Voilà mon premier essai vidéo, sur un sujet qui me semble essentiel en cette période: la littératie visuelle. Comment, au travers l’histoire, les différents gouvernements ont justifié des guerres et créé du récit national grâce à la photographie?
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Un like ou un gentil commentaire sur cette vidéo et c'est tout mon p'tit cœur qui se remplit de bonheur. Pour du vrai. KEEP ON CREATING mate !!! #guerreenukraine#photographiedeguerre
⏱ TIMECODE ⏱
00:00 | Introduction 01:01 | L’image, une arme militaire 04:13 | La littératie visuelle 08:04 | L’ère (pas si nouvelle) des fake news 11:38 | Le danger de notre alphabétisme visuel
Comment la photographie et l'image nous rendent-elles tous manipulables?
(Discours J.F. Kennedy)
(Discours G.W. Bush)
(Discours V. Poutine)
(Discours E. Macron)
Alors que le conflit armé se déroule sur le sol ukrainien,
une autre guerre, plus insidieuse, se déroule en coulisses,
entre plusieurs grandes puissances.
Invisible, alors qu'elle se déroule sous nos yeux, les différents partis
jouent sur le fait que le grand public n'a pas toutes les armes pour s'en prémunir.
C'est pourtant la guerre de la communication qui déterminera
non pas de l'issue militaire,
mais bien de la trace dans l'histoire que laissera le conflit.
Je ne fais pas du tout de politique et je suis encore moins un expert en géopolitique.
Mais je sais on ne peut mieux
à quel point la photographie peut influencer ou manipuler nos opinions.
Comment de simples images peuvent embraser des tensions,
justifier des guerres injustifiables,
ou même comment une seule photo peut sauver l'humanité d'un conflit nucléaire.
Le 25 octobre 1962, au Conseil de sécurité des Nations Unies
a lieu une des sessions les plus capitales de notre histoire.
Cela fait plusieurs jours que les États-Unis ont déclaré le blocus
de Cuba, accusant l'Union soviétique d'y entreposer des ogives nucléaires.
L'opinion internationale condamne violemment la décision du président
Kennedy, arguant qu'elle pouvait techniquement signifier
le début d'une déclaration de guerre entre deux puissances nucléaires.
Son discours sera qualifié
comme le plus funeste et le plus grave jamais prononcé par un chef d'État.
Ce 25 octobre, le représentant soviétique, Valerian Zorine,
s'oppose à son homologue américain Adlai Stevenson, en intimant de stopper
les intentions belliqueuses du bloc étasunien,
injustifiée aux yeux du monde.
Stevenson va alors disposer, sur un petit chevalet,
une série de photographies.
Une dizaine de jours auparavant, un avion espion U-2 a bien photographié
les sites d'installation de missiles
SS4 à têtes nucléaires sur le sol cubain par les Russes.
En quelques minutes, la vérité change de camp.
Face à ces mensonges et la pression unanime des autres pays, l'U.R.S.S.
doit reculer.
Une série d'images aura réussi là ou les deux plus grandes puissances
n'étaient plus capables de s'entendre par les mots,
les Nations Unies admettent et l'histoire retiendra qu'une simple photo
à ce jour là sauver l'humanité entière d'une escalade thermonucléaire.
Mais si elles peuvent
ramener la paix, les images peuvent aussi être à l'origine du casus belli.
Le 5 février 2003,
on présente à Colin Powell
le discours qu'il doit donner devant le Conseil de sécurité des Nations unies.
Il se serait alors écrié qu'il ne pouvait lire une telle chose.
Il le fera pourtant, quelques heures plus tard,
les États-Unis devant justifier leur concept de "guerre préventive" en Irak.
Ils vont jouer le même coup que précédemment:
montrer une série de photos satellites
censées représenter des armes chimiques et des bunkers.
Cette image elle même est intéressante:
Powell agitant un flacon de poudre blanche,
désigné comme de l'anthrax,
comme pour essayer de rendre tangible, dans l'hémicycle, un danger potentiel
à des milliers de kilomètres.
Problème: cette fois ci, tout est faux.
En 2005, l'administration Bush est obligée de reconnaître
que les armes de destruction massive irakiennes n'existaient pas
suite aux conclusions de l'Irak Survey Group,
et que les rapports de la CIA étaient faux.
Les deux guerres du Golfe représentent aussi un cas d'école de la volonté
des Etats-Unis à en contrôler toute la communication visuelle.
Échaudés par la guerre du Vietnam ou des photographies iconiques de photo
reporter au plus proche du terrain avaient réussi par l'horreur
à retourner l'opinion du public sur la réalité du conflit,
les US vont éloigner les photographes de toute bataille pour fournir eux mêmes
les images; des images validées et mises en scène dans des reportages fiction.
Désormais, les photographies n'informent plus, elles démontrent.
Une tentative pour justifier un des oxymores
les plus absurdes créées par l'esprit humain: "la guerre propre".
En ne montrant que des cibles matérielles détruites sans débordements,
en occultant le coût humain et la misère engendrés,
l'expression montre surtout que la véritable guerre d'aujourd'hui
ne se gagne pas uniquement sur le terrain, mais dans l'opinion publique internationale.
Pourtant, ce n'est pas nouveau.
Dès que la photographie a commencé à devenir un média de masse, au tout début
du siècle dernier, les militaires ont compris
l'enjeu stratégique que l'image représentait,
c'est la création des premiers services photo des armées.
Les livres d'histoire montrent encore aujourd'hui des images d'Ernest Brooks,
le premier photographe
engagé par l'armée britannique pour documenter la Grande Guerre.
Des silhouettes anonymes, des officiers qui posent, qui attendent.
La réalité est tout autre.
Mais la réalité n'est pas le but recherché de ces images Ici,
les photos officielles ne servent qu'à rassurer
les soldats comme les familles exténuées par la durée du conflit.
Si certaines images dirigent un discours, d'autres servent
à falsifier et réinterpréter l'histoire.
Les photographies de Dmitri Baltermants montrent l'héroïsme, la gloire
et les victoires de l'Armée rouge pour soutenir le moral des populations.
Mais lorsque, des années plus tard,
certaines de ces photos sortent du carcan de la censure,
est ce que le message est plus vrai ?
"Grief" ou "Malheur en Crimée" est une de ces photos les plus poignantes.
En février 42,
dans la péninsule de Kertch, la fonte des neiges libère des corps
ou des mères éplorées viennent tenter d'identifier leur fils.
L'image est terrible, crue.
Mais pourtant cette photo est retouchée.
Le ciel gris et sans relief
du négatif original, endommagé,
a été remplacé par cet amas de nuages sombres et contrastés.
Un simple changement de ciel mais dont la dramatisation volontaire
interroge sur la lecture à avoir de l'image.
Parce que tout mon propos, il est là.
Une photographie n'est pas simplement vue par nos yeux,
elle est lue par notre cerveau.
Ce concept, c'est celui de la littératie visuelle.
On tire un signifiant d'une image.
Elle peut être contextualisée, mais aussi interprètée ou encore ressentie.
Il ne suffit pas de regarder une image pour la comprendre
et encore moins pour en tirer des conclusions sur le réel.
Le danger, c'est la connotation de vérité, de la photographie.
Or une photo n'est jamais objective.
Une photo n'est jamais la vérité.
La photo, et par extension, la vidéo n'est qu'un instant capturé.
Son référent n'existe que dans une temporalité déjà terminée.
Roland Barthes définit dans "La chambre Claire" l'essence de la photographie
comme "ça-a-été" indiquant que ce qui est figé existe et n'existe plus.
Cette photographie a valu le titre de plus grand photographe
de guerre à Robert Capa, est devenu une icône de l'absurdité de la guerre
et a inspiré des générations de reporters. Sur cette image,
un jeune républicain espagnol, Federico Borrel Garcia,
24 ans, est fauché par une balle fachiste, perdant l'équilibre.
Cet homme est mort depuis 1936.
Et pourtant ce que l'on voit ici, c'est : "il va mourir".
Figé pour l'éternité, chancelant entre la terre et le ciel,
on observe un futur antérieur, le "ça-a-été" en même temps que le "ça-va-être".
Barthes distingue trois intentions dans une image: faire, subir, regarder.
L'opérator, celui qui prend l'image, le photographe.
Le spectator, celles et ceux qui vont regarder l'image.
Et enfin le Spectrum, le sujet, le référent capturé par l'appareil.
Si la compréhension d'une photo est donc plus complexe qu'on ne le pense,
c'est encore plus flagrant pour une série d'images.
En fonctionnant par un procédé d'ellipse,
c'est au spectator de combler les trous dans le temps, avec toutes les erreurs
inévitables consubstantielles à un tel exercice.
C'est la photo la plus connue de l'incendie
du Drugstore Publicis de Francis Apestéguy.
Mais d'autres images nous donnent plus d'informations sur la situation.
Un immeuble en flammes,
une femme coincée dans le bâtiment, son plongeon désespéré pour s'en sortir,
mais sans cette dernière image, comment connaître la finalité de son histoire ?
La temporalité n'est pas la seule à dénaturer la réalité.
Une photographie capture une portion du réel au travers un cadre fermé.
Le cadrage et le choix volontaire d'un environnement
de personnes et de lieux, d'une distance et d'un angle, d'un ton.
Ce qui est montré n'est qu'un regard excluant tout ce qui est
hors champ, pourtant substantif à la compréhension d'un contexte.
il y a plusieurs semaines, cette vidéo a fait le tour des réseaux sociaux
et est devenu viral dans plusieurs pays comme la Chine ou la Serbie.
La légende est on ne peut plus claire:
Alors qu'un journaliste ukrainien montre les morts qui s'entassent
suite à l'invasion russe, un des cadavres bougent pour remettre le sac
mortuaire en place.
Les autorités et médias de l'Ukraine
mettent en scène de fausses victimes pour manipuler l'opinion.
Mais en recherchant la vidéo originale,
on se rend compte que le cadrage a été rogné.
Il s'agit en fait d'un happening,
une manifestation organisée pour alerter contre le réchauffement climatique
en Autriche.
Ces gens se mettent dans des sacs mortuaires
pour créer une image forte, faire passer un message.
Rien à voir avec la guerre ou même le Covid.
Quelque temps auparavant, la même vidéo avait tourné
en faisant passer les manifestants pour de "faux" faux morts du virus.
Les images de la guerre en Ukraine témoignent
d'un fait simple: une nation souveraine est agressée sans raison valable
- comme s'il pouvait vraiment y en avoir - faisant peser un coût humain
terrible sur la population et créant une série de drames sans noms.
la Russie, en tant que l'agresseur, est pris
dans une obligation
de justifier son geste non seulement sur la scène internationale,
mais aussi envers son propre peuple par la propagande visuelle.
Une pratique dont elle est coutumière au travers de son histoire.
La manipulation d'images existe depuis un siècle.
On efface Trotski et Kamenev du discours de Lénine.
Lorsque le drapeau rouge est agité sur les hauteurs de Berlin
lors de la victoire en 45,
il faudra gratter l'image pour enlever une deuxième montre
que le soldat portait au second poignet
pour éviter d'indiquer qui aurait pu avoir des pillages.
Staline ira jusqu'à donner des fausses identités aux deux hommes
que l'on voit pour les promouvoir
"Héros de la nation soviétique".
Staline, très adepte de la réécriture de l'histoire,
effaçant par exemple ses adjoints au fur et à mesure qu'il les déportera, finissant
ironiquement par se retrouver seul sur les images.
Mais ces pratiques sont communes à tous les pays
dans le but de créer du récit national.
Dans cette guerre, l'Ukraine aussi doit faire sa propre propagande
pour alerter sur les drames humains en cours et solliciter de l'aide d'alliés
potentiels, ou encore pour mettre en avant le courage de ses soldats.
On se souvient de L'hymne au serpent ou on annonça que des soldats ukrainiens
s'étaient sacrifiés pour ne pas capituler devant l'ennemi russe.
Ils sont réapparus bien vivants quelques jours plus tard,
simplement prisonniers, comme l'avait annoncé l'armée opposée.
Il existe ensuite tant de messages contradictoires
qu'il est à l'heure actuelle
impossible de connaître ce qu'il en est vraiment de la situation.
Tous les pays impliqués de près ou de loin dans ce conflit
ont un intérêt à communiquer leurs positions,
leurs versions de l'histoire, leur cadrage du réel.
Les images sont utilisées pour manipuler des émotions,
rassurer sur notre adhérence à l'axe du bien
et confirmer que ceux d'en face appartiennent à l'axe du mal.
(La présentatrice parle en russe)
La vérité, pourtant, c'est qu'aucune population
n'a d'intérêt ou de velléité à la guerre.
Elles y sont poussés par l'histoire mise en place par leurs dirigeants.
Ces guerres, conflits et crises sont des opportunités
au niveau des nations
comme au niveau individuel,
sur lesquelles des communications
personnelles peuvent se construire en images.
[E. MACRON] : À cet acte de guerre, nous répondrons sans faiblesse,
avec sang froid, détermination et unité.
En France, il est plus que probable
que la mise en scène des tensions internationales
va voler le débat démocratique d'une élection
présidentielle majeure en propageant l'image du chef de guerre.
Ces dernières années ont pour moi mis en avant un des problèmes majeurs
de notre époque actuelle, l'ère des médias, dans laquelle notre œil est constamment
bombardé d'images: c'est le concept d'analphabétisme visuel.
Roland Barthes parle du studium et du punctum, sorte
d'échelle dans les sentiments que procure une photographie.
Les images sont propagande car elle
véhicule de l'affect, de l'émotion par laquelle se forment nos opinions.
On leur accorde le pouvoir de témoigner du monde réel, de dire la vérité,
mais en omettant l'étape consistant à déterminer quelle partie de la vérité.
Une photographie témoigne, elle n'explique pas.
On l'a vu, la propagande
et les fausses images existent depuis bien longtemps,
mais aucune guerre de cette ampleur n'avait jusqu'ici eu lieu
à l'heure des réseaux sociaux, avec leur facilité de diffusion inédite.
Toutefois, les images manipulées ne sont pas le seul souci.
Le problème, c'est que nous ne savons pas lire une image.
On n'est pas éduqué en tant qu'individu à la littéracie visuelle,
comme on l'est à la manipulation du langage par exemple.
Nos opinions sont formées par des émotions découlant de l'agglomérat
d'informations qui gravitent autour de nous.
Mais une information n'est pas un fait: les innombrables variables concourant
à un unique événement ne peuvent pas être appréhendées par le cerveau humain.
Une image nous rend cette complexité "digeste".
Une photographie est aussi éloignée
de la situation qu'elle représente que notre expérience de la réalité
interne, subjective, est éloignée de la réalité du monde.
Elle la simplifie, la fige dans le temps, lui donne un cadre sur un support
en deux dimensions.
Cette complexité est atténuée par la simplification
qu'opère la photographie et l'image et notre alphabêtisme à ce sujet
fait que notre cerveau se sent dispensé du travail de compréhension nécessaire.
Être contre la guerre comme on l'est tous en voyant ces images terribles
et qui nous prend aux tripes,
ce n'est pas la même chose que comprendre les variables géostratégiques,
politiques, économiques, financières ou encore culturelles,
religieuses et civilisationnelles qui ont généré cette guerre.
Il est nécessaire de s'émouvoir pour vouloir agir, mais il est nécessaire
de comprendre un phénomène pour savoir comment l'arrêter et s'en prémunir.
C'est la plus grande difficulté de l'expérience humaine:
vivre dans un monde qui n'est ni noir ni blanc, mais composé
par de complexes et intenses nuances de gris.
[R. BARTHES] : La photographie est, comme on dit en linguistique,
elle est fondamentalement constitutivement polysémique.
C'est à dire qu'elle engendre plusieurs sens à la fois.
Elle se rattache à des sphères symboliques.
Elle, elle forme,
elle contribue à former et à alimenter toute une activité symbolique.
Il faut aussi apprendre en quelque sorte à lire cette polysémie,
à ne pas la subir d'une façon inactive, passive et en quelque sorte magique.
Ne pas se laisser fasciner et endormir par l'image,
mais au contraire lire sa richesse dans un esprit...
critique.