Par Matthieu Garrigou-Lagrange et Nathalie Battus. Émission diffusée pour la première fois sur France Culture le 23.06.2012. --------------------------------------------------------------------------------- Intervenants : - Bernhild Boie : exécutrice testamentaire de Julien Gracq, éditrice de ses œuvres dans la Pléiade. - Dominique Rabourdin : critique de cinéma et ancien ami de Gracq. - Dominique Perrin : auteur de 'De Louis Poirier à Julien Gracq', Classiques Garnier. - Hubert Haddad : écrivain, auteur de 'Julien Gracq, la forme d’une vie', Zulma. - Jean-Louis Ezine : chroniqueur et écrivain. ---------------------------------------------------------------------------------
Julien Gracq est mort il y a cinq ans. On peut rêver qu’il se trouve à présent dans l’un de ces ailleurs féériques qu’il s’est plu à décrire tout au long de ses premiers livres, 'Le Rivage des Syrtes' et 'Au Château d’Argol' notamment. Il ne nous en voudrait pas, ayant trop d’estime pour la rêverie, et la liberté qu’elle procure. Louis Poirier est mort avec lui. Il était le « vrai » Julien Gracq, celui de l’État Civil. Dans 'Une vie, une œuvre' cette semaine, nous tentons l’hypothèse que Gracq a sauvé Poirier de l’enfemement que constitue toute vie. Grâce aux livres, ils ont pu passer quatre-vingt-dix-sept années dans ce monde qu’ils n’approuvaient guère. En rêvant aux frontières lointaines, à des ailleurs sublimes et inquiétants, Gracq a transcendé la vie quotidienne du professeur Louis Poirier, forcément un peu monotone, en une expérience intérieure flamboyante. C’est le cheminement de cette vie secrète que nous allons tenter de retracer.
Une vie, une œuvre, merci de nous écouter. Notre portrait d'aujourd'hui est consacré à l'écrivain
Julien Gracq, 1910-2007. On dit de lui qu'il était « le dernier grand seigneur de nos lettres ». Cette
aura, Gracq la conserve toujours auprès de ses lecteurs, qui se reconnaissent entre eux comme
s'ils appartenaient à une société secrète, des initiés à qui ses livres ont fait sentir,
au cours de longues journées de lecture, le plaisir d'un départ vers des régions étranges
et merveilleuses. Et plus il est celui qui s'est retiré, qui a refusé les honneurs,
qui ne parlait jamais de lui. Et cet éloignement du monde, cette rareté, cette posture un peu
aristocratique, ont conféré à sa démarche une pureté plus grande, qui ont augmenté sa légende.
Sur le plan littéraire, il a écrit à contre-courant, refusant aussi bien l'avant-garde
du nouveau roman que l'existentialisme de Sartre. Il a tracé son propre chemin,
ne s'embarrassant pas des codes traditionnels de la narration romanesque, mais ne cherchant
pas non plus à s'en distinguer de manière ostentatoire. Julien Gracq, on le voit,
était libre, mais cette liberté donne parfois l'impression de procéder d'une contrainte,
comme si le retrait résultait aussi d'une impossibilité à se mêler totalement aux autres,
leur préférant la nature ou des personnages idéotypiques. Comme si ces romans, merveilleux
et lointains, représentaient pour lui une fuite, hors d'un monde un peu trop terne,
un peu trop triste. Nous revenons sur son parcours aujourd'hui, à les grandes thématiques de son
oeuvre, dans cette émission de Mathieu Garrigou-Lagrange et Nathalie Battus.
Il y a chez lui un côté inengagé. Il s'est mis lui-même de côté, en quelque sorte. Et puis,
aide à cela un personnage de petit bourgeois provincial, qui le rend effectivement par
certains côtés indiscernable. Avec cette petite pointe d'acide, de mystère que constitue son côté
célibataire endurci, à qui on prête forcément des aspects nocturnes, ténébreux, voilés. Enfin
voilà, donc tout ça est favorable à la durée. C'était quelqu'un qui était tellement effacé,
si j'ose dire, dans la rencontre, qu'il s'en était gênant et très intriguant.
Ce qui m'étonnait, quand je parlais avec Gracq, c'est comment ce petit monsieur âgé,
je l'ai connu en 68, il avait 58 ans, ce n'est pas très âgé, mais je l'ai vu vieillir. Et
comment ce petit monsieur sage, bien habillé, avait pu écrire des choses aussi violentes,
d'un romantisme aussi exacerbé que le château d'Argole ou même qu'un beau ténébreux. Il
s'embarquait dans des aventures, une sorte de poème épique comme le rivage des Cyrthes. C'est
la dualité de l'écrivain et de l'homme qui l'écrit. Il était très prudent. Jean-Louis
Hésine. Par exemple, vous savez, il détestait son visage, donc il ne supportait pas les
photographes. Et un jour, je me suis trouvé à le rencontrer, j'étais accompagné ce jour-là
d'un photographe qui n'avait rien trouvé de mieux à Saint-Florent-le-Vieille que de lui
apporter une bouteille de vin blanc, ce que je trouvais parfaitement grotesque. Parce que quoi,
une bouteille de vin blanc à sa cousine ou à son beau-frère, mais pas à Julien Gracq. Et là,
ce jour-là, il m'a considérablement étonné. Alors, j'avais prévenu le photographe que si
c'était le fiasco pour lui, il quitterait l'endroit tout de suite, ce dont je ne doutais
pas. Et puis, j'entrerai seul. Parce que là, vraiment, il était très affirmatif. Julien
Gracq, jamais d'image. Et puis, bizarrement, avec ce viatic d'une bouteille de blanc,
ça a fonctionné. Il nous a accueillis tous les deux. Ça m'a beaucoup surpris. Et il s'est mis
à nous parler vin blanc parce qu'il fabriquait lui-même un petit vin de Saint-Florent, dont il
était très fier. Il avait ce côté petit bourgeois de province. Il n'était pas un homme terne. Il
était un professeur, probablement, qui laissait passer plein de mystères, mais qui était dans la
réserve. Et cette réserve, il a tenu toute sa vie, même dans la littérature. Moi, je suis très
intéressé par une chose qui est extrêmement bizarre. C'est que Gracq ait traduit et adapté
Pentecillé de Gleist, qui est une pièce absolument furieuse, qui est une pièce d'une violence
absolument extraordinaire. Et l'idée que ce personnage doux et paisible, discret ait pu
traduire une pièce d'une telle sauvagerie et d'une telle monstruosité, je trouve ça absolument
incroyable. Pour moi, c'est une des plus belles pièces de théâtre que j'ai lues de ma vie.
On est dans le mal et dans l'horreur absolue. Dans le jusqu'au-boutisme, ça va extrêmement
loin. Gracq adapte ça en poussant dans le sens de la fureur, du sang, des brouches de haine et
de sentiments exacerbés. C'est tout à fait extraordinaire. Ce n'était pas quelqu'un qui
commente l'idéologie en cours ou qui commente les événements de son temps, encore qu'il ait eu dans
sa vie des passions connues, les échecs notamment. Justement, il y a ce côté, on retrouve bien là
cette cérébralité qui ne l'a jamais quitté et qui le rendait plus que prudent dans l'exercice
de l'entretien. Il adorait converser, mais n'aimant pas que ses propos soient reproduits, n'aimant pas
que son visage soit reproduit. Au fond, ce qui fiche tout en l'air, c'est simplement la chose
d'être en vie et d'avoir à négocier ça en permanence avec le reste du monde. Situation
tout à fait impossible. Je suis sûr que c'est ce terrible hiatus qui a fait de lui un écrivain.
Le jeu d'échecs est quelque chose qui a tenu beaucoup de place pour moi dans ma vie, probablement
beaucoup trop, parce que c'est une passion d'une certaine manière. Oui, c'est une passion. J'ai lu
beaucoup sur les échecs. J'ai une bibliothèque. Même, je suis un lecteur de partie d'échecs.
Aucun joueur, parce que je ne suis pas doué du tout pour jouer. Il y a certaines qualités
qui me manquent, en particulier l'imagination visuelle du coup, qui est très importante. C'est
par là que ça me passionne. C'est quelque chose qui oscille entre l'approche scientifique, parce
que tout de même, c'est un jeu qui a pour base de raisonnement, mais qui a aussi incontestablement
un caractère, disons, artistique. Les Russes, d'ailleurs, qui sont les grands maîtres du jeu en ce
moment, parlent de la création échiquienne d'un grand joueur. C'est nettement du côté de l'art, des
beaux arts. Julien Gracq, le père de Julien Gracq, est un commerçant. Il vende des drades,
avec sa voiture à cheval. Il fait les marchés sur les bords de la Loire, entre Angers et Cholet.
Il connaît tout le monde. Il fait construire une assez grosse maison. Il a une certaine aisance. Il
paye des études très convenables à son fils. Son fils n'a pas l'idée, tant que son père sera
vivant, de passer ses vacances ailleurs qu'à Saint-Florent, ou à peu près. C'est un milieu
familial relativement aisé. Gracq vivra très longtemps auprès de sa mère à Saint-Florent,
et auprès de sa sœur à Saint-Florent. Donc, il aura une vie familiale. La plupart des grands
voyages que fait Gracq en France, c'est avec sa sœur Suzanne, dans la Deux-Chevaux qu'il a acheté.
La forme d'une ville change plus vite, on le sait, que le cœur d'un mortel. Mais avant de
la laisser derrière elle, en proie à ses souvenirs, saisie qu'elle est, comme le sont toutes les
villes, par le vertige de Métamorphose, qui est la marque de la seconde moitié de notre siècle,
il arrive plus d'une fois que ce cœur est échangé à sa manière, rien qu'en le soumettant tout neuf
encore à son climat et à son paysage, en imposant à ses perspectives intimes comme à ses songeries
le canoît de ses rues, de ses bouloirs et de ses parcs. Il n'est pas nécessaire, il est sans doute
même de médiocres conséquences qu'on l'ait vraiment habité.
Alors, Gracq a raconté dans la forme d'une ville ses années d'internat à Nantes, entre 11 et 18 ans.
Ce sont des années de solitude, Bernice Debrier ?
C'était, avec la guerre, sûrement la période de sa vie qu'il a la plus impressionnée,
et qui fait sûrement partie tout à fait de son écriture. Il était enfermé, il y avait l'ordre,
la discipline, c'est là qu'il a commencé à rêver, c'est là que son imagination s'est formée,
elle s'est formée à partir de fragments de réalité qu'il pouvait apercevoir dans une promenade
dehors ou à travers la fenêtre, et la ville de Nantes, il l'a entièrement rêvé.
Bien entendu, il était dans un retrait, et ce retrait était plein d'échos, plein de lectures.
C'est à Nantes, dans l'internat, qu'il a découvert Julien Sorel, qu'il a découvert Stendhal,
qu'il a lu et relu à Rimbaud, qu'il s'est éveillé à un monde de liberté absolue, violente.
Plus on est dans l'abandon de la solitude, l'abandon suprême de l'irréalité qu'est la
solitude, et plus on nourrit des rêves de départ et d'aventure. Presque en haut du versant,
au bord de la route, on avait ménagé sur la pente un petit air plein garni de deux bancs.
De là, le regard effleurait le sommet du versant d'en face, un peu moins élevé. On voyait les
bois courir jusqu'à l'horizon, rêches et hercées comme une peau de loup, vastes comme un ciel de
rage. À ses pieds, on avait la meuse, étroite et molle, engluée sur ses fonds par la distance,
et Moriarty terrait au creux de l'énorme conque des forêts, comme le fourmillion au fond de son
entonnoir. La ville était faite de trois rues convexes qui suivaient le cintre du méandre et
couraient étagées au-dessus de la meuse, à la manière des courbes de niveau. Entre la rue la
plus basse et la rivière, un pâté de maisons avait sauté, laissant un carré vide que rayait
sous le ciel oblique un stylet sec de cadran solaire, la place de l'église. Le paysage tout
entier lisible, avec ses amples masses d'ombres et sa coulée de prairies nues, avait une clarté
sèche et militaire, une beauté presque géodésique. Ces pays de l'Est sont nés pour la guerre,
pense Agrange. Ils n'avaient manœuvré que dans l'Ouest confus, où même les arbres n'étaient
jamais tout à fait en boule, ni tout à fait en pinceau. Je n'aime pas, je crois que je le fais
rarement, je n'aime pas décrire un paysage pour un paysage, et de même quand je commence un roman,
il est très difficile de savoir si c'est un certain paysage qui est à l'origine ou un
certain personnage. En réalité les choses naissent ensemble, le projet n'est plus complet,
c'est-à-dire le personnage et le lieu viennent ensemble, les deux pour moi inséparables. Voilà
ce que je voulais ajouter à propos de ces paysages, parce que très souvent on me dit,
je n'en fuse pas, c'est flatteur, je suis un écrivain de paysages, je ne crois pas que ce
soit tout à fait vrai, en tout cas ce n'est pas une chose, une activité qui serait suffisante pour
moi, le paysage décrit pour lui-même. La géographie c'est l'un des fils rouges. Jean-Louis
Tissier. Alors il commence sa formation d'étudiant, un étudiant normalien, qui est repéré par ses
maîtres, qui est poussé par ses maîtres. Quand la géographie, disons, après la guerre devient
une géographie plus économique, ça l'intéresse moins, et à ce moment-là il y a le basculement
vers la littérature. Il fait ses études à Nantes, ses études secondaires à Nantes, il revient en
Bretagne avec son premier poste à Quimper, et donc après on pourrait dire qu'il glisse un peu du
sud de la Loire vers le nord de la Loire, et ça restera un moment important, même si sa résidence
secondaire c'était en Vendée, à Sion, l'Océan. Il vous a parlé de sa région ? Oui, il en a parlé,
la région de ce petit canton, dit-il, des Mauges, et surtout ce qui est le coeur pour moi de la
géographie, de la géographie, je m'excuse, c'est la vallée de l'Evre, des eaux étroites.
Toutes les paysages qu'il décrit, tous les fragments, etc, sont un... Bernice de Boyeux.
Montre le contact heureux que l'écrivain a avec le monde. Il lui suffit de se promener sur une
plage pour que le monde devienne entièrement magique. Dans un balcon en forêt, prenons le
balcon en forêt, toute la partie de la vraie vie, si vous voulez, est une vie dans la forêt. Il y a,
à côté de la guerre, une vie tout à fait heureuse devant le danger, devant un horizon où l'orange
est en train de monter, mais derrière cet écran, derrière cet horizon, il y a dans le balcon en
forêt des moments de vie entièrement sensuels, en accord avec la nature, le paysage, et puis mon
âge est un exemple tout à fait... Mon âge, c'est la plante humaine, c'est peut-être l'incarnation,
dans l'œuvre de Gracque, l'incarnation la plus parfaite de la plante humaine. Il adorait le
commentaire de cartes. Il m'a confié qu'il aurait aimé tapisser l'une de ses pièces avec l'assemblage
des cartes géologiques du massif armorique, qui sont très belles. Et vous savez ce qu'il trouvait,
ce qu'il cherchait, ce qu'il regardait dans ces cartes ? Ah ben il cherchait à comprendre les
formes du terrain, le pli. Il parlait du pli du terrain et il trouvait que nos civilisations
s'éloignaient un peu du pli du terrain par des tunnels, par des viaducs, par le TGV. Il pratiquait
une géographie où le monde est encore un peu un monde enchanté et en solitaire, en quelque
sorte, même s'il a fait des excursions de géographie comme tous les géographes dans son
cursus, il continuait, une fois qu'il a quitté, qu'il a abandonné ce projet de thèse, il a continué à
pratiquer la géographie à laquelle il avait été formé en marchant, en décrivant. C'est sa pente,
comme il dit. La nature c'est la pureté ? Non, la nature c'est une possibilité de se sentir
pleinement complet, de se sentir vivante. C'est la sève qui monte de la terre. J'avoue que les
choses qui font que je n'écris pas très souvent des romans, c'est le besoin que j'ai d'adhérer
complètement à un sujet, de me passionner pour lui. C'est presque aussi rare de trouver un sujet
où réellement je sens que je suis à mon affaire que, disons qu'il est quand même assez rare de
tomber amoureux. C'est un peu, si vous voulez, du même ordre de fréquence. Pour moi, ça ne se
produit pas très souvent et s'il n'y a pas cette adhésion complète, cette attirance d'un sujet où
on sent vraiment qu'on sera à son affaire, qu'on est disposé, qu'on a envie de le mener jusqu'au
bout, le déclenchement ne se produit pas et alors je n'ai pas envie d'écrire un roman. C'est une
chose qui ne m'est arrivée que quatre ou cinq fois, mais il y a toujours eu de longues périodes,
des années, pratiquement de vide. Et alors je suis très attiré par la forme courte. J'aimerais
beaucoup mieux, d'une certaine façon, un travail qui puisse se faire par tranches. Enfin, il ne s'agit
pas de tranches, bien entendu, c'est une façon de parler. C'est un peu un peu prosaïque pour les
poèmes. Enfin, le poème se fait dans un certain nombre d'heures. On peut penser qu'il se fait dans
une journée pour l'essentiel ou une après-midi. Tout ça est très capricieux et alors ça donne
tout de même une impression de repos. Parce que tant qu'on écrit un roman, on a en même temps
l'esprit préoccupé. J'ai toujours eu pour moi cette impression de n'être pas tout à fait libre ou
disponible. Enfin, il y a une sorte de rumination, malgré tout, qui se prolonge et je suis toujours
assez content de mettre le point final. Il y a l'impression de libération, même qui est assez
sympathique, très agréable. En 1937, Gracq devait partir en Urse pour étudier les fleuves de
Crimée et il n'obtient pas de visa. Il se retrouve donc en vacances, sans S, en vacances
d'occupation. Et à l'été 1937, donc, il réitère plusieurs fois son témoignage sans y avoir réfléchi
plus de deux heures auparavant. Il se met à écrire et il écrit sur le mode de la coulée, sur le
mode du flux, les premières pages d'Au château d'Argole. Donc ça veut dire qu'il ne pensait pas
être écrivain du tout. Il se trouve par hasard à écrire un roman comme ça, un été, à 27-28 ans,
ce qui n'est pas très très jeune. On peut se dire c'est un mythe, c'est romantique, l'écriture
lui tombe dessus. Mais je crois que c'est vrai, qu'il n'a aucun projet préalable. Et en plus,
ce qu'il écrit, Au château d'Argole, ça se trouve quand même en porte à faux complet avec les idées
du parti communiste sur ce que doit être l'art et le réalisme en art. Pourquoi ? Et bien parce
qu'on est en 1937, que Gracq appartient encore au parti communiste et qu'il a bien noté, à propos de
cette première genèse de son oeuvre et d'Au château d'Argole, il a bien noté à quel point la référence
d'Au château d'Argole aux romans noirs anglais, aux fantastiques, etc. se trouvait en porte à faux
avec les prescriptions contemporaines du parti communiste sur ce que pouvait et ce que devait
être l'art. L'essentiel de ce qu'écrit Gracq entre Argole et le rivage des Cyrthes, ça me paraît
profondément marqué par le surréalisme et par le fait que Gracq est totalement imprégné des écrits
de Breton qui sont la référence constante chez lui. Parce qu'Un balcon en forêt, par exemple,
c'est assez réaliste. Il y a quand même beaucoup de textes qui sont assez réalistes pour le coup
chez Gracq. C'est pas parce qu'un texte est réaliste que l'inspiration n'en est pas surréaliste.
Le balcon en forêt est un livre sur, une fois de plus, sur des dormeurs éveillés quand même. C'est
des gens qui se réfugient quelque part hors du temps. Donc oui, c'est la drôle de guerre. Le
contexte est beaucoup plus réaliste qu'Orsena dans le rivage des Cyrthes. C'est une expérience
que Gracq a vécue lui-même. C'est un livre profondément onirique. Le balcon en forêt aussi,
c'est un livre profondément onirique et profondément marqué par le surréalisme. Je suis pas sûr que
Gracq aurait accepté que l'on dise cela parce que quand on lui parlait du château d'Argole,
il faisait des gestes du genre... C'était un petit peu trop marqué par le surréalisme. Mais
c'était une imprégnation qui a été décisive toute sa vie. Le personnage de Julien Gracq, le personnage type,
il a fait une fiche d'identité. C'est lui. Hubert Haddad. C'est absolument lui. On peut décliner
chaque élément de cette fiche d'identité. Alors quels sont ces éléments ? Ces éléments, c'est qu'il ne
participe pas aux Jeux du Monde. Il est célibataire. Il vit dans des zones frontalières, même si
Gracq n'a guère quitté la rue de Grenelle et Saint-Florent-le-Vielle. Mais c'est vraiment
l'image et le souvenir qu'on peut avoir de Julien Gracq. Il s'est projeté dans tous ses
personnages, dans tous ses protagonistes. Alors il bénéficie également, ces personnages,
d'un modèle de voiture à propulsion secrète ? Oui, ça, il l'avait dès l'enfance, à travers
Jules Verne et toute cette littérature fantastique un peu adolescente. Oui, ce véhicule à
propulsion secrète, c'est la littérature. D'autres particularités de ces personnages qui seraient
aussi, du coup, un portrait de Julien Gracq. Par exemple, je lis là que dans la fiche d'identité,
ils sont de naissance inconnue, qu'ils appartiennent au quaternaire récent. En quoi c'est, Gracqien ?
Eh bien, les propositions qu'il donne dans sa fiche d'identité sont larges. C'est-à-dire que
tout le monde peut rentrer dans le quaternaire récent. Donc, ce qu'il voulait dire par cette
fiche d'identité, c'est qu'il ne croyait pas à l'identité. C'est qu'on participe aujourd'hui
au monde. Nous sommes des contemporains et Julien Gracq invoquait un contemporain
imaginaire pour incarner son imaginaire. Vous avez relu, Dominique Rabourdin, il n'y a pas si longtemps,
le Rivage des Cirtes. Quelles images ça a réactivé en vous ? J'ai été extrêmement surpris de cette
relecture, parce que naturellement, j'avais oublié pas mal de choses. C'était un livre de Gracq que
je mettais un petit peu de côté, comme si c'était un roman d'aventure et le moins surréaliste de
ses livres. Et je crois avoir constaté que c'était un livre entièrement surréaliste. Et je crois que
c'est l'entreprise littéraire la plus aboutie, la plus ambitieuse et la plus aboutie de Gracq. Je
pense que c'est son plus grand livre. Alors que pendant très longtemps, pendant des années et
des années, c'était le livre qui m'intéressait le moins, parce que j'y voyais une sorte de roman
d'aventure. Après tout, pourquoi pas ? Mais je préférais les autres romans de Gracq. Et d'avoir
pris le temps de relire celui-là, m'a convaincu de sa gravité, de son importance, de sa beauté,
et du fait que tout est tenu d'une manière absolument extraordinaire pendant les près
de 400 pages, je crois, de ce livre. Je crois que c'est un chef d'œuvre et je pense que c'est le
sommet de l'œuvre de Gracq. Mais il m'a fallu beaucoup d'années pour arriver à cette conclusion.
Vous avez une scène préférée ? Parce que Julien Gracq disait qu'il ne fallait pas penser autrement
qu'en scène et qu'en sentiments.
Si vous me demandez si j'ai une scène préférée, oui, peut-être le grand moment du passage de la frontière et de la
transgression, que je trouve extraordinaire. Mais moi, ce que j'aime, c'est tout le côté nocturne du
livre, tout le côté secret, toutes les relations mystérieuses entre les personnages. Je veux dire,
si je trouve ça intégralement surréaliste, c'est parce qu'on est toujours dans la tentation de
la transgression et dans l'appel de quelque chose de très confus, de très lointain, mais qui va vous
entraîner alors extraordinairement loin.
Je crois que ce qui est vraiment prégnant dans Au château d'Argole, c'est le rapport à l'univers du roman
noir anglais, qui naît à la fin du 18e siècle et dans lequel il y a château, souterrain, épouvante dans
la nuit, dans la forêt.
C'est presque de l'héroïque fantaisie.
Si vous voulez, d'ailleurs, Graak ensuite a lu avec beaucoup d'intérêt les œuvres de Tolkien.
Graak dit volontiers qu'il y a deux manières d'entrer en littérature.
Il y a des écrivains qui arrivent tout fait, avec une maturité qui est déjà là, puis il y a des
écrivains qui passent par une adolescence littéraire.
Et c'est vrai qu'Au château d'Argole est absolument à part dans la production de Graak, au sens où
c'est un roman adolescent, mais qui a vraiment enthousiasmé des lecteurs en tant que tel.
Je dois dire qu'il n'y a pas d'interprétation obligée à ce livre.
On a pu l'interpréter assez différemment.
Et moi-même, en l'écrivant, je ne me préoccupais pas du tout, autant que mon souvenir, d'un récit
cohérent. Il n'y amenait pas du tout.
En fait, d'ailleurs, l'unité du livre ou l'atmosphère qui pouvait y régner avait beaucoup plus
d'importance pour moi que les personnages pris individuellement.
Le tout, dans un livre en général, me paraît toujours beaucoup plus important ici que les
parties, c'est-à-dire que l'intérêt de chaque personnage est absolument subordonné à
l'atmosphère d'ensemble.
Pour moi, les personnages ne se dégagent pas du livre.
Et je pense d'ailleurs que mes personnages ne vivent pas.
Enfin, au sens où on dit qu'un personnage est vivant.
Je ne le crois pas. Je ne le souhaite même pas.
Je souhaite qu'il reste pris dans la masse du livre.
Le contemporain de Gracq, c'est André Breton.
André Breton, il incarne, c'est le noveliste du 20ème siècle qui prend conscience que le
monde est présent et qu'on ne peut s'isoler et que s'il faut atteindre une vérité
métaphysique et poétique, c'est en prenant compte du monde dans ses soubresauts et du
monde qu'on doit affronter de la réalité sociale.
Julien Gracq lui-même, il a adhéré au Parti communiste, il n'a pas à ignorer le
monde, mais il a trouvé chez Breton, pas un maître.
Julien Gracq n'a pas adhéré au surréalisme en tant que membre.
Il a trouvé un homme.
Il a trouvé un contemporain.
Il a trouvé un alter ego, disons.
C'est un désert, le monde, souvent.
Breton m'a frappé d'abord, avant que je le connaisse, comme un grand poète.
Il est d'abord pour moi un grand poète, un grand écrivain.
C'est un personnage pour qui l'affectivité avait un rôle absolument prédominant.
C'est un personnage sensible, Breton, sensible jusqu'à l'irassibilité.
D'ailleurs, il a entendu les deux choses ensemble et extrêmement préoccupé de
traduire, dans ce qu'il écrivait, cette vibration.
Je crois que c'était l'essentiel pour lui.
C'était un homme qui était en état de vibration continuelle, enfin, devant un
spectacle poétique et même n'importe.
Un film courant, Breton est un personnage qui a une grande faculté de s'émouvoir
rapidement et brusquement devant une chose neuve, devant un personnage inconnu
qu'il rencontrait. Il y avait là, chez lui, une grande disponibilité affective.
Au fond, Dominique Perrin, pour Gracq, ce qui compte, c'est uniquement l'émotion.
On a l'impression que ce qui n'est pas émotion, ce n'est pas intéressant pour lui.
Oui, je crois qu'on peut dire ça parce que, tout simplement, il le dit lui-même.
Il dit qu'il s'est très bien entendu avec Breton dès l'abord, bien plus qu'avec,
par exemple, des gens comme Sartre, bien sûr.
Donc, il écrit que pour lui, la littérature a à voir avec l'affectivité.
C'est bien une façon de répondre, puisque pour lui, la littérature, c'est un
petit peu tout ce qui compte dans la vie, je crois.
Je crois que Gracq donne le sentiment de quelqu'un d'impassible,
qui est du côté de la maîtrise.
Et en même temps, si on regarde ses souvenirs d'enfance, par exemple,
dans La Forme d'une ville, il raconte qu'il fait l'expérience d'émotions
très intenses dont il ne sait pas quoi faire et qui coulent à fond en lui-même.
Il parle, par exemple, de l'émotion très intense de match de rugby auquel
il assiste clandestinement.
Et effectivement, je crois qu'il s'est demandé comment gérer cette émotion-là.
Je me souviens d'avoir été voir Gracq après avoir lu les carnets du Grand Chemin.
Dominique Rabourgin.
De lui avoir dit que j'avais été très, très ému, très touché par l'émotion
qui se dégageait de certaines pages quand il parlait des amis disparus,
de ses parents, de gens qui n'étaient plus là.
Je lui ai dit que j'avais été extrêmement touché.
Il m'a regardé, il m'a dit, écoutez, vous faites bien de me mettre en garde.
Je ferai en sorte que cela ne se reproduise plus.
L'orgie émotive, c'est quelque chose de désastreux pour lui.
C'est ce dont il voudrait se garder.
L'émotion est une orgie en soi.
Lui voudrait être un monsieur sans émotion.
C'est absolument l'apparence qu'il prenait à chaque fois qu'on le rencontrait.
Et je pense même, c'est pourquoi je ne sais pas de quelle façon on va tourner
son oeuvre dans l'avenir, la postérité, mais je pense même qu'il a beaucoup
refusé l'émotion à ses personnages.
Il était là dans une parfaite rétention.
Il y a une certaine impuissance.
Pas dans les romans, mais pas dans les romans.
Je pense qu'il se défiait de l'émotion parce qu'il se défiait de la naïveté aussi.
Là où je le goûte le mieux, moi, personnellement, c'est par exemple
en lisant, en écrivant, c'est-à-dire dans des commentaires, généralement
très courts, où il a quelquefois une dimension géniale.
Qu'à mon avis, il s'est refusé comme romancier.
Il y a une tension érotique profonde chez Graak, dans Le beau ténébreux,
dans son premier roman Au château d'Argyol, dans certaines nouvelles
de la presqu'île, qui me touche et qui m'émeut beaucoup et qui m'émeut
d'autant plus qu'elle est masquée.
Elle est masquée par André-Pierre de Mandiarg.
Cette pellicule de politesse froide, qui est aussi un des caractères
du personnage de Julien Graak, à ce qu'il m'a paru, dans la vie quotidienne.
Autrefois, j'avais dit à Julien Graak qu'il était fait pour écrire un livre érotique.
Il avait souri et m'avait répondu, je crois que l'idée était sans doute bonne,
mais qu'il ne la mettrait jamais à exécution.
Cet érotisme sous-jacent est une des choses qui rendent trouble ses descriptions
et qui rendent charmant ses romans.
Le rapport corps-esprit chez Graak, il passe par une thématique du désir
qui est souvent là, pour les femmes, mais aussi pour l'ailleurs.
Et on a l'impression que finalement, le désir pour l'ailleurs
est plus fort que le désir pour les femmes.
Comment vous voyez ça, vous, Dominique Perrin ?
Je pense qu'il y a vraiment un amalgame complet entre les deux choses.
Didier Anzieux, qui est un psychanalyste de la littérature,
comme il en a peu existé, enfin qui était, a montré dans une analyse
qui est vraiment fondée dans le domaine psychanalytique,
qu'on pouvait imaginer que le rapport très heureux
au monde naturel dans l'écriture de Graak,
c'est le rapport à la mère.
C'est le rapport heureux d'un petit enfant au corps maternel.
Et par ailleurs, je crois que Graak a été très, très discret
sur ses relations avec Nora Mitrany.
Mais sans doute, il y a encore des enquêtes à mener sur le fait
que c'est une femme qui a occupé énormément de place dans sa vie.
Et je pense qu'elle a inspiré Prose pour l'étrangère.
Il y a vraiment des textes amoureux au sens lyrique, le plus classique chez Graak.
Et puis, je pense qu'elle a inspiré le roi Kofetua avec ce personnage
de servante qui ne parle jamais, mais qui fascine le narrateur de la nouvelle.
Le roi Kofetua a été écrit en 1968,
qui est, je crois, l'année de la mort de Nora Mitrany.
Qu'est ce que c'est la vie sentimentale de Graak?
Je viens de l'évoquer à mot couvert et peut être qu'il ne faut pas le faire plus
parce que je crois qu'il n'a vraiment pas souhaité que ça se fasse.
Mais je pense qu'il a eu une vie sentimentale, amoureuse,
intense avec Nora Mitrany, qui appartenait au groupe surréaliste
et qui est morte très jeune d'un cancer, donc en 1968.
Pourquoi ce refus absolu de parler de ça de la part de Julien Graak?
Sans doute que ça renvoie à une question de tempérament, de caractère
qui est augmentée de la réserve express
posée par André Breton sur la dimension du privé.
En tout cas, Graak, exemplairement, a refusé
de parler de cet aspect de sa vie.
Je ne sais pas s'il y a beaucoup d'autres choses à en dire.
Moi, je le trouve totalement exemplaire dans ce domaine
parce que je ne pense pas que ça nous manque et que cette vie sentimentale
qu'il a assurément eue, elle l'a inspirée dans son oeuvre.
Et je pense que c'est le principal.
C'est les grandes vacances de Julien Graak, c'est proprement
dans beaucoup d'écrits, on peut dire c'est la vacance d'Hubert Haddad.
Mais c'est la vacance à sur fond de guerre.
Les vacances qui l'ont le plus marqué, c'est en 14-18.
Il est né le 27 juillet 1910.
En 14, il avait 4 ans, jusqu'à 8-9 ans.
Il a connu, comme ça, dans sa province,
ce moment étrange qui est une apocalypse.
Là, quelque part, pas loin, dont on parle au milieu des femmes
et dans les campagnes vacantes et débarrassées des hommes.
C'est magnifique pour un petit garçon d'être débarrassé des hommes.
Mais ce climat comme ça,
un orage au loin et lui dans les routes vacantes,
c'est resté pour lui, dans l'imagerie
graakienne, c'est resté très actif.
On va retrouver ça dans tous ses récits.
Graak a suggéré que le bain émotionnel,
justement, qu'il a pris pendant ces années, avait sans doute été fondateur
pour lui et ce bain consistait en une présence permanente de la mort.
Il a des souvenirs très vifs de l'époque de la Toussaint.
Il confie aussi qu'il a été heureux de voir la guerre se terminer
parce que, somme toute, c'était une mise en retrait de l'enfance
et du statut un peu privilégié qui aurait dû être le sien.
Les adultes étaient beaucoup pris par leurs préoccupations.
Il raconte que le maire passait sa vie sur les routes
à aller prévenir les familles des décès qui intervenaient pour elle.
Et en même temps, pour lui, c'est une période de grande excitation
intellectuelle et affective puisqu'il apprend à lire
avec les nouvelles de la guerre, dans l'illustration,
qu'il y a des images et qu'il se passionne pour les batailles.
Il confie sans réticence qu'il trouvait ça passionnant
et qu'il ne se rendait pas forcément compte du caractère dramatique de tout ça.
Alors, ça donne quoi, ça, comme rapport à la guerre, au fond ?
Quelque chose de très ambivalent, de très fantasmatique.
Et je pense que ça fait partie de la richesse de Gracque
comme intellectuel, d'avoir eu cette expérience fantasmatique de la guerre
parce qu'il se rend compte que ce n'est pas aussi simple
qu'on pourrait le croire de condamner la guerre
et de condamner les fantasmes qui se grèvent dessus.
Et puis, je pense qu'il est sensible au fait que la guerre,
c'est d'une certaine manière une façon de sortir de l'ennui
pour une collectivité, de façon terrible, sur laquelle il porte
un regard aussi critique qu'il peut l'être.
Mais je crois que de temps en temps, par exemple,
quand il écrit Les Rivages des Cyrthes et qu'il puise à ses sources affectives
et qu'il met en scène la guerre, en tout cas,
la promesse ou la menace de la guerre, il peut prêter à confusion
parce qu'il y a des lecteurs qui penseront qu'il fait l'apologie
de cette sortie de l'ennui par le trouble guerrier.
Et en fait, il y a bien sûr deux positions.
Il y a Gracque, sujet civil, qui porte un regard
très froid là-dessus, très critique.
Et puis, il y a Gracque, écrivain, qui dit oui, mais il faut s'occuper
de ce problème. La guerre, c'est fascinant, c'est captivant.
En lisant, en écrivant, Gracque parle de sa lecture
d'une biographie d'Hitler par Joachim Fest.
Joachim Fest, Hitler, le seul mot vraiment expressif,
mais il l'est, qu'il cite du fureur et celui qu'il a prononcé
en 1941, à la veille de l'invasion de la Russie.
Il me semble que j'avais poussé une porte sur une pièce obscure
et encore jamais vue, sans savoir ce que je vais trouver derrière.
La lecture de ces deux tomes compacts ressuscite tout à coup
si brutalement l'ancien cauchemar que je n'ai pu me résoudre
à sortir ce soir pour aller au théâtre, comme j'en étais convenu.
Je suis resté rencoigné chez moi, l'esprit flasque et frileux
comme un linge mouillé, le cerveau assiégé du volettement
des larves et des lémures.
J'avais 20 ans quand l'ombre du mentionnilier commença
de s'allonger sur nous.
C'est cette année-là que le nazisme explosa et projeta
d'un coup, sans d'y députer au hashtag.
La signification du fait, c'est bien rare,
pu comprise et évaluée sur le champ et son aura immédiatement
perceptible à presque tout le monde.
La montée de l'orage dura neuf ans, un orage si intolérablement
lent à crever, tellement pesant, tellement livide à la fois
et tellement sombre, que les cervelles s'ébettaient
animalement et qu'on pressentait qu'une telle nuée d'apocalypse
ne pouvait plus se résoudre en grêle, mais seulement en pluie
de sang et en pluie de crapaud.
Vous pensez, Dominique Perrin, que s'il n'y avait pas cette
atmosphère d'arrière, cette atmosphère de montée des périls,
d'abord la Première Guerre mondiale, puis la crise de 1929,
puis l'arrivée d'Hitler, puis l'embrasement de l'Europe,
il n'y aurait pas eu de Grache écrivain ?
Moi, j'aurais tendance à penser qu'il n'y aurait pas eu
de Grache écrivain, parce que je pense que Grache s'est mis
à écrire sous la pression d'un malaise très, très profond
chez lui, qui était un malaise d'échelle européenne.
Il s'est mis à écrire sur le mode de la purgation à l'été 1937,
parce qu'il se retrouvait sans occupation professionnelle.
Et puis ensuite, je crois qu'en fait, tous ces romans vont
puiser dans cette expérience affective et il a à chaque fois
l'air de dire qu'il y a pour lui une coïncidence extraordinaire
entre le sujet d'un balcou en forêt, qui est la Drôle de guerre,
et sa pente imaginaire à lui, au sens où elle serait innée,
où elle précéderait l'ensemble de ses expériences et de ses
expériences d'écriture notamment, et dit alors la Drôle de guerre,
pour moi, c'était un sujet en or parce qu'elle coïncidait
avec la situation imaginaire dans laquelle j'aime à me trouver.
Et il le répète dans chacun de ses entretiens,
évidemment que ce n'est pas une coïncidence.
La Drôle de guerre, c'est une image miniature de cette
expérience de l'histoire qu'il a et qui est celle de la
Première Guerre mondiale, mais plus encore, de façon plus
marquante encore, celle de l'entre-deux-guerres et de la
marche vers la Seconde Guerre mondiale.
La guerre est une situation où les liens sont coupés.
Les personnages sont laissés à eux-mêmes.
Il n'y a pas de prévision, pas de projet, pas d'avenir
construit. C'est tout à fait inutile d'y songer.
L'avenir se borne aux heures proches, enfin, pratiquement
jour le jour, très exactement.
Il n'y a pas l'encombrement de la possession des choses
dont on s'occupe des biens.
Et puis, les liens de famille, alors, sont mis très nettement
entre parenthèses.
Et alors, il est évident que c'est une situation.
Alors, en tant que telle, si vous voulez, les liens coupés,
la rupture avec ce qui est habituel, enfin, le journalière,
c'est une situation qui, si ce n'était le côté sinistre
de la guerre, serait assez attirante.
Il y a une disponibilité, une rupture des attaches qui,
pour moi, est une sorte peut-être de facilité qui,
naturellement, me parle assez à l'imagination.
Donc, il aime, alors, ces espèces de moments de tension,
d'attente, d'ennui, d'aguer.
Il aime ça, alors que bon, logiquement, on n'aime pas ça.
Il est fasciné et il a un compte à régler, je pense, sur un plan
presque psychanalytique avec ce sentiment.
Peut-être qu'on peut comprendre qu'il aime ça, puisque
justement, je pense qu'une question que Gragg pose bien,
c'est celle de l'ennui, celle du bonheur qui confine à l'ennui
quand il ne se passe rien, quand la société se contente
de fonctionner, de ronronner.
Et justement, la guerre, c'est la sortie de ça.
C'est le grand départ.
On ne sait pas où on va, mais c'est extraordinairement ambivalent.
Donc, la guerre, c'est le voyage, alors ?
Oui, sur un plan vraiment strictement biographique.
Je crois que Gragg a dit que quand il a été mobilisé
et quand il a vécu la drôle de guerre, il a eu un sentiment
de délestage, de départ pour on ne savait où,
qui était absolument incroyable.
Et ça, comme par hasard, c'est la trame de ses romans.
Comme il avait des diplômes, on l'envoie comme officier,
comme lieutenant, sur le front, où là, il va se retrouver
dans l'absurdité totale, avec des fusils, des grenades
dans la sacoche.
Et on va lui dire, vas-y, vas-y, mon gars, défends ce territoire.
Mais c'était un intellectuel, un poète, comme j'imagine qu'il est là,
le témoin de beaucoup de jeunes gens qui se sont retrouvés
dans la même situation, avec une bande d'ivrognes qui était
la troupe, dans un contexte où l'héroïsme, on ne savait pas
ce que c'était, on n'avait absolument pas.
On n'était pas prêts à la guerre.
La France n'était pas prête à la guerre.
L'Allemagne n'avait que cette ambition depuis la défaite.
Donc, il y avait là un déséquilibre abyssal.
C'est ça que Gracq essaye, dans tous ses livres, de remettre
en activité, aussi bien dans le balcon forêt que dans le
rivage des Cires. C'est au moment où tout est perdu,
au moment où quelque chose de fabuleux se met en marche,
où on est au bord de la disparition.
Ce n'est plus la peur, c'est autre chose.
On est là dans une espèce d'égarement métaphysique suprême,
où finalement, quelque chose du bonheur ressurgit d'une joie,
d'une joie qui est celle du désassujettissement.
Nous ne sommes pas au monde.
Ce qui nous arrive est une illusion et plus rien n'a de prise.
Il a fait son devoir, mais là, plus rien n'a de prise, il est là.
Et puis, c'est presque un éclat de rire.
La conclusion nécessaire de cette aventure intense, c'est qu'il est
fait prisonnier. Il est interné dans un camp de prisonniers en
Silesie. Et là, il fait des expériences importantes,
d'autres épreuves du feu.
Il a faim, par exemple.
Et puis, il est privé de voyages.
Il a des lignes extrêmement émouvantes sur le fait qu'il est dans son
camp, qu'il regarde le paysage qui l'entoure et qu'il ne peut pas y
aller. Tout ça prend un tour extrêmement désirable qui va ressortir
ensuite dans le reste de l'oeuvre.
Mais il lui arrive quelque chose de positif, c'est qu'il est
diagnostiqué comme tuberculeux et du coup, il est rapatrié parce
que finalement, dans ces camps d'officiers, les prisonniers sont
extrêmement bien traités par rapport à tous les autres camps qu'a
connus la Seconde Guerre mondiale.
Et il se retrouve rapatrié, finalement avec retard, à un moment où
il ne présente plus aucun signe de maladie.
Et c'est vrai que là s'ouvre une période qui est très énigmatique
dans sa vie parce qu'il rentre en France et il va vivre sous
l'occupation comme tant de Français, sans doute, dans une très
grande distance par rapport aux événements guerriers.
Alors, une distance toute relative, il explique qu'il lui était
difficile, voire peut-être impossible, je ne sais pas en fait,
de participer à la Résistance puisqu'il a démissionné du Parti
communiste en 1939 et qu'il est à la fois affiché par l'État
français comme ayant été communiste et en même temps repéré
par les communistes comme étant démissionnaire.
Donc, il vit sa vie.
Il enseigne notamment à l'université, à Caen.
Il est très sensible à tout ce qui se passe autour de lui,
c'est-à-dire qu'il voit des gens qui sont déportés autour de lui.
Et lui, il cultive son camp à soi.
Je crois que c'est là que se développe la fameuse impassibilité
grecquienne. Il sait qu'en tant qu'individu, il ne peut plus
rien à ça. Il a essayé de se mobiliser avant.
Il a milité au Parti communiste dans cette optique.
Là, il laisse l'histoire se dérouler et il marche énormément.
Il fait de la recherche géographique en Normandie et il l'écrit
énormément. Et donc, c'est très, très paradoxal et je pense que
c'est une période qu'on peut mal comprendre dans sa vie.
Mais je crois qu'il faut bien noter que le désespoir, la
quasi-folie, il l'a vécu avant parce que lui, il a vu arriver
les choses et qu'une fois que la guerre est là, il fait avec,
amorphatie, la formule de Nietzsche.
Il y a un trait de caractère de grec qui est très frappant,
c'est son espèce de stoïcisme, le stoïcisme de grec.
Grec est vraiment un fataliste et un stoïcien.
Donc, les événements étant ce qu'ils sont, il n'y a pas de
révolte de sa part.
Ou alors une révolte intérieure.
Oui, mais ce n'est pas, dans ce cas là, ce n'est pas de la
révolte. C'est ce genre de fatalité.
On fait avec, on se laisse entraîner par les événements dans
la mesure où on n'a pas de prise sur eux.
Et ça ne confine pas à la tristesse quand même ?
Si, bien sûr, c'est à la limite, c'est même plus que de la
tristesse, ça peut être de l'accablement, mais de la
résignation, oui, il y a sûrement de la résignation.
Il n'y a pas de révolte chez les personnages de grec, les
personnages d'Argole ne se révoltent pas, les personnages du
beau ténébreux ne se révoltent pas, l'aspirant grange dans
le balcon ne se révolte pas, il va mourir tout seul.
Et alors, dans le camp, on disait de lui, nous n'aimions pas du
tout ce grec le plus individualiste, le plus férocement
anti-vichyssois, il passait là-dedans comme soutenu par son
mépris, sans se laisser atteindre.
Ce genre de phrases ont beaucoup influé sur la vision que le
grand public a de Julien Gracq comme quelqu'un d'extrêmement
distant et d'extrêmement élitiste.
Quel est votre point de vue là-dessus, Dominique Rabourdin ?
Oui, je pense que c'est tout à fait ça.
Je veux dire, on ne lutte pas contre le destin, on ne se
révolte pas, c'est comme ça.
Cette pièce de théâtre, Le Roi Pêcheur, c'est vraiment
l'expression même de toutes les rêveries et les aspirations
de Gracq après Hubert Haddad, à travers Wagner,
Chrétien de Troyes et toute sa culture de Breton,
de Bas-Breton.
Mais évidemment, c'était un désastre.
Pourtant, il y avait de bons acteurs.
Il y avait un bon metteur en scène, mais c'est une pièce
injouable. Moi, je l'ai revue jouer quelques fois, ici et là.
C'est une pièce injouable.
Pourquoi ? Parce que c'est une pièce à lire.
Quand on la joue, toute la symbolique, il n'y a que ça qui
apparaît, qui est au-devant du texte et c'est désastreux.
Mais quand on la lit, c'est magnifique.
On la lit, on est heureux.
Et donc, ces mauvaises critiques ?
Ces mauvaises critiques l'ont tellement blessé, l'ont profondément
blessé. On est un homme tout de même, on n'est pas insensible
comme ça. Ça l'a blessé, mais il s'en doutait un peu.
Il a dit à un moment comme ça, quand il allait voir les répétitions,
qu'il y avait une machine qui s'était mis en branle et qui voudrait
tout arrêter, tout oublier de ce qui se passe là, parce qu'il sentait
bien que ça n'allait pas, que ça ne collait pas, qu'on n'a pas
trouvé le bon feeling pour cette pièce.
Il faut trouver le bon feeling. On ne l'avait pas trouvé, on ne l'a
toujours pas trouvé.
Et alors, les Canters l'ont démoli, vraiment démoli.
Et il a écrit son pamphlet, mais son pamphlet ne s'adresse
pas aux critiques théâtrales, du théâtre, pas du tout.
Ça s'adresse au monde littéraire.
Bon, il s'en est pris surtout à la critique universitaire.
Mais aussi aux jeunes auteurs un peu trop lancés.
Oui, oui, au prix littéraire, à tout, à tout, c'est cette chose
qui est le non littéraire, qui n'a rien à voir avec la littérature.
Les photographes arrivent, tout le monde arrivent.
Et voici Raymond Queneau, qui est accompagné de Gérard Boer.
C'est Raymond Queneau qui doit donner le résultat.
Raymond Queneau va parler.
Aujourd'hui, 3 décembre 1951, centième anniversaire du
Journal des Goncourts, notre Académie a décerné son 49ème
prix au rivage des Syrtes de Julien Gracq, par six voix au
premier tour.
Cherchant qui dévorait de Luc Estang a recueilli trois voix.
Madame Deu, de Louise de Villemorin, une voix.
Raymond Queneau, je voulais vous demander, à la radio française,
de nous dire ce que vous pensez de l'attribution du prix et ce
que vous pensez de la position de Julien Gracq.
Et je n'ai rien à en penser.
Je n'ai pas à le savoir.
Nous avons voté suivant nos convictions et nous n'avons pas
à savoir. Il n'y a pas de candidat.
Nous ignorons ce qu'un auteur peut penser de ce que nous faisons.
Son livre, nous avons choisi le meilleur à notre avis.
Écoutez, quel est l'écrivain?
Il y en a, mais ils sont rares, qui n'a pas été décoré.
Difficile en France, qui n'a pas appartenu à aucune académie.
Pas très facile en France non plus, qui n'a pas été dans un
comité de littérature ou d'un comité d'édition qui n'est
pas, qui ne marche pas au comité d'une revue.
Bernil de Boyeux, c'est un écrivain qui est totalement en
dehors de la république des lettres.
Ça ne veut pas dire qu'il est en dehors de la littérature
contemporaine, mais il est en dehors des institutions.
Et ça, il l'a été avec la littérature à l'estomac.
Il a une fois pour tout établi cette position.
D'ailleurs, la littérature à l'estomac ne l'a pas sauvée,
puisqu'on lui a donné malgré tout le prix Goncourt pour
le rivage des Surtes.
Et quand tout ça a été terminé, il a fait un texte qui est
extrêmement beau, qui se termine qu'un écrivain devait avoir
le droit de choisir la voie par laquelle il veut aller vers son
public et que c'était un abus de pouvoir.
Et il a raison.
C'est d'ailleurs quelque chose qu'on peut aussi dire pour
la biographie.
Il a quand même le droit de donner de sa biographie au public
ce qu'il veut en donner.
Donc, il y a eu cette histoire qui n'a pas peu fait pour sa légende.
Il l'a lancée en quelque sorte et constamment revient Jean
Louiésine dans son parcours, des malentendus de cette nature-là.
Mais les malentendus sont très utiles aux écrivains, la
littérature étant au fond l'art le plus ambigu qui soit.
Donc, ce que je vois chez Julien Graax, par quoi il est
protégé, c'est justement son ambiguïté.
Et la République des Lettres, finalement, est allée le voir
pendant des années et des années, en fait.
À son grand régal, cette République qu'il vomissait, théoriquement,
elle n'était pas si hostile.
Dominique Rabourdin.
Il y a un changement radical dans les thèmes et dans l'écriture.
Et ça, je ne sais pas comment on peut expliquer ça.
On peut simplement constater qu'après les dernières tentatives
romanesques, le fameux livre qui a été inachevé et qui n'a
pas été abouti, qui s'appelle La Route, il y a renoncement
progressif à cette forme d'écriture.
Et il n'y a plus que l'écriture de fragments.
Et le personnage change.
On a toujours fait de Graax une peinture un peu hautaine,
quelqu'un de retiré, le dernier veilleur de Bretagne, le
ménire ou je ne sais pas, des choses de ce genre.
Un certain nombre de gens ont écrit des livres entiers sur
le visiteur du bord de Loire ou les dîners du bord de Loire.
C'est très, c'est très exagéré.
En fait, il y a eu une modestie de plus en plus grande dans
l'écriture et dans la personnalité.
Graax était quelqu'un d'extraordinairement orgueilleux.
Quand il refuse le prix Goncourt pour un livre comme
Le Rivager Cirte, qui est un livre extraordinairement ambitieux
et orgueilleux, il est un personnage qui a une certaine
stature et au fur et à mesure qu'il se retire sur lui-même,
il devient beaucoup plus, beaucoup plus accessible et beaucoup
plus accueillant, beaucoup plus, beaucoup plus secret, beaucoup
plus confidentiel et beaucoup plus attentif aux autres.
Pour moi, il y a quelque chose de très pascalien chez Graax.
Et c'est vrai que dans ces romans, souvent, à la fin,
il faut laisser la place au face à face avec la mort.
Ce que Graax a la volonté de transmettre dans ses textes qui
sont pour moi les plus réussis, je pense aussi beaucoup à certains
textes de liberté grande.
Ce qu'il a la volonté de transmettre, c'est le sentiment du
cosmique et le fait que, vous voyez, pour revenir à la question
de l'individualisme, l'individu, c'est un petit bout de
l'existence collective et qu'au bout du compte, il y a quelque
chose qui s'appelle le vivant, qui s'appelle l'univers, qui
perdure autour de nous et que c'est à ça qu'on revient.
Donc, on quitte bien le corps, mais on quitte bien aussi l'esprit.
C'est une cosmologie.
Oui, il y a une cosmologie graakienne et Graax y relie par
l'écriture parce que par l'écriture, il se relie à quelque
chose qu'il dépasse.
Il a travaillé jusqu'à la fin?
J'ai eu des étapes.
Il a travaillé régulièrement.
Il me disait à un moment, il disait qu'il ne travaillait plus
le soir parce que ça pouvait l'entraîner trop loin.
Et il était âgé, donc c'était de la fatigue.
Et puis, il y a un moment où, tout en continuant à écrire,
il disait qu'il avait renoncé à publier.
Donc, on sait, on savait qu'il continuait à écrire, à écrire
des pages dans ses cahiers.
Mais il avait décidé, après les carnets du Grand Chemin, il avait
décidé de ne plus publier de textes.
C'était un de ses sujets de conversation.
C'est la crainte de ne plus avoir les moyens intellectuels et
l'agilité de l'esprit qui lui permettait d'écrire.
En particulier, il était très inquiet de ne plus avoir la mémoire
des mots, de ne plus pouvoir retrouver les mots dont il avait
besoin pour écrire.
Et ça, c'était une véritable inquiétude chez lui, de ne plus
être à la hauteur de ce qu'il avait été, de ce qu'il voulait être.
JULIEN GRACQ – Une Vie, une œuvre [2012] | Gan Jing World