Gatsby symbolise pour Issam Krimi et Sofiane Zermani la volonté d’avancer dans une société parfois hostile malgré les obstacles, de dépasser sa condition sociale, de transcender toute fêlure et œuvrer sans cesse pour que les rêves deviennent la nouvelle réalité. Avec l’amour comme seul "moteur".
"Le Magnifique", un spectacle adapté de "Gatsby le Magnifique" de Francis Scott Fitzgerald, avec le rappeur Fianso et Rebecca Marder de la Comédie-Française, sur une musique originale de Issam Krimi, au Festival d'Avignon.
C'était ma cousine Germaine, et j'avais connu son mari, Tom, à l'université.
Entre autres exploits physiques, Tom était l'un des ailiers les plus athétiques que Yale ait compté dans une équipe de football.
Un héros national, en quelque sorte.
L'un de ces garçons qui, à 21 ans, atteignent un tel niveau de réussite que tout ce qu'ils font par la suite a un arrière-goût d'échec.
Sa famille était fabuleusement riche, et depuis qu'il avait quitté Chicago pour s'installer sur la côte Est,
il menait un train de vie à couper le souffle.
Daisy m'avait affirmé au téléphone qu'il s'était installé pour de bon cette fois-ci, mais j'en doutais.
Si j'ignorais tout des élans du cœur de Daisy, Tom me donnait l'impression d'un être à la dérive,
s'entraîtant à chercher, avec un rien de nostalgie, les violences spectaculaires de certaines parties de football.
Impossible à réinventer.
Un soir, donc, j'ai pris la route d'East Egg pour rendre visite à Tom et Daisy.
Ils habitaient un palais, un palais rouge et blanc qui était beaucoup plus raffiné que je ne l'aurais cru.
Je suis paralysée de bonheur.
Nick, comment vas-tu?
Bien, bien, bien. Et toi?
Je suis enquilosée. Cela doit faire des siècles que je n'ai pas quitté ce canapé.
Il y a-t-il longtemps que tu es allé à Chicago?
J'y suis passé une journée avant de regagner la côte Est.
Et une douzaine de personnes m'ont chargé de te transmettre leurs amitiés.
On me regrette alors?
Oui, toute la ville est en deuil.
Toutes les voitures ont la roue arrière gauche peinte en noir, comme au temps de couronnes mortuaires.
Et chaque nuit, des plaintes désolées s'élèvent sur la rive nord du lac.
Merveilleux! Il faut que j'y retourne, dès demain.
À cet instant, une invitée de Daisy me dit,
Ah, mais puisque vous habitez West Egg, vous devez connaître Gatsby.
Gatsby? Quel Gatsby?
Au moment où j'allais répondre que nous étions voisins, on annonça le dîner.
Pourquoi y a-t-il des bougies sur la table?
Nous sommes à deux semaines du jour le plus long de l'année.
Êtes-vous comme moi à guetter le jour le plus long de l'année pour l'oublier quand il arrive?
Moi, je guette le jour le plus long de l'année et quand il arrive, je l'oublie.
Essayons de prévoir quelque chose pour ce jour-là.
Prévoyons. C'est ça, prévoyons.
Que prévoient les gens?
À table, Tom parla longuement d'un livre qu'il venait de lire
et qui démontrait scientifiquement, selon lui,
que la race blanche devait se tenir sur ses gardes,
sinon, oui, elle finirait par être engloutie
et que notre devoir à nous, les héritiers,
c'était d'empêcher les autres races de prendre le pouvoir.
Nous les réduirons en bouillies?
Il y avait quelque chose d'assez antipathique chez Tom.
Comme si son autosatisfaction, aiguisée par l'âge,
avait besoin de nourriture nouvelle.
Et puis, le téléphone sonna.
Un majordome entra pour chuchoter quelque chose à l'oreille de Tom
qui repoussa sa chaise et, sans mot dire, disparut à l'intérieur de la maison.
Et quelques instants après, Daisy s'excusa et sortit à son tour.
C'est alors que j'appris de ma voisine de table
que Tom s'était trouvé une fille à New York.
Quand il fut évident que c'était elle qui appelait,
je n'osais plus regarder personne dans les yeux.
Un froissement d'étoffes, un glissement de bottes
et Tom et Daisy sont venus nous rejoindre à table.
Je suis allée admirer le paysage une petite minute.
C'est très romantique comme paysage.
Il y a un oiseau sur notre pelouse.
Je pense que c'est un rossignol.
Il a dû nous arriver d'Europe sur un paquebot.
C'est gozy et perdument romantique, n'est-ce pas?
Le téléphone sonna une seconde fois.
Avec insistance, mais cette fois-ci,
Daisy tourna brutalement la tête vers Tom
et il ne fout plus question ni de rossignol ni de rien.
Après le dîner, j'ai rejoint Daisy dans la véranda qui longeait la façade
et nous nous sommes assis côte à côte.
Daisy prit son visage dans ses mains
comme pour en vérifier le charmant contour
et son regard s'est perdu peu à peu dans le velours du crépuscule.
Nick, nous nous connaissons à peine.
Nous sommes cousins pourtant.
Tu n'es même pas venu à mon mariage.
J'étais encore mobilisé.
C'est juste. J'ai vécu des moments très difficiles, Nick.
Je suis devenue d'un cynisme absolu par rapport à tout.
Je pense que tout est horrible.
Tout le monde pense ça.
Les gens les plus évolués.
Et je sais.
J'ai été partout.
J'ai tout vu, j'ai tout fait.
Snob.
Dieu, que je suis snob.
Au moment où sa voix s'éteignit,
je sus que rien de ce qu'elle m'avait dit n'était vrai.
Et j'en ai ressenti un profond malaise
comme si tout ce dîner n'avait été qu'un jeu d'illusionnisme
destiné à me soutirer ma part d'émotion.
Lorsque j'ai regardé Daisy,
elle avait sur son charmant visage une petite grimace d'ironie
qui me confirmait que Tom et elle appartenaient
à une société secrète de très haut niveau.
En repartant, j'étais inquiet et un peu écoeuré.
Pour moi, Daisy n'avait qu'une chose à faire,
quitter cette maison.
Mais elle n'avait pas l'air d'y songer.
Quant à Tom, le fait qu'il ait trouvé une fille à New York
était beaucoup moins surprenant
que de le savoir déprimé par la lecture d'un livre.
Quand je suis arrivé chez moi, à West Egg,
je me suis assis dehors dans le jardin,
mais je constatais qu'elle n'était pas seule.
Un personnage sortait de l'ombre
à quelques cinquantiards de moi
et, les mains dans les poches,
il regardait la poudre argentée des étoiles.
Quelque chose dans la nonchalance de son attitude
et l'assurance avec laquelle il foulait la pelouse
me conduisit à penser que c'était Mr Gatsby en personne.
Venu évaluer quelle superficie de notre ciel commun
lui appartenait en propre,
j'ai eu envie de l'appeler,
mais il me fit soudain comprendre
qu'il voulait être seul.
D'un geste surprenant,
il a tendu les deux bras vers l'eau noire
et, malgré la distance qui nous séparait,
j'aurais pu jurer qu'il tremblait.
J'ai regardé à mon tour vers le large
et je n'ai rien remarqué d'autre qu'une petite lumière verte,
solitaire et lointaine,
qui indiquait peut-être la pointe d'une jetée.
Et quand je suis revenu vers Gatsby,
il avait disparu.
À neuf heures précises,
un matin de la fin juillet,
la superbe voiture de Gatsby remonta
le chemin défoncé qui menait jusque chez moi
et j'entendis les trois notes de son klaxon.
J'avais déjà essayé son hydravion,
j'avais participé à deux de ses soirées,
j'avais profité sur son assistance largement de sa plage,
mais c'était la première fois qu'il me rendait visite.
« Bonjour, cher vieux, je vais à New York aujourd'hui.
J'ai pensé que nous pourrions faire la route ensemble. »
« Très belle voiture, hein ? »
« Oui. »
« Vous ne l'aviez jamais vue ? »
« Évidemment que je l'avais déjà vue,
tout le monde la voyait, sa voiture,
elle était énorme, d'un jaune crème intense,
rutilante, pleine de vitres, de glace, de nickel.
À elle seule, elle reflétait une douzaine de soleil.
Et nous sommes partis pour New York.
Gatsby tambourinait nerveusement sur son genou
et nous n'avions pas encore atteint West Egg Village
que Gatsby renonçait à son langage policier.
J'ai cru qu'il me payait ma tête.
« Écoutez, que pensez-vous de moi là, franchement, cher vieux ?
Bon, je vais vous apprendre deux, trois choses
que vous me connaissiez mieux.
Je ne veux pas que vous ayez une fausse idée de moi
à travers tout ce qu'on raconte.
Ok, je vais vous dire la vérité de Dieu.
Je suis le descendant de gens extrêmement riches du Middle West,
tous morts aujourd'hui.
J'ai grandi en Amérique, mais j'ai fait mes études à Oxford,
comme toute ma famille.
J'ai donc hérité d'une grosse fortune,
car plus aucun n'est en vie,
et j'ai vécu ensuite comme un jeune nabab
à travers toutes les capitales d'Europe,
Paris, Rome, Venise,
collectionnant les pierres précieuses,
les rubis en priorité,
chassant le gros gibier et peignant un peu,
mais uniquement pour mon plaisir,
et essayant d'oublier quelque chose d'infiniment triste
qui m'était arrivé auparavant.
Et puis la guerre est arrivée, cher vieux,
un soulagement pour moi.
J'ai tout fait pour être tué,
mais ma vie semblait comme protégée par un charme.
J'avais le grade de capitaine.
Dans la forêt d'Argonne,
j'ai poussé deux détachements d'artillerie très haut sur les lignes.
Nos obus avaient creusé de si profonds entonnoirs
que l'infanterie n'arrivait même plus à se déployer.
Nous avons tenu deux jours et deux nuits
130 hommes,
16 fusils mitrailleurs.
Et quand les fantassins nous ont enfin rejoints,
ils ont identifié sur cet entassement de cadavres
les insignes de trois divisions allemandes.
J'ai été promu commandant
et décoré par tous les états-majors alliés,
y compris celui du Monténégro.
Oh, tenez, voici la médaille du Monténégro.
Retournez-là.
Major J. Gatsby,
pour son exceptionnel courage,
tout avait l'air vrai.
Comme j'ai quelque chose de très important
à vous demander aujourd'hui, cher vieux,
j'estime que vous êtes en droit de me connaître un peu mieux.
Je ne veux pas que vous me preniez pour n'importe qui.
Octobre 1917.
Je venais d'avoir 18 ans.
J'étais la fille la plus populaire
de Louisville.
Mon téléphone sonnait toute la journée.
Les officiers de Camp Taylor
sollicitaient d'une voix anxieuse
l'honneur d'accaparer mon temps.
Sinon, pour la soirée entière,
du moins pour une heure.
Et il y avait ce lieutenant
qui me fascinait,
qui me regardait comme toutes les jeunes filles rêveraient
qu'on les regarde.
Il s'appelait J. Gatsby.
Daisy était la première fille
comme il faut que je rencontrais.
J'ai tout de suite éprouvé
un désir intense pour elle.
Sa maison était la plus belle que je n'avais jamais vue.
Nous nous sommes aimés, un mois.
Et la veille de mon embarquement,
je l'ai serré très fort dans mes bras, sans un mot.
Quand J. est parti pour l'Europe,
l'hiver suivant, ma mère m'a surprise
en train de faire ma valise pour me rendre à New York
pour lui faire mes adieux.
J'ai dû y renoncer, mais je n'ai pas adressé
la parole à ma famille pendant plusieurs semaines.
L'armistice signé, je me suis démené
pour être rapatrié, mais
par suite d'un malentendu ou d'une erreur,
j'ai été retenu plusieurs mois.
Mon inquiétude grandissait car je sentais
un désespoir impatient dans les lettres de Daisy.
Je ne comprenais pas ce qu'attendait J. pour rentrer.
Je voulais commencer à vivre
et commencer maintenant.
En juin,
j'épousais Tom Buchanan de Chicago.
Ce fut le mariage
le plus fastueux que Louisville ait jamais connu.
La veille du mariage,
Tom m'offrit un collier de perles
estimé à 350 000 dollars.
Ce soir-là,
une demi-heure avant le dîner,
j'étais affalée sur mon lit,
ivre comme un singe.
Je tenais une lettre de Gatsby à la main.
Je me suis mise à pleurer sans pouvoir m'arrêter.
On m'a plongée
dans un bain d'eau froide.
Je n'ai pas voulu lâcher la lettre.
J'en ai fait une boule que j'ai enfoncée sous l'eau
et malaxée jusqu'à ce que le papier se morcelle
en petits flocons de neige.
Je n'ai pas dit un mot.
Le lendemain,
à 5 heures,
j'épousais Tom Buchanan sans la moindre hésitation.
Je disparaissais trois mois
avec lui dans les mers du Sud.
Quand je rentrais enfin,
Daisy était encore en voyage de noces.
Avec le reste de ma seule,
je me suis offert un voyage à Louisville.
Douloureux, mais comment y résister ?
Je suis restée une semaine
à parcourir les rues où nos pas avaient résonné,
à rechercher les endroits
où nous allions nous perdre.
J'en suis reparti avec le sentiment que
si je l'avais cherché davantage, j'aurais pu la retrouver
et que je l'abandonnais derrière moi.
À mon retour à Santa Barbara en août,
j'étais l'épouse la plus comblée du monde.
Une semaine plus tard,
Tom emboutit une voiture la nuit
sur la route de Ventura.
Les journaux en parlèrent car la fille
qui l'accompagnait, une femme de chambre
de l'hôtel de Santa Barbara,
avait le bras cassé.
Nous sommes partis pour la France,
puis on a regagné Chicago et enfin Long Island.
Et j'ai acheté cette maison
pour être juste en face de Daisy,
de l'autre côté de la baie.
J'espérais plus ou moins qu'elle vienne
à une de mes soirées, mais elle n'est jamais venue.
Et il y a six semaines,
lorsque Nick est venu dîner,
j'ai entendu le nom de Gatsby
pour la première fois depuis des années.
Inviteriez-vous Daisy l'après-midi de votre choix
et me permettrez-vous de vous rejoindre ?
Pourquoi ne pas l'inviter vous-même ?
J'aimerais qu'elle voit ma maison
et la vôtre juste à côté.
Eh bien, j'appellerai Daisy demain
et je m'inviterai à prendre un thé.
Très bien. Elle ne doit rien savoir.
Invitez-la simplement pour le thé, rien de plus.
Mais quel jour vous conviendrait ?
Le jour qui vous convient, cher vieux. Je ne veux pas vous déranger.
Alors, après-demain ?
Le lendemain, du bureau,
j'appelerai Daisy pour l'inviter
à prendre un thé.
Viens sans Tom.
Pardon ?
Je dis viens sans Tom.
Quel Tom ?
Le jour-dit, il pleuvait.
À trois heures précises, ma porte s'ouvrit
avec nervosité et là,
Gatsby, flanelle blanche,
chemise gris-argent,
cravate à reflet d'or,
fit irruption chez moi.
À trois heures et demie, la pluie
se dilua en un brouillard humide
et Gatsby, l'œil absent dans le living room,
feuilletait un exemplaire
d'Economics d'Henry Clay
et il observait de temps en temps
mes vitres embuées,
comme si d'invisibles et terrifiants événements
se déroulaient à l'extérieur.
Il finit par se lever
et il m'informa d'une voix blanche
qu'il rentrait chez lui.
Il est trop tard.
Plus personne ne viendra pour le thé.
Ben non, ne soyez pas ridicule.
C'est à peine quatre heures moins deux.
Il sera assis
et quelques secondes après,
nous avons entendu le bruit d'une voiture
qui entrait dans mon jardin.
Je suis sorti. Daisy.
C'est donc là que tu habites, mon très cher ?
Es-tu amoureux de moi ?
Sinon, pourquoi fallait-il que je vienne seule ?
Quand je suis entré
avec Daisy dans la maison,
à mon grand étonnement,
le living room était vide.
Un coup discret contre la porte
nous a fait tourner le regard.
Je suis allé ouvrir et là,
debout dans une flaque d'eau,
pâle comme un mort,
les deux mains dans les poches,
comme deux pois de plomb,
Gatsby me regardait avec une intense émotion.
Sans ôter les mains de ses poches,
il a traversé le hall à grands pas
et il a disparu dans le living room.
Il n'y avait plus la moindre part de jeu.
J'ai senti mon propre cœur
se mettre à battre plus vite.
J'ai fermé la porte sur la pluie
qui venait de reprendre.
Il y eut presque une minute de silence.
Oh !
Vraiment,
cela me fait terriblement plaisir
de vous revoir.
Nouveau silence
qui n'en finissait pas.
Nous nous sommes déjà rencontrés.
Notre dernière rencontre
remonta bien longtemps.
Cinq ans, en novembre prochain.
Je m'échappais
et je courus m'abriter
sous le feuillage d'un grand arbre.
Cinq ans ?
Peut-être qu'au cours de cet après-midi,
Daisy allait-elle se trouver inférieure
aux rêves de Gatsby.
Non par sa faute à elle,
mais à cause de la colossale vitalité
de son illusion à lui qui avait été
au-delà de Daisy, au-delà de tout.
Il s'y était abandonné
avec une passion d'inventeur,
l'amplifiant sans cesse,
la décorant de chaque parure scintillante
qu'il pouvait trouver à sa portée.
Au bout d'une demi-heure,
je me décidais à aller rejoindre
et il se regardait
comme si une question
venait d'être posée ou était sur le point de l'être.
Le visage de Daisy
était couvert de larmes
qu'elle essuya aussitôt en me voyant.
Quant à Gatsby,
sa métamorphose était sidérante.
Il rayonnait.
La béatitude nouvelle
qui émanait de lui
irradiait toute la pièce.
Oh, salut, cher vieux.
Il ne pleut plus.
Plus quoi?
Je dis, il ne pleut plus.
Il ne pleut plus. Qu'en dites-vous?
Je suis heureuse, Jay.
Venez chez moi. Je veux montrer ma maison à Daisy.
Quoi? Vous tenez vraiment à ce que je vous accompagne?
Absolument, cher vieux.
Elle est belle, ma maison, non?
Elle est superbe.
Il m'a fallu travailler exactement trois ans
pour pouvoir me l'offrir.
Je croyais que vous aviez hérité d'une immense fortune.
C'est une énorme chose, là.
Oui. Elle vous déplaît?
Non, au contraire. Je l'adore.
Mais comment faites-vous pour y vivre seul?
Je m'arrange pour qu'elle soit
toujours pleine de monde, jour et nuit.
Pleine de gens intéressants
qui font des choses intéressantes.
Des gens célèbres.
Pendant la visite,
pas une seconde,
Gatsby ne cessa de regarder Daisy.
Et je pense que les objets
qu'il possédait changeaient de valeur
à ses yeux à mesure qu'ils en prenaient une
aux yeux de celle qu'il aimait.
Il les contemplait parfois avec stupéfaction,
comme si l'incroyable
et indiscutable présence de Daisy
les rendait brusquement irréels.
Après une angoisse maladive
suivie d'une joie délirante,
il était maintenant bouleversé,
bouleversé par le miracle
d'une présence.
Cette idée l'habitait depuis si longtemps.
Il l'avait si souvent imaginée
dans ses moindres détails,
attendu d'en serrer, peut-on dire,
avec un tel acharnement
qu'il s'en trouvait par réaction
comme annihilé.
Après un salon de musique Marie-Antoinette,
des salons Renaissance
et une enfilade de chambres d'époque
à l'étage, nous avons fini
par atteindre l'appartement de Gatsby.
J'ai fait quelques pas
dans la chambre
et j'ai été intrigué
par une grande photographie
accrochée au-dessus du bureau.
Un homme âgé
en tenue de yachtman. Qui est-ce ?
C'est votre père ?
Ça, cher vieux, c'est Dan Cody,
mon meilleur ami pendant des années.
Il est mort maintenant.
Une petite photographie de Gatsby
en tenue de yachtman lui aussi
était posée sur le bureau.
18 ans, la tête rejetée en arrière
comme par défaut.
J'adore. Ce qu'on appelait
le toupet pompadour. Je ne savais pas
que vous vous coiffiez à la pompadour à l'époque.
Ni que vous aviez un yacht.
J'allais demander à voir les rubis
quand le téléphone a sonné.
Excusez-moi, je reviens.
Oui ? Non, pas en ce moment, cher vieux.
J'ai dit pas en ce moment, cher vieux.
J'ai dit une petite ville.
Il doit savoir ce qu'est une petite ville.
Bon, écoutez, s'il considère
Détroit comme une petite ville, nous nous passerons de ses services.
Après la visite
de la maison, nous devions parcourir
le domaine en entier, les jardins,
la piscine poussée jusqu'à l'hydravion, mais la pluie
venait de reprendre
et nous sommes restés debout devant la fenêtre
à regarder
la surface fripée de la mer.
S'il n'y avait pas ce brouillard,
on verrait votre maison de l'autre côté de la baie.
Vous avez une petite lumière
verte qui brûle toute la nuit à l'extrémité
de votre jetée. Daisy glissa
aussitôt son bras sous le ciel.
Mais il semblait comme oppressé
par ce qu'il venait de dire.
Peut-être prenait-il conscience que cette lumière
verte, si longtemps vitale pour lui,
venait de s'éteindre à jamais.
La distance qui le séparait
de Daisy était si grande jusque là
et cette lumière verte, si proche,
presque à la toucher,
aussi proche qu'une étoile peut l'être de la lune
et ce n'était désormais plus qu'une lumière
sur une jetée.
Il comptait désormais un objet enchanté
de moins dans sa collection.
Quelques semaines après,
Tom et Daisy
sont venus à une des soirées
de Gatsby, mais
cette soirée diffère complètement dans mon souvenir
des autres soirées de cet été-là.
On y trouvait pourtant les mêmes invités,
le même genre d'invité, du moins
la même débauche
de champagne, la même
explosion de couleurs et de voix
criardes, mais
je sentais dans l'atmosphère une sorte
de menace.
Quelque chose
d'insidieux et de déplaisant
que je n'avais jamais ressenti jusque là.
Peut-être m'étais-je
laissé subjuguer par West Egg
et avais-je fini par l'accepter
comme un monde à part, avec
ses lois, ses notables,
mais je le voyais différemment ce soir-là.
En réalité, je le voyais
à travers les yeux de Daisy.
Regardez autour de vous, vous allez reconnaître
quantité de gens célèbres. Regardez là-bas
cette femme, c'est une actrice de cinéma.
Elle est tellement belle.
Et juste derrière elle, regardez, c'est son metteur en scène.
Ah oui, je l'aime beaucoup.
Elle est tellement belle.
Mais les autres l'indisposaient sans recours possible.
Elle était horrifiée par
West Egg.
Ce lieu sans attache que la fantaisie de Broadway
avait fait surgir d'un village de pêcheurs.
Elle était horrifiée, horrifiée
par cette vitalité instinctive.
Par cette implacable
fatalité qui avait parqué ce troupeau
d'habitants, là,
sur cette étroite langue
de terre
qui
reliait le néant
au néant. Elle était
terrifiée, terrifiée par
cette chose si simple qu'elle ne parvenait pas à comprendre.
Tout était possible.
Et ça,
c'était autre allemand
étranger au monde où elle vivait.
Qu'allait-il arriver maintenant ?
Quoi ?
Elle n'a pas aimé. Elle ne s'est pas amusée.
Oh, bien sûr que si.
Je vous dis qu'elle n'a pas aimé. Elle n'était pas heureuse.
J'ai l'impression d'être si loin d'elle.
C'est si difficile de lui faire comprendre.
Ce que je veux,
c'est que Daisy aille voir son mari et lui dise
« Je ne t'ai jamais aimé ».
Une fois ces quatre années effacées par cette simple phrase,
on pourra discuter des mesures à prendre.
J'aimerais que l'on retourne à Louisville dès sa rupture officielle.
Et qu'on se marie dans la maison de ses parents
comme c'était prévu il y a cinq ans.
C'est ce qu'elle ne veut pas comprendre.
Elle comprenait si bien autrefois.
Je ne lui en demanderai peut-être pas tant.
On ne ressuscite pas le passé.
On ne ressuscite pas le passé ?
Mais bien sûr que si, cher vieux.
Je ferai tout pour que tout soit comme avant.
Exactement comme avant.
Elle verra.
Il me parla longuement du passé,
mais j'ai eu le sentiment qu'il avait en tête quelque chose.
Comme une idée de lui-même
qui peut-être s'était égarée
lorsqu'il avait aimé Daisy.
Du jour où il l'avait aimée,
sa vie n'avait plus été que désordre et confusion.
Mais s'il pouvait refaire le chemin pas à pas,
revenir à l'instant précis
où tout s'était joué,
il finirait par découvrir l'objet de sa quête.
Le samedi suivant,
Gatsby
renonça à illuminer ses jardins
et il renvoya tous ses domestiques.
Pour éviter les ondis,
Daisy vient souvent me voir l'après-midi.
Tout le caravan Serail s'était donc
effondré comme un château de cartes
sous le regard des approbateurs de Daisy.
Quelques semaines plus tard,
Gatsby
m'invita à dîner chez Tom et Daisy.
Il se tramait quelque chose.
C'était une journée
torride et l'une des dernières de l'été
et sur tous les plans la plus étouffante.
Qu'allons-nous faire de nous ?
Cet après-midi et demain et les trente prochaines années ?
Il fait si lourd
et tout est si confus.
Si on allait en ville ?
Qui veut aller en ville ?
Le regard de Gatsby se tourna vers elle.
Vous semblez si calme.
Leurs yeux se rencontrèrent
et se regardèrent fixement,
soudés l'un à l'autre,
hors du temps.
Vous semblez toujours si calme.
Là, elle venait de lui dire
qu'elle l'aimait
et Tom Buchanan l'avait entendu.
Il regarda Gatsby et puis il regarda Daisy
et c'était comme s'il reconnaissait en elle
quelqu'un qu'il avait connu autrefois.
Il se leva et il fut décidé
que nous allions tous à New York.
Nous avons pris une suite au plaza
et là, dans cette pièce étouffante,
Gatsby affronte à Tom.
Mr Buchanan,
j'ai quelque chose de très important à vous dire.
Non, par pitié, ne dis rien. Rentrons à la maison.
Votre femme ne vous aime pas.
Elle ne vous a jamais aimé.
C'est moi qu'elle aime.
Vous comprenez ? Elle ne vous a jamais aimé.
Elle vous a épousée car je n'avais pas d'argent
et qu'elle ne pouvait plus attendre.
Mais c'est une erreur, une terrible erreur.
Pendant cinq ans, sans pouvoir nous rencontrer,
nous nous sommes aimés
et vous n'en saviez rien.
Il m'arrivait parfois de rire
en pensant que vous n'en saviez rien.
Et Tom murmura,
c'est tout.
C'est comme un vieux sage.
Il lui dit que ce qui s'était passé il y a cinq ans
ne le regardait pas
et que Daisy l'aimait.
Quand elle l'avait épousée, elle l'aimait toujours
et que lui aussi, même s'il lui arrivait parfois
de faire la fête, il revenait toujours vers elle
et que dans son cœur,
il n'avait jamais cessé de l'aimer.
Dis-lui simplement que tu ne l'as jamais aimée
et tout sera fini à jamais.
Comment ça ?
L'aimer ? Comment pourrais-je ?
Tu ne l'as jamais aimée.
Je ne l'ai jamais aimée.
Voilà, Dave.
Non, vraiment, c'est trop.
Le passé existe.
Ça ne te suffit pas ?
Je t'aime maintenant mais je l'ai aimée aussi.
Je l'ai aimée et je t'aimais aussi.
Tu m'aimes aussi ?
Je ne peux pas dire que je n'ai jamais aimé Tom.
Ce serait faux.
Et Tom a écrasé Gatsby
de son mépris
disant que
jamais Daisy ne le quitterait
pour un vulgaire petit escroc
qui, comme il l'avait découvert,
avait une chaîne de pharmacie de quartier
à New York et à Chicago
dans laquelle il vendait de l'alcool sous le comptoir
et bien d'autres choses encore.
J'ai regardé Daisy qui se donnait
affolé, debout,
contre Gatsby et son mari et puis j'ai regardé Gatsby.
L'expression de son visage m'a impressionné.
Un instant, on aurait dit,
et je l'avoue au mépris de
toutes les rumeurs qui couraient dans ses jardins,
on aurait dit quelqu'un
qui a tué un homme.
Et puis Gatsby s'est repris et il a parlé à Daisy,
il lui a parlé avec véhémence, ni en tout,
et défendant son honneur contre des accusations
qui n'avaient même pas été faites mais à chaque mot
elles se repliaient davantage.
Et puis il n'a plus rien dit
et pendant que l'après-midi
touchait à sa fin,
seul le rêve mort continua
de se débattre,
cherchant à rejoindre ce qui,
désormais, se trouvait hors d'atteinte.
Tom, partons, je t'en supplie, c'est trop.
Non mais Tom a insisté
pour que Gatsby raccompagne Daisy
dans sa voiture jaune,
sa roulotte de cirque
comme il l'appelait.
Il te laissera tranquille.
Il a compris maintenant que son prétentieux petit fleur
déterminait et ils ont disparu,
sans un mot, rejetés, négligeables,
étrangers à tout, comme des fantômes.
Tom m'a proposé un dernier verre
et quelques instants après,
nous avons pris la route à notre tour.
Nous étions dans le coupé bleu de Tom
et dans le crépuscule
qui nous apportait un peu de fraîcheur,
nous avons traversé une zone particulièrement sinistre,
à mi-chemin entre New York et Long Island.
C'est une vallée
de cendres,
une ferme fantastique
où la cendre pousse comme du blé.
Une impressionnante
décharge publique
bornée sur le côté
par une petite rivière
infecte et quand le pont
s'ouvre en deux pour laisser passer les péniches,
les trains et les voitures sont obligés
de s'arrêter, ce qui permet aux voyageurs
de contempler ce
lugubre spectacle pendant une bonne demi-heure.
C'est là,
à cet endroit précis,
que quelques semaines plus tôt,
Tom m'avait présenté
sa maîtresse.
Un après-midi, j'avais pris le train
avec Tom pour New York
et quand nous nous étions arrêtés,
il m'avait ordonné de le suivre
hors du wagon. « Je vais te présenter
ma petite femme », avait-il dit.
Le seul bâtiment en vue
était un misérable petit immeuble de briques jaunes
qui abritait un garage.
Réparation,
George B. Wilson, achat et vente
de voitures. J'avais suivi
Tom à l'intérieur, c'était
sordide.
Le garagiste avait salué Tom
et l'avait directement interrogé au sujet
d'une voiture qu'il devait lui vendre, etc.
C'est alors que j'entendis
des pas dans l'escalier
et les contours d'une femme assez forte
étaient venus masquer
la lumière du garage.
35 ans,
manifestement encore
plus lente,
mais elle supportait ses temps bons points
avec une sensualité naturelle
comme savent le faire certaines femmes.
Surmontant
une robe à poids, son visage
n'avait ni éclat, ni beauté, mais
il émanait d'elle
une vitalité qu'on percevait
d'emblée comme si toutes les fibres de son corps
étaient en ébullition.
Elle avait dit à son mari d'une voix vulgaire
d'aller chercher des chaises.
Mr. Wilson
avait obéi avec empressement
et il avait disparu dans le ciment gris des murs
et une fois seul
Tom et Mrs. Wilson
avaient planifié leur escapade
et...
Je n'avais pas aimé être témoin de cela.
Mais reprenons.
Le coupé bleu
s'engagea sur le pont.
Tom était maintenant surexcité.
Il parlait, il riait,
mais sa voix m'était aussi indifférente que le brouhaha
de la ville qui s'éteignait derrière nous.
Après le pont, nous avons aperçu un petit attroupement
et quelques voitures s'arrêter.
Tom a ralenti, sans intention de s'arrêter,
mais quand, au niveau du garage,
il aperçut les visages pétrifiés
des gens massés devant la porte, il a freiné d'instinct.
Elle a été renversée
par une voiture,
tuée sur le coup.
Il y avait deux voitures, une qui venait, l'autre qui s'en allait.
Vous voyez ?
Elle a couru dans ce sens et la voiture qui venait de New York
lui est rentrée en plein dedans.
Elle devait rouler entre 30 et 40 à l'heure.
Oh, mon Dieu !
Mr Wilson a découvert il y a deux jours que sa femme avait une autre vie
en dehors de lui.
Ils étaient en train de se disputer lorsqu'elle s'est mise à courir dans la poussière.
Mon Dieu !
Elle courait sur la route.
Cet enfant de salaud ne s'est même pas arrêté.
C'était une voiture jaune.
C'était une grosse voiture jaune, toute neuve.
En repartant, Tom a roulé lentement jusqu'au premier virage
et puis il a accéléré à fond
et le coupé a bondi dans la nuit.
Tom avait le visage
couvert de larmes
et il a dit dans un murmure
« Bon Dieu d'enfant de salaud de lâche ! »
Il ne s'est même pas arrêté.
Quelque chose sur la route ?
Oui.
Elle est morte ?
Oui.
C'est ce que j'ai pensé.
J'ai dit à Daisy que je le pensais.
Il vaut mieux encaisser le choc sur le champ.
Elle a très bien supporté.
J'ai regagné West Egg par la route du bord de mer.
J'ai rangé la voiture au garage.
Personne ne nous a vu.
Je n'en suis pas sûr.
Qui est cette femme ?
Elle s'appelle Mrs Wilson.
Son mari est le propriétaire du garage.
Mais enfin, qu'est-ce qui s'est passé ?
J'ai bien essayé de tourner le volant, mais…
C'est Daisy qui conduisait ?
Oui, mais je dirais que c'était moi, bien sûr.
Daisy était très nerveuse quand nous avons quitté New York.
Elle pensait que conduire la calmerait.
Cette femme est arrivée au moment précis
où une voiture arrivait en sens inverse.
Ça n'a duré qu'un éclair,
mais j'avais l'impression que cette femme nous connaissait.
Elle voulait nous parler.
En essayant de l'éviter,
Daisy a foncé vers l'autre voiture.
Puis elle a perdu ses réflexes
et elle a de nouveau tourné le volant.
À la seconde où je l'ai attrapée, j'ai senti l'heure.
Elle a dû être tuée sur le cou.
Daisy a accéléré brusquement.
Je lui criais d'arrêter, mais elle ne pouvait pas.
Alors j'ai tiré le frein à main.
Elle s'est écroulée contre moi et j'ai pris sa place.
Demain, elle ira parfaitement bien.
Vous devriez partir.
Gatsby, ils finiront par retrouver votre voiture,
c'est pratiquement certain.
Partir maintenant ?
Passer une semaine à Atlantic City
ou filer directement à Montréal.
Mais il refusait même d'y penser.
Il refusait d'abandonner Daisy
avant de savoir ce qu'il allait faire.
Il s'accrochait à un dernier lambeau d'espoir.
Et je n'ai pas eu le cœur de l'en détacher.
Cette nuit-là,
il m'a raconté sa jeunesse
et son étrange aventure
sur le yacht Dan Cody.
Et s'il me l'a raconté,
c'est parce que Jay Gatsby
venait de se briser comme du verre
contre la clôture implacable de Tom
et que le secret
de son rêve si longtemps poursuivi
venait d'être éventé.
Mes parents sont
de petits fermiers originaires du Dakota du Nord.
Mon imagination n'a jamais admis
qu'ils puissent être mes géniteurs.
Je me suis fait fils de Dieu
et dévoué à l'avènement
d'une immense, populaire et clinquante beauté.
Je me suis forgé un archétype.
Jay Gatsby de Long Island.
Et je m'y suis montré fidèle.
J'ai modifié mon nom à 17 ans
lorsque le yacht de Dan Cody
a jeté l'ancre sur l'un des baffons les plus sournois
du lac supérieur.
Je n'étais encore que James Gats
lorsque je rodais sur la plage en chandail vert troué
et pantalon de toile.
Mais j'étais déjà Jay Gatsby
lorsque j'ai emprunté une barque et ramé
vers le tuyau lomé pour prévenir Cody
que la force des vents risquait de le faire sombrer en moins d'une demi-heure.
Ça faisait un an que je vagabondais.
Ramassant les palours,
pêchant le saumon
et faisant un peu n'importe quoi en échange d'un repas et d'un lit.
Pour moi, le yacht de Dan Cody
représentait toute la richesse
et toute la beauté du monde.
Cody était des mines du Nevada,
du Yukon
et de toutes les autres ruées vers l'or et autres métaux précieux
qui avaient eu lieu depuis 1875.
Certaines transactions l'avaient rendu
plusieurs fois millionnaire
et un nombre assez respectable de femmes
avaient déjà essayé de le soulager de son argent.
Toute la presse à scandale en parlait.
Ça faisait cinq ans qu'il bourlinguait lorsque je l'ai rencontré.
Trois jours plus tard,
il m'offrait un blazer bleu marine,
six pantalons blancs et une casquette de yachtman.
Et quand le tuyau lomé apparaîa pour les grandes Antilles,
j'étais à bord.
Je fus tour à tour
second maître, capitaine,
secrétaire et même geôlier à certains moments.
Car le Dan Cody sobre
savait à quelle folie ruineuse
pouvait s'adonner le Dan Cody ivre.
Je suis resté cinq ans avec lui.
Le yacht a fait trois fois le tour du continent
et c'est comme ça
que se sont forgés les traits de Jay Gatsby.
Lorsque j'ai rencontré Daisy,
Jay Gatsby n'était qu'un jeune homme
sans argent et sans passé.
Mon armure invisible pouvait me glisser des épaules
à tout moment alors il fallait que je me hâte.
Que je m'empare de tout ce qui était à ma portée
et ça sans scrupule.
Et un soir d'octobre,
j'ai décidé de m'emparer de Daisy car
je n'avais même pas le droit de lui toucher la main.
Mais rien ne s'est passé comme prévu.
Mon cœur battait de plus en plus vite
à mesure que le visage de Daisy se rapprochait du mien.
Je savais que si je l'embrassais,
au moment où mes rêves sublimes
épouseraient son souffle fragile,
mon esprit cesserait de se mouvoir
avec l'agilité de l'esprit de Dieu.
J'ai donc attendu,
puis je l'ai embrassé.
Et au moment où mes lèvres ont touché les siennes,
j'ai senti qu'elle s'épanouissait comme une fleur.
Et là, l'incarnation s'est achevée.
Et elle est repartie dans sa belle maison,
dans sa belle vie riche,
si riche, si pleine,
me laissant là,
sans rien.
Juste l'impression d'être marié avec elle, c'est tout.
J'ai bien espéré qu'elle me jette alors,
mais elle ne l'a pas fait.
Elle m'aimait, elle aussi.
L'aube
se levait sur Long Island.
Je vais baigner dans la piscine, chère vue,
aujourd'hui.
Je n'en ai pas profité tout l'été,
vous comprenez ?
Mon prochain train était dans douze minutes.
Je n'avais pas envie d'aller en ville.
J'étais de toute façon
incapable de travailler.
Mais ça allait beaucoup plus loin.
Je ne voulais pas que Gatsby soit seul.
J'ai raté ce train-là,
et le suivant.
Et je me suis décidé à partir.
Nous nous sommes serrés la main et je suis parti.
Mais au moment où j'allais
franchir ma haie, je me suis souvenu de quelque chose.
Je me suis retourné
et j'ai crié
« Ce sont tous des pourris !
Vous êtes largement au-dessus de toute cette racaille ! »
Et je suis extrêmement heureux
aujourd'hui encore d'avoir dit ça.
Peut-être le seul compliment que je lui ai jamais fait,
car au fond,
j'étais en complet désaccord avec lui, de bout en bout.
Il a d'abord roché la tête
poliment,
puis son visage s'est éclairé et
j'ai reconnu
son sourire.
Ce sourire de compréhension rayonnante
qui n'appartenait qu'à lui.
Et c'était comme si nous nous trouvions
depuis toujours
en étroite et secrète symbiose
sur ce point.
Mr. Wilson a fait route à pied.
La police a retrouvé sa trace à Port Roosevelt,
puis à Gatshill, où il est arrivé vers midi.
Plus personne ne l'a vu les deux heures suivantes.
La police en a conclu qu'il a visité
tous les garages du coin pour se renseigner
sur une voiture jaune.
Mais peut-être avait-il un autre moyen plus sûr
de découvrir ce qu'il cherchait.
Certains disent qu'il s'est rendu chez les Buchanan
un revolver à la main
et qu'il a obtenu le nom du propriétaire
de la voiture jaune.
À deux heures, Gatsby, son matelas pneumatique
sur l'épaule, a ordonné à son
majordome de l'avertir à la piscine
en cas d'appel téléphonique.
À deux heures et demie, Wilson est à West Egg et demande où habite
Mr. Gatsby. Vers trois heures,
le majordome de Gatsby a entendu des coups de feu.
Je me suis rendu directement de la gare chez Gatsby.
Je me suis précipité vers la piscine.
Une légère ondulation,
presque imperceptible,
se décimait à la surface
à mesure que l'eau se renouvelait
et s'écoulait vers le sas de vidange.
Cette succession de petites rives
comme les derniers remous d'une vague
poussait le matelas pneumatique
vers le bord de la piscine
par saccades irrégulières.
Mais le peu de vent qui soufflait
et l'effleurait à peine
suffisait à contrarier
sa course imprévisible,
alourdie d'un imprévisible fardeau.
Au contact d'un petit tas
de feuilles mortes, le matelas pneumatique
tournait lentement sur lui-même
et décrivait dans l'eau
telle la pointe d'un compas,
un petit cercle rouge.
Ce n'est que plus tard, en allant vers la maison
que j'ai aperçue un peu plus loin sur la pelouse,
le corps inanimé de Wilson
et le sacrifice rituel
s'est trouvé accompli.
J'ai appelé Daisy
une demi-heure après avoir trouvé le corps de Gatsby.
J'ai appelé d'instinct, sans hésiter.
Elles venaient de partir avec Tom.
Ils avaient emporté leurs bagages et n'avaient pas laissé d'adresse.
Personne ne le savait.
Personne ne savait rien.
Lors de ces obsèques, j'ai essayé de me recueillir
de penser à Gatsby, mais
il était si loin déjà
et je ne pensais qu'à Daisy
qui n'avait envoyé ni fleurs
ni messages.
Mais je ne lui en voulais pas. Personne n'était venu.
Pourtant, ils avaient l'habitude
de venir par centaines.
Ils venaient puiser dans l'alcool
de Gatsby, le courage
de dénigrer leur hôte
avec le plus de méchanceté.
La maison de Gatsby était encore
inoccupée quand j'ai quitté New York
quelques semaines après.
Le dernier soir, après
avoir fait mes mâles, je suis descendu vers la plage
et j'ai pensé à Gatsby,
à ce qu'il avait dû éprouver
la première fois qu'il avait aperçu cette lumière
verte à la pointe
de la jetée de Daisy.
Il avait parcouru un long chemin
jusqu'à ce jardin enchanté et son rêve
avait dû lui sembler si réel
qu'il ne pouvait plus manquer de l'atteindre.
Mais il ne savait pas que
son rêve était déjà derrière lui,
perdu
dans cette obscurité d'au-delà de la ville
où les sombres
espaces de notre nation se perdent
à travers la nuit.
Gatsby avait foi
en cette lumière verte,
en cet avenir orgastique
qui chaque année recule devant nous.
Pour le moment, elle nous échappe,
mais c'est sans importance.
Demain, nous courrons plus vite,
nous tendrons les bras plus en avant et...
un beau matin.
Et nous luttons ainsi,
une barque à contre-courant,
incessamment ramenée
vers le passé.
C'était le magnifique d'après Gatsby,
le magnifique de Francis Scott Fitzgerald,
enregistré en direct de la Cour du Musée Calvet
au Festival d'Avignon
le 16 juillet 2018
sur France Culture et sur Internet
en Facebook Live
avec Sofiane Zermany, Gatsby,
Rebecca Marder de la comédie française Daisy,
Pascal Renéric, Nick.
Musique originale composée
par Issam Krimi,
interprétée par le poiteur Zahid,
James Bendali et Issam Krimi,
une réalisation de Alexandre Planque,
adaptation Pauline Timonier,
assistant à la réalisation
Pablo Valero, équipe technique
Benjamin Thuot, Pierre-Henri,
Benjamin Perru et Alain Pied,
production Sandrine Bréchot,
captation vidéo Georges Thau et Morgane Fougerie,
avec le soutien de la SACD
pour la création musicale, une création mondiale.
Il est 21h sur France Culture
et nous rendons l'antenne d'Avignon.
Bonne soirée à tout le monde sur France Culture
et nous nous restons ici au musée Calvay.
Bonne soirée.
Sous-titres réalisés par la communauté d'Amara.org
Abonnez-vous !