Quatre siècles d’histoire traversent ce jardin irlandais.
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Initié par la famille de Wingfield au XVIIIème siècle, Powerscourt est l’oeuvre de l’architecte paysagiste anglais Daniel Robertson. Aujourd’hui, ce domaine privé reste une fierté nationale pour son histoire, ses arbres remarquables, sa statuaire et son intégration au coeur des magnifiques panoramas irlandais… Jusqu’au XIXème siècle, il n’y a que très peu d’arbres autour du jardin italien. Le septième vicomte de Powerscourt rêve d’une forêt au sein du domaine. Il crée un arboretum planté de spécimens remarquables. Une majestueuse allée de séquoias prolonge le jardin jusqu’aux confins du domaine.
Je suis architecte paysagiste.
Je vous invite à un voyage dans l'art des jardins,
à la rencontre de ceux qui les font vivre, les étudient et les imaginent.
La lumière joue sur les terrasses de Pohors Court,
lui donnant un air de jardin italien.
Nous sommes pourtant en Irlande, au sud de Dublin, dans le comté de Wicklow.
J'ai l'impression d'entrer sur la scène d'un théâtre,
observé par des visages de marbre.
En retrait du grand jardin classique,
des espaces plus intimes surprennent le promeneur.
Ce jardin irlandais, aux inspirations multiples,
incarne quatre siècles d'histoire.
Initié par la famille de Wingfield au XVIIIe siècle,
Pohors Court est l'œuvre de l'architecte paysagiste anglais Daniel Robertson.
Aujourd'hui, ce domaine privé reste une fierté nationale pour son histoire,
ses arbres remarquables, sa statuaire
et son intégration au cœur des magnifiques panoramas irlandais.
John Ducey est depuis toujours un amoureux de Pohors Court.
Cette admiration est même à l'origine de sa vocation professionnelle,
il est historien des jardins.
John, quels sont les éléments à Pohors Court
qui permettent de relier le jardin au grand paysage
et d'orchestrer cette magnifique vue sur les collines environnantes ?
Il y a cette remarquable série de terrasses
qui conduit jusqu'au lac,
qui réfléchit à son tour le paysage des montagnes environnantes.
Les terrasses le relient ainsi de manière très intelligente au château.
Mais ça n'est pas en ligne droite.
Ça a l'air symétrique, mais ça n'est pas symétrique.
C'est une solution extrêmement habile à un problème paysager de taille.
L'espace à gauche est plus grand que l'espace à droite,
où il y a la montagne.
Et ce sont les arbres qui donnent l'équilibre.
On a des arbres plus hauts à droite,
plus petits à gauche.
On a plus de rondeurs là,
et moins ici.
La masse de la montagne est compensée par celle des arbres.
Voilà comment ça marche.
L'aspect de la montagne,
tendue par les moutons,
trouve un écho dans les pelouses du jardin.
Le vert est la couleur dominante,
là-bas comme ici.
Et on trouve aussi cette lumière grise,
si caractéristique de l'Irlande.
Elle est réfléchie par l'eau du lac.
Tout cela présente un aspect cohérent
et organise la vision d'ensemble.
Est-ce que quand on qualifie le jardin de jardin italien,
on est sur la bonne voie,
quand on regarde Powerscourt ?
Powerscourt est un jardin inspiré par les idées du jardin italien,
utilisé de manière irlandaise.
C'est comme regarder une carte postale d'Irlande
à travers le prisme d'un jardin italien.
L'un des traits les plus caractéristiques de ce jardin,
ce sont les pentes des terrasses.
Elles fonctionnent ici pour un certain nombre de raisons.
La première étant évidemment la lumière,
qui change en permanence ici.
La technique qui a été utilisée pour créer ces pentes est remarquable.
Des petites briques de pelouse ont été découpées,
empilées les unes sur les autres,
pour construire des murs,
en sculptant la pente au fur et à mesure.
Ça a demandé plus de dix ans à une centaine d'ouvriers
pour parvenir à ça.
Pendant plus de trois siècles,
Powerscourt est restée la propriété des Wingfield.
En 1961, la famille anglaise Schlesinger
fait l'acquisition du domaine.
La directrice, Sarah Schlesinger,
s'inscrit dans le droit fil de l'œuvre des vicondes de Powerscourt.
Sarah, qu'est-ce qui a motivé
la création de ce jardin aussi édifiant,
aussi remarquable ?
C'est la reine d'Angleterre, Elisabeth Ier,
qui a accordé le domaine de Powerscourt
à l'un de ses généraux.
L'histoire raconte que lorsqu'il arriva à sa cour,
après avoir remporté une grande bataille,
la reine lui demanda,
Sœur Richard, quelle récompense désirez-vous pour votre bravoure ?
Et il était si galant qu'il lui répondit,
Sœur Majesté, l'écharpe autour de votre cou
est la seule récompense que je souhaite.
La reine fut si charmée par ses propos
qu'elle lui donna non seulement son écharpe,
mais aussi le domaine de Powerscourt.
Sœur Richard Wingfield devient le premier viconde de Powerscourt
en 1740.
Ses descendants développeront le domaine
sur plusieurs générations.
En 1740, lorsqu'il bâtit la maison initiale,
il construit un jardin formel,
dans le même style que le château.
Au XIXème siècle,
le sixième viconde, qui était très intéressé par les jardins,
avait visité les grands jardins classiques en Italie,
en France et en Allemagne,
cherchant l'inspiration pour son propre domaine de Powerscourt.
Il voulait quelque chose de grandiose,
quelque chose que d'autres grands propriétaires terriens
pourraient admirer.
Il collectionna des nombreuses statues
et d'autres œuvres d'art
apportées de ses voyages en Europe.
Mais il mourut brutalement.
Et c'est son fils Mervyn,
le septième viconde,
qui va réaliser la vision
que son père avait pour le jardin.
Ce que cette famille anglo-irlandaise
a réussi à fabriquer ici,
c'est vraiment comme une sorte de poche pacifique
dans un territoire qui était très hostile à cette époque.
L'époque où ce jardin a été créé
était une époque très difficile en Irlande.
Il y avait une très grande pauvreté
et nous avons souffert de la grande famine en 1840.
Des millions de gens sont morts de faim
et beaucoup ont choisi d'immigrer vers le Nouveau Monde.
Le septième viconde était très préoccupé
par le bien-être des gens
qui vivaient autour de Powerscourt.
Il est devenu très populaire
car il a fourni de nombreux emplois
lors de la construction de son jardin.
Les gens d'ici avaient donc beaucoup d'affection
pour cette famille.
Mais également pour le domaine de Powerscourt
qu'ils avaient contribué à construire.
Ils en étaient très fiers.
Le jardin s'organise autour d'un axe monumental
qui relie par un dénivelé en terrasse
la demeure au bassin du Triton.
Des parterres de fleurs se déploient
au centre de vastes pelouses.
Au nord-est du jardin italien,
l'arborétum et le jardin japonais
offrent des espaces de promenade plus intimes.
Au sud-ouest, le bassin des dauphins
prolonge la grande bordure herbacée
située dans l'ancien potager.
En fond de vallée,
une rivière relie la cascade
à la promenade forestière
le long d'une allée de séquoias
et d'une forêt de conifères géants.
Au 19e siècle,
le 7e vicomte de Powerscourt
rêve d'avoir une forêt au sein du domaine.
Il crée alors un arborétum
dans lequel il expose
des spécimens remarquables.
Aubrey Fennell est chargé
de répertorier les espèces arborées d'Irlande.
Aubrey, nous sommes dans le grand arborétum
de Powerscourt.
Quand est-ce que cette collection a été créée ?
Cet arborétum a été créé
dans les années 1860
comme extension des jardins formels.
C'est un jardin d'agrément,
un endroit où l'on peut se promener
tout en admirant les arbres.
Les arbres qui sont là
proviennent d'une région découverte
depuis peu à l'époque,
la côte pacifique des Etats-Unis.
Ils ont été plantés
de manière informelle
de façon à ce qu'on les admire à distance.
Ils ne sont pas trop regroupés,
ils ont été mélangés
avec des espèces à feuilles larges
qui ont des formes incroyables.
Il ne s'agissait pas pour autant
de créer une collection botanique,
mais d'offrir une promenade esthétique.
Aubrey, ce doux glace
qui est un arbre extrêmement commun
dans les forêts européennes,
était-il considéré au XIXe siècle
comme un trésor ?
Oui, c'était le cas.
Et ce, pour plusieurs raisons.
D'abord, lorsque ces arbres ont été découverts,
des graines ont été rapportées en 1828
par David Douglas,
un fantastique collectionneur écossais de plantes.
Ce sont des arbres magnifiques
dont on ignorait l'existence
et ils sont très heureux
dans ce climat humide.
C'était aussi sans doute
le plus grand arbre jamais découvert.
Très rapidement,
il prit beaucoup de valeur
grâce à son bois
et tous les plus grands
et plus anciens arbres furent détruits.
Comme vous pouvez le voir,
cet arbre est vraiment impressionnant.
C'est le plus grand arbre d'Irlande.
Il a environ 150 ans
et mesure 61 mètres.
Il touche quasiment le ciel
comme aucun autre en Irlande.
Nous avions d'autres grands conifères en Irlande,
mais pas comme celui-là.
Le septième vicomte de Powerscourt
n'a pas pu apprécier de son vivant
l'évolution de l'arborétum
qui a pourtant considérablement modifié
le paysage du domaine.
Ses descendants ont continué
à imaginer d'autres espaces exotiques.
Un jardin japonais a ainsi été élaboré,
style très en vogue en Europe
au début du XXe siècle.
Il abrite une curiosité,
une petite grotte à ciel ouvert.
John, nous sommes dans la grotte de Powerscourt.
Pour quels usages
tous ces jardins,
toutes ces atmosphères
étaient-ils conçus au départ ?
Nous sommes ici dans la partie
la plus ancienne du jardin.
Cette grotte est contemporaine
du grand jardin baroque
créé au XVIIIe siècle
qui accueillait de grandes réceptions.
On est alors à la grande époque des chaperons.
Les couples ne pouvaient pas rester seuls.
Ils étaient constamment accompagnés
et tout ce qui se disait
pouvait être entendu.
Il y avait alors plus d'une centaine
de mètres.
Nous sommes donc ici dans un endroit
où l'on pouvait être hors de vue
et avoir une conversation privée.
Cette grotte était particulièrement
utilisée par les dames.
Elles portaient des corsets
qui les empêchaient de respirer.
Leur maquillage était fait de cire
et fondé au soleil.
Elles ne pouvaient donc pas s'exposer longtemps
et recherchaient des endroits ombragés
comme celui-ci où il fait toujours frais.
Elles pouvaient y trouver refuge,
s'asseoir et boire des boissons
puis, à partir de 1908,
les propriétaires ont créé
le jardin japonais
qui se trouve juste à côté de nous.
Le but de ce jardin
est alors le divertissement de la famille,
de leurs amis et invités.
Nous sommes au début du XXe siècle.
C'est maintenant l'époque du jazz,
des cocktails.
Mais ce premier petit jardin
a été conservé
et c'est toujours un endroit intime
où l'on peut se retrouver
et discuter en privé.
Le jardin anglais se doit d'intégrer
des mixed borders,
des bordures mélangées.
Powerscourt n'échappe pas à la règle.
Celles dessinées dans l'ancien potager
composent au printemps et en été
une merveilleuse palette
de couleurs de fleurs vivaces.
Rosemary est apprentie jardinière.
Elle assemble une structure
avec de jeunes tiges de cornouillés
pour maintenir et rassembler
les vivaces indisciplinés.
C'est un bon support
pour résister aux vents, aux orages
en fonction de la météo.
Là, on va avoir les cédum
qui vont pouvoir pousser
encore une vingtaine de centimètres.
Ils seront maintenus sur le haut
par la partie arrondie du dôme
et puis aussi sur les côtés.
Ça marche super bien.
Rosemary, quelles étaient les plantes
qu'on pouvait rencontrer au XIXe
et qui sont encore
dans les massifs fleuris aujourd'hui ?
Les plantes les plus traditionnelles
sont les geraniums
que nous avons là,
le fenouil brun
et les delphiniums.
Elles poussent ici
depuis toujours.
Et puis on a ces énormes échiums
qui poussent.
En effet.
Les échiums poussent particulièrement bien
aux îles Canaries
et ici aussi.
Les abeilles les adorent.
Ils poussent très haut.
Cela attire l'œil.
Ils poussent très bien
dans les régions de la Méditerranée
et de l'Oise.
Ils ont tendance à pousser
le long du sol
puis leur tige se dresse en hauteur.
C'est donc une plante assez originale
qui fait beaucoup parler d'elle.
Quand on est là,
dans ce jardin clos
avec des murs d'époque,
on sent que l'histoire a été préservée.
Lorsque les visiteurs partent le soir
ou avant qu'ils n'arrivent le matin,
il y a un sentiment de paix,
de quiétude et de silence.
Il y a un parfum d'histoire
qu'on sent partout
en se promenant ou en travaillant.
Je suis très fière
d'en faire partie.
Dans la vallée,
une majestueuse allée de séquoias
s'ouvre sur la forêt
et prolonge le jardin
jusqu'aux confins du domaine.
Alex Lazenger
est le chef jardinier de Power School.
Il poursuit l'oeuvre
des premiers vis-comptes
dont les idées audacieuses
ont façonné le paysage.
C'est une magnifique allée.
C'est une partie
qui reste pour moi
légèrement inachevée
et ça me permet
de pouvoir terminer le travail
commencé il y a 100 ans.
Je peux mettre en pratique
un certain type d'aménagement
où l'on sélectionne certains arbres
et on s'assure
qu'il y en aura d'autres.
Cela signifie aussi
enlever d'autres arbres à côté,
faire de l'élagage
ou encore en abattre certains
qui peuvent être dangereux
et endommager un autre arbre.
C'est une façon de travailler
en pensant au futur.
Alors Alex,
c'est extraordinaire que vous raisonniez
à très long terme
et là on le voit bien
avec cette grande allée de séquoias.
Ils n'ont que 150 ans,
ils vont changer
dans les 2, 3, 4 prochains siècles.
Oui.
Nous sommes constamment
en train de penser au futur.
Je passe beaucoup de temps
à travailler sur la préparation,
à penser à l'endroit
où je vais planter tel arbre.
Pour moi,
on ne suit pas des chemins
dans le jardin,
on suit des plantes.
Par moment,
vous pouvez voir un arbre
et pendant ce temps,
vous traversez toutes ces plantes
et toutes les émotions
qui vont avec dans cette zone.
Par exemple,
ici autour de nous,
il y a une magnifique allée de séquoias,
des sapins,
des pins Douglas,
des Araucaria
qui traversent la propriété
jusqu'à la cascade.
C'est une partie encore
complètement différente
qui donne de nouvelles émotions
Alex a commencé
à déboiser la forêt
qui jouxte les séquoias
pour mettre en scène
la singularité de chaque arbre.
Comment vous imaginez
l'aménagement de cette forêt
et de cette promenade
le long de la rivière ?
Je l'imagine
comme une forêt jardinée,
un endroit où les gens
pourraient se promener,
voir les arbres
et admirer à quel point
ils sont spectaculaires.
Il y a un mélange d'arbres ici,
mais il y a une partie
où seuls poussent les Araucaria.
C'est l'une des plus anciennes
plantations du pays.
Je vois cette forêt d'Araucaria
comme une sorte de jardin préhistorique.
On dirait que ces arbres
ont grandi au temps des dinosaures.
Ils sont vraiment très intéressants.
J'aimerais que cette partie du jardin
soit amusante.
Ce sont des arbres
que les gens voient très rarement.
Malheureusement, nous avons
de nombreuses espèces invasives.
Elles ont été apportées
à l'époque victorienne
en pensant que ce serait la base
d'une richesse botanique
comme par exemple
le rhododendron ponticum.
Mais ils n'ont pas réalisé
L'idée, c'est de débarrasser
tout ça dans cette zone
pour qu'on puisse voir les arbres.
Comme vous le savez,
ils ont un tronc très droit
avec une tête en forme de boule.
Il faut donc qu'au niveau du sol,
tout soit dégagé
pour pouvoir apprécier l'ampleur
et la taille de l'arbre.
En jouant avec le paysage
pour concevoir de nouveaux espaces,
Alex continue d'imaginer
les jardins de Powerscourt
comme ses prédécesseurs l'ont fait
au XVIIIe siècle.
Mais aujourd'hui,
seuls 5 jardiniers
entretiennent cet immense domaine.
Alex, on ne peut plus jardiner
Powerscourt comme on le faisait
au XIXe siècle.
Les moyens financiers ont changé,
le nombre de jardiniers a changé.
Par ailleurs, il y a de nouveaux enjeux,
des enjeux climatiques,
des enjeux économiques,
des enjeux écologiques.
Comment te positionnes-tu ?
Il y a une nouvelle génération
de jardiniers qui arrivent,
en particulier en Irlande
et en Angleterre.
Cela permet d'apporter
de nouvelles idées
et de nouvelles approches
concernant les techniques du jardinage.
Et je ne pense pas que les jardiniers
devraient avoir peur de prendre des risques,
de faire des expériences avec les plantes.
Lorsque ce jardin a été créé,
j'imagine que tout n'a pas été réussi
du premier coup,
tout a été fait immédiatement.
Ils ont forcément fait des erreurs.
Ils ont dû apprendre de leurs erreurs.
Ils ont probablement dû refaire les choses
deux, trois ou quatre fois.
On ne peut pas se rendre compte de cela
comme jardinier,
car on voit seulement le résultat final.
Mais les vicondes de Powerscourt
ont pris des risques avec toutes sortes de plantes.
Et c'est quelque chose
que je souhaite continuer ici,
que j'aimerais développer
pour en faire vraiment
un jardin du XXIe siècle
et d'expliquer davantage.
J'aimerais qu'ils apprécient
ce genre de jardin très vaste
et qu'ils en voient le potentiel.