vivant, ce qui fait l'objet de fantasmes de la part du grand public.
En 1925, Schrödinger a 38 ans. Il reprend l'idée d’onde pilote
de Louis de BROGLIE (1892-1987), qui guiderait les électrons autour d'un atome,
et va beaucoup plus loin. Il soutient qu'en réalité, l'électron est une onde d'énergie
qui vibre si vite qu'il ressemble à un nuage autour de l'atome. Il met alors au point une
nouvelle équation qui décrit l'intégralité de cette onde, décrivant ainsi tout l'atome en
termes de physique traditionnelle. On appelle aujourd'hui l'équation d'onde de Schrödinger.
L'équation de Schrödinger est la première à proclamer haut et fort que la matière,
au niveau de l’infiniment petit, se comporte tout autrement que ce que nos sens nous indiquent. Et
ce n'est pas peu de le dire ! Accrochez- vous : les objets physiques ne sont pas des particules,
mais des “fonctions d'onde”. Je répète : les objets physiques ne sont pas des particules,
mais des “fonctions d'onde”. En pratique, cette équation fait intervenir ce que l’on appelle des
nombres complexes, ou des nombres imaginaires si vous préférez, dont la “grandeur” indique
la probabilité de trouver une particule ici plutôt que là. Quant à l'énergie, ce n'est
plus un nombre, mais un opérateur mathématique qui, en quelque sorte, choisit le résultat
lorsqu'on effectue une mesure. Avec cette équation, l'observateur joue un
rôle central en mécanique quantique, puisque c'est l'observation d'une mesure qui détermine
l'état du système. L'homme et sa conscience se trouvent ainsi au centre de la physique.
Voilà qui pose de grandes et belles questions, qui dépassent de loin le sujet de cette vidéo.
La “fonction d'onde” de Schrodinger décrit intégralement le comportement du monde
subatomique. Même si les implications de cette équation peuvent laisser perplexe,
elle provoque un immense soulagement au sein des physiciens traditionalistes, car elle décrit le
monde de l’infiniment petit avec des mathématiques classiques. Mais il reste un problème auquel
Schrödinger ne répond pas. Sa nouvelle théorie ne permet toujours pas d'expliquer les étranges
sauts quantiques décrits par Bohr. Pour les réformistes, l'heure est venue de riposter.
Heisenberg était un homme à l'esprit de compétition très développé, et il prend les idées
de Schrödinger comme un affront personnel. Il a le sentiment que l'étrangeté des sauts quantiques
est la clé pour comprendre l'atome. Il pense que l'atome est tellement unique et exceptionnel qu'on
ne peut pas l’expliquer avec des analogies. Nous sommes en 1925, et pour Heisenberg,
il est temps d'abandonner toute image de l'atome. Pour le physicien, l’atome ne peut être décrit que
par des mathématiques. Mais au cours de sa réflexion, il comprend que l'atome ne défie
pas seulement les façons de le représenter, il défie les mathématiques elles-même ! Pour décrire
certaines propriétés de l'atome, Heisenberg doit utiliser un nouveau genre de mathématiques.
En effet, ce qu’Heisenberg comprend, c’est que, quand on multiplie certaines valeurs,
comme par exemple la position d'un électron à un moment précis et sa vitesse de déplacement,
l'ordre dans lequel on multiplie les valeurs a son importance. Par exemple, quand on multiplie
des nombres, peu importe l'ordre dans lequel on le fait. 3 x 4 est pareil que 4 x 3. Mais quand
il s'agit des atomes, Heisenberg a compris que l'ordre dans lequel on multiplie les inconnus
influe sur la réponse. Il parle de sa découverte à son collègue Max BORN (1882-1970). Ensemble,
ils travaillent intensivement pendant plusieurs mois pour développer une nouvelle théorie de
l'atome, une théorie que l'on appelle aujourd'hui “mécanique matricielle”.
La mécanique matricielle utilise des tableaux de nombres complexes plutôt que des feuilles de
calcul. Grâce à ces tableaux, Heisenberg et son mentor, le physicien Max Born, peuvent prédire le
comportement de l'atome. Mais pour Einstein et les conservateurs, c'est une hérésie scientifique. Un
atome ne peut pas être une matrice de nombre. Nous sommes fait d'atomes, pas de nombre ! Cela dit,
il est tout aussi difficile d’imaginer que les atomes soient des fonctions d’onde … Pour Bohr
et les réformistes, qu'importe qu'on ne puisse pas visualiser l'atome comme un objet physique,
ils louent la pureté des mathématiques et se lancent dans de véhémentes critiques
du modèle ondulatoire de Schrödinger. La controverse est à son paroxysme. Heisenberg
écrit : “plus je réfléchis à l'aspect physique de la théorie de Schrödinger,
plus elle me semble écœurante. Ce ne sont que des absurdités.” Mais Schrödinger en a autant à
l'encontre d'Heisenberg : “Ses mathématiques me révulsent. Je les trouve monstrueuses”.
Munich, en 1926. L’inimitié entre Schrödinger et Heisenberg atteint son comble. Alors que
Schrödinger doit donner une conférence sur son équation d'onde, Heisenberg
fait le voyage jusqu'à Munich pour assister à cette conférence et affronter enfin son rival
en face à face. Son intention est purement et simplement de démolir la théorie de Schrödinger.
Schrodinger fait sa présentation sur la mécanique ondulatoire devant
une salle comble. Pour le physicien de 37 ans,
l’équation décrit l'image physique réelle de l'atome, avec les électrons se comportant
comme des ondes autour du noyau atomique. À la fin de la conférence, Heisenberg, 24 ans, se lève et
se lance dans un monologue attaquant l'approche de Schrodinger. Heisenberg affirme qu’il est
impossible d'avoir une image réelle de l'atome. Mais le public est du côté de Schrodinger,
préférant largement son interprétation physique simple aux mathématiques compliquées et abstraites
de Heisenberg. Heisenberg est hué. Il quitte la conférence triste et déprimé.
Heisenberg retourne à Copenhague. Son assurance a été mise à mal. A l'Institut, lui et Bohr
connaissent des moments difficiles. Presque toute la communauté scientifique est contre eux.
Mais sûr d’eux, ils refusent d'abandonner leur théorie controversée. Poursuivant ses réflexions,
Heisenberg finit par comprendre pourquoi l’atome ne peut pas être représenté. L’atome
est inconnaissable par nature ! Il prend conscience du fait qu'il y a une
limite fondamentale à ce que l'homme peut connaître du monde subatomique.
Ce qu'énonce la formule d’Heisenberg est à la fois très simple et absolument incroyable : les
notions de particule, ainsi que leur trajectoire, leur position et leur vitesse sont remises en
cause. Vous l'avez tout de suite remarqué, le signe “égal” d'une équation classique est ici
remplacé par le signe “plus grand que”. Il s’agit donc d’une inégalité. Il ne s'agit pas d'une loi
physique au sens d'une règle opérationnelle. Non, elle décrit plutôt une conséquence de ces règles,
en l'occurrence celles de la mécanique quantique. Cette inégalité concerne le système le plus simple
qu'on puisse imaginer : le mouvement d'un objet unique. “x” représente la position de l'objet,
mesurée le long d'une règle par exemple, en mètre. Le symbole “delta X” décrit l'incertitude sur la
mesure de “x”, c'est-à-dire la taille de l'intervalle où je peux affirmer que se
situe l'objet. Par exemple, on écrira delta X = 1 mm si on peut mesurer la position à 1 mm près.
“p X” représente la quantité de mouvement,
qui est simplement le produit de la masse par la vitesse : Px = m Vx
De même que pour la position, “delta pX” est l'incertitude sur la quantité
de mouvement : comme la masse “m” est constante tout au long du mouvement,
l'incertitude sur la quantité de mouvement est simplement reliée à l'incertitude sur la vitesse.
Dans le terme de droite, “h” est la constante de Planck, une grandeur universelle,
au même titre que la vitesse de la lumière dans le vide ou la constante de la gravitation.
La formule énonce donc que le produit des incertitudes avec lesquelles je
peux définir la position et la vitesse d’une particule est toujours supérieur
à une quantité fixe, indépendante du mouvement.
Ainsi, si on connaît par exemple la position d'un électron à un moment donné,
on ne peut alors pas connaître sa vitesse de déplacement. Et si on connaît sa vitesse,
on ne peut pas connaître sa position. Cette ambiguïté n'est pas un point faible de la théorie,
elle est une vérité fondamentale sur la manière dont la nature se comporte à
l'échelle subatomique. On a appelé ça “le principe d'incertitude d'Heisenberg”. C'est probablement
l'un des concepts les plus profonds, incroyables, mais aussi dérangeants de toute la science.
Ce qu'Heisenberg a dévoilé avec sa mécanique matricielle, c’est que les
atomes sont délibérément obscurs. On ne peut jamais connaître simultanément la position et
la vitesse d'un atome. C'est tout simplement impossible. Cela oblige Heisenberg et Bohr à
placer l'incertitude au cœur même de l'atome. Car les atomes ne sont pas seulement inimaginables,
ils sont contradictoires. Ils se comportent à la fois comme des particules et comme des ondes.
Plus curieux encore, quand vous ne regardez pas un atome, il se comporte comme une onde. Mais quand
vous l'observez pour connaître sa position, il se comporte comme une particule. C'est délirant,
n’est ce pas ? Le principe d'incertitude a tout changé. Il révèle une contradiction
étonnante au cœur même de la nature. Tout ce que nous voyons est fait d'atomes,
et pourtant les atomes sont inconnaissables. Alors que nous sommes des êtres physiques,
nous sommes constitués d’atomes qui ne peuvent être compris que par les mathématiques.
À l'automne 1927, Heisenberg et Bohr sont enfin prêts à défier les conservateurs. Le match aura
lieu à Bruxelles, lors du 5e congrès Solvay de physique. Tous les éminents spécialistes de la
physique atomique sont présents. Si Bohr et Heisenberg réussissent, ils seront à la tête
d'une nouvelle révolution scientifique incroyable. Pendant la semaine du Congrès, pour les délégués,
tout tournera autour de la mécanique quantique de Bohr. Avec désormais l'incertitude pour pierre
angulaire. Au fil de la semaine, la finale oppose Bohr et son rival de longue date,
Einstein. Einstein déteste la mécanique quantique. Pendant la semaine du Congrès, chaque matin,
il venait voir Bohr avec un argument, qui selon lui, remettait en question la théorie nouvelle.
Bohr repartait très perturbé, réfléchissait pendant des heures, et à la fin de la journée,
il retournait voir son adversaire avec un contre argument qui écartait la critique d'Einstein. Ce
scénario s’est répété tous les jours jusqu'à la fin du Congrès. Bohr a compris toutes
les critiques d'Einstein et a été considéré comme le vainqueur de ce duel. Grâce à cela,
sa vision de l'atome, connue sous le nom d'interprétation de Copenhague,
s'est soudain retrouvée au cœur de la physique atomique. A la fin du Congrès,
tous les physiciens se sont rassemblés pour une photo de groupe. Devant, au centre, on reconnaît
le doyen des physiciens Hendrick Lorentz. A ses côtés, Marie Curie et Albert Einstein. Einstein
est plutôt morose parce qu'il a perdu le débat. Louis de Broglie n'est pas non plus parvenu à
convaincre les délégués avec son point de vue. La victoire revient à Bohr. Il est très fier de lui.
A ses côtés est assis un des héros oubliés de la mécanique quantique : Max Born, qui a tant fait
avancer les mathématiques. Derrière lui, les deux jeunes disciples de Bohr : Heisenberg et Pauli.
Le hasard et la probabilité ont été inclus dans la structure de la nature. Désormais, on
ne peut plus décrire les atomes en termes d'image simple, mais seulement en des termes abstraits,
purement mathématiques. L’interprétation de Copenhague a triomphé. Même si Einstein
n'a jamais cru en la mécanique quantique, le Congrès Solvay 1927 a été un tournant.
L’ensemble de la communauté des physiciens à fini par se rallier à l'interprétation
de Copenhague, et cette interprétation est toujours en vigueur aujourd'hui.
La description de l'atome par la mécanique quantique est l'un des couronnements de la
créativité humaine. Au cours de ces 80 dernières années, elle s'est révélée
exacte et son autorité n'a jamais été remise en doute. Avec la relativité générale d’Einstein,
l’équation de Schrödinger constitue la meilleure théorie actuelle pour décrire l’Univers physique.
Sans elle, nos puces informatiques et les lasers n’existeraient tout simplement pas !
Mais cela a un prix. Il nous faut accepter le fait que la nature est fondamentalement
régie par le hasard et la probabilité. Et le principe d'incertitude d'Heisenberg nous montre
qu'il y a certaines limites aux questions qu'on peut poser sur le monde atomique.
C’est là qu’intervient le fameux chat de Schrödinger. Pour expliquer le
monde étrange de la physique quantique, Schrödinger à prix l’exemple suivant.
Il suggérait de prendre une boîte et d'y placer un flacon fermé de cyanure,
relié à un détecteur de radiation, ainsi qu’une source de matière radioactive. L'idée était que,
si un atome de la matière radioactive émet une particule,
elle sera décelée par le détecteur qui libérera alors le cyanure.
Ensuite, prenez un chat. Placez le chat dans la boîte, fermez le couvercle et attendez.
Selon le point de vue de Copenhague, tout le temps que la boîte sera fermée,
l'atome radioactif devra choisir s'il va se désintégrer et cracher une particule ou non.
Nous sommes donc obligés de le décrire comme s'étant désintégré et ne s’étant
pas désintégré en même temps. Pensez à ce que ça signifie. Comme la particule radioactive
déclenche la libération du poison, le chat est à la fois empoisonné et non empoisonné
jusqu'à ce qu'on soulève le couvercle pour constater le sort du chat. Il faut
donc considérer le chat comme étant à la fois mort et vivant en même temps. Étonnant, non ?
Aujourd’hui, nous en savons tellement plus sur ce qu'est un atome et comment
il se comporte qu'il nous faut renoncer à la possibilité de s'en faire une image
visuelle. Notre nature humaine nous oblige à nous questionner sur le monde qui nous entoure,
et ce qu'on a découvert dépasse largement notre imagination. Mais nous n’en sommes qu'à la moitié
de notre aventure. Car, ce que nous verrons dans la prochaine vidéo sera encore plus étonnant …