Un mur de 117 km de long pour marquer la frontière de l'Empire romain ; c'est le mur d’Hadrien. Nous ne savions pas vraiment ce que nous allions trouver en nous rendant sur le mur d'Hadrien, dans quel état seraient les vestiges, est-ce qu'il y aurait de quoi faire un épisode sur la frontière nord-ouest de l'Empire romain ? Nous n'avons pas été déçus, des kilomètres de ruines défilent sous nos yeux, rythmés par une série de forts assez bien conservés. Cet épisode a été réalisé grâce aux contributions sur uTip et Tipeee, si vous le souhaitez vous pouvez faire un don ponctuel ou régulier via ces sites : https://utip.io/passesauvage/tip https://fr.tipeee.com/passe-sauvage
Biblio : -Faure P., Tran N. & Virlouvet C., Rome, cité universelle, Belin, 2018. -Galliou P., Le Mur d’Hadrien, Armeline, 2020. -Le Bohec Y., L’armée romaine sous le Haut-Empire, Picard, 2018. Alex Harvey - Roman wall blues (UK moody mellow yellow psych) - YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=0kEzJn-njPI
Le mur d’Hadrien, c’est la plus célèbre frontière de l’Empire romain. Situé dans le nord de
l’Angleterre, tout près de la frontière avec l’Ecosse, il traverse l’île de Grande-Bretagne
d’est en ouest, de la mer du Nord à la mer d’Irlande.
Symbole absolu de la conquête romaine,
ultime frontière de l’Empire, il déroule ses vestiges au milieu des landes balayées
par les vents.
Aujourd'hui royaume des moutons, la région était dans l’Antiquité, peuplée de soldats.
Seuls dans une tour ou avec quelques frères d’armes dans un fort, ils guettaient le nord et
une improbable attaque d’envahisseurs du bout du monde.
A mille lieues de la Méditerranée, transis de froid et accablés par les pluies quotidiennes ou presque, leur destin a inspiré
des chansons et des poèmes, bien aidé par la nostalgie qu’inspire cette muraille solitaire.
Pas insensible à cet imaginaire, j’ai moi-même voulu aller voir ça,
et vous me connaissez, j’ai emmené ma caméra.
Le sud de la Grande-Bretagne, que les Romains nomment Britannia, a été conquis au premier
siècle après J.-C. En l’an 43, l’empereur Claude envoie quatre légions de l’autre côté
de la Manche. De nombreux épisodes de révoltes et de répressions sanglantes plus tard, les
armées romaines entament la conquête de l’Ecosse. Mais alors que la victoire est presque acquise,
le général Agricola est rappelé à Rome et ses armées se replient vers le sud. Elles s’installent
sur une ligne suffisamment étroite pour être défendue efficacement, ce qui va devenir le mur.
C’est ici qu’intervient Hadrien. Après les grandes conquêtes de son prédécesseur Trajan,
Hadrien inaugure une ère plus défensive. L’Empire romain est à son apogée, il fait plus de 5
millions de kilomètres carrés et poursuivre les conquêtes s’avère difficile. Hadrien s’investit
donc activement dans la diplomatie avec les peuples barbares pour sécuriser les confins
de l'Empire et il abandonne même quelques provinces lointaines comme la Mésopotamie.
Surtout, il lance de grands travaux sur les tronçons les plus exposés des frontières.
Après l’Afrique et la Germanie, il se rend sur l’île de Bretagne. C’est là qu’il ordonne la
construction d’un dispositif totalement inédit qui gardera son nom : une ligne
de fortification de 117 kilomètres entre le fond du golfe de Solway et l’embouchure de la Tyne.
Nulle part ailleurs Rome n’érigera un tel dispositif de défense. Hadrien,
qui a lui-même vécu aux côtés de l’armée, a sans doute eu pitié de ses hommes, exposés aux
incessantes embuscades des tribus insoumises qui allaient et venaient en toute liberté.
Il faut donc faire vite. Dans sa première phase, le mur est construit en mottes de terre coupées
à la bêche et empilées par les légionnaires, qui sont réquisitionnés pour l’occasion. Ils
en ont l’habitude, les travaux de maçonnerie ou de terrassement font partie du métier. A
l’avant du mur, le fossé d’où est extraite la terre forme lui aussi un obstacle important.
Achevée en très peu de temps, cette première construction n’est pas
définitive. Dans une deuxième phase, le mur est consolidé. A la mode romaine,
un parement en pierre est appliqué sur un ouvrage d’opus caementicium,
pierres et gravats indistinctement coulés dans le mortier. Les fondations du mur montrent une
épaisseur de trois mètres mais l’élévation était sans doute plus étroite. Au sommet,
il faut imaginer un petit chemin de patrouille et peut-être un parapet en bois avec des créneaux.
Cette fortification peut passer pour un aveu de faiblesse de Rome, se barricadant car n’ayant pas
su vaincre, pourtant ce mur massif, continu et bien gardé, adressait tout de même aux barbares
un avertissement très explicite. Avec ses 4 ou 5 mètres de hauteur et ses pierres blanchies à
la chaux, le rempart tranchait nettement avec le paysage des landes britanniques.
D’autant que le mur était complété par des fortins qu’on appelle les milecastles. Régulièrement
espacés de mille pas, soit 1481 mètres, ils sont la rationalité romaine dans sa plus pure
expression. En tout, il y a donc 80 petits châteaux, qui accueillaient chacun quelques
dizaines d’hommes. Ici l’un d’eux, le milecastle n°39 livre encore des vestiges des bâtiments
internes, entrepôts et maisons qui ont abrité pendant plusieurs siècles les soldats du mur.
Soldats auxiliaires d’un statut inférieur aux légionnaires puisqu’ils n'étaient pas
citoyens romains, ils étaient aussi moins payés et moins équipés que leurs compagnons d’armes,
stationnés plus au sud. Originaires d’Espagne et de Gaule notamment,
ils sont de plus en plus recrutés sur place avec la romanisation de l’île.
En plus des travaux d’entretien du mur, ils s’occupent aussi des vaches et des troupeaux
de moutons qui leur fournissent la viande et la laine indispensable pour affronter l’hiver.
Entre deux fortins comme celui-ci, deux tours de guet étaient érigées et offraient une vue
dégagée dans toutes les directions. En parallèle, une route pavée suivait
le dispositif et permettait de manœuvrer des troupes rapidement. A l’arrière de la route,
côté romain donc, un autre fossé est creusé, le vallum. Profond de trois mètres et large de six,
il était pensé pour ralentir les maraudeurs cherchant à repartir dans l’autre sens, ou pour
se protéger de la tribu des Brigantes, installée en territoire romain, mais dont la loyauté
était très relative. On aperçoit encore les vestiges de ce large fossé ici près de Cawburn.
Enfin, un réseau de plus grands forts, espacés d’environ onze kilomètres, venait
renforcer l’ensemble. Ils devaient accueillir l’effectif d’une cohorte, soit environ 500
hommes. Certains d’entre eux sont encore bien conservés, comme ici, celui de Vindolanda.
Équipés de greniers, de fours, d’une infirmerie, d’ateliers d’artisanat, d’écuries, de petits
temples et d’un quartier général, ils révèlent en détail le quotidien des soldats du mur.
A l’extérieur du camp, les habitants des environs construisent aussi des boutiques,
des tavernes et des bordels, pour extorquer aux militaires les quelques deniers de leur solde.
De petites agglomérations voient ainsi le jour et les vétérans qui ont pris des épouses sur place
construisent souvent leur maison à proximité du mur où ils ont vécu pendant des années.
A Housesteads, le fort est directement collé au mur, au sommet d’une colline. Il offre
une vue imprenable sur la lande au nord. Les archéologues y ont mis au jour de vastes écuries,
indispensables pour intervenir rapidement en cas d’attaque sur le mur. Les latrines,
remarquablement conservées, sont installées à l’angle sud-est du camp, à l’écart des logements.
Le fort de Chester est lui positionné stratégiquement sur la rivière North Tyne. La
porte Est ouvrait directement sur un pont de pierre, contrôlant encore une fois les
circulations. La maison du commandant avec son vaste portique pavé était installée en plein
centre du camp. Autour, les logements des soldats sont bien plus étroits.
Avec son rempart continu, ses garnisons et ses forteresses, le mur d’Hadrien était un
dispositif de défense exceptionnel, au sens propre. C’est un cas unique. C’est la réalité
géographique de la Grande-Bretagne, avec ses obstacles naturels facilement exploitables,
qui a suscité une réponse de ce type au conquérant romain. Ailleurs, les provinces frontalières de
l’empire sont dotées en légions mais elles ne sont pas fortifiées à ce point-là. Il est de
toute façon impensable de construire, de surveiller et d’entretenir un dispositif
comparable sur plusieurs milliers de kilomètres. On s’appuie donc le plus souvent sur les fleuves,
les montagnes ou les déserts pour constituer des remparts naturels.
L’objectif d’une telle présence militaire sur le mur d’Hadrien n’était toutefois pas
d’ériger une barrière infranchissable, ce n’est pas réaliste. Une troupe ennemie déterminée
pouvait facilement trouver un endroit mal gardé et franchir la frontière. Le but recherché par
Hadrien était bien plus de contrôler des checkpoints, et de percevoir des droits
de douane. On le voit dans les milecastles puisqu’une porte du château ouvre au nord et
permet le passage, sous contrôle militaire. Les sources textuelles ou archéologiques
ne livrent d’ailleurs que peu de traces d’attaques sur le mur lui-même. On voit
au contraire se diffuser les objets romains parmi les peuples frontaliers au nord. Partout sur les
frontières de l’empire, la présence de soldats, disposant d’un bon pouvoir d’achat et recevant
du ravitaillement de l’Etat, stimule l’économie locale. Le mur d’Hadrien n’échappe pas à la règle.
Empêcher une armée hostile de franchir la frontière de l’Empire étant de toute
façon impossible, le plus important, c’est de l’arrêter rapidement. Des feux allumés
sur les tours disposées le long de la route d’Eboracum, aujourd’hui la ville d’York,
permettaient d’appeler en renfort la VIe légion qui y était stationnée, une centaine
de kilomètres plus au sud. Le meilleur atout pour la défense de l’Empire reste finalement
d’entretenir un réseau routier en bon état. Pour Rome, la frontière c’est avant tout la route.
C’est pour cette raison qu’on l’appelait limes. Ce terme, qui a donné notre “limite”,
est souvent utilisé pour désigner tout le système de fortification, mais en réalité,
il désigne à l’origine le chemin qui borde un champ et qui fait office de démarcation sur le
cadastre. Dans le vocabulaire militaire, le limes, c’est la route des patrouilles,
qui symbolise aussi la frontière entre le monde barbare et civilisé.
A la mort d’Hadrien, en 138 après J.-C., son successeur Antonin fait préparer une
expédition vers le nord de l’île pour occuper une ligne de défense encore plus courte,
entre l’embouchure de la Clyde et du Forth, près de Glasgow et Edimbourg.
Un nouveau mur est donc bâti en terre et bois en 142, c’est le mur d’Antonin. Mais trop proche
des Highlands écossais, cette nouvelle frontière expose l’armée romaine aux attaques incessantes
des tribus locales. Douze ans seulement après sa construction, le nouveau rempart est abandonné,
l’armée se replie, retour sur le mur d’Hadrien. Les siècles suivants sont marqués par les
révoltes et les guerres civiles, et Britannia n’est plus une priorité pour Rome. Toutefois,
l’Empire s’accroche. Les empereurs et généraux qui se rendent sur le mur d’Hadrien constatent qu’il
tombe en lambeaux et lancent à plusieurs reprises des travaux de rénovation : Septime Sévère en 208,
Constance Chlore en 296, et enfin Théodose en 368. Mais cette restauration du mur est la dernière.
En 410, l’empereur Honorius décide purement et simplement d’abandonner l’île de Bretagne.
Les Wisigoths viennent de piller Rome, et les légions bretonnes sont rappelées
sur le continent. Tant pis pour Britannia. Du jour au lendemain, les soldes ne sont
plus payées et le ravitaillement n’arrive plus. On imagine le désarroi de ceux qui ont
voué leur vie à Rome et sacrifié plusieurs décennies de leur vie à patrouiller sur le
mur dans la solitude et les pluies glaciales. Subitement renvoyés par une missive impériale,
les soldats doivent quitter leurs garnisons et retourner à la vie civile. N’ayant rien connu
d’autre que la vie militaire, certains s’engagent comme mercenaires. Les étrangers tentent de
regagner leurs provinces d’origine et d’autres restent à proximité pour tenter une reconversion.
Les agglomérations qui se sont développées au bord des camps perdurent donc pendant
un temps. Les artisans et les marchands y sont établis depuis longtemps, mais sans la présence
de l’armée, les débouchés disparaissent. Les fortifications tombent à nouveau en lambeaux,
définitivement cette fois. Les fossés se comblent et les pierres sont réemployées
pour construire des églises ou des maisons. C’est la fin du mur d’Hadrien.
S’ils ont plié bagage il y a mille six cents ans, les Romains ont tout de même laissé un
peu de Méditerranée dans le paysage. Au pied du mur, au milieu des vaches Galloway avec
leur épaisse toison, pousse aujourd’hui un érable sycomore. Veilleur solitaire,
perdu loin du continent, il est comme un souvenir de cette antique présence.