Thierry Saussez : "Le Pen a construit son fond de commerce sur les dérapages" l Interview l ONPP
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10 janv. 2025
Les bourgs de politique, Thierry Saucé, bonsoir.
Merci d'être avec nous. Vous êtes conseiller en communication politique.
Vous avez participé à plus de 500 campagnes électorales.
Plutôt à droite, Jacques Chirac, Edouard Balladur, Alain Juppé.
Plutôt à droite, on va dire.
Vous avez le bronzage de tous les conseillers.
Vous avez le bronzage Chegella, quoi.
Oui, mais lui, c'est des UV, moi, c'est nature.
Non, il m'a dit ici que ce n'était pas des UV.
Comme tous les conseillers en communication politique, il y a des choses qui nous opposent.
Alors, racontez-nous déjà, puisqu'on va voir comment sont fabriquées ces petites phrases,
comment elles peuvent sortir de la bouche de Georges Frech comme ça,
comme ça a choqué tout le monde, c'est absolument étonnant.
Déjà, comment vous analysez ce qu'a pu dire Georges Frech ?
C'est comme ça, il s'est fait dépasser ?
Ou alors, c'était prémédité, d'après vous ?
D'abord, je crois que ce n'était pas prémédité.
On voit bien qu'il est rentré dans une espèce de colère.
Et je crois qu'il faut séparer dans vos petites phrases,
les petites phrases du théâtre politique ou du débat politique,
qui sont faites d'ailleurs pour la télévision.
Celles que vous préparez.
Pour les médias, celles avec lesquelles on travaille.
Vous allez nous raconter comment on prépare ça.
Évidemment, avec les hommes politiques.
L'homme du passé, du passif, enfin tout ça.
Et puis celles qui sortent spontanément ou pas d'ailleurs,
et qui sont de l'ordre de la provocation, de la violence.
Ou de l'irresponsabilité.
C'est Le Pen évidemment.
C'est Le Pen qui a construit son fonds de commerce là-dessus.
Je suis le rebelle, je suis le porte-parole des exclus,
de ceux qui ne peuvent pas parler.
Et même des choses inacceptables que vous pouvez penser,
vous les Français, moi je les dédie.
Donc lui, ce n'est pas des dérapages,
c'est des dérapages contrôlés d'une certaine manière.
Oui, en tout cas, je pense que c'est stratégique.
C'est stratégique.
Frèche, là, c'était quoi ?
Et puis la violence.
C'est le même topo.
La violence de Frèche.
Le sous-homme, c'est-à-dire l'insulte en réalité.
Alors, on ne peut pas comparer complètement les deux hommes.
Il y en a un qui a dit une connerie,
mais qui a construit des choses dans sa vie
et qui a exercé des mandats.
L'autre, ça fait des décennies qu'il n'a rien exercé du tout.
C'est le résidu d'une certaine forme de décomposition
de la démocratie française.
Sur Frèche.
Et donc, on peut être un peu plus indulgent pour Frèche
qu'on peut l'être pour Le Pen.
Est-ce qu'il peut se relever de ça, Georges Frèche ?
Parce que là, d'un coup, il est stigmatisé.
En tout cas, il a fait ce qu'il faut faire.
C'est excusé.
Si vous seriez été son conseiller, vous l'auriez dit, ça.
Tout de suite.
Regardez, Jospin, il a attendu trois semaines
pour venir dire à la télé, c'est pas moi, ça.
Pour dire quand il disait que Chirac était vieux.
Alors que le président vieillisait et fatiguait entre nous.
Beaucoup de gens pensaient ça, d'ailleurs, à Paris.
Chirac avait démarré une campagne un peu poussive.
Le truc un peu embêtant, c'est que le lendemain,
Chirac a la télé, il a démenti ça en direct
parce qu'il était en pleine forme.
Donc, l'autre a foiré sa campagne et il a boosté celle de son adversaire.
Est-ce que vous diriez que ça lui a coûté une partie de sa chute ?
Ce qui vous coûte cher, c'est d'aller à contre-image.
C'est pas de dire une bêtise et de vous excuser.
Ce qui coûte cher, voilà, c'est Fabius.
Jeune Premier ministre, sympa, tolérant, ouvert
et qui vous fait un numéro incroyable à la télé.
Parce qu'il dit à un type qui a été Premier ministre
avant lui et qui le sera d'ailleurs après.
Mais comment, et avec la communication non-verbale
qui est très importante à la télévision,
ce geste de mépris ?
Jospin, c'est pareil.
Claude Chabrol, là-dessus, j'imagine que toute cette petite phrase politique
qui avait une ironie dans tout, ça vous nourrit.
Oui, mais ce qui m'épate, c'est qu'ils en fassent autant.
Je veux dire, des énormités qui arrivent comme ça,
qu'ils en fassent autant.
Là-dessus, comment vous expliquez...
Qu'ils soient pas plus prudents.
La prudence.
C'est très bizarre.
Ils sont pas prudents.
Disons que ce qu'il y a de meilleur dans les gens qui se lâchent un peu,
c'est que tout le monde en a marre d'une vie politique organisée,
aseptisée, dans laquelle plus personne ne dit rien,
de l'eau tiède, du langage technocratique.
Et donc, essayons de faire qu'ils disent des choses.
Alors justement, il y a un SMS qui vient de passer
et qui demande la fameuse phase du Karcher.
Est-ce que c'est une bourre politique ?
Est-ce qu'elle était préméditée ?
Et vous la jugez comment ?
Alors là, je suis plutôt dans le registre.
Il faut dire les choses comme elles sont.
C'est-à-dire ?
Le problème de Sarkozy, il dit...
Il y a de la racaille dans les banlieues.
Tout le monde pense qu'il y a de la racaille dans les banlieues.
Il faut nettoyer.
Non, mais notamment dans les banlieues.
Il faut nettoyer.
Mais non, notamment dans les plus hautes sphères du coin,
C'est l'objet du film, on va y venir tout à l'heure.
Il faut nettoyer.
Il a pas forcément été limitatif.
Il dit qu'il faut nettoyer tout ça au Karcher
pour rendre la vie un peu tranquille aux gens qui sont là.
Et au fond, il se passe deux choses.
D'abord, il parle vrai.
Il dit des choses qui existent.
Et puis à côté de ça, il y a un phénomène d'amplification,
d'amalgame et de confusion médiatique à la télévision
qui fait que les jeunes ont reçu ça
comme au fond, c'est comme si on était tous...
De la provoque.
Est-ce que vous lui auriez déconseillé de dire ça à la télévision ?
Je pense qu'il faut qu'ils disent les choses.
Attention, néanmoins, ce phénomène de solidarité intergénérationnelle,
les jeunes détestent qu'on montre les autres jeunes du doigt.
Et donc, oui, ça a créé une forme de coupure avec la jeunesse.
M. Saucisse, pour la communication,
vous ne pouvez pas accepter de faire plaisir,
c'est-à-dire d'être démago avec une partie des gens
et de refuser en contrepartie que les gens...
Mais vous êtes démago avec qui ?
Quand vous faites le Karcher, vous êtes démago avec qui ?
Vous êtes démago avec personne ?
Vous jouez sur la peur des gens, vous le savez bien.
Non, je crois que vous affirmez une réalité.
Simplement, vous prenez un risque.
Vous affirmez une réalité.
Enfin, on ne nettoie pas des êtres humains au Karcher.
Mais non, mais il n'a pas déjà dit ça.
S'il l'a dit, c'est incroyable.
Il a parlé de nettoyer la cité au Karcher, pas les gens.
Oui, oui, oui, oui, oui.
Ne m'amusez pas, ne m'amusez pas.
Thierry Saucisse, l'amalgame, vous le voyez bien.
Regardez, l'amalgame, a priori, il n'y a pas que des anti-Sarkozy.
Donc, l'amalgame, il est vite fait.
Je veux vous dire, Jean-Romain, ce que je disais tout à l'heure.
Demandez à des hommes politiques de dire les choses comme elles sont.
Et à partir de l'instant...
Non, mais on peut dire aussi aux hommes politiques qu'ils ont une responsabilité
et que quand ils ont une responsabilité,
ils ont la responsabilité des mots qu'ils emploient.
À partir de l'instant où il y a ces phénomènes d'amalgames et confusions,
expliquez-leur, c'est notre métier,
que ça a créé une incompréhension, une rupture
et que quelque part, il faut retrouver le dialogue avec la jeunesse.
Tiens, la politique, c'est des risques.
Si vous ne prenez pas de risques, vous êtes un notable,
c'est-à-dire que vous êtes la France d'hier,
vous restez dans votre bureau, vous n'allez pas sur le terrain,
vous ne foutez rien, distance, condescendance, arrogance.
Et vous ramenez le Clemenceau en vitesse.
Ce genre de discours que vous faites, vous m'effrayez.
Ça n'a rien de très effrayant, pourtant.
C'est effrayant. Ça fait 40 ans que je l'entends
et ça fait 40 ans que les choses sont de plus en plus ridicules.
On va terminer, si vous le voulez bien, en vous demandant Thierry Sausset.
C'est dur la communication, surtout quand on a des gens brillants comme ça.
Il a un certain courage.
En même temps, il ne savait pas...
Oui, il affiche ce qu'il dit, c'est tout.
Comme vous, Marielle.
Il faut quand même être clair que le Karcher, effectivement,
mais néanmoins, tout le monde sait bien qu'à des moments,
on emploie le mot « voyous ».
C'est classique.
Les voyous des pistes, par exemple, sur les pistes de ski,
qui font des fous.
C'est un mot qui est employé.
Mais « voyous », ce n'est pas la cage des pistes.
Si je peux me permettre le vrai...
Le véritable enjeu, il n'est pas là.
Le véritable enjeu, c'est qu'il y a 20 ou 30 % de Français
qui vivent aujourd'hui la difficulté dans ces cités
dont a parlé Nicolas Sarkozy
et avec des types qui leur pourrissent la vie.
Ces gens-là, vous savez...
Attendez.
Ces gens-là, on sait ce qu'ils ont fait aux dernières élections présidentielles.
C'est des désespérés et ils ont voté pour Le Pen.
Si vous voulez que ça recommence la prochaine fois,
et bien ayez des hommes politiques qui ne viendront pas dire les choses.
Voilà, c'est comme ça.
Ça fait plaisir ou ça ne fait pas plaisir,
mais c'est comme ça.
Merci Thierry Sausset de votre éclairage.
Merci de votre courage, comme dirait Marielle Gouetchelle.
Merci beaucoup.
