Le Corbeau, Edgar Allan Poe (Nouvelle Fantastique)

Les entretiens secrets
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Lecture, musique et montage : @Mojoon
Edgar Allan Poe, Le Corbeau, Histoires grotesques et sérieuses, Trad. Charles Baudelaire, Michel Lévy frères, 1871.
En vous souhaitant une belle écoute !
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NB : Pour une meilleure lecture, je vous incite à vous nimber d'un casque :)
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« Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué,
sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais
de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement,
frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, — murmurai-je, — qui
frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela, et rien de plus. »
Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre,
et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie.
Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres
un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante
fille que les anges nomment Lénore, — et qu’ici on ne nommera jamais plus.
Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait
de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour ; si bien qu’enfin,
pour apaiser le battement de mon cœur, je me dressai, répétant : « C’est quelque
visiteur qui sollicite l’entrée à la porte de ma chambre, quelque visiteur
attardé sollicitant l’entrée à la porte de ma chambre ; — c’est cela même, et rien de plus. »
Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N’hésitant donc pas
plus longtemps : « Monsieur, — dis-je, — ou madame, en vérité j’implore votre
pardon ; mais le fait est que je sommeillais, et vous êtes venu frapper si doucement,
si faiblement vous êtes venu taper à la porte de ma chambre, qu’à peine étais-je certain de
vous avoir entendu. » Et alors j’ouvris la porte toute grande ; — les ténèbres, et rien de plus !
Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement,
de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver ; mais
le silence ne fut pas troublé, et l’immobilité ne donna aucun signe,
et le seul mot proféré fut un nom chuchoté : « Lénore ! » — C’était moi qui le chuchotais,
et un écho à son tour murmura ce mot : « Lénore ! » — Purement cela, et rien de plus.
Rentrant dans ma chambre, et sentant en moi toute mon âme incendiée,
j’entendis bientôt un coup un peu plus fort que le premier. « Sûrement, — dis-je, — sûrement,
il y a quelque chose aux jalousies de ma fenêtre ;
voyons donc ce que c’est, et explorons ce mystère. Laissons mon cœur se calmer
un instant, et explorons ce mystère ; — c’est le vent, et rien de plus. »
Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement d’ailes,
entra un majestueux corbeau digne des anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence,
il ne s’arrêta pas, il n’hésita pas une minute ; mais, avec la mine d’un lord ou d’une lady,
il se percha au-dessus de la porte de ma chambre ; il se percha sur un buste de
Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre ; — il se percha, s’installa, et rien de plus.
Alors cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie,
induisant ma triste imagination à sourire : « Bien que ta tête, — lui dis-je, — soit
sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau,
voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial
aux rivages de la Nuit plutonienne ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »
Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si facilement la parole,
bien que sa réponse n’eût pas un bien grand sens et ne me fût pas d’un grand
secours ; car nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un homme vivant de voir un
oiseau au-dessus de la porte de sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté
au-dessus de la porte de sa chambre, se nommant d’un nom tel que Jamais plus !
Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste placide, ne proféra que ce mot unique,
comme si dans ce mot unique il répandait toute son âme. Il ne prononça rien de plus ; il ne
remua pas une plume, — jusqu’à ce que je me prisse à murmurer faiblement : «
D’autres amis se sont déjà envolés loin de moi ; vers le matin, lui aussi,
il me quittera comme mes anciennes espérances déjà envolées. » L’oiseau dit alors : « Jamais plus ! »
Tressaillant au bruit de cette réponse jetée avec tant d’à-propos : « Sans
doute, — dis-je, — ce qu’il prononce est tout son bagage de savoir, qu’il a pris chez quelque
maître infortuné que le Malheur impitoyable a poursuivi ardemment, sans répit, jusqu’à ce que
ses chansons n’eussent plus qu’un seul refrain, jusqu’à ce que le De profundis de son Espérance
eût pris ce mélancolique refrain : Jamais, jamais plus !
Mais, le corbeau induisant encore toute ma triste âme à sourire,
je roulai tout de suite un siège à coussins en face de l’oiseau et du buste et de la porte ;
alors, m’enfonçant dans le velours, je m’appliquai à enchaîner les idées aux idées,
cherchant ce que cet augural oiseau des anciens jours, ce que ce triste, disgracieux, sinistre,
maigre et augural oiseau des anciens jours voulait faire entendre en croassant son Jamais plus !
Je me tenais ainsi, rêvant, conjecturant, mais n’adressant plus une syllabe à l’oiseau,
dont les yeux ardents me brûlaient maintenant jusqu’au fond du cœur ; je cherchais à deviner
cela, et plus encore, ma tête reposant à l’aise sur le velours du coussin que
caressait la lumière de la lampe, ce velours violet caressé par la lumière
de la lampe que sa tête, à Elle, ne pressera plus, — ah ! jamais plus !
Alors il me sembla que l’air s’épaississait, parfumé par un encensoir invisible que balançaient
des séraphins dont les pas frôlaient le tapis de la chambre. « Infortuné ! — m’écriai-je, — ton
Dieu t’a donné par ses anges, il t’a envoyé du répit, du répit et du népenthès dans tes
ressouvenirs de Lénore ! Bois, oh ! bois ce bon népenthès, et
oublie cette Lénore perdue ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »
« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon, mais toujours prophète ! que
tu sois un envoyé du Tentateur, ou que la tempête t’ait simplement échoué, naufragé,
mais encore intrépide, sur cette terre déserte, ensorcelée, dans ce logis par
l’Horreur hanté, — dis-moi sincèrement, je t’en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici un baume
de Judée ? Dis, dis, je t’en supplie ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »
« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon ! toujours prophète ! par ce
Ciel tendu sur nos têtes, par ce Dieu que tous deux nous adorons,
dis à cette âme chargée de douleur si, dans le Paradis lointain,
elle pourra embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore, embrasser une précieuse
et rayonnante fille que les anges nomment Lénore. » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »
« Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon ! — hurlai-je en
me redressant. — Rentre dans la tempête, retourne au rivage de la Nuit plutonienne ; ne laisse pas
ici une seule plume noire comme souvenir du mensonge que ton âme a proféré ; laisse ma
solitude inviolée ; quitte ce buste au-dessus de ma porte ; arrache ton bec de mon cœur et
précipite ton spectre loin de ma porte ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »
Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours installé sur le buste pâle de Pallas,
juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux
d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui,
projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre
qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, — jamais plus !
