Si au début du 20ème siècle, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes libertaires possible c'est parce que l'anarchisme s'est défait de ses vieux démons. Et grâce aux grandes vagues de migrations qui l'ont porté dans les contrées les plus reculées du globe, il a pu rallier à lui une part importante de la paysannerie.
Mais devant l'imminence d'un conflit mondial, pour faire triompher leur idéal, les libertaires ne peuvent plus seulement imaginer de douces utopies et inventer de généreuses pratiques. Ils doivent reprendre les armes et passer à nouveau à l’offensive. Et c'est ainsi que, des deux rives du Mexique aux immenses steppes d’Ukraine, dans une période pleine de bruit et de fureur, Nestor Makhno et les frères Florès Magon, vont être à l'avant-garde des premières grandes révolutions du XXe siècle et essayer, une fois pour toute, de changer le monde.
Louise Michel, Voltairine de Cleyre, Emma Goldman, Pierre Joseph Proudhon,
Buenaventura Durutti, Ricardo Florès Magon. Les figures de l'anarchisme ont écrit,
voyagé et semé la pensée libertaire. Les grandes vagues de migrations qui
l'avaient déjà porté vers les Etats Unis d'Amérique l'ont aussi amené
dans les contrées les plus reculées du globe. En Palestine ou en Egypte,
parmi la diaspora juive ou dans les communautés indiennes, aux confins du continent africain,
comme dans tout l'Orient et jusque dans l'Empire du soleil levant, les anarchistes sont partout.
Au début du 20ème siècle, tout semblait donc aller pour le mieux dans le meilleur
des mondes libertaires possible. L'anarchisme était à ce point devenu
un élément du paysage social, qu'on pouvait voir des libertaires arborés leurs drapeaux
noirs, sur les toutes nouvelles cartes postales. Et quand ils étaient arrêtés,
c'était seulement déguisé en nourrices pour les besoins d'une production comique des Frères Pathé.
Comble de l'ironie, en 1910, Armand Fallières, le nouveau Président de la République française,
pouvait même se rendre en personne à Besançon pour inaugurer en grande pompe,
avec Marseillaise et défilé des gardes suisses, une statue monumentale à la gloire du père de
l'anarchisme : Pierre Joseph Proudhon. Mais dans la coulisse, la condition des
travailleurs reste très difficile. Et devant l'imminence d'un conflit mondial,
la nécessité d'un grand changement se fait plus que jamais ressentir.
Et c’est ainsi que de France au Mexique et d'Espagne en Ukraine, dans une période pleine de
bruit et de fureur, les anarchistes vont essayer de détruire une fois pour toute, le vieux monde.
Ce n'est pourtant pas avec une révolution que le 20ème siècle libertaire commence.
Ni en 1907, à Amsterdam lors de ce Congrès International, où la « crème » de l’anarchisme
mondial était parvenue à se mettre plus ou moins d'accord sur la nécessité d'organiser
le mouvement en fédérations nationales, capable de répondre à la mobilisation, en cas de guerre, par
la grève générale et l'insurrection. Mais le 20ème siècle libertaire commence bien plutôt de manière
spontanée, à une date déterminée, en des lieux oubliés, avec ces femmes, ces hommes, d’un genre
nouveau qui créent l’un des autres grands courants du mouvement anarchiste : l'individualisme.
Descendants des Lumières et héritiers du Romantisme, les individualistes sont les enfants
terribles de leur temps : ils lisent Nietzsche et Stirner, prônent une objection de conscience
généralisée et entendent mener immédiatement en rupture avec les principes autoritaires en cours
dans la société une existence pleine et entière. C’est des gens dont j’ai examiné les trajectoires
cas par cas. Et ce qu’ils veulent c’est pouvoir travailler de leurs mains,
mais aussi de leur tête, enfin, être des hommes complets. Ils veulent avoir la vie bonne,
ce qu’ils estiment être la vie bonne et ce qui est très loin de la vie facile hein d’ailleurs,
aujourd’hui maintenant, ici et maintenant. Ce désir global de changement, qui conduit
les individualistes à rejeter le Travail, la famille, la Patrie,
tous les fondements de la morale bourgeoise, les amène à proposer des alternatives de vie. Et ces
pratiques nouvelles qu'ils inventent alors qui font d'eux aussi des révolutionnaires.
Ca va concerner absolument tous les aspects de la vie. La sexualité,
l’éducation, les vêtements. Ils vont prôner la nudité, les femmes vont abandonner le corset,
les chapeaux, tous les vêtements contraignants. A la place du mariage ils vont préconiser l’union
libre. Ou alors certain l’amour libre. Et éventuellement plural. Il n’y a pas
d’inconvénient à aimer plusieurs personnes a la fois. Et pour les femmes et pour les
hommes. Enfin ça c’est la doctrine, bien sur dans les faits il y a beaucoup de
grincement de dents et de souffrance. Bien qu'ils soient individualistes,
ces anarchistes ne s'en regroupent pas moins. Et à défaut de changer le monde,
ils décident de changer d'univers. Ils créent dans les villes des athénées libertaires ou des
colonies agricoles à la campagne. Et partout, ils partent mettre en cohérence leurs idées et leurs
actes, comme ici en Palestine où des anarchistes juifs fondent Degania, la mère des Kibboutzim.
Mais c'est surtout en Amérique latine, que de véritables villes libertaires voient le jour. Il
y a la Nouvelle Australie où s'installa notamment Mary Gilmore. Ou encore la Colonia Cecilia,
fondée au Brésil par Giovanni Rossi et un groupe d'anarchistes italiens,
dont il ne reste qu'une seule image : pendant 4 ans, ces libertaires abolissent les hiérarchies,
la religion et l'argent, s'organisent en conseil, s'aiment librement
et chantent des chansons. Je te laisse Italie, terre de voleurs.
Avec mes compagnons, je pars en exil. Et tous unis, en travaillant,
Nous formerons une colonie sociale. Et toi, bourgeois, paie ton tribut.
Tout finit par tomber, Roi, patrie et dieu.
Et l’anarchie, forte et glorieuse, Et victorieuse triomphera.
Mais l'anarchie ne triomphe pas. Et ces Colonies, véritables contre-sociétés,
qui devaient être le germe du monde nouveau ferment les unes après les autres.
Certains individualistes se disent alors que si pour changer la société,
il faut bien changer l'individu, pour changer l'individu, il faut reprendre le mal à la racine.
Or, selon eux, l'école bourgeoise inculque dès l'origine aux enfants
des valeurs autoritaires et centralise tous les dispositifs de pouvoirs.
Il faut donc s'y attaquer et y porter la Révolution.
Ils se font alors éducationnistes réalisateurs et conçoivent des pédagogies où se mêlent l'antique
paideia aux principes libertaires. La tâche de l’anarchiste,
c’est d’être un éducateur. C’est à dire, il faut en quelque sorte faire l’homme nouveau
avant de faire la société nouvelle. Il y a une très grande exigence d’élévation intellectuelle,
sensorielle, physique même. Ils ne négligent aucun des aspects de la vie.
Des expériences de nouvelles formes d'éducation fleurissent aussitôt à travers le monde : La Ruche
de Sébastien Faure ou l'orphelinat de Cempuis de Paul Robin, mais l'une des plus complètes
est l'école moderne fondée en Espagne, sur des principes anti autoritaires par Francisco Ferrer.
Francisco Ferrer est un pédagogue anarchiste très important. Il a crée le mouvement des
écoles modernes, l’idée était de faire une éducation séculaire, laique, non seulement
à destination des enfants, mais aussi des adultes, basée sur des relations égalitaires
entre les élèves et les professeurs. C’est une éducation intégrale,
c'est-à-dire qu’elle doit être à la fois manuelle et intellectuelle. L’enfant doit savoir à peu
près tout faire, elle est fondée exclusivement sur l’usage de la raison, c’est à dire, on ne
veut rien imposer à l’enfant de l’extérieur... « Nous, nous ne craignons pas de le dire. Nous
voulons faire des hommes dont l’indépendance intellectuelle sera la force suprême, qui ne se
soumettront jamais à rien. Capable de discerner ce qui est bon et qui aspireront à vivre mille vies
en une seule. La société craint de tels hommes, et il ne faut pas attendre d’elle, qu’elle soutienne
jamais une éducation capable de les produire. » C’est ça qui est fascinant quand on lit les
anarchistes sur l’éducation, c’est et à mon avis c’est parmi les rares théoriciens de
l’éducation qui sont conscient de ça, ils se méfient d’eux même. Ils ont une telle
méfiance à l’endroit de l’autorité illégitime y compris en éducation que leurs réflexions
sur l’éducation comporte une profonde réflexion sur les risques d’endoctrinement que porte leurs
projets. Alors vous allez lire des mots, je cite presque textuellement, « rappelons
nous toujours que nous ne voulons pas faire de bon petits anarchistes, méfions nous toujours
de notre propre pouvoir sur les enfants, nous tentons de faire des hommes libres,
il se pourrait qu’ils pensent autre chose que nous plus tard. C’est à ça qu’on reconnaitra qu’on a
véritablement fait des hommes libres » Ces Ecoles laïques et libertaires,
où les enfants posent en cagoule, suscitent bien sûr le fantasme. Et leur succès inquiètent autant
le clergé que la bourgeoisie. Il faut arrêter au plus vite, Francisco Ferrer,
leur fondateur, qui s'est pourtant toujours opposé à toute forme de violence. Une
occasion est trouvée au cours de la semaine tragique de Barcelone de l'inculper à tort.
Il est très vite visé par la répression, qui en 1909 l’accuse d’avoir fomenté la grève
générale de Barcelone et le condamne a mort. Il va y avoir une solidarité internationale qui
va se développer, sur tous les continents, aux Etats-Unis, en Australie, en Europe,
dans toutes les grandes villes d’Europe. Il y aura des manifestations pour empêcher l’exécution, il y
aura des pétitions, il y a même des gouvernements qui vont intervenir pour demander au gouvernement
espagnol de l’épargner mais Ferrer est exécuté. Et alors quelques heures après son exécution,
des foules se rassemblent partout dans les grandes villes, mais notamment à Paris,
l’émeute parisienne sera la plus spectaculaire de toutes. Le 13 octobre 1909 exactement.
Il va y avoir une émeute d’une intensité extraordinaire, les terrassiers qui sont
vraiment la fleur du prolétariat de cette époque arrivent pioche à l’épaule, dépavent les avenues,
mettent à nu les conduites de gaz, les percent, les enflamment. Paris est transformé en brasier.
L'assassinat de Ferrer par la justice espagnole qui provoque les échauffourées les plus violentes
depuis la commune, a ces équivalent dans le monde entier. Il y aura celui
de Kotoku au Japon quelques mois plus tard, ou ceux de Sacco et Vanzetti aux Etats Unis
d’Amérique qui déclencheront tous d'immenses mouvements de solidarité internationale.
Devant cette violence d'Etat, qui frappe des humanistes innocents, de nombreux libertaires
ressortent les armes et attaquent la société dans ce qu'elle a de plus cher.
Partisans du vol qu'ils préfèrent nommer expropriation, reprise individuelle ou banditisme
révolutionnaire, afin de précipiter en Europe une révolution qu'ils ne voyaient plus venir,
ces anarchistes s'en prennent partout à la propriété. Et avec eux, le braquage se
changeait soudain en stratégie révolutionnaire. Le problème est très simple, si je suis un
révolutionnaire opposé au capitalisme, pour quel mystérieux motif est-ce que
je n’attaquerais pas une banque? Pourquoi ne pas exproprier la banque pour financer
la révolution? Après, on peut discuter des méthodes. Je ne parle pas de tuer la petite
vieille qui attend au guichet, je parle d’un assaut radical du capitalisme sous la
forme d’une attaque de banque. Aux yeux d’un révolutionnaire, ça n’a rien de scandaleux.
Entre parenthèses, même Staline le faisait. Tous les révolutionnaires s'y mettent en effet.
Mais ce sont des anarchistes qui systématisent ces tactiques et associent momentanément leurs noms
aux plus grands braquages de l'époque. Il y aura Buenoventura Durruti, le plus grand terroriste
d'Espagne avant de devenir le leader de la Révolution anarchiste en Catalogne, qui met à sac
avec les solidarios une partie de l'Europe et de l'Amérique latine, il y aura Severino Di Giovanni,
l'ennemi public n°1 argentin, qui réalisera le vol le plus important jusqu'alors de l'histoire de son
pays, il y a en Ukraine Nestor Makhno qui au sein de « l'union des laboureurs pauvres » exproprie
et redistribue les biens confisqués. Mais en France, c'est Marius Jacob qui
œuvre au sein de la bande des travailleurs de la nuit qui marque alors les esprits.
C’est quelqu’un de très bien organisé, très doué pour cette activité. Marius Jacob,
il cambriole des commerces, des églises bien sûr, des particuliers riches, mais dans la
mesure du possible sans violence aucune et même avec une certaine élégance. Puisqu’il
peut laisser des petits messages ironiques à destination de ceux qui l’a cambriolé.
« Oui, je vous ai volé un mouchoir de poche d'une valeur de 250 francs. Un mouchoir de 250 francs,
n'est-ce pas une insulte à la misère ? » Marius Jacob, l'anarchiste cambrioleur,
qui bien qu'ayant commis plus de 500 cambriolages gardait pour lui juste de quoi vivre,
servira de modèle à Maurice Leblanc pour concevoir son personnage d'Arsène Lupin.
Mais l'Etat qui veut envoyer un message aux anarchistes tentés par l'illégalisme, l'arrête et,
malgré ses bons mots, lui applique un châtiment exemplaire : lui qui n'avait jamais versé le sang
est condamné à la guillotine sèche des travaux forcés à perpétuité aux bagnes de Guyane.
Pour les bandits révolutionnaires, le signal est clair : puisque le pouvoir
envoie à la mort même des innocents, il vaut mieux tuer avant que d'être tué.
En 1911, c'est à Londres que se déroule la première grande confrontation entre
bandits révolutionnaire et forces de l'ordre. Pendant plusieurs heures, au cours de ce que
l'histoire de l'anarchisme a retenu sous le nom de Bataille de Stepney, un siège a lieu
au 100 Sydney street. A l'aube, le quartier est entièrement bouclé.
Deux anarchistes retranchés dans une petite maison opposent une résistance farouche à plus de 800
policiers et membres de la garde écossaise. Les opérations sont dirigées par le ministre
de l'intérieur, un certain Winston Churchill que l'on voit ici à gauche en haut de forme.
Ne parvenant pas à les déloger, Churchill fait donner l'artillerie et incendie la maison.
Les deux révolutionnaires meurent brulés vifs. Les actualités ont envoyé leurs caméras et
une foule considérable s'est massée pour assister au spectacle. Mais était-il ici,
parmi les curieux, ce jeune mécanicien dont la légende dit qu'il était à
l'époque le chauffeur à Londres, de Conan Doyle? Un fait est sûr : c'est en revenant en France,
l'année suivante qu'il décide de passer à l'action en formant une bande dont le nom va bientôt faire
trembler l'Europe : la Bande à Bonnot. Les bandits tragiques, je préfère cette
appellation, parce que premièrement ce n’est pas une bande soumise à l’autorité d‘un chef
et s’il y avait un chef je ne vois pas pourquoi ce serait Bonnot plus qu’un
autre. Ils sont des militants anarchistes, des militants individualistes convaincus,
avec un passé de lutte derrière eux. Comme le jeune Octave Garnier par exemple, qui a été
emprisonné a la suite d’une grève de terrassiers, durement frappé par la police et qui a trouvé dans
l’individualisme ce qu’il cherchait finalement. Austères doctrinaires, dont la vie est exemplaire,
ces hommes ignorent le tabac, l'alcool, le jeu et le bordel. Ils fréquentent le
journal l'anarchie dirigé par Victor Serge. Mais c’est grâce à leur connaissance de la
mécanique qu'ils vont d’abord entrer dans l'histoire en étant les premiers à utiliser
la voiture pour commettre leurs braquages. Leurs prises sont bien maigres et ne permettent
pas de financer la Révolution, mais leurs attaques se caractérisent par une violence indiscriminée.
Sur leur passage le nombre de morts explose. Leurs têtes sont mises à prix, la presse offre
une prime de cent mille francs à qui permettra leur capture.
Les toutes nouvelles Brigades du Tigre se mettent à leurs trousses.
Mais loin d'avoir peur, les bandits défient la société et Octave Garnier
va même jusqu'à écrire aux responsables de la 3ème Brigade dite brigade des anarchistes :
“Je sais que cela aura une fin, dans la lutte qui s'est engagée entre le formidable arsenal
dont dispose la société et moi, je sais que je serai vaincu, je serai le plus faible, mais
j'espère vous faire payer cher votre victoire.” ça se termine par un siège qui oppose des hommes
seuls, à une troupe d’un millier d’hommes. Avec 10k spectateurs autour d’ailleurs,
venus assister à la lie de ces hommes traqués. Ils se battent comme des lions jusqu’au bout,
toute la nuit comme la petite chèvre de monsieur Seguin avec le loup, et aucune chance de s’en
tirer et ils le savent. C’est ça qui fait d’eux je dirais des sortes de propagandistes par le fait.
La geste des bandits tragiques s’achève le 28 avril 1912 dans la proche banlieue de Paris. Ici
aussi, les actualités sont conviées au spectacle. Une fois n'est pas coutume, c'est la police
qui pose des bombes. Les opérations terminées,
les corps des anarchistes sont exposés comme autant de trophées de chasse.
Cette affaire marque les esprits et signe momentanément la fin du banditisme révolutionnaire
en France. Bonnot, comme nombre d'illégalistes, devient peu à peu une figure controversée,
tantôt rejetée, tantôt réintégrée, dans la mémoire anarchiste au gré des périodes et des nécessités.
Plutôt que de considérer les gestes de la bande à Bonnot comme étant un véritable mouvement de
protestation, si on veut, moi personnellement je pencherais plutôt pour l’hypothèse
que c’est la manifestation d’un échec. C’est à dire que ce sont des épisodes qui peuvent
attirer une espèce de curiosité morbide mais en fait en réalité reste des épisodes marginaux. Et
en ce qui concerne la bande à Bonnot c’est de la marginalité d’un groupement qui était marginal.
Le battage médiatique fait autour de la bande à Bonnot permet surtout à l'époque
de disqualifier le mouvement anarchiste dans ses efforts pour empêcher la guerre.
Car devant les démonstrations de masse que firent les libertaires, aux côtés des autres socialistes,
par exemple ici au Pré-Saint-Gervais près de Paris, ou avec la semaine rouge d'Ancône
en Italie, où Malatesta était parvenu à étendre la grève générale aux Marches,
en Romagne et jusqu'en Toscane, les impérialismes craignaient plus tout que les
travailleurs du monde parviennent à s'entendre. Ils avaient réactivé les lois scélérates et rempli
des fichiers, comme en France le sinistre Carnet B dans lequel étaient répertoriés
les noms des supposés leaders révolutionnaires qui devaient être arrêtés en cas de conflit.
Mais grâce à la peur fabriquée avec l'affaire des bandits tragiques et devant le choc provoqué par
l'assassinat à Sarajevo de l'archiduc François Ferdinand, l'Etat n'avait pas eu besoin d'y
recourir. Et avec la mort de Jean Jaurès, même des figures de l'anarchisme, comme Kropotkine,
finissaient par se rallier à l'Union sacrée. Et alors que l'Europe allait entrer dans une
guerre qui tuera des millions de travailleurs, c'est au Mexique que l'anarchisme inspire,
sans que l'on s'en souvienne toujours, la première grande Révolution libertaire.
C’est tout de même incroyable que la révolution mexicaine soit moins
connue que la révolution Russe ou que la révolution chinoise. Alors que c’est la
première grande révolution du XXème siècle. La révolution mexicaine commence en 1910,
et dès son origine, l’une des factions les plus importantes qui œuvre au sein de cette révolution
est le parti libéral mexicain. Le PLM, dirigé par les frères Florès Magon, Enrique et Ricardo
Florès Magon. Ce sont deux anarchistes mexicains, exilés aux Etats-Unis quand la révolution éclate.
Florès Magon et ses camarades ont un rôle fondamental en étant les précurseurs de ce
mouvement révolutionnaire ils ont quand même crée les conditions de la révolution. Ils ont été un
aiguillon permanent on va dire pour toutes les autres factions révolutionnaires. C’est à dire
qu’ils ont toujours poussé par leur propagande à radicaliser les positions des autres factions.
Magon pensait en fait que la révolution mexicaine, c’était le premier acte de la grande conflagration
mondiale qui n’allait pas tarder à arriver. C’est à dire que la révolution mondiale libertaire
était selon lui sur le point d’éclater. Le Parti Libéral Mexicain, qui est à l'origine
de la Révolution, n'a de Parti et de Libéral que le nom. Mais il est bel et bien une organisation
anarchiste comme en témoigne son manifeste programme rédigé par Ricardo Flores Magon.
S'il s'inscrit dans la plus pure tradition libertaire, ce n'est pas seulement parce qu’il
prône l’action directe c’est aussi et surtout parce qu’il appelle à une vaste réforme agraire.
Car il faut se souvenir que, depuis l'origine, le mouvement anarchiste est le seul courant
du socialisme à accorder un rôle moteur à la paysannerie dans le processus révolutionnaire.
C'est d'ailleurs ce qui explique son succès, dans un Mexique encore très agricole. Et cette
conception s'est diffusée. Elle inspire les 3 autres organisations révolutionnaires de
masse que sont au Sud, l'armée insurrectionnelle d'Emiliano Zapata, au centre, dans la capitale
la Maison de l'Ouvrier Mondial et au nord l'antenne que les IWW ont ouverte au Mexique.
Et le slogan que Florès Magon et les anarchistes du PLM apposent au bas de leurs écrits,
est repris par ces mouvements et devient le mot d'ordre de toute la Révolution : Terre et Liberté.
Ils disaient aux paysans prenez vos Winchester et allez prendre la terre.
Elle vous appartient, n’attendez pas que la classe ouvrière vous la donne. Les
paysans peuvent avoir leur propre révolution. Magon confiait en fait, dans la spontanéité,
du peuple en arme. C’est à dire que c’est par l’insurrection armée,
par la lutte à mort contre le système, qu’on pourra instaurer la société libertaire.
Ces appels aux armes résonnent d'autant plus fort ici, qu'aux flancs des Sierras madre,
ou sur les hautes terres du Chiapas, la paysannerie vit depuis 400 ans dans
des conditions de misère extrême. L'évangélisation, l'encomienda et
la variole ont fait leur œuvre : les peuples natifs ont été presque entièrement exterminés,
le ventre de la Pacha Mama est quotidiennement souillé et le sous-continent entier est saigné,
humilié et corrompu. Placée sous la coupe d'une
poignée de latifundiste qui possèdent toutes les terres, l'écrasante majorité des travailleurs
survit sans perspective d'amélioration. Le quotidien de ces hommes et de ces femmes,
c'est l’illettrisme, la famine et la maladie, le labeur acharné sous un soleil de plomb qui
brûle le celluloïd et les peaux, avec les cris et les coups pour encouragement et
la spoliation comme seule récompense. Le moindre geste de révolte est puni
par le fouet, et toute tentative de fuite, comme au temps de l'esclavage, par la mort.
En 1911, les frères Florès Magon préparent une invasion au nord du Mexique. En Basse-Californie
exactement. Ils rassemblent un groupe de cinquante anarchistes dont certains
viennent des Etats-Unis d’Amérique et du Canada pour rejoindre les forces du PLM.
Il y a une douzaine de membres des IWW, des noirs américains radicaux, et même un
chinois. Ils cernent la ville de Mexicali, la libère des troupes fédérales et en prennent le
contrôle. Ils libèrent aussi Tijuana et pendant quelques mois, ils occupent le nord du Mexique.
La petite armée du PLM, soutenue par les IWW et emmenés par le Général Mosby que l'on voit ici sur
son cheval ouvrent les prisons, et fait flotter le drapeau noir sur la Commune Terre et Liberté.
Les libertaires du monde entier s'enthousiasment : Emma Goldman participe à des meetings, Kropotkine
fait la première théorie de la guerre de guérilla, Jack London publie un recueil de nouvelles. Aux
Etats Unis, en Argentine, à Cuba, au Portugal, en Italie, partout la presse anarchiste se
passionne pour cette insurrection mexicaine qui va peut-être renverser le vieil ordre.
En ces temps où les chansons parlaient encore de la vie des hommes, Joe Hill,
émigré suédois et troubadour révolté, l'une des grandes figures des IWW, vient participer
à l'insurrection à la manière de ce que l'on appellera plus tard les Brigades internationales.
Should I ever be a soldier, le morceau qu'il compose alors témoigne en musique
de cet engagement et appelle les autres travailleurs à le rejoindre dans la lutte :
Should I ever be a soldier, Should the gun I ever shoulder,
It's to crush the tyrant's might[MN1] Rejoins l’armée des travailleurs
Femmes et hommes tombent en ligne Esclaves du monde, levez-vous
Faites votre devoir pour la cause Pour la terre et la liberté
C’est la première fois dans l’histoire, que les anarchistes ont une armée qui
fonctionne selon les principes anarchistes. Et qui implante le communisme libertaire.
Parce que c’est ça le projet du PLM, crée une nouvelle société anarchiste mexicaine
pour ensuite l’exporter aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Et voilà pourquoi
les anarchistes dans le monde et en Europe, comme Kropotkine, ont vu la révolution mexicaine comme
la toute première révolution anarchiste. Mais pris en étau entre les
contre-révolutionnaires mexicains d’un côté et les armées yankee
de l’autre, la lutte est trop inégale. Les communes sont reprises, les révolutionnaires
mexicains sont fusillés et les étrangers capturés sont regroupés dans des camps à la frontière.
Mais s'ils ont perdu une bataille au nord, les anarchistes n'ont pas perdu la guerre.
Et les espoirs de Florès Magon peuvent venir se placer, au sud, dans une armée hirsute et rebelle,
conduite par un général charismatique. Depuis le début Ricardo Florès Magon
considère que Zapata, même s’il ne se dit pas anarchiste, finalement, agit, de fait, dans la
pratique, comme un anarchiste et que les troupes zapatistes de même. Parce que, voilà, il s’empare
des terres sans rien demander, sans attendre une quelconque législation et les répartit entre eux.
Emiliano Zapata qui représente les peuples indigènes, avait été influencé par les
thèses du parti libéral mexicain. Et les frères Florès Magon qui le connaissait bien avaient une
sympathie énorme pour le mouvement zapatiste. L'armée Zapatiste, qui rassemble près de
28 000 combattants au plus fort de la Révolution, mène une véritable guerre
de Guérilla dans les Etat du sud. Au fur et à mesure de son avancée,
elle redistribue les terres, fait même battre sa monnaie et parvient
aux portes de la ville de Mexico. La révolution libertaire serait-elle
sur le point de triompher en Amérique latine ? Las, les populations en liesse qui assistent au
défilé des troupes révolutionnaires ne savent pas encore que Mexico va devenir le théâtre
d'un funeste malentendu. Un malentendu entre anarchistes des villes et anarchistes des champs,
entre ouvrier et paysan qui va peser lourd dans l'histoire du mouvement libertaire.
Car la capitale mexicaine est alors au main de la Maison de l'Ouvrier Mondial,
la grande organisation urbaine et anarchosyndicaliste forte dit-on de 50 000 hommes.
Les ouvriers de Mexico et les villes considèrent plutôt les masses paysannes
comme réactionnaire. Ils considèrent que finalement le monde nouveau, il ne pourra
pas sortir de masse paysanne arriérée, c’est eux qui le disent hein, mais plutôt,
voilà, de l’avant-garde ouvrière éclairée. Les zapatistes sont arrivés avec leur chapelet
et leur médaille de la vierge de Guadeloupe. La réaction des anarchistes de Mexico a été
de se dire qu’ils étaient influencés par le catholicisme. Ils ont dit, mais ils
sont manipulés, au lieu de s’interroger sur ce qu’étaient réellement leur pratique. Que faisaient
ces paysans ? Ils n’allaient pas à la messe. Ils allaient avec leurs armes pour prendre les terres.
Ils se comportaient dans la pratique comme de véritables militants anarchistes. Alors
que les militants anarchistes des villes, eux très intellectuels, les voyaient pour employer
le cliché marxiste comme des laquais du capital ou de l’église. C’est vraiment un rendez-vous manqué
entre l’anarcho-syndicalisme et le zapatisme. Une véritable opposition se crée alors entre
les deux mouvements. La direction du COM décide de former des bataillons rouges
pour attaquer les zapatistes. Et en faisant cela, ils trahissent vraiment leur classe.
Ayant perdu tout repère, les ouvriers des bataillons rouges
se changent en auxiliaires de l'armée bourgeoise. Et grâce à eux, les contre-révolutionnaires font
tomber sur les populations une répression aveugle. A Tlaltizapan, où les zapatistes avaient installés
leur Etat Major, 268 paysans sont massacrés parmi lesquels 112 femmes et 42 enfants.
Comme un chant du signe, Ricardo Florès Magon publie un Manifeste aux Anarchistes du Monde
entier et aux travailleurs en général, mais les seuls à l'entendre sont les autorités
nord-américaine qui l'arrêtent et le condamnent à finir ses jours dans une prison de haute sécurité.
Et Zapata lui-même finit par tomber dans un guet-apens.
Cette guerre interne entre les différentes factions progressistes est vraiment ce qui
permet de détruire le contenu anarchiste de la révolution, au moment où celle-ci
aurait dû atteindre son apogée. Malheureusement finalement,
il n’y a pas véritablement de réflexion qui va être menée sur l’analyse et les
causes de l’échec des anarchistes pendant la révolution mexicaine. Et donc, c’est vrai,
que par la suite, le parti libéral, Florès Magon tombent un petit peu après dans l’oubli.
Les anarchistes mexicains n'ont en effet pas le temps de s'apitoyer
sur leur sort ni de tirer des leçons. Mais si la révolution mexicaine tombe
dans l'oubli, c'est aussi parce que les libertaires européens sont alors
au plus dur de la 1ère Guerre mondiale. Et ils se désintéressent d'autant plus
du sort de cette si lointaine insurrection qu'en 1917, aux portes de l'Europe, un vent
révolutionnaire s'est levé qui souffle de Russie. A l'est, soudain, quelque chose de nouveau.
En 1917, première révolution Russe en février, le Tsar se carapate,
il y a une certaine démocratie qui s’instaure et des Soviets, les ouvriers se reprennent,
les anarchistes trouvent ça formidable. Journée de 8 heures, abolition de la
peine de mort, liberté d'opinion et de conscience, dans un premier temps,
la Révolution russe s'attaque aux injustices et donne « Tout le pouvoir aux soviets ».
Dans cette immense Russie où l'on rend hommage à Tolstoï,
où l'on érige un monument à la gloire de Bakounine et où l'on offre à Kropotkine des ministères,
les anarchistes ont tout pour croire que l'anarchie ici enfin est en train de triompher.
Le début de la révolution Russe redonne vraiment de la vigueur au mouvement
anarchiste. Parce que c’était exactement le type de révolution qu’ils avaient toujours
prônés. Une insurrection spontanée. L’immense majorité a accueilli comme
quelque chose d’extrêmement positif le fait que quelque part dans le monde, il se trouve que
c’était en Russie, des hommes, des femmes, se lèvent pour dire que c’en était fini du
pouvoir d’autrefois. Dans un premier temps, les anarchistes pensent qu’il y a effectivement,
une possibilité de voir naître en Russie, enfin, un véritable pays communiste. J’allais dire état,
non, pas un état ils n’en veulent pas d’un état, mais un pays qui en quelque sorte, ce serait de
lui-même transformé en société communiste. Partisans du communisme libertaire. Et,
oublié la bataille entre Marx et Bakounine au sein de la 1ère Internationale,
ils voient alors dans les Bolchéviques, des révolutionnaires avec lesquels, malgré des
désaccords sur les méthodes, il est possible de s'associer pour créer ensemble le monde nouveau.
Les anarchistes en Russie ont été des partenaires actifs de la révolution, aux côtés des bolcheviks
et des socialistes révolutionnaires. Ils ont eux aussi participés au renversement du tsar,
organisés des Soviets et repris les usines. L'enthousiasme des libertaires russes
s'explique alors aussi par le fait que Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine,
n'est pas considéré à cette époque comme un marxiste dogmatique ou un aspirant despote.
Son parti ne s'appelle pas encore communiste, le premier traité politique qu'il a écrit
s'intitulait Que faire ? Par référence au roman du libertaire russe, Tchernychevski,
il s’est enfin opposé à l'Union sacré et a fait preuve d'un antimilitarisme
qui a pu séduire la masse des libertaires. Mais pour les anarchistes russes Lénine est encore
et surtout le petit frère d'Alexandre Oulianov, un « propagandiste par le fait », pendu en 1887
pour avoir préparé un attentat contre le Tzar. Cette généalogie glorieuse ajoutée à ses gages
libertaires les conduisent à penser que Lénine pourrait avoir pour eux des
sympathies. Et la publication en pleine année 1917 de son livre l'Etat et la
Révolution semble confirmer ces hypothèses. Il faut savoir qu’à un moment donné, Lénine
commence à émettre des idées radicales assez éloignées de l’orthodoxie marxiste.
Il critique aussi avec véhémence l’idée d’Etat, tendant ainsi la main aux anarchistes.
« Nous ne sommes pas en désaccord avec les anarchistes quant à l’abolition de l’Etat en
tant que but. Nous affirmons que pour atteindre ce but, il est nécessaire d’utiliser provisoirement
les instruments et les procédés du pouvoir d’Etat contre les exploiteurs. Mais nous nous assignons
comme but final, la suppression de l’Etat. » Et Lénine assume en plus, en disant, on va nous
accuser d’être des anarchistes en disant ça, mais quand bien même, je préfère être accusé
d’être anarchiste maintenant que d’être confondu avec des socio-démocrate qui participent à des
gouvernements de l’Union Sacrée. Et donc ça va entretenir l’illusion des deux côtés, que en fait,
Bolcheviques et anarchistes visent le même objectif et ont grosso modo les mêmes méthodes
d’action sur le terrain et ne seraient séparés que par des méthodes d’organisations internes.
Cette illusion d'une convergence des points de vue et d'une similarité des objectifs est
encore accentuée en octobre quand Lénine met en œuvre, une stratégie directement inspirée des
anarchistes lors de la prise du Palais d'Hiver. Pour les anarchistes qui y prennent part,
c’est leur grand soir à eux qui est arrivé. C’est clair que ça provoque un espoir incroyable.
Même Malatesta au début envisage la révolution Russe avec sympathie. Au début. Et même Kropotkine
revient en Russie parce qu’il pense que la révolution va prendre là un tour libertaire.
Et avec Emma Goldmann, des 4 coins du monde, les anarchistes affluent pour
participer à la révolution. Des organisations libertaires
tiennent rapidement le haut du pavé. Comme à Moscou où la Fédération des Groupes
anarchistes contrôle une partie de la ville. Mais c'est en Ukraine que le mouvement libertaire
va montrer son potentiel grâce à un jeune paysan, descendants des cosaques zaporogues,
qui, en prenant la tête de l'insurrection au nord de la Crimée, devient l'une des
grandes figures de l'anarchisme au 20ème siècle. Makhno était un paysan, de très basse extraction,
mais avec un immense talent militaire. Et il arrive à organiser une insurrection paysanne et
populaire en Ukraine. Il crée des communautés de types anarchistes un peu partout et fait la preuve
qu’on peut avoir une avant-garde révolutionnaire qui ne soit pas organisé en parti.
Depuis quelques mois en effet, parti de Goulai Polié dans les plaines fertiles d'Ukraine,
la Makhnovchitchina, armée insurrectionnelle qui porte le nom de son organisateur,
sème la révolution sur son passage. Milice anarchiste et paysanne,
elle s'est donné pour emblème un drapeau noir portant un crâne et des tibias croisés sous
lesquels il est écrit : « mort à tous ceux qui s'opposent à la liberté des travailleurs ! ».
Au fur et à mesure de son avancée, la Makhnovchitchina,
comme jadis les légions de Spartacus, prend les villes et étend jour après jour son influence.
A son apogée, la Makhnovchtina contrôle un territoire qui fait la taille d’un
pays européen moyen et sur lequel vit des centaines de milliers de personnes.
Quand ils arrivaient dans une ville qu’ils avaient libérée,
les premières choses qu’ils faisaient, c’était d’ouvrir les prisons. Et puis,
ils distribuaient, ils redistribuaient la nourriture à la population. Et puis ensuite,
ils imaginaient des manières de collectiviser les terres et d’autogérer les entreprises.
L’armée de Makhno fonctionne sur la base du volontariat. Les officiers sont élus.
Les communautés paysannes qui trouvent nécessaire de défendre par les armes leurs
terres et leur liberté envoient des volontaires pour rejoindre l’armée. Ils fournissent librement
des chevaux, des chariots et des vivres. Ils forment une armée qui va avoir jusqu’à
40 000 hommes. Avec tout ce que suppose une armée : des services d’intendance,
des infirmières, des médecins. A un moment, ils ont même un train blindé.
Un train blindé comme celui de Trostky, mais sur le leur, il est écrit Anarchie. Il permet à celui
que ses partisans surnomment Bathko Makhno, petit père makhno, et dont voici les seules
images filmées, de transporter sa cavalerie depuis Goulai Polié jusqu'à Alexandrovsk, Kharkov et même
jusqu’aux portes de Kiev d'un bout à l'autre d'un front qui s'étend sur plus de plus de 1000 km.
Ses troupes peuvent ainsi mener une véritable guerre de harcèlement sur les flancs des forces
contre-révolutionnaires de Petlioura et à l'arrière des terribles armées blanches du
Général Dénikine. Et en ce mois d'octobre 1919, 2ème anniversaire de l'insurrection, alors que
pour les Bolchéviques tout semble perdu, Makhno et les anarchistes sauvent la Révolution russe.
La population et les Bolcheviques étaient en train de s’enfuir. Voilà vraiment un exemple
d’efficacité de la Makhnovchtina qui n’est pas restée sur son petit pré carré. Makhno a
été capable de penser à l’intérêt général. Et là, de sauver la révolution.
C’est à ce moment là son heure de gloire au début 1919 et il fait la jonction avec l’armée rouge,
et une jonction volontaire des deux côtés, immortalisée devant les caméras. Avec Di benco
un bolchevique impressionnant par sa carrure, Makhno est tout petit à côté. Voilà donc on voit
un peu les deux conceptions de la révolution, une conception bolchevique assez rigoriste, et
puis Makhno, qui à l’époque, ressemble encore à un dirigeant un peu, à un révolutionnaire romantique.
Mais à Moscou, où Lénine vient de décréter le communisme de guerre, on commence à voir d'un
mauvais œil les actions des anarchistes et les critiques qu'ils formulent déjà
depuis le cœur même de la nouvelle capitale, à l'égard de la dictature sur le prolétariat.
Pour les anarchistes, c’est vraiment un signal. Ils se rendent compte que les bolcheviques ne
sont pas de vrais révolutionnaires. Qu’ils ne sont pas intéressés par le bien-être des travailleurs.
Qu’ils n’aiment pas les anarchistes, ni d’ailleurs, personne qui ne soit pas bolchevique.
On est vraiment dans un moment, où les bolcheviques qui à l’origine représente
un groupe révolutionnaire parmi d’autres, se retrouvent à la fois isolés politiquement et
à essayer de stabiliser leur pouvoir, donc en éliminant les groupes qui possèdent les
mêmes groupes militarisés qu’eux donc c’est un peu à celui qui va gagner sur les autres.
Face aux critiques, Trotsky, qui vient de prendre la tête de l'armée rouge décide,
c'est son expression, de « débarrasser la
Russie des anarchistes avec un balai de fer ». Mais il faut auparavant fabriquer le consentement.
Conscient du potentiel d'une nouvelle arme de propagande de masse, les Bolchéviques se
mettent alors à produire pour le tout jeune cinéma des films dénonçant les risques de
la désorganisation petite bourgeoise et le péril noir de l'anarcho-banditisme.
Comme c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, point de révolution dans la
communication. Les bolcheviques redessinent à gros traits les images éculées de la presse bourgeoise
européenne et font le portrait des libertaires en agent provocateur aviné, incendiaire et écrasé.
Là il y a une véritable rupture qui est réalisée entre les anarchistes et les bolcheviques. Qui
vont devenir, très vite, les adversaires les plus dangereux du mouvement anarchiste que le
mouvement anarchiste ait pu connaître. Mais en 1921, quand Kropotkine meurt
le pouvoir décide soudain d’organiser des funérailles nationales. Les bolcheviques
auraient-ils quelques remords ? Toutes les caméras du pays sont mobilisées pour saisir cet hommage
rendu par la révolution à l’un des pères de l’anarchisme. Emma Goldman que l’on voit ici,
prononce même son éloge funèbre. Quand Kropotkine meurt en 1921,
beaucoup d’anarchistes sont déjà en prison. Le parti bolchevique accepte alors de libérer
les anarchistes pour qu’ils aillent assister aux funérailles de Kropotkine. Ils sont des milliers.
Mais juste après il les remet en prison. Ces mesures sont d’un sinisme extrême. Le
régime bolchevique c’est le pays du mensonge déconcertant. Alors d’un côté on salue un
grand homme russe, dans tous les cas de figure, et d’un autre on prend des mesures contre ses idées.
A peine la cérémonie terminée, sur ordre direct de Lénine, le poète libertaire Lev Tcherny et
la militante Fanny Baron, sont fusillés dans les caves de la prison de la Tcheka
en compagnie de 7 autres anarchistes. Et dans les semaines qui suivent,
les Bolchéviques décident de purger les deux derniers foyers d'anarchisme d'Union
soviétique : l'Ukraine bientôt mais d'abord Kronstadt, où les marins, surnommé jadis
Gloire et Honneur de la Révolution se sont mis en Commune. Pour le comité central, la menace est
trop proche et le symbole trop dangereux. Malgré les propositions de médiation
d'Emma Goldman, Trostki fait donner l'armée rouge qui écrase la petite île sous les bombes.
La fin de la répression de l’insurrection de Kronstadt en 21, c’est le 18 mars 21,
ça correspond à la fois au congrès du parti bolchevique et à la date d’anniversaire
de la Commune de Paris. Donc là en terme symbolique c’est énorme de bout en bout.
Au printemps 1921, il ne restait plus que la Makhnovchtchina pour s'opposer aux Bolchéviques.
Aux rives de la mer noire, c'est dans les vapeurs d'alcool et les danses cosaques,
que l'armée anarchiste qui ne devait pas connaître la célèbre formule inspirée de l'Enéide,
Timeo Bolchevico et dona ferentes (« Je crains les Bolchéviques, surtout dans leurs
offrandes »), est décimée par l'armée rouge. La cavalerie et les officiers Makhnovistes,
étaient avec l’armée rouge près de Sébastopol. Ils ont fait un grand banquet, pour fêter une
victoire. Et là, vous savez le léninisme est très bien organisé, et pendant la nuit tous les
officiers makhnovistes ont été fusillés. Les dernières pages de l’épopée de Makhno
sont tragiques. C’est une course éperdue, une lutte sans espoir de victoire,
une lutte de bête blessée. La révolution russe est catastrophique pour l’anarchisme. Le mouvement
anarchiste cesse totalement d’exister en Russie. Ses derniers représentants meurent
dans les camps de Staline ou en exil. Mais l'exécution ou la déportation des
anarchistes dans les îles Solovki avaient aussi et surtout pour
objectif de réduire les libertaires au silence. Car au moment même où il essayait de faire croire
au monde ouvrier que le socialisme se construisait à l'intérieur de ses frontières, le pouvoir
bolchévique ne pouvait prendre le risque que des témoignages de révolutionnaires de premier plan
déchire le voile des illusions des travailleurs. C'est la raison pour laquelle ces assassinats se
sont doublés d'une censure totale de la parole des anarchistes.
Et à partir de ce jour, et plus encore avec la prise de pouvoir de Staline, pour lequel,
comme en témoigne ses écrits de jeunesse, l'anarchisme était une préoccupations de
longue date, l'historiographie marxiste, a passé sous silence le rôle joué par
les libertaires dans la révolution russe. Et il a fallu des années pour qu'à l'Est
comme dans toute une part de l'occident, les nouvelles générations puissent entendre
la critique totale du régime soviétique formulée en premier par les anarchistes.
Les anarchistes ont effectivement été les tout premiers à dénoncer la nature profonde du régime.
Ce sont eux qui ont dits qu’il s’agissait en réalité d’un capitalisme d’Etat et que
l’Etat allait devenir le propriétaire des terres, que l’Etat en restant capitaliste ne changerait
en rien la situation des travailleurs. Que la classe ouvrière serait réprimée
et n’aurait nulle part où se réfugier. S'ils n'ont nulle part où se cacher,
c'est que dans l'immédiat après-guerre, la bourgeoisie capitaliste a elle aussi partout
réprimé les tentatives révolutionnaires des anarchistes avec une barbarie qui
n'a rien à envier aux châtiments bolchéviques. Comme en Allemagne, où les meneurs libertaires
de la république des Conseils de Bavière, Erich Mühsam, Ernst Toller, Ret Marut,
sont emprisonnés, pourchassés ou lynchés par la foule comme Gustav Landauer dont les
autorités laissent le corps pourrir durant plusieurs jours dans la rue pour l'exemple.
En Bulgarie, l'insurrection du 23 septembre 1923, qui entendait « établir un gouvernement
de travailleurs et de paysans », se conclut par une terreur blanche où le roi très orthodoxe
Boris III s’est dit-on fait présenter sur un plateau la tête de Georges Chei?tanov,
le jeune théoricien de l'anarchisme bulgare. La « semaine tragique » qui, quant à elle,
vient mettre fin aux espérances soulevées par les grandes manifestations de la Fora en Argentine
trouve sa réplique en Colombie lors du massacre des bananeraies quand la United Fruit Company
assassine des centaines d’anarcho-syndicalistes. Ces vagues de répressions déferlent jusqu'en Chine
où le Mouvement du 4 mai 1919 inspiré par Liu Shifu, le premier anarchiste chinois, est cassé
par les Seigneurs de guerre. Un jeune instituteur présent place Tian an men à Pékin, un certain
Mao Zedong, assiste à la répression brutale des étudiants et en restera longtemps marqué.
Cette terreur de l’anarchisme fait trembler jusqu’aux pentes du Mont Fuji où le pouvoir
impérial japonais, fait arrêter et battre à mort Sakae Osugi et Ito Noe
mais aussi leur neveu de 6 ans, dont les corps méconnaissables seront jetés au fond d'un puits.
Sans oublier l'Italie, qui était parvenue au bord de la Révolution.
Le capitalisme rétablit ici aussi son ordre et accomplit ainsi la prophétie de Malatesta,
que l'on voit à gauche haranguer la foule : « la bourgeoisie fera payer par des larmes de sang les
tentatives révolutionnaires des prolétaires ». Oui, partout où l'anarchisme a tenté de faire
triompher ses idées, ses militants ont été arrêtés, persécutés et assassinés.
Même aux Etats Unis d'Amérique, autre terre historique de l'anarchisme,
le mouvement révolutionnaire est combattu. Et cette lutte va atteindre l'un de ses points
culminants avec la condamnation à mort de deux innocents.