Figures du fou : quand l'art dévoile la folie et interroge la norme
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France Culture
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Tantôt figures de moquerie, tantôt moralisateurs dénonçant les travers de l'humanité, les fous dans l'art sont des miroirs tendus à la société.
Cette vidéo vous propose de comprendre l'exposition "Figures du fou", grâce à Elisabeth Antoine-König, conservatrice générale au musée du Louvre.
#art #folie #louvremuseum
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Infini est le nombre des fous, c'est avec ce verset que s'ouvre l'exposition intitulée
Figures au pluriel du fou.
Près de 350 oeuvres diverses d'Europe du Nord, des manuscrits enluminés, des livres
imprimés, des gravures, des tapisseries, sculptures, objets précieux au quotidien
nous éclairent sur la figure du fou et sur son évolution du Moyen-Âge à la Renaissance.
Tantôt figure de moquerie, tantôt moralisateur dénonçant les travers de l'humanité,
les fous dans l'art sont des miroirs tendus à nous-mêmes comme à la société tout entière.
Alors pour en parler, pour tenter de comprendre ce que les fous représentent à travers l'histoire
et dans l'art, Elisabeth-Antoine Koenig, bonsoir.
Bonsoir.
Vous êtes l'une des deux commissaires de l'exposition intitulée Figures du fou dont
qui se tient, je l'ai dit, présentement au musée du Louvre.
L'autre commissaire, on donne son nom, Pierre-Yves Lepoga.
Merci à vous d'être ce soir présente dans Question du Soir.
Au fond, le fou, c'est quelqu'un qui a été vu avant, si vous voulez, d'être
entendu.
La représentation du fou sur le tableau ou encore son imitation dans la fameuse fête
des fous ou sa manifestation sur une scène de théâtre, bon, c'était des choses qui
étaient courantes au Moyen-Âge, autour de la fin du Moyen-Âge et au XVIe siècle.
Mais ce que disaient réellement les fous, ce qui passait à travers ce masque de la
folie, à cela on ne prêtait pratiquement pas l'oreille.
Regardez les paroles de fous que Shakespeare prête à ses fous, c'est des paroles qui
sont complètement fictives et conventionnelles.
Le personnage du fou, il a toujours une fonction, il s'agit de lui placer dans la bouche des
paroles plus vraies que la vérité des gens qui ne sont pas fous.
Le fou est un voyant, c'est celui qui voit au-delà, qui voit mieux, qui dit mieux, qui
avec une espèce de naïveté qui n'est naïveté que pour les hommes, voit très profondément
l'envers des choses, c'est-à-dire leur vérité.
Michel Foucault en 1973, c'est dur de passer après Michel Foucault car on a l'impression
que tout a été dit en à peine une minute.
Elisabeth Antoine Koenig, mais quand même on va tenter de décortiquer ce qui a été
dit.
Ce qui vous intéresse dans cette exposition, c'est moins les fous, le fou, les figures
du fou que les représentations qu'il charrie.
Expliquez-nous pourquoi ?
Tout simplement, comme Michel Foucault vient de nous le dire dans ses archives, parce que
ce fou justement, il est d'abord visuel, ce qu'il a souligné à très juste titre.
Et donc, ce qui nous intéressait, c'était de rassembler justement un certain nombre
de ces œuvres, elles sont presque infinies aussi, et de les analyser justement, d'analyser
ces représentations qui sont souvent ambivalentes, qui peuvent dire des choses parfois contradictoires
et qui sont pour cela justement intéressantes.
Notre propos, c'était vraiment de partir des œuvres d'art, des représentations pour
analyser cette figure tellement protéiforme et tellement importante au tournant justement
du Moyen-Âge et de l'époque moderne.
Pourquoi vous vous focalisez justement sur ces deux périodes ?
Si le Moyen-Âge et les premiers âges de l'époque moderne, évidemment, vous continuez
à dérouler ensuite cette histoire-là, mais le cœur tout de même de cette exposition,
ce sont ces deux périodes.
Alors pourquoi ?
Tout simplement parce que c'est le moment où on a représenté des fous absolument
partout.
Des fous qui sont des figures allégoriques pour la plupart, des symboles qui sont là
pour exprimer des critiques morales et autres, mais ça correspond vraiment à un moment
de notre histoire culturelle européenne.
Alors qu'après, non pas que la folie ait disparu, on le sait bien, mais on n'a plus
autant de ces représentations, disons que les critiques ou les idées subversives passent
par d'autres vecteurs.
Surtout au moment du XVIIe et du XVIIIe siècle, ces figures disparaissent quasiment de l'art.
Il y a d'autres personnages, il y a la comédie Adèle Arté, il y a d'autres figures qui
peuvent permettre d'exprimer ces idées.
Et puis elles vont ressurgir d'une autre manière au XIXe siècle, mais c'est vrai
qu'il y a une sorte de creux.
Donc c'est pour ça que c'est ce moment d'apogée, d'explosion presque des fous
que nous avons voulu montrer.
Il y a un autre fil rouge de cette exposition que je voudrais mettre en exergue tout de
suite pour donner un peu la coloration que vous avez souhaité attribuer à cette exposition.
C'est l'humour.
L'humour est à peu près partout dans les images, dans les arrières fonds, dans les
recoins.
Pourquoi vous avez justement choisi d'utiliser ce fil en particulier ?
Parce qu'il est évidemment très fort avec la thématique du fou.
Si on pense au fou de cour, au bouffon, on part avec le thème du rire.
Oui, mais à part cette figure-là, ce n'est pas drôle d'être fou.
Le fou amoureux, c'est quelque chose d'extrêmement déprimant.
Les autres fous que vous décrivez dans la société, ils sont au marge ?
Ce ne sont pas des rigolos ou des marrants ?
Ils sont au marge, mais ils se moquent du monde aussi.
Ils renversent justement l'ordre établi.
Ils s'en moquent, ils en rient.
Et puis, oui, être fou d'amour, c'est douloureux.
Mais justement, le Moyen-Âge, là encore, renverse les choses en se moquant des
vieillards amoureux, des vieux barbons, en se moquant de l'homme lubrique qui
se laisse complètement dominer par ses pulsions.
Et oui, le Moyen-Âge en fait quelque chose de comique.
Alors justement, entrons dans le Moyen-Âge avec vous, Elisabeth Antoine-Koenig,
et avec la figure du fou.
Que voit-on au Moyen-Âge lorsqu'on voit un fou ?
C'est une figure protéiforme et c'est d'abord et surtout une figure allégorique,
la figure du fou.
Oui, le plus souvent, en fait, nous nous sommes focalisés sur cette période.
Mais cette période ne montre pas la folie pathologique.
Elle ne montre pas la maladie mentale.
On ne représente pas des malades qui existaient, bien sûr.
Mais on ne les trouvera pas dans les traces picturales ou de sculptures.
Mais ce qu'on représente, c'est d'abord un insensé qui dit qu'il n'y a pas de Dieu.
Donc effectivement, là, il se met au marge de lui-même, au marge de la création,
de la société.
Donc c'est une créature qui n'a aucun sens.
L'insensé, c'est l'athée revendiqué.
C'est celui qui refuse l'existence de Dieu.
Oui, c'est du moins le verset du psaume 52 qui dit
« L'insensé dit en son cœur, il n'y a pas de Dieu. »
Alors, dire qu'il y a beaucoup d'athées au Moyen-Âge, probablement non.
On ne sache pas grand-chose.
Enfin, il y a très peu de non-croyants.
Mais en revanche, oui, il y a cette figure allégorique ou symbolique
qui est ce personnage qui dit « Non, il n'y a pas de Dieu »,
qui est vraiment un marginal.
Et c'est celui-ci qui, justement, comme il est peint dans les manuscrits
en marge de ce psaume,
c'est lui qui, au départ, crée l'iconographie,
les traits caractéristiques de ce fou, de cet insensé,
celui qui n'a pas de sens, pas de sagesse.
Pas de sagesse.
Le fou, c'est aussi, vous avez commencé à le dire un peu plus tôt,
le fou, c'est aussi celui qui est frappé par l'amour,
puisqu'on considère souvent que l'amour est pratiquement une pure folie au Moyen-Âge.
Oui, dans la littérature, dans les grands romans,
c'est les grands héros des romans courtois,
Lancelot, Tristan et autres.
Oui, l'amour est une folie parce qu'il nous dépossède de nous-mêmes
et que nous ne sommes plus nous-mêmes.
Nous sommes dans une quête pour obtenir l'amour de la dame.
Le personnage perd sa raison en un sens.
Mais ça, c'est vu d'un côté noble et assez idéal.
En revanche, quand on avance dans les siècles,
le Moyen-Âge va se moquer de ce soi-disant amour idéalisé
et montré derrière la luxure, la débauche,
de manière très sarcastique, ironique.
Et là, le personnage du fou réapparaît avec un autre costume
et un autre personnage allégorique qui symbolise la luxure.
Alors justement, quand on est le fou de la cour,
le fou dont la représentation est plus célèbre pour notre époque,
cette figure-là du fou de cour, quand est-ce qu'elle surgit ?
Le fou de cour, en fait, on en a d'abord plutôt des traces écrites
que des représentations.
Déjà, justement, on voit qu'il existe des fous de cour
dans les romans courtois qui ont été écrits au XIIe siècle.
Mais nous n'avons pas des archives suffisantes
qui nous permettent de tester l'existence de personnages historiques.
En revanche, à partir du XIIIe siècle, oui,
on voit que dans les cours anglaises ou même Saint-Louis,
Saint-Louis avait un fou à sa cour.
Plus on avance dans le temps, évidemment,
plus on arrive à conserver des traces écrites
sur ces personnages de fous ou de folles de cour.
Il y a aussi des folles de cour.
Et après, leurs représentations, elles sont aussi assez tardies.
Enfin, du moins, on n'en conserve pas de très très précoces,
mais à partir du XVe siècle,
on a quelques portraits effectivement de fous de cour,
mais qui apparaissent à ce moment-là en habits de cour,
de courtisans avec des vêtements assez luxueux.
Et l'image que l'on a du fou de cour avec le bonnet,
les grelots, les oreilles d'âne,
en fait, c'est plutôt celle d'un...
Le fou de carnaval, de théâtre, de comédie.
Et non, le fou de cour directement.
Racontez-nous également ce que j'ai adoré dans cette exposition.
Décrivez-nous ce que sont les marginalias.
Il faut même nous représenter d'un point de vue très illustratif,
très visuel, ce que c'est exactement.
Alors, les marginalias, comme leur nom l'indique,
ce sont ces petites créatures étranges
qui ont été peintes dans les marges de manuscrits
à partir de la deuxième moitié du XIIIe siècle,
en marge de textes qui sont très sérieux
et qui sont très bien ordonnés dans l'espace de la page.
On a des colonnes très bien calligraphiées.
Et puis autour, on a une sorte de jungle, si on peut dire.
Au départ, on décorait plutôt les manuscrits
avec justement des rinceaux de feuillage.
Et là, les rinceaux de feuillage se peuplent
deux petites créatures souvent hybrides,
alors mi-animale, mi-humaine,
ou hybrides de plusieurs sortes d'animaux.
On peut mélanger une partie poisson avec une partie volatile
et puis une tête d'un autre animal ou d'un être humain.
On peut avoir une sorte d'être humain,
mais qui va avoir deux têtes,
une à la place des fesses.
Et ces petites créatures, soit effectivement,
elles jouent dans les rinceaux de feuillage,
soit elles constituent des scènes qui sont souvent des scènes comiques.
Il y a aussi, par exemple, des scènes qui sont tirées des fables,
des fables de l'Antiquité qui ont traversé les siècles,
ou qui sortent directement de l'imagination des peintres
qui vont créer des scènes.
Alors, il peut y avoir des scènes scatologiques,
des choses érotiques, assez osées, farcesques.
On aime bien se moquer du clergé, justement, dans ce registre-là.
Dans une face bien plus sombre, cette fois-ci,
comment la figure du fou au Moyen-Âge nourrit-elle aussi
la haine contre les Juifs, l'antisémitisme ?
Alors, là, on revient effectivement à ce personnage de l'insensé.
L'insensé dit qu'il n'y a pas de Dieu.
Et effectivement, dans l'antisémitisme médiéval qui existe
et qui a tendance à accroître, justement,
entre le XIIIe et le XIVe siècles,
eh bien, on applique cette figure aux Juifs,
au sens où les Juifs, enfin, les chrétiens disent
que les Juifs n'ont pas reconnu le Messie.
Donc, ils sont une des figures de cet insensé,
puisqu'ils n'ont pas reconnu le vrai Dieu.
Et donc, il y a un certain nombre de représentations
où il y a une sorte de mélange, de fusion
entre les traits caricaturaux qu'on attribue aux Juifs
et, justement, toujours le personnage de l'insensé du psaume 52.
On joue sur cette ambivalence.
Je voudrais vous faire entendre l'extrait d'un documentaire
diffusé sur Arte intitulé « Le temps des fous ».
Et on va parler, justement, d'un livre qui a rencontré un succès immense,
« La nef des fous ».
Cette idée de la nef des fous, eh bien, ça devient une image universelle.
Et là, voilà, c'est là où il y a une sorte de cristallisation,
c'est-à-dire de la folie,
qui reflète les espoirs et les angoisses d'une société.
La nef des fous résonne dans un monde
où tous les repères familiers sont balayés.
Le fou révèle l'absurdité de la condition humaine
et fait contrepoids à la vague montante de rationalité
qui caractérise aussi la Renaissance.
La vallée du Rhin est le cluster de cette épidémie.
Le Rhin devient un axe culturel qui popularise le thème de la folie.
Cela s'explique par le fait qu'historiquement,
les principales imprimeries dédiées à la littérature
se trouvaient dans des villes en bordure du Rhin,
comme Bâle, Strasbourg ou Mayence.
Le concept du fou s'exporte jusqu'aux Pays-Bas
et une traduction française de la nef des fous
voit rapidement le jour à Paris.
La nef des fous qui paraît en 1494,
qui est signée Sébastien Bronte
et qui surtout rencontre un succès phénoménal,
c'est le deuxième livre le plus vendu après la Bible.
Qu'est-ce que ce livre nous dit de l'esprit du temps ?
Dans ce livre, Sébastien Bronte,
qui était un magistrat strasbourgeois,
ce livre a une sorte de critique en règle
de la société de son temps,
de toutes les crises qu'elle traverse,
de toutes les interrogations qui sont surtout morales et spirituelles.
On pose beaucoup la question de la réforme de l'Église
et Luther ne va pas arriver très longtemps après.
Donc on est au cœur de tous ces débats
et Sébastien Bronte, qui écrit encore les débuts de l'imprimerie,
utilise cette nouvelle forme de manière géniale,
en écrivant déjà en allemand au départ,
la courante autour de lui,
et aussi ce sont de courts chapitres qui sont en verre.
Chaque chapitre dénonce une forme de folie de la société, de l'humanité.
Et pour lui, la folie, c'est une épidémie.
C'est ça qui est peut-être majeur aussi dans sa pensée,
ou en tout cas dans le texte qu'il diffuse en Europe de l'Ouest à cette époque.
C'est une épidémie parce qu'elle est partout.
Chaque travers, chaque vis va être représentée par une gravure.
Chaque chapitre débute par une gravure,
avec des fous qui incarnent cette folie, ce travers, ce vis.
Et du coup, on se met à voir des fous partout
parce que par le biais de l'imprimerie et de la gravure,
l'ouvrage est diffusé énormément.
On l'a entendu tout à l'heure dans le film,
il est traduit dans toutes les langues de l'Europe,
il est réimprimé à X fois.
Et donc, tout le monde peut les voir, ces fous.
Ils ont une forme que tout le monde peut voir
et reproduire justement aussi par le biais de la gravure.
Ça inspire tous les artistes qui vont figurer des fous absolument partout.
Lorsqu'Erasme fait paraître lui, quant à lui même plutôt, son éloge de la folie,
pourquoi fait-il cela ?
Est-ce que c'est justement pour prendre le contre-pied de cet ouvrage
ou c'est bien au contraire une toute autre ambition ?
Je ne crois pas qu'il ait voulu prendre le contre-pied,
mais au départ, c'est vrai que c'est un ouvrage qui est d'un type très différent
puisqu'il écrit en latin, une sorte de petite fantaisie
qu'il écrit plutôt à destination d'un public de lettrés, d'amis,
un peu un cercle de happy few,
avec beaucoup plus d'ironie que Sébastien Brandt,
puisque lui, il donne la parole à la folie
et qui va expliquer en quoi elle règne partout,
mais parce qu'elle est beaucoup plus sage que la sagesse.
Donc c'est un ouvrage peut-être plus philosophique
et moins moraliste que celui de Brandt
et qui n'a pas tout de suite eu la même diffusion,
mais qui a traversé davantage les siècles que l'ouvrage de Brandt,
qui est moins connu maintenant.
On en revient aux œuvres et aux œuvres d'art.
Je voudrais que vous nous parliez du triptyque de Jérôme Bosch.
Là, on est au début du XVIe siècle.
De quelle façon ce triptyque-là aborde la thématique large, ample de la folie ?
Le triptyque de Bosch, dont on conserve seulement quelques fragments,
dont celui qui est intitulé aujourd'hui « La nef des fous »,
en référence à l'ouvrage de Brandt et qui est conservé au Louvre.
Ce triptyque, au fond, nous ne savons pas vraiment ce qu'il y avait au centre.
On peut imaginer, c'est probablement un jugement dernier,
mais ce sont des hypothèses, des élucubrations à partir des fragments
qui nous sont parvenus, qui sont dispersés entre Paris, Rotterdam, les États-Unis,
mais qui tous, finalement, montrent, un peu comme dans l'ouvrage de Brandt,
à Lévis, celui du Louvre, « La nef des fous »,
on voit des personnages de joyeux fêtards qui ont l'air d'avoir déjà beaucoup bu,
sûrement beaucoup mangé aussi.
On est quand même du côté de la gloutonnerie.
Mais ça, est-ce que c'est la folie ou est-ce que c'est la déviance ?
C'est là que la frontière est parfois poreuse ou compliquée à comprendre,
entre ces deux notions.
C'est plutôt la folie au sens où la folie s'est emparée de tous les hommes, effectivement.
Là, si on voit, maintenant, ça forme un petit tableau,
avec cette espèce de compagnie, d'ébauchés sur un petit bateau.
Le seul personnage qui a l'air sage, c'est celui qui est en costume de fou, justement.
Il s'oppose, il contraste avec cette société où les hommes sont dans la folie,
parce qu'ils ne connaissent plus la raison, la morale, la sagesse.
Ils sont tous des insensés, finalement.
À propos de contraste, ce que l'exposition montre aussi très bien,
c'est qu'il y a pratiquement un schisme en Europe,
entre l'Europe du Nord et l'Europe du Sud.
En Europe du Nord, la figure du fou est prolifique,
elle se diffuse largement à travers l'art et les œuvres d'art.
En Europe du Sud, elle est beaucoup plus rare.
Est-ce qu'on parvient à expliquer pourquoi ?
C'est vrai qu'elle est moins présente dans l'Europe du Sud.
Par exemple, en Italie, elle est davantage présente que ce que l'on voit dans l'exposition,
parce qu'on a un peu le problème du support.
En Italie, il y a pas mal de représentations de fous, mais sur des fresques.
On ne peut pas beaucoup les faire voyager.
Mais c'est vrai qu'il y a beaucoup plus de représentations de ces fous dans l'Europe du Nord.
C'est un mystère.
À partir du tournant vers 1500,
on peut se dire que l'influence de l'ouvrage de Brandt est tellement énorme
qu'effectivement, ça engendre une multiplication des représentations,
à partir de ces gravures sur tous les supports.
C'est pour ça aussi qu'on a tenu à montrer des œuvres qui peuvent paraître plus modestes,
comme des carreaux de pavement, des moules qui sont en terre cuite,
pour montrer à quel point sur tous les objets,
que ce soit des objets précieux ou des objets du quotidien,
on a ce fou qui est devenu presque obsessionnel.
Ce qui n'est pas le cas dans l'Europe du Sud.
On ne voit pas le même phénomène en Espagne ou en Italie.
Est-ce que c'est cet ouvrage de Brandt qui, quelques siècles plus tard,
et grâce à son succès, malgré son succès,
permet de comprendre la chute du nombre de représentations du fou
et de la figure du fou dans les œuvres d'art d'Europe de l'Ouest ?
Le changement est dû à l'ouvrage de Brandt,
comme c'est quelque chose de très moral, qui porte sur la morale.
Il a été relayé, en tout cas dans le domaine religieux,
tout simplement par la réforme de Luther,
et puis en réaction à la contre-réforme catholique,
qui a mis fin à beaucoup des sources de ses représentations,
notamment les fêtes des fous qu'il évoquait au début de l'émission,
les carnavals, etc.
Je voudrais vous faire entendre Raphaël Gaillard,
il est médecin psychiatre et écrivain français.
Il s'exprimait sur France Culture le 6 janvier 2022.
Il y a un mystère dont il faut rendre compte,
c'est celui de l'extraordinaire fréquence des troubles mentaux.
Pourquoi sont-ils si fréquents ?
Pourquoi la schizophrénie affecte 1% de la population
sous toutes les latitudes, sous toutes les longitudes,
le trouble bipolaire 2%, la dépression 20% ?
Une personne sur cinq fera un épisode dépressif
caractérisé au cours de sa vie,
et il faut essayer de trouver une raison
à cette présence implacable des troubles mentaux
dans notre condition humaine.
Une des explications possibles, c'est que ces troubles
sont liés à ce qui fait de nous des êtres humains,
et notamment notre capacité à penser,
c'est-à-dire aussi recréer le monde en pensée.
Nous pourrions même dire qu'ils sont le prix à payer
pour ce qui fait de nous des êtres humains,
c'est-à-dire notre capacité à nous représenter le monde.
La voix de Raphaël Gaillard qui a été élue, je le rappelle,
à l'Académie française le 25 avril dernier.
Elisabeth-Antoinette Koenig, en quelques mots,
est-ce que c'est aussi pour cela que vous avez fait cette exposition ?
C'est pour voir où se loge la part d'humanité
qui est en chacun de nous à travers le prisme de la folie ?
Ce qui est certain, c'est que dans notre propos,
nous nous sommes interrogés autour de cette figure du fou,
parce qu'elle questionne beaucoup
chaque représentation de ces fous.
Elle regarde le visiteur et lui pose la question
de savoir qui est fou, est-ce moi, est-ce toi ?
Et ça, je pense que c'est quelque chose de salvateur.
De salvateur et d'universel.
Merci beaucoup Elisabeth-Antoinette Koenig, figure du fou, figure au pluriel.
C'est l'exposition qui se tient présentement au Louvre
et qu'on recommande chaudement.
Merci d'être venue au micro de Questions du Soir.
Merci beaucoup pour votre invitation.
