Mort de J-M Le Pen : "Ça va permettre à Marine Le Pen de tourner une page", pour Brice Teinturier
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franceinfo
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9 janv. 2025
Bonjour Brice Tinturier.
Bonjour.
Bonjour Renaud Dely.
Bonjour.
Deux invités pour parler des conséquences politiques de la mort de Jean-Marie Le Pen
et l'évolution de l'extrême droite en France depuis la fondation du Front National.
Brice Tinturier, Renaud Dely, vous avez tous les deux bien connu le père de Marine Le Pen.
Renaud, vous êtes l'un des meilleurs connaisseurs du Front National de l'extrême droite en France
puisque vous avez écrit beaucoup d'ouvrages sur le sujet depuis 30 ans.
Depuis hier, les réactions se multiplient.
Des politiques, on va y revenir, et des Français aussi
qui se sont rassemblés un peu partout en France, dans plusieurs villes.
Certains se sont retrouvés Place de la République hier soir à Paris pour fêter la nouvelle.
Le Penise est mort ! Le Penise est mort ! Le Pen ! Le Pen ! Le Penise est mort !
Certains avec des coupes de champagne à la main.
Qu'est-ce qu'elles disent ces réactions, Brice Tinturier ?
Elles disent malgré tout une mémoire à l'égard de Jean-Marie Le Pen
qui montre à quel point il a été rejeté en France.
Quand on reprend sa courbe de popularité, en réalité elle était très plate
et il y avait 80%, un peu plus, un peu moins, suivant les moments,
de manière assez constante, qui mettait un jugement très défavorable sur Jean-Marie Le Pen.
Donc ça s'est étiolé parce que Jean-Marie Le Pen ne fait plus partie du paysage actif
mais vous avez malgré tout toujours l'image d'un Jean-Marie Le Pen
qui faisait un certain nombre, pas de polémiques, de provocations,
qui réactivait des thèmes antisémites, des thèmes homophobes, des thèmes racistes
et cela imprégnait quand même une partie de la population française.
Encore une fois, ça s'efface un peu pour des raisons générationnelles
mais c'est un marqueur de notre vie politique.
Quand même beaucoup de jeunes hier soir à Place de la République au Renaud-Déli,
des gens qui se félicitent de la mort d'un homme politique.
Alors il y a des dimensions évidemment sur le plan humain, ça peut légitimement choquer,
on peut considérer ça comme indécent de célébrer la mort de quelqu'un,
même si je pense que ces rassemblements portent davantage sur les idées
qui étaient portées par Jean-Marie Le Pen que sur le personnage lui-même.
Beaucoup de jeunes, vous avez raison, et pas tant que ça.
Parce qu'il faut se souvenir qu'effectivement, comme le disait Brice Naturilli tout au long de sa carrière politique,
Jean-Marie Le Pen a suscité un rejet massif, on l'a vu de façon spectaculaire en 2002
lorsqu'elle a accédé au second tour de la présidentielle,
et en particulier avec l'auditat du second tour bien sûr,
et des manifestations qui étaient à l'époque massives.
Ce n'était pas le cas hier.
Ce que je veux dire par là, c'est que pendant des décennies, avec Jean-Marie Le Pen à la tête du FN,
deux Frances en quelque sorte s'opposaient,
l'une qui était extrêmement minoritaire quand même, le FN, même s'il progressait,
et puis une immense majorité de la France qui avait peur de l'extrême droite effectivement et de Jean-Marie Le Pen.
Cette diabolisation comme disent les Le Penistes et aujourd'hui les Marinistes en quelque sorte,
les successeurs à Marine Le Pen, elle persiste dans le personnage effectivement,
mais je pense qu'aujourd'hui, on le voit bien, le rejet est bien moindre,
l'hostilité de la population est bien moindre,
et juste un tout dernier point, s'il y a eu ces manifestations hier,
la diabolisation dénoncée par Marine Le Pen,
elle n'est pas inventée par les journalistes, les commentateurs ou même ses adversaires politiques,
c'est-à-dire le principal agent de cette diabolisation,
celui qui a fait en quelque sorte entre guillemets Le Pen le diable de la République,
c'est évidemment Le Pen lui-même,
avec ses propos, ses prises de position et ses multiples condamnations.
Et vous parliez des réactions politiques, Renaud, il y a celle du ministre de l'Intérieur,
hier soir après ces images qu'on vous a fait voir et entendre,
rien ne justifie qu'on danse sur un cadavre, dit le ministre de l'Intérieur,
ces réactions de la classe politique,
on sent que tout le monde marche un peu sur des œufs ce matin, Brice Naturier.
Oui, parce que le Rassemblement National d'aujourd'hui,
en termes d'obédience politique, évidemment, n'a rien à voir avec celui de Jean-Marie Le Pen.
On est à plus de 30% pour le RN d'aujourd'hui,
et avec une stratégie de désextrémisation voulue, orchestrée par Marine Le Pen et qui a payé.
Donc la société française étant beaucoup plus incline à voter pour Marine Le Pen et le RN que dans le passé,
on voit bien qu'un certain nombre de responsables politiques,
soit parlent de polémique à propos de Jean-Marie Le Pen,
ce qui est un terme qu'on peut interroger.
C'est François Bayrou qui a tweeté, effectivement, à la mort de Jean-Marie Le Pen,
je dis ces mots, qu'il a posté sur le réseau social X,
au-delà des polémiques qui étaient son arme préférée et des affrontements nécessaires sur le fond,
Jean-Marie Le Pen aura été une figure de la vie politique française.
Effectivement, le terme polémique fait polémique.
Le terme polémique fait polémique parce que c'est à la fois, comme Renaud Delis le rappelait,
c'était à la fois une stratégie voulue, pensée par Jean-Marie Le Pen,
du raffour crématoire ou ce type de propos,
parce qu'il voulait faire autour de lui des provocations
et créer justement un mouvement, qu'on parle de lui,
qu'il soit l'anti-système et l'incarnation de l'anti-système.
Donc il voulait être ce diable de la République, incontestablement,
et c'est ce qui lui a profondément nuit.
Et c'est cette stratégie, donc, qu'a voulu inverser Marine Le Pen.
Mais quand même sur les réactions des politiques aujourd'hui.
On l'a dit, il marche sur des œufs.
On a vu Bruno Rotailleau qui dit que c'est une honte ce qui s'est passé hier soir.
Il y a l'aspect personnel.
On peut considérer qu'effectivement, on n'a pas à se réjouir de la mort d'un responsable politique.
Mais tant qu'il n'y a pas atteinte à l'ordre public,
on est dans un pays où normalement, les gens sont libres d'exprimer leur satisfaction,
voire leur joie, ou au contraire, leur peine et leur regret
à l'égard du décès d'une figure comme celle de Jean-Marie Le Pen.
Bien sûr. Après, il faut quand même noter une spécificité,
mais qui dit là aussi beaucoup de ce qu'était Jean-Marie Le Pen dans l'histoire politique française,
c'est que d'ordinaire, on voit ce type de manifestation à la chute d'un tyran, d'un dictateur,
d'un régime autoritaire.
Il faut rappeler que Jean-Marie Le Pen n'a exercé aucune responsabilité exécutive.
Il a été certes député européen et député d'opposition par moment au Conseil régional.
Mais ça, c'est frappant. Et ça renvoie justement, encore une fois,
à cette image et à cette réalité,
parce que ça correspondait à son comportement et à ses convictions politiques,
que portait Jean-Marie Le Pen.
Ça explique ce rejet.
Pour ce qui est de la prudence des responsables politiques,
c'est justement un certain nombre de responsables politiques,
notamment issus de la majorité, si on peut l'appeler comme ça,
puisque la majorité n'est pas vraiment majoritaire,
redoutent de faire, à mon avis,
soit d'en faire trop contre Jean-Marie Le Pen
et de donner l'impression aussi de ne pas respecter le temps du deuil,
soit peut-être de vexer ou fâcher Marine Le Pen
à un moment où certains, peut-être mis encore implicitement sur son indulgence
lors d'un éventuel vote de censure, ça peut expliquer le communiqué de François Bayrou,
le tweet de François Bayrou, un dernier point.
C'est possible, c'est une hypothèse.
En tout cas, la principale retenue,
elle émane de Marine Le Pen elle-même.
Certes, elle a appris le décès de son père dans l'avion,
celle ne s'est posée qu'hier vers 21h à Paris,
mais depuis, on n'a toujours aucune réaction.
Elle aurait pu très bien publier un communiqué,
ce qui, à mon avis, en dit long aussi sur le plan politique,
parce qu'il y a évidemment la douleur personnelle, intime, familiale,
qu'il faut respecter, mais il y a quand même, je pense,
un exercice un peu compliqué, politiquement, aujourd'hui,
que de rendre, pour Marine Le Pen,
l'hommage à son père et au fondateur du FN,
et donc d'endosser, une fois de plus, tout l'héritage politique.
C'est toute la difficulté, pour Marine Le Pen,
qui se cristallise aujourd'hui.
C'est-à-dire qu'à la fois, elle est l'héritière de ce mouvement,
et elle s'en détache.
Et elle est en permanence dans ce jeu
où elle ne peut pas renier,
elle n'a jamais renié l'héritage de son père,
et où, en même temps, elle a cherché, avec succès,
à désextrémiser le Rassemblement National.
– Elle ne l'a pas renié, mais elle l'a exclue de son propre parti.
– Tout à fait, elle l'a exclue,
parce que frontalement, sa stratégie était totalement inverse,
et notamment quand Jean-Marie Le Pen,
dans Rivarol, réactivait des formules particulièrement antisémites,
ça allait à l'encontre de ce qu'elle cherchait à faire,
et peut-être de ses convictions profondes,
on le sait de ce point de vue véritablement,
mais elle ne peut pas non plus,
et elle n'a jamais condamné son père.
Elle a toujours dit que c'était un visionnaire,
qu'il était en avance sur son temps,
qu'il avait d'énormes qualités politiques,
qu'il avait été le premier à pointer la menace de l'immigration.
Donc elle est dans ce jeu compliqué.
– Mais elle dit aussi qu'il a cherché à la saboter depuis 2011,
depuis qu'il lui a donné le parti.
– Quand on regarde la longue histoire de la famille Le Pen,
c'est aussi une petite entreprise familiale
qui a prospéré, le Front National devenu RN d'ailleurs,
Le Pen lui-même disait que ce qui était le plus important,
c'était la marque Le Pen.
Elle est aujourd'hui l'héritière de cette marque.
Elle a d'ailleurs le même nom.
C'est à la fois un atout et un fardeau sur le plan politique,
effectivement pour elle.
Mais quand on regarde l'histoire, il faut bien comprendre d'abord
que ce souvenir que Jean-Marie Le Pen a tout fait
pour que sa fille lui succède à la tête du parti,
il a écarté pendant une dizaine d'années
tous ceux qui faisaient de l'ombre à l'ascension de sa fille,
jusqu'à Bruno Gollnisch.
On peut citer la liste de Carl Lang, Marie-France Tirebois,
Bernard Ottoni et bien d'autres, la liste est longue.
Donc elle est effectivement l'héritière.
Lorsqu'elle a hérité du parti,
c'était au congrès de Tours de janvier 2011,
elle a expliqué qu'elle en promenait toute l'histoire,
qu'elle assumait toute l'histoire du Front National.
Elle a dit à de multiples reprises, je la cite,
« Le Pen, c'est l'homme de ma vie »,
parce qu'elle parle en public,
elle ne dit jamais « papa » ou « mon père »,
elle dit toujours « Le Pen ».
Elle a réitéré ses propos,
assumant l'histoire du FN,
plus récemment, c'était il y a deux ans,
lors d'un colloque qui commémorait le 50e anniversaire
de la création du parti.
Là où elle a pris ses distances,
c'est effectivement sur l'antisémitisme.
Et c'est vrai que Marine Le Pen n'a jamais tenu
de propos publics ou décrits
qui relèvent de l'antisémitisme,
et qu'elle a pris effectivement,
comme Maurice Naturiez le disait,
ses distances sur le plan tactique.
Mais d'ailleurs, quand vous regardez
de nombreux dérapages,
enfin qui ne sont pas des dérapages,
je n'aime pas tellement employer ce terme-là,
parce que le terme de dérapage qui est fréquemment utilisé
peut donner l'impression que Le Pen faisait
des gaffes quasiment involontaires,
alors que les propos antisémites qu'il tenait
reflétaient ses véritables convictions.
Mais à de multiples reprises,
Marine Le Pen a critiqué
la forme ou le moment, par exemple,
lorsqu'il s'était livré à des propos antisémites
concernant, en 2014,
Patrick Bruel et les artistes
qui se mobilisaient contre le FN.
Jean-Marie Le Pen avait dit, on s'en souvient à l'époque,
la prochaine fois on fera une fournée.
Quand vous relisez le communiqué de Marine Le Pen
qui condamne les propos de son père,
elle condamne une faute politique qui donne des armes
à nos adversaires pour s'attaquer
à l'époque au FN.
Elle n'évoque pas le fond,
elle délude le fond.
C'est intéressant les réactions politiques.
Il y a effectivement la droite, la gauche,
il y a aussi les réactions de l'extrême droite,
du Rassemblement National. Les élus ont pris
aussi leur téléphone pour réagir
ou pour réagir dans les médias.
Et on a vu, par exemple,
des élus du Rassemblement National
saluer un grand homme qui a servi
la France. C'est l'élément
de langage qui revenait souvent.
À aucun moment ils font référence
à son antisémitisme, à son racisme,
à sa xénophobie, à son homophobie.
Comment vous interprétez ça ?
Bien naturellement, ce sont quand même
son antisémitisme, son homophobie,
ce sont des choses qui,
aujourd'hui, sont non justifiables.
Donc ils ne vont pas rappeler cette
composante du parcours de Jean-Marie Le Pen.
Et du coup, il est assez logique
qu'au sein du Rassemblement National,
on évoque plutôt la figure de quelqu'un
qui aurait été visionnaire en avance
sur son temps, etc.
Il va se passer quand même quelque chose
d'important, Brice Tinturier et Renaud Delis,
c'est qu'il va y avoir des obsèques.
D'abord une messe familiale
qui est prévue, mais aussi une messe officielle
dans une église parisienne.
Il faut s'attendre à quoi ?
À ce que tous les élus du Rassemblement National
arrivent dans cette église ? Ou alors
ça va être compliqué
pour se décider d'y aller ou pas ?
Une messe d'ailleurs bien particulière, puisque selon les premières informations
qui ont été communiquées hier, elle devra être donnée par un abbé,
par un prêtre qui s'appelle le prêtre
Labellaguerie, qui est une figure des milieux
catholiques intégristes, qui a été très longtemps
le prêtre de l'église Saint-Nicolas du Chardonnay
à Paris, église occupée par
les intégristes depuis maintenant des décennies.
Donc c'est aussi un
message, en tout cas c'est lui qui a donné
l'extrême-anxion à
Jean-Marie Le Pen il y a déjà plusieurs semaines. C'est-à-dire qu'on sait
très bien aussi que Jean-Marie Le Pen a rassemblé
autour de lui tous les courants
de l'extrême droite, y compris les
catholiques intégristes, et il a d'ailleurs
lui-même fréquenté pour des obsèques d'un certain
nombre de personnages, je pense notamment à Maurice Bardèche,
l'écrivain et beau-frère de Robert Braziac,
l'église Saint-Nicolas du Chardonnay,
obsèque qui était d'ailleurs célébrée par
le même abbé Labellaguerie.
Renaud Delis, Brice Nathurier, on vous retrouve dans une minute, juste après le
Fil info 8h45, Maureen Thuignard.
Ils ont fait au moins 15 morts
depuis 2016 en France,
des airbags défectueux, révélation de la cellule
l'investigation de Radio France ce matin.
Le ministère des Transports met en place
aujourd'hui un site internet pour savoir
si votre véhicule est touché.
Cela concerne une vingtaine de marques de voitures
comme Volkswagen, BMW,
Toyota ou encore Mercedes.
Entre 5 et 10 cm de neige attendue,
et même jusqu'à 20 cm dans le
Pas-de-Calais, 5 départements sont en
vigilance orange à cause de cette neige
et des risques de verglas cet après-midi.
L'Oise, le Nord, le Pas-de-Calais,
la Seine-Maritime et la Somme.
Alors que la grippe touche toutes les régions en
métropole, les hôpitaux doivent s'organiser
pour faire face à l'afflux de patients.
Une vingtaine d'établissements, au moins,
ont activé le plan blanc. Cela
permet de déprogrammer des opérations
et de rappeler ou de réaffecter
du personnel. Il voulait
tourner la page, déclare le président
de la Fédération Française de Football.
L'année prochaine, Didier Deschamps ne sera plus
l'entraîneur des Bleus. Il raccroche
après la prochaine Coupe du Monde,
14 ans en tant que sélectionneur
et un nouveau titre de champion du monde, bien sûr,
en 2018.
Le 8-30 France Info,
Et, à l'instant, Louis Alliot,
vice-président du Rassemblement National,
annonce que les obsèques de Jean-Marie Le Pen
auront lieu samedi prochain à la
Trinité-sur-Mer, dont il est
originaire. Nous sommes avec
Brice Tinturier, directeur général d'Ipsos.
Renaud Delis, qu'on ne présente pas sur cette antenne,
nous parlions des
conséquences politiques
de la disparition de Jean-Marie Le Pen
parce qu'il y en a, on entendait tout
à l'heure, Brice Tinturier, sur France Info,
des électeurs du RN, c'est très intéressant,
dans l'Oise, département où le RN
est très implanté, qui, sans se
réjouir de la mort de Jean-Marie Le Pen,
disaient que finalement, c'est plutôt une bonne
chose pour Marine Le Pen. Est-ce que
politiquement, on peut
le dire ?
Oui, je crois que ces électeurs ont raison parce que
ça va permettre à Marine Le Pen aussi
de tourner une page, sans
renier totalement l'héritage, mais de tourner une page
où Jean-Marie Le Pen restait une figure
quand même sulfureuse et repoussoire
dans la société française. Et la grande différence
en termes d'électorat, entre l'électorat de Jean-Marie
Le Pen et celui de Marine Le Pen,
c'est que dans les années 80,
90, etc., vous aviez
un petit socle d'électeurs qui
adhéraient aux thèses de Jean-Marie Le Pen
mais qui était très minoritaire. Et vous aviez
une deuxième couronne qui s'agrégait,
tout cela pouvait nous amener au maximum
des 17% de la présidentielle,
mais une deuxième couronne qui s'agrégait avec des gens
qui ne souhaitaient pas la victoire de Jean-Marie Le Pen,
qui ne pronostiquaient d'ailleurs pas du
tout cette victoire, mais qui instrumentalisaient
ce vote pour, pardon de le dire
comme ça, emmerder le système.
C'est radicalement différent avec
Marine Le Pen. On est progressivement passé
justement à un électorat qui
adhère aux thèses de Marine Le Pen,
qui souhaite la victoire de Marine Le Pen
et tout cela parce qu'il y a eu
cette désextrémisation. Donc du coup,
l'effacement de Jean-Marie Le Pen peut,
moi je crois, servir davantage Marine Le Pen
qu'être un handicap.
Oui, et en même temps j'amènerais
un tout petit peu le propos de Brice Saint-Uriel.
On sait aussi que Marine Le Pen, pour se détacher de la figure
sulfureuse de son père, a mené un combat
sémantique depuis des années,
avant même d'ailleurs de commencer
à prendre les rênes du parti.
Par exemple,
elle a rebaptisé l'EFN
en Rassemblement National, FNRN.
Elle ne parle jamais de
l'eupénisme d'ailleurs, et ses troupes ne parlent
que du marinisme. Ses troupes d'ailleurs
ne l'appellent que par son prénom.
Il ne parle toujours que de Marine.
Pourquoi ? Parce qu'il s'agit justement d'effacer
le nom de Le Pen. Le problème qu'elle a,
c'est qu'elle le porte toujours, le nom de Le Pen.
Ce que ne fait plus Agnès d'ailleurs.
Elle se fait désormais appeler Marion Maréchal,
elle a retiré le nom de Le Pen.
C'est-à-dire qu'on voit qu'il y a quand même cette fameuse marque,
bien sûr, dès lors que le père a disparu,
il n'est plus dans le paysage politique,
et avec le temps, elle peut évidemment
se détacher plus aisément
de ce souvenir-là,
de ce fantôme-là, mais elle continue de porter
toujours le nom Le Pen, et je pense que le nom lui-même
continue de susciter une
hostilité, malgré tous ses efforts de ce qu'elle appelle
la dédiabolisation. On a quand même vu,
et de façon assez surprenante,
un front républicain fonctionner encore
massivement en juillet dernier. Un tout dernier point,
tout ça ne change pas évidemment la nature du programme
du parti. C'est-à-dire qu'il faut distinguer
la tactique et le combat sémantique,
et notamment ce qui est la colonne vertébrale
du FN, devenue RN
depuis la création du FN,
c'est la préférence nationale,
ce principe discriminatoire, qui reste
la colonne vertébrale aujourd'hui
du RN, même sous Marine Le Pen.
C'est vrai, mais le nom, c'était
structurel, c'est quelque chose qui
structurellement est attaché à Marine Le Pen,
donc là, avec la mort de son père, qu'est-ce qui
peut se passer ? Moi je crois qu'il va se passer
deux choses marquantes,
c'est que l'antisémitisme, qui était un marqueur porté
par Jean-Marie Le Pen, et que Marine Le Pen
essaye d'effacer,
va pouvoir s'effacer encore plus,
donc au-delà de la permanence du nom,
il y a quand même cette dimension qui devrait servir
Marine Le Pen, et puis souvenez-vous,
Jean-Marie Le Pen, c'était quand même l'ennemi
de la République, de la laïcité, la République
c'était la gueuse, Marine Le Pen se présente
aujourd'hui comme, au contraire, celle qui défend
la laïcité,
et donc elle va pouvoir déployer beaucoup plus
aisément ces dimensions-là
que quand il y avait Jean-Marie Le Pen,
j'ai envie de dire, dans le placard, toujours présente.
Ce que je veux dire, c'est qu'elle va déployer cette stratégie de communication, je vous le dis
totalement, mais quand on regarde effectivement le programme
du RN,
et les propos de Marine Le Pen, quand on regarde
l'attitude de Marine Le Pen et de ses élus,
la plupart des élus RN, on ne peut pas les considérer
comme des défenseurs de la laïcité,
de ce qu'est la laïcité, c'est-à-dire qu'il y a
évidemment une instrumentalisation
de la part de Marine Le Pen et du RN
de ce mot de laïcité contre une religion
en particulier, ce ne sont pas des défenseurs,
c'est-à-dire qu'elle va
continuer de déployer cette stratégie-là,
je vous rejoins, cette tactique,
de façon un peu plus aisée
dès lors que le fantôme de son père n'est plus là,
en revanche, ça ne change pas la nature
du parti, y compris si même elle, elle l'a dit,
ça c'est clair, je l'ai dit,
Marine Le Pen n'a jamais tenu de propos publics
antisémites, ou n'a jamais écrit
des propos antisémites,
en revanche, il demeure
dans son entourage, et au sein des
cadres du RN aujourd'hui, des gens antisémites,
et on en a encore d'ailleurs pointé
dans les CV d'un certain nombre de
candidats législatifs de juillet dernier, et puis
son électorat est un peu plus
antisémite que les autres, à l'exception
aujourd'hui de l'électorat de la France Insoumise
Tout à fait, j'allais y venir, quand vous mesurez
les préjugés anti-juifs
et tous les indicateurs qui permettent
de voir si vous êtes habité par
un courant antisémite, ce sont bien
chez les sympathisants du RN
que les préjugés sont les plus partagés.
Jusqu'à une date récente, c'était même
mécanique, plus vous alliez vers la droite
et l'extrême droite, plus ces préjugés
étaient présents, depuis maintenant
deux ans, vous avez une montée aussi
de ces préjugés chez les sympathisants de la France Insoumise,
on est à peu près au même niveau aujourd'hui
entre ceux du RN et ceux de la France Insoumise
et c'est une évolution notable
mais malgré tout, il ne faut pas oublier que
l'électorat du RN
reste assez poreux à tous
les stéréotypes anti-juifs.
Sur le côté du programme, on se souvient
qu'à la création du
Front National, Jean-Marie Le Pen
quelques années plus tard, ne parlait
que d'immigration et d'Algérie
française, l'immigration ça reste
un point fort du RN de 2025.
C'est très clairement
lui, Jean-Marie Le Pen, qui a introduit
ce thème dans le débat public
il y a eu une forme aussi d'intuition
en quelque sorte politique à l'aube des années 70
effectivement et lors de la création du FN
donc à l'automne 72
d'introduire ce thème de l'immigration
avec, on se souvient de ces affiches dans les années 70
et dans les années 80 surtout, à mesure que le chômage
montait, pointait toujours le bouc émissaire
l'étranger comme étant responsable de la crise
économique et ces affiches du Front National
1 million de chômeurs c'est 1 million d'immigrants en trop
2 millions de chômeurs c'est 2 millions d'immigrants en trop
etc. Donc il y a très clairement
ce choix là fait par Jean-Marie Le Pen
alors que son histoire politique
préalable ne faisait pas
un obsédé de cette question
ça a d'abord été un militant très anticommuniste
Jean-Marie Le Pen et l'extrême droite
dans les années 50, dans les années 60
était très anticommuniste. Il y a eu aussi évidemment son passage
par le mouvement Poujade
il a été député Poujadiste de 56 à 58
qui était un mouvement extrêmement populiste
hostile à la bureaucratie, aux élites
aux pouvoirs etc.
mais où l'immigration
n'avait qu'un rôle mineur
donc c'était purement électoraliste
et ensuite au départ à l'origine je pense qu'il y a eu une forme d'intuition
et ensuite ça a collé un certain nombre d'aspirants
d'intuition mais aussi de
c'est son histoire personnelle, c'est Benjamin Storac
qui nous le rappelait
c'est autre chose
la nostalgie de l'Empire colonial
là vous mélangez deux sujets, là vous revenez effectivement
à la revanche sur l'Indochine
ou l'Algérie perdue, surtout sur l'Algérie
évidemment, il s'est d'ailleurs engagé
en Indochine trop tard, il n'a pas pu combattre
il est arrivé après la chute de Dien Bien Phu
il est ensuite allé en Algérie
Benjamin Storac a raconté cette histoire
ce matin sur l'antenne de France Info
et c'est vrai que le Front National
et Jean-Marie Le Pen
c'est d'abord une addition de combats perdus de l'extrême droite
et d'abord effectivement le combat colonial
avec de nombreux anciens rescapés
de l'Algérie française et de l'OS, l'organisation terroriste
qui était à la fondation du FN
Pourquoi est-ce qu'en 1981
Jean-Marie Le Pen ne peut même pas se présenter à l'élection présidentielle
n'a pas les 500 signatures
et en 1983 au municipal, à Dreux
dans le 20ème arrondissement etc
le FN émerge, et émerge à plus de 10%
parce qu'il s'est passé quelque chose
de fondamental, l'alternance
à gauche, et du coup la société
française qui avait cru pour la moitié
d'entre elles qu'une autre politique
permettrait de lutter contre le chômage
subit une énorme secousse et une énorme déconvenue
les français commencent à se dire
finalement, on a essayé pendant 23 ans
la droite, ça ne marche pas contre le chômage
on vient d'essayer la gauche
ça ne marche pas non plus
et ils deviennent pour eux un discours que comprend
très vite Jean-Marie Le Pen à ce moment là
on n'a pas tout essayé, déjà
et notamment l'immigration
comme élément
majeur d'explication du chômage
en France, et c'est là où vous avez une rencontre
entre les thèmes développés par Jean-Marie Le Pen
et l'histoire politique nationale
avec cette alternance de 1981 qui a tué
l'espérance d'une autre politique
plus capable de lutter contre le grand sujet
de l'époque, la montée du chômage
Et il y a un événement qui va le projeter au delà
de ce qu'il espérait Jean-Marie Le Pen
c'est la présidentielle de 2002
il a atteint le second tour le 21 avril 2002
N'ayez pas peur
chers compatriotes
rentrez dans l'espérance
je suis
socialement à gauche, économiquement
à droite et plus que jamais
nationalement de France
Renaud, vous, vous avez suivi
la campagne de Lionel Jospin en 2002
Brice, vous, vous travaillez déjà
sur la progression de Jean-Marie Le Pen dans le pays
cette percée
de Jean-Marie Le Pen, vous ne l'avez pas vu venir
Non, alors moi effectivement j'ai suivi toute la campagne
du premier tour de Lionel Jospin
il y a une foultitude d'éléments qui montraient
que ça ne fonctionnait pas bien
on ne va pas refaire le match si j'ose dire, mais très clairement
avec le recul, aujourd'hui on voit
contre la division de la gauche
déjà la perte du lien de la gauche avec une partie
des classes populaires, le fait que le Front National
Jean-Marie Le Pen menait une campagne un petit peu
subliminale si j'ose dire
qu'on s'en préoccupait moins d'ailleurs
l'impact du 11 septembre 2001 des premiers attentats
islamistes de masse qui avaient changé l'ambiance depuis
déjà 6 mois
un peu plus de 6 mois dans le pays et ailleurs
l'impact de la question de l'insécurité
dans cette campagne utilisée notamment par le président
de l'époque Jacques Chirac
le rôle déjà d'un certain nombre de médias qui avaient été pointis du doigt
bref, c'est comme dans un crash
crash d'un avion, il n'y a jamais eu une raison
il ne suffit jamais
à expliquer un événement totalement inattendu
il y a une foultitude d'éléments
qui ont produit ce qui s'est produit le 21 avril
2002 et ensuite moi entre les deux tours
je suis rebasculé, j'ai rebasculé du côté
de la campagne de Jean-Marie Le Pen
et c'est d'ailleurs l'extrait que vous venez de diffuser
et on voit dans ce court extrait
il illustre les propos de Jean-Marie Le Pen
n'ayez pas peur, rentrez dans l'espérance
c'est la première prise de parole de Jean-Paul II
lorsqu'il commence son pontificat
au Vatican en 1978
ensuite je suis
socialement de gauche, économiquement
de droite et nationalement de France
à l'époque le Front National et Jean-Marie Le Pen
avaient ressuscité un slogan
ni droite ni gauche français qui en fait était aussi
un clin d'oeil subliminal à toute une histoire
de l'extrême droite, c'était le slogan du PPF
de Jacques Doriot, le parti populaire français dans les années 30
un parti collaborationniste
qui visait effectivement à dépasser
les clivages et à aussi s'adresser davantage
à un électorat populaire
il y avait aussi une prolétarisation de l'électorat
de Le Pen qui commençait à ce moment là
et puis juste un dernier point, c'est vrai que toute la France se souvient
du 21 avril 2002 et massivement en tout cas
une nette majorité a été traumatisée
par le résultat du 21 avril 2002
il faut savoir qu'au Front National
le Front National a été traumatisé par le résultat
du 5 mai, c'est-à-dire par les manifestations
massives dans tout le pays pendant 15 jours
et par le fait que Jean-Marie Le Pen soit finalement
submergée par un raz-de-marée républicain
au second tour qui avait profité à son adversaire
Jacques Chirac. Mais Brice Tattori, est-ce que c'est pas à ce moment là
quand même qu'au Front National
qui n'est pas encore le Rassemblement National, les gens commencent
à se dire mais le pouvoir, on peut
le prendre puisqu'on a beaucoup dit que
Jean-Marie Le Pen ne voulait pas du pouvoir
mais autour de lui, il y en a qui le veulent
Il y en a qui le veulent mais je crois que
ce qui a été retenu
au sein du Front National à l'époque
c'est ce que vient de dire Renaud Lévy, c'est-à-dire que
les dirigeants du Rassemblement du Front National
ont été étonnés, ne pensez pas
qu'il y aurait une telle vague
contre eux et c'est là où vous avez eu
surtout des voix qui se sont dit
on ne parviendra jamais au pouvoir avec
une telle stratégie et il faudra
attendre évidemment avant que Marine Le Pen
inverse et la capacité d'inverser cette stratégie
mais il y a un traumatisme
pour la société française mais également
au Front National
du 5 mai qui a
énormément pesé. Ils n'ont pas vu venir
une telle vague, ils ne l'ont pas supposé
elle les a profondément étonnés, marqués
et elle a provoqué du coup l'inflexion
de la stratégie. Merci beaucoup
Brice Tinturier, directeur général délégué d'Ipsos
Renaud Lévy, vous allez rester avec nous, vous allez prendre ma place
pour les informer dans quelques instants
avec Saliha Brakli
