La Première Guerre mondiale a réduit au silence la masse des militants. Mais ce sont surtout les mesures répressives des grandes démocraties qui, de déportation en exécution, portent un coup au mouvement anarchiste.
Dans cet entre-deux guerres fécond, où le capitalisme enfante ses deux bêtes immondes, stalinisme et fascisme, face à l'hydre totalitaire qui, généralise un peu plus le vol et industrialise la mort, il continue pourtant plus que jamais d’être pour les peuples la seule force de résistance. De Boston à Barcelone et de Tokyo à Paris, l’anarchisme va mener une lutte sur tous les fronts, et c’est finalement en Espagne, au cours d’une guerre qui a surtout des airs de révolution, qu’il va toucher du doigt l’utopie enfin réalisée.
Individualiste, illégaliste, propagandiste par le fait, anarchosyndicaliste,
plateformiste, anarchiste chrétien ou encore anarcho-primitiviste, l'anarchisme a presque
autant de sensibilités qu'il n'a de figure et s'il semble aujourd'hui minoritaire, on
oublie qu'il fut un temps où il domina le monde. Et pourtant au sortir de la 1ère Guerre mondiale,
en Europe, l'anarchisme semblait avoir perdu presque toute son influence.
Ce n'étaient pas seulement les attentats des propagandistes par le fait, ni même la
proclamation à cor et à cris des lois scélérates qui l’avaient rendu inaudible, mais bien plutôt
les bombes qui, de Verdun à la Somme, en passant par le Chemin des dames, en assassinant dans
certains pays près du tiers des travailleurs, avaient réduit au silence la masse des militants.
Sans parler de ces millions d'amputés, de traumatisés et de gueules cassées pour lesquels
la révolution n’était plus une priorité. Mais à la périphérie des grands pays
industrialisés, au pourtour du monde occidental, les anarchistes ont survécu. Ils se rassemblent
aux marges des empires, reprennent les armes et essaient partout de faire triompher leur idéal.
Or, face à une réaction, qui elle aussi a de nombreux visages, les libertaires ne peuvent
plus seulement imaginer de douces utopies. Dans cet entre-deux guerres fécond, où le capitalisme
enfante ses deux bêtes immondes, stalinisme et fascisme, face à l'hydre totalitaire qui,
généralise un peu plus le vol et industrialise la mort, ils doivent mener une guerre sur tous
les fronts et plus que jamais prouver dans les faits l'efficacité de leur pensée.
Et c'est ainsi que les anarchistes ont pu conduire sans que l'on s'en souvienne toujours,
certaines des plus grandes révolutions du 20ème siècle et écrire en lettres rouges
et noires une nouvelle page de notre histoire ? Depuis 50 ans, sur le continent américain, les
anarchistes innervent toujours le corps social. Ils sont organisés au sein des Industrial Worker
of the World qui ont étendu leur branche du Canada jusqu’en Australie. Ils combattent au sein de la
FORA, la grande fédération ouvrière Argentine et en Bolivie ils donnent à la FOI le drapeau
noir et rouge comme emblème. Ils conduisent des défilés de masse au Chili ou comme ici la
FORU qui fait une démonstration de force dans les rues de Montevideo. Ils tiennent les docks dans
les Caraibes, s’opposent aux jeunes républiques bananières et luttent pour l’indépendance à Cuba
ou Puertorico. Aux Etats-Unis d’Amérique, qu'ils défilent défile en patins à roulettes contre le
chômage ou, contre la guerre, en arborant eux aussi des drapeaux à tête de mort, ce
sont les anarchistes, et non les communistes qui inspirent aux autorités, malgré la dénomination
de Red scare une véritable peur noire. En 1917, au cours d'une nouvelle chasse
aux sorcières. De gigantesques rafles ont été organisées. Des milliers d'anarchistes
sont arrêtés préventivement, promenés dans l'archipel carcéral et finalement
déporté sur le paquebot Buford, ici plus subtilement renommé Arche des Soviets.
Et, comme le pays de la liberté craint plus que tout les libertaires, c'est sur
des airs de ragtime, avec des sourires et des dessins animés que la propagande se diffuse.
Des dessins animés qui amalgament la vermine anarchistes et bolcheviks,
et l’assimilent à des rats qu'il s’agit d'exterminer. Des dessins animés signé
par un joyeux capitaine d’industrie qui finira par avoir des tendresses pour le Parti Nazi.
Il faut savoir que les Etats-Unis sont un pays où la guerre aux organisations
syndicales et aux mouvements ouvriers à été d’une dureté qui n’a que très peu d’égal dans
le monde occidental. La dureté avec laquelle les pouvoirs, en collaboration souvent avec la mafia,
tu sais c’est réel ce que je raconte. Ils ont collaboré avec la mafia pour casser
les syndicats, pour casser le mouvement ouvrier. Il y a une répression très forte qui s’abat aux
Etats-Unis en particulier auprès de l’immigration italienne, anarchiste, qui était composée à ce
moment là essentiellement par des courants dits anti organisationnels. Et qui était partisan,
favorable disons compris à des expropriations, à des zones d’ombres etc. Et donc les autorités
vont profiter aussi de cette situation pour criminaliser, bien évidemment ces militants
et Sacco et Vanzetti en feront les frais. Sacco et Vanzetti étaient deux anarchistes
qui appartenaient à la base des militants. Jamais l’histoire n’aurait retenue leurs noms
si il ne leur était pas arrivé ce qui leur est arrivé. Ils étaient adeptes de Luigi Galleani,
le théoricien italo américain de la propagande par le fait qui ne croyait pas au syndicalisme.
Il pensait que les organisations syndicales étaient néfastes. Parce qu’elles avaient une
structure hiérarchique, bureaucratique et parce qu’elles finissaient par devenir un frein à
la révolution. Il ne croyait donc pas au rôle révolutionnaire du syndicat, ce qu’il prônait
c’était plutôt l’insurrection. Et il essayait de la faire naître avec des actions d’éclat.
Plusieurs dizaines d'attentats avaient été dirigés contre les représentants du
pouvoir comme le milliardaire Rockefeller ou le General attorney Mitchell Palmer
qui contemple ici les dégâts depuis sa fenêtre. Les regards des autorités s'étaient naturellement
tournés vers le mouvement qu'animait alors Luigi Galeani., un partisan de la propagande
par le fait. Dans son journal Cronaca Sovversiva, cet avocat de formation, prônait en effet l’usage
direct, immédiat et individuel de la violence. Son opuscule Le Salut est en vous avait d'ailleurs
connu un certain succès, qui se présentait comme un petit manuel de fabrication de bombe
à l'usage de toute la famille prolétarienne. Et son mouvement depuis quelques années avait pris
de l’importance dans la communauté italienne. Sacco et Vanzetti appartenait à cette tendance.
Ils croyaient à la révolution par tous les moyens, au plus vite. Mais quand on les arrête,
ils ne savent pas pourquoi on les arrête. Ils croient que c’est parce qu’ils sont
anarchistes. Ils restent donc très évasifs, ils ne répondent pas vraiment aux questions et cela
sera utilisé contre eux durant leur procès. Aux marches du palais de justice de Boston,
où se pressent curieux et journalistes, on accuse en réalité le petit cordonnier et le vendeur de
poisson d'être les auteurs de braquages qui ont fait deux morts à la fin de l'année 1919.
Bien que leur casier judiciaire soit vierge, leur anarchisme sert de preuve à charge. Et
dans le crépitement des flashs, le fait divers se change en affaire politique.
Leur affaire est vite devenu un cas emblématique. Il y a une mobilisation extrêmement large en leur
faveur. Et ce mouvement, petit à petit, s’étend au monde. Le mouvement pour sauver
Sacco et Vanzetti n’est pas porté seulement par des anarchistes. Mais aussi par des libéraux,
des syndicats, qui sont convaincus que les charges retenues contre eux sont très
légères. Et c’est effectivement le cas. Sur le sol américain, les anarchistes
essaient d'obtenir la libération des deux prisonniers par tous les moyens.
Les bombes d'abord comme lors de l'attentat de Wall street, premier attentat à la voiture
piégée de l'histoire, qui fait 38 morts et 200 blessées. Mais sans grand résultat.
Par la bataille juridique, encore, qui avec le jeu des appels, contre-enquêtes, nouveaux procès,
parvient, malgré leur condamnation à mort à retarder l'exécution pendant 7 ans.
Par l'agitation médiatique enfin avec des comités de défense qui voient le jour un peu partout.
Mais si ces campagnes en faveur de Sacco et Vanzetti sont initiées par les anarchistes
aussi déconcertant que cela puisse paraître, ceux ce sont ceux qui de l'autre côté du
globe sont devenus leurs pires ennemis qui prennent à ce moment leur défense.
C’est tout de même une vraie ironie que ce soit les communistes qui aient adopté leur cause,
car au même moment les communistes exécutaient et emprisonnaient des anarchistes en Union
Soviétique. Ils ne pouvaient donc pas avoir de sympathie pour les idées de Sacco et Vanzetti.
On sait aujourd’hui, qu’effectivement c’est à Moscou que la décision a été
prise d’instrumentaliser pour le martyr de Sacco et Vanzetti, pour en faire effectivement
le symbole de la répression bourgeoise, de la répression capitaliste dans l’état qui
symbolise le grand capital, c’est à dire, effectivement, les Etats-Unis d’Amérique.
Ça avait aussi pour but de permettre aux Staliniens, d’accumuler une sorte de capital
moral. Ils s’attiraient la sympathie des travailleurs en défendant ces hommes qui
risquaient la mort. Mais c’était bien une instrumentalisation de l’affaire
Sacco et Vanzetti pour mieux servir leurs propres intérêts. Et ça, c’est vraiment triste.
Inconscientes des tentatives de manipulation et sensible aux injustices faites aux anarchistes,
la base des militants communistes ne ménage d'ailleurs pas ses efforts. Depuis
la Place de la République en France, jusqu'à Tokyo en passant par Berlin,
Sofia, Assomption et Trafalgar square au Royaume uni, ils s’opposent, eux aussi,
à l’exécution de Sacco et Vanzetti. Rien n'y fera. Malgré cette immense mobilisation, ils sont
exécutés par la chaise électrique en 1927 après que leur appel a été rejeté. Et ceci a un aspect
dévastateur sur le mouvement anarchiste. Le mouvement anarchiste est brisé aux
Etats-Unis et on ne le reverra plus au moins avant les années 60.
Il faudra en effet attendre longtemps pour que, dénoncées les manipulations
et reconnues les instrumentalisations, le gouverneur du Massachusetts réhabilite
officiellement les deux hommes en déclarant que « tous les déshonneurs devaient être
enlevés de leurs noms pour toujours ». Et 50 ans après leur condamnation à mort, grâce à
Joan Baez qui chante, sur un air composé par Ennio Morricone, les dernières paroles de Vanzetti, la
marche funèbre des anarchistes pouvait devenir un hymne mondial pour la justice et la liberté.
Here's to you Nicolas and Bart Cette chanson est pour vous Nicolas et Bart
Rest forever here in our hearts. Vous resterez pour toujours dans nos coeurs.
The last and final moment is yours. Votre dernière heure vous appartient.
That agony is your triumph. Et cette agonie est votre triomphe.
L’anarchisme subit alors une diaspora énorme. Diaspora des anarchistes russes,
diaspora des anarchistes nord-américains. Diaspora des anarchistes italiens. Beaucoup
sont venus naturellement en France, parce que la France n’était pas une dictature,
c’était encore une démocratie libérale. Et ils ont donc émigrés en France.
Le mouvement anarchiste qui avait espéré pouvoir faire triompher la révolution au
lendemain de la guerre mondiale, en fait se trouve battu sur toute
la ligne. Et la question se pose : pourquoi nous avons été battus ?
Paris est redevenu le centre du monde. Ce sont les années folles. Montparnasse a
pris le relais de Montmartre. Dans la lumière colorée des premiers néons, à la Rotonde,
au Dôme, ou au Select, dans la lignée de Courbet, Pissaro ou Seurat, les artistes
sont inspirés par la pensée libertaire. Que l'on songe à Duchamp qui se dit «
anartiste », à certains membres du mouvement Dada qui publient leurs premiers travaux dans des
journaux libertaires, aux premiers surréalistes qui pouvaient affirmer avec Breton qu'"Un monde
anarchiste... un monde surréaliste: C'est la même chose » ; que l'on pense aux peintres émigrés
russes du réfugiés dans la ruche, aux écrivains anglo-saxons; ou même à ces inclassables que sont
Léo Malet, le jeune Jean Dubuffet, Jean Vigo et Jean Cocteau, l'anarchisme souffle sur les
arts son vent de liberté et de révolte. Mais loin des banquettes de moleskine,
au lendemain de l'armistice, le mouvement ouvrier, avec son million et demi de morts
et ses quatre millions de mutilés, a payé très cher les folies de quelques hommes. Et dans
l'ivresse patriotique qui suit la victoire, ils se détournent peu à peu de l'anarchisme.
Là il y a vraiment une rupture, une rupture de culture qui est liée à quatre ans de société
totalement militarisée. Ça ne favorise par le développement de l’anarchisme et ce n’est pas,
à mon avis, un hasard, si la forme de parti ouvrier qui va naître après la première guerre
mondiale c’est le bolchevisme, c’est à dire, une structure hiérarchique, qui ressemble à la
structure de l’usine et à la structure de l’armée. Dans les années 20, malgré les grandes grèves
menées par les syndicalistes révolutionnaires, la société française et le mouvement ouvrier
sont en effet en train de céder lentement mais irrémédiablement à de nouvelles sirènes.
En fondant le Parti communiste à la suite du Congrès de Tours, les marxistes-léninistes
français, renforcés par la prise de pouvoir des bolcheviques en Russie et la création du
Komintern séduisent les prolétaires. Ils gagnent du terrain sur les anarchistes, s'emparent de
leurs structures, se réapproprient leurs martyrs et spolient leurs symboles. Comme l'Internationale
qui devient, amputée de quelques vers gênants, l'hymne de l'Union soviétique. Cette lutte engagée
par les léninistes un peu partout fait ici aussi ses victimes : deux anarchistes sont par exemple
assassinés dans de violents combats de rue pour la prise de contrôle de la maison des syndicats.
Mais comme si cela ne suffisait pas, au sortir de la guerre, les anarchistes voient
se dresser devant eux une nouvelle menace : car pour égarer un peu plus les travailleurs,
fasciner le sous-prolétariat et rassurer la petite bourgeoisie,
le capitalisme a en effet décidé d'arborer son masque, le plus spectaculaire : le fascisme.
Ils avaient participé à la guerre et ils avaient retenu la leçon la plus néfaste
de la guerre : celle de la violence. Mais à la différence de la violence révolutionnaire
de gauche, la violence fasciste est plus professionnelle. Parce que les
fascistes ont compris à la guerre que la violence doit être organisée.
Cette organisation grandissante des fascistes dans et par la violence s'accompagne d'une tentative
de récupération symboles de l’anarchisme. Comme le fait l'action française présidée par Charles
Maurras. Elle crée le Cercle Proudhon, du nom du père fondateur de l'anarchisme,
afin d'attirer les ouvriers dans son giron. Il deviendra le Berceau du fascisme à la française.
Ou comme le fait Benito Mussolini, un ancien instituteur et journaliste, qui fonde le Parti
national fasciste, et revêt ses jeunes milices de chemises au couleur noire de l'anarchie. Ce fils,
d’un socialiste révolutionnaire a d’ailleurs fréquenté certaines personnalités du mouvement
comme Leda Raffanelli, la militante italienne convertie à l'islam, avec laquelle il a eu dans
sa jeunesse une brève histoire d'amour. Et sans doute est-ce là d’ailleurs l’origine de
la légende tenace selon laquelle le Duce aurait été, avant la guerre, anarchiste.
J’ai une anecdote exceptionnelle qui va vous donner une idée du flair de Malatesta. En 1913,
Malatesta, revient en Italie, il va à Milan, et là il rencontre Mussolini,
pendant une heure. A la fin ils se saluent et un ami de Malatesta demande : « Alors que
penses-tu de Mussolini ? ». Malatesta répond : « Ce n’est pas un socialiste, c’est encore
moins un anarchiste, c’est un révolutionnaire qui fera beaucoup de chemins. Oui, c’est vrai
que Mussolini avait traduit le livre sur la Grande Révolution française de Kropotkine, mais il n’a
jamais été anarchiste, absolument jamais. Et à la suite de Malatesta, les anarchistes
ne s'y trompent pas qui s'opposent aussitôt violemment à l'avénement des nouveaux despotes.
Ils sont même les seuls à en combattre la menace les armes à la main.
Comme en Italie, où Michele Schiru, Angelo Sbardellotto ou Anteo Zamboni, qui finira lynché
par la foule, fomentent chacun leur tour des tentatives d'assassinats de Mussolini. En Espagne,
c'est le dictateur fasciste Primo de rivera qui est visé tandis qu'en France, l’héroïque Germaine
Berton abat le rédacteur en chef de l'Action Française. Alors que sévit aux Etats Unis
d'Amérique un véritable régime d'apartheid, il n'y a que les libertaires des IWW pour affronter dans
la rue les milices racistes du Ku Khu Klan. Et on oublie qu'en Allemagne, si l'anarchiste Marinus
Van der lubbe, incendie le Reichstag, c'est parce qu'il est devenu l'anti-chambre de l'hitlérisme.
Mais pour la majorité du mouvement, la réponse individuelle n'est plus adaptée et c'est au cours
des débats des premiers Front antifascistes, qu'ils exposent ce qui est, selon eux,
la seule réponse possible à la menace. Très schématiquement, pour les fronts
antifascistes il y a cette histoire du moindre mal. Sil le mal principal c’est le fascisme il
faut tous s’unir contre le fascisme et quand le fascisme aura été vaincu on se battra entre nous,
de manière dialectique, sur les différentes manières d’organiser la société. Les anarchistes
n’acceptent pas cela, il pense que s’il faut combattre le fascisme militairement, il faut
aussi le combattre avec une révolution sociale. Pour eux, le seul moyen d’éradiquer le fascisme
c’est à travers la révolution qui sapera les bases économiques et sociales du fascisme.
En juin 1926, à Paris, un texte paraît qui s'intitule Plate-forme d'organisation
des l'Union générale des anarchistes. C'est un coup de tonnerre dans le petit
monde libertaire non seulement pour l'appel qu'il lance à l'unité d'un mouvement qui s'est toujours
montré rebelle à toute forme d'organisation. Mais encore pour le nom de son principal
signataire : un revenant des vallées de cendres et de larmes d'Ukraine,
qui travaille désormais enchaîné aux lignes de montage chez Renault, dont le corps n'est
qu'une longue cicatrice : Nestor Makhno. Makhno arrive à Paris après avoir goûté
à l’internement en Roumanie, aux prisons polonaises, etc. Il arrive donc dans une
période où à la fois les idéaux révolutionnaires sont quand même en déclin parce que la période
n’est plus tellement à ça nulle part en Europe et où par contre heu… l’image de l’URSS est
assez positive pour que le mouvement communiste se soit constitué là dessus et donc le mouvement
anarchiste se retrouve extrêmement marginalisé. Par rapport à ça vous avez des anarchistes qui
estiment que à l’origine de cette défaite c’était l’absence d’organisation, de concertations plus
exactement des anarchistes entre les deux. Et c’est le point de vue qui est défendu par ce
qu’on appelle les makhnovistes, c’est-à-dire les partisans de Makhno qui vont développer
avec Archinov des documents dans lesquels ils se déclarent favorables à la constitution d’une
organisation anarchiste structurée. Fondée sur le principe de la… de la responsabilité collective
que pour eux c’est quelque chose d’indispensable pour pouvoir reprendre le combat et l’emporter.
L'anarchisme n'est pas une belle fantaisie ni une idée abstraite de philosophie: il est un
mouvement social des classes laborieuses. Il doit rallier ses forces en une organisation
générale et permanente comme l'actualité et la stratégie de la lutte sociale l'exige.
La Plate-forme, publiée ci-dessous, représente les grandes lignes, le squelette d'un tel programme.
Elle doit servir de premier pas vers le ralliement des forces libertaires en une seule collectivité
révolutionnaire active, capable d'agir (...). Il est temps pour l'anarchisme de sortir
du marais de la désorganisation, (…) Vive le mouvement anarchiste organisé!
Vive l'Union Anarchiste Générale! Vive la Révolution sociale des
travailleurs du monde! Certains on pu lire la
plateforme comme une volonté d’imiter le parti bolchevique, mais c’est en réalité
une transposition de ce qu’à été la makhnovtchina comme groupe anarchiste. C’est-à-dire que c’est
une élimination de l’anarchisme de tendance artistique, de la tendance individualiste ou
de l’anarchisme terroriste. C’est vraiment la lutte des classes menée par des groupes armées.
Au lieu de favoriser le rassemblement du mouvement anarchiste, l'appel de
Makhno provoque surtout un de ces interminable débats dont les libertaires ont le secret. Des
réponses fusent du monde entier. On s'oppose, on polémique, on synthétise. La confusion s'installe.
Tout cela ne fait que renforcer Makhno et les siens dans leur conviction qu'il faut unir et
discipliner un peu plus les anarchistes. Il décide de rassembler ses partisans à
L’Haÿ-les-Roses dans la banlieue parisienne lors d'une conférence internationale qui se tient le
20 mars 1927, au cinéma Les Roses. Au nombre des participants,
on compte des anarchistes russes; des Italiens, des Polonais, des Bulgares;
et même des chinois, dont le romancier Badjin. Mais c'est particulièrement la situation de
l'Espagne qui intéresse Makhno à ce moment là. Pourquoi l’Espagne ? On s’est beaucoup posé la
question, peut-être parce qu’on les aime pas les anarchistes, ça c’est Léo Ferré qui dit ça,
mais beaucoup plus concrètement c’est parce que l’Espagne c’est un pays où le
socialisme naît anarchisme, c’est-à-dire que ce n’est pas une tendance du socialisme mais
en Espagne le socialisme est anarchiste. L’anarchisme en Espagne n’a pas seulement
une origine populaire comme en France ou en Italie mais une véritable base populaire,
une base populaire de milliers, de centaines de milliers de militants.
Une base populaire dont provient un mécanicien anarchiste d'une trentaine d'année qui,
en ces jours, s’est réfugié à Paris et retient l'attention
de Makhno. Il s'appelle Buenaventura Durruti. Ils partagent leurs expériences, évoquent les
échecs passés, parlent des possibilités nouvelles. Durruti lui dévoile son passé terroriste,
lui raconte l'organisation déjà ancienne du mouvement anarchiste en Espagne et lui dit
des espérances révolutionnaires en Catalogne ou dans les plaines d'Aragon qui ressemblent
tant aux steppes d'Ukraine. Impressionné par le courage,
l'intelligence et la détermination de l'espagnol, Makhno lui livre son testament
politique et promet que si la révolution éclate en Espagne, il viendra combattre à ses côtés.
Ce que les anarchistes défendent, veulent, ce à quoi ils aspirent c’est un idéal très élevé mais
qui demande une longue préparation. En Espagne, on a vécu ça il y a eu 70, plus de 80 ans de
préparation à la guerre d’Espagne. Donc quand la révolution éclate en Espagne, les gens sont prêts.
Ca fait très longtemps qu’ils se préparent à ça. En 1936, en Espagne, en effet, si les anarchistes
sont prêts, ce n'est pas seulement parce que depuis la fin du 19ème siècle,
ils ont réalisé certains des exploits de la propagande par le fait comme les attentats
de la mystérieuse Mano negra ou l'assassinat en 1912 du Président du Conseil par Manuel Pardiñas
Serrano reconstitué ici pour les besoins d'un film semi-documentaire, ce n'est pas non plus parce
que certains des grands martyrs de la cause comme les garrottés de Jerez de la Frontera, Francisco
ferrer ou les paysans assassinés de Casas Viejas, sont espagnols, pas même parce que le journal des
anarchistes catalans fait résonner les mêmes mots que le slogan de la Révolution mexicaine, pas plus
parce que certaines des grandes insurrections paysannes ou ouvrières, eurent lieu au Levant,
en Andalousie, dans le Rioja, en Catalogne, ou dernièrement dans les Asturies avec sa Révolution
d'octobre matée par un certain Général Franco aux ordres de la toute jeune démocratie bourgeoise.
Non, si les anarchistes espagnols sont prêts, c'est parce que le mouvement libertaire dans
la péninsule est solidement organisé depuis l'origine. D'abord au sein d'une puissante section
espagnole de l'Internationale Ouvrière, puis de la FAI (Fédération anarchiste Ibérique) et de la CNT
(Confédération nationale du Travail) qui est à la veille du coup d'Etat de Franco l'un des syndicats
les plus fournis et les mieux structuré au monde. Le monde il est vaste, mais c’est unique
en Europe occidentale, que la principale force syndicale, mais ça ne se limite pas à ça,
la principale force sociale, pas politique parce que le terme est ambigu, organisée c’est la CNT.
On a compté qu’à la fin du printemps 36, c’est à peu près un million et demi de gens qui sont
adhérents à la confédération nationale du travail sur l’ensemble de l’Espagne dont
pas loin d’une moitié en Catalogne. Avec seulement un salarié permanent,
c’est incroyable quand on y pense, un seul salarié pour une organisation aussi grande.
En 1936, Makhno est mort et Durruti est revenu en Espagne.
Des élections ont lieu. Une fois n'est pas coutume les organisations anarchistes,
qui ne présentent aucun candidat, appellent leurs militants à voter pour le Front populaire.
Grâce aux millions de voix des libertaires, une assemblée de gauche composée de socialistes,
de républicains démocrates et de seulement quelques communistes qui représentent
alors une infime minorité du mouvement ouvrier espagnol est élue de justesse.
La réaction de la droite ne se fait pas attendre. Le général Franco somme toutes
les casernes de prendre le contrôle du pays. C'est la guerre civile.
Le coup d’Etat de Francisco Franco survient en 1936 et l’Espagne éclate
comme une pastèque. D’un côté il y a un front progressiste et de l’autre un
front fasciste. Et pendant trois ans, ca va être une opposition radicale.
Comme en Italie ou en Allemagne, devant le putsch, la grande bourgeoisie applaudit,
les « oligarques » apportent leur soutien financier aux fascistes,
et les « démocrates » abdiquent. Le gouvernement de Front populaire
abandonne. Au lieu d'appeler à la résistance, il démissionne 3 fois dans la même journée.
Le peuple est livré à lui-même. Et une moitié du pays tombe sous la coupe de Franco.
Les organisations libertaires lancent alors un appel général à la mobilisation.
Partout, spontanément, comme un seul homme, les anarchistes se lèvent.
En Catalogne, emmenés par Durruti qui dirige la défense de Barcelone,
les libertaires mettent en échec les putschistes « Aux barricades », l'hymne de la CNT que
Valeriano Orobón, l'un des théoriciens de l’anarcho-syndicalisme espagnol, écrit en quelques
heures, devient le cri de tout un peuple. Des tempêtes noires agitent les airs.
De sombres nuages nous empêchent de voir. Même si la mort et la douleur nous attendent,
Le devoir nous appelle contre l’ennemi.
Des Colonnes se forment Durruti est désigné délégué
général d'une milice de combattants volontaires. Forte de 3000 hommes, divisées en plusieurs
centuries qui portent les noms de leurs martyrs comme la Centurie Sacco et Vanzetti, la Colonne
Durruti, tout comme la Colonne rouge et noire marchent sur Saragosse et convergent vers l'Aragon
pour combattre les armées fascistes. Et inspirés par la makhnovtchtchina, Durruti et ses hommes
font tout à la fois la guerre et la révolution. Debout peuple ouvrier, au combat !
Il faut vaincre la réaction. Aux barricades ! Aux barricades !
Pour le triomphe de la Confedération Aux barricades ! Aux barricades !
Pour le triomphe de la Confédération Ils font reculer le fascisme ce que les
armées républicaines postérieurement ne sauront pas faire. Mais ils feront reculer le fascisme
en particulier en Aragon. Et dès que les colonnes euh libèrent un village,
immédiatement on y proclame le communisme libertaire.
Dans chaque village par lequel passait la colonne Durutti,
on discutait avec les paysans. Les anarchistes leur disaient que ça y est,
ils pouvaient enlever les séparations entre les champs, créer de grandes zones collectives et
travailler la terre tous ensemble. Dans leur marche, les libertaires
chassent les maîtres et les dieux et annoncent la fin des privilèges.
Sur les places des villages libérés, des danses nouvelles viennent remplacer les
anciennes complaintes. Des couples se forment aux yeux de tous.
On partage les terres, le travail et le pain. On donne la retraite aux anciens,
on prend le temps de vivre. On invente des pratiques et on recrée des solidarités.
L’anarchisme pousse ici sa logique jusque dans ses ultimes retranchements. Assemblée paysanne,
campagne d’alphabétisation, plus 800 villes et villages d’Espagne se mettent en commune.
Et l'une des plus grandes expériences de collectivisation de l'histoire commence.
Dans la pratique c’est … une explosion d’expériences. Ben de nombreuses communautés,
et pas un village de 200 habitants qui suppriment l’argent. Ah bon ? Mais on va
vivre comment ? Alors on invente, parce que ça c’était pas dans les textes des théoriciens.
On invente par exemple le salaire familial. Tout le monde travaille, on a une production,
on la répartit comment ? Au niveau des efforts de chacun ? Non, au niveau des besoins de chacun.
Ils avaient aboli l’argent, ça semble incroyable aujourd’hui, mais ils étaient des milliers,
ils s’organisaient, bien sûr que sur ces territoires libérés le clergé était exproprié
et les anciens exploiteurs, devaient désormais travailler main dans la main avec les paysans.
Ca ne va pas se passer bien partout. Parce que dans un premier temps, on chasse la garde civile,
on chasse ou on élimine les fascistes du village. Parfois les troupes franquistes vont revenir,
et on imagine la répression qui va s’imposer. On parle d’églises incendiées, on parle aussi
des curés tués par les anarchistes. C’est vrai, ça a eu lieu. Le pouvoir quand il est repris
par le peuple génère ce genre d’action. Bakounine lui-même le disait, il disait quand la révolution
arrive, il est inévitable que cent têtes tombent. 100 têtes ce n’est pas beaucoup quand on pense
aux exactions données par les fascistes. Grâce au matériel envoyé en quantités
presque illimitée par Henri Ford et au soutien des troupes italiennes ou de la lugubre Légion Condor,
les franquistes se livre en effet à une véritable épuration sociale et un nettoyage idéologique.
Comme à Séville où 8000 personnes sont passées au fil de la baïonnette ou comme à Guernica,
où sans discernement hommes, femmes et enfants sont écrasés sous les bombes.
Malgré la terreur blanche qui s'abat, les demandes d'armes des libertaires aux démocraties
bourgeoises même publiées sur des timbres, restent lettre morte. Les anarchistes peuvent cependant
compter sur la solidarité internationale du mouvement qui, de journaux en conférences, appelle
partout à rejoindre les rangs des insurgés. Le Français Sébastien Faure ou l'anarchiste
cambrioleur Marius Jacob, l'algérien Mohamed Saïl, l'argentin Diego Abad de Santillán,
le Belge Louis Mercier Vega, le russe Georges Sossenko, Simone Weil qui s'engage dans la
Colonne Durruti comme Emma Goldman qui a plus de 67 ans vient en Catalogne, du monde entier,
des hommes et des femmes arrivent en Espagne pour soutenir la révolution.
Et avec les premières colonnes d'internationationaliste, la Brigade
Abraham Lincoln composée notamment d'IWW, le Bataillon Malatesta que l'on surnomme Bataillon
de la mort ou le Bataillon Louise Michel venu de France, les révolutionnaires étrangers prennent
soudain en arrivant la mesure du changement. Dans les pays d’où ils viennent, que ce soit
des Français, des Anglais, des Américains, que ce soit des réfugiés allemands ou italiens, les
autres ils sont dans le camp de Franco hein, dans leur pays, il n’y a jamais eu, ils n’ont jamais,
à aucun moment de leur histoire rencontré un mouvement anarchiste de cette importance. On
a un témoignage formidable avec George Orwell qui est en Angleterre qui fréquente non pas les
milieux communistes mais les milieux plutôt trotskistes et qui va venir en Espagne pour
combattre. Il arrive à Barcelone et c’est une véritable découverte. En Angleterre il ignorait
que les anarchistes existaient d’une part et tenaient la ville. Alors l’ouvrage dont il s’agit
à un titre bizarre puisque c’est Hommage à la Catalogne mais il faut le lire, c’est formidable.
En théorie c’était l’égalité absolue et dans la pratique il s’en fallait de peu. Nous avions
comme un avant goût du socialisme. Un grand nombre des mobiles normaux de la ville civilisée
avait absolument cessé d’exister. L’habituelle division en classe de la société avait presque
disparu. Il n’y avait là que les paysans et nous. Et nul ne reconnaissait personne pour son maître.
Pendant que les bataillons internationalistes partent soutenir les colonnes anarchistes
sur le front, à l'arrière devenus à leur tour conscients du rôle central joué par la propagande,
les libertaires s'emparent de l'industrie du cinéma et, avec leurs faibles moyens montrent les
combats acharnés qu'ils livrent alors en Aragon. Mais dans cette guerre des images, où pour la
première fois ce sont eux qui filment, les anarchistes n’oublient pas de témoigner de
l’ampleur et de la spécificité de leur révolution. Les opérateurs de la CNT
saisissent, sur le vif une capitale insurgée. Premier reportage sur les événements de Barcelone,
c’est le syndicat CNT, le syndicat du spectacle public, qui le produit. Ils sortent dans la
rue voir ce qui se passe sur les barricades. On a de formidables images d’une ville en
révolution. On n’en a pas pour Saint-Pétersbourg où d’autres endroits,
là on en a. C’est quoi une ville en révolution ? Sur ces Images, on voit une ville qui est
pratiquement anarchiste. Avec un enthousiasme populaire exceptionnel qui ne s’est plus
jamais reproduit dans toute l’histoire. Ces images révèlent au monde l'importance
et la cohérence de la Révolution libertaire espagnole. Au milieu des restes de barricades
et des centres de pouvoir détruits, les documentaristes anarchistes comme Felix Marquet,
dévoilent chaque étape du grand bouleversement. Ici, l'anarcho-syndicalisme fonctionne a
plein et donne sa mesure : toute forme de bureaucratie, de métiers non productifs,
d'emploi de contremaître sont abolis. Les grandes décisions sont prises en Conseil, les différentes
tâches effectuées en commun, les moyens de production récupérés par la collectivité.
En Catalogne, qui est de loin la première région industrielle d'Espagne, ce sont plus de 75% des
entreprises qui sont autogérées. Les tramways, les taxis et les bus, les hôtels et les restaurants,
les boulangeries, la pêche et les métiers de bouche, les ateliers de textiles, l'industrie
du cuir et des chaussures, tous les petits commerces comme les plus grandes entreprises
sont désormais gérés de façon collective sans baisse de production ni réduction du rendement.
La révolution s'attaque même à la culture qui redevient soudain populaire et sociale. Cinéma,
orchestres symphoniques, opéra ou cabaret sont gérés directement par les comédiens,
les danseurs et les musiciens, les techniciens et les ouvreuses qui sont tous membres de la CNT.
Emma Goldman qui a 67 ans, est venue en Espagne soutenir la révolution catalane, peut déclarer :
La collectivisation des usines et des terres représente la plus grande réussite de toutes
les périodes révolutionnaires. Votre révolution va détruire pour toujours l'idée que le projet
anarchiste signifie le chaos. Même si Franco gagne et que les anarchistes espagnols sont exterminés,
votre travail continuera de vivre à jamais. Ça signifie que l’anarchisme fonctionne. Ça
fonctionne mais à quelles conditions ? A la condition qu’une majorité de la population soit
convaincue par les principes libertaires. Il est donc possible de faire une société sans autorité
et sans gouvernement ou avec le minimum d’autorité et le minimum de gouvernement.
Ce triomphe de l'anarchisme en Espagne trouve une expression dernière mais paradoxale le 4 novembre
1936 quand les républicains décident de former à Madrid un nouveau gouvernement de la Victoire.
Afin de rassembler les différentes forces antifascistes contre les franquistes pour
la première fois dans l'histoire, 4 libertaires deviennent ministres.
Leur présence a d’un côté pour but de renforcer le gouvernement. Mais elle est aussi un moyen
pour les milices anarchistes d’obtenir des armes. C’est donc un peu du donnant donnant.
Mais ce sont des ministères qui n’ont pas vraiment d’importance.
S’ils entrent au gouvernement c’est dans un but stratégique. Ils le font en quelque sorte pour
contrôler le gouvernement pour empêcher que le gouvernement n’ait des menés anti anarchiste.
Dans la pratique, il n’y a pas eu plus d’armes pour les milices anarchistes
et aux yeux des combattants, cette entrée au gouvernement a été au pire une trahison au
mieux une erreur. Et alors, il y a une scission entre la base anarchiste et ces quatre ministres.
Le mouvement anarchiste commence à se scinder. Le parti communiste, lui aussi représenté dans
le gouvernement, et qui jouit d'une place de plus en plus prépondérante,
grâce au soutien militaire que Staline apporte à la République, entend profiter de cette désunion.
Il exige que la révolution libertaire soit ajournée et que les milices anarchistes,
désarmées, soient réintégrées dans une armée régulière dirigée par des commissaires
politiques envoyés spécialement d'URSS. Le gouvernement et les 4
ministres votent cette proposition. Durruti considère cela comme une trahison.
Il prend la parole : « Si vous ne voulez pas que ceux qui luttent
vous confondent, vous à l’arrière, avec nos ennemis, accomplissez votre devoir. La guerre que
nous menons actuellement est faite pour écraser l’ennemi au front, mais, est-il le seul ennemi ?
Non. L’ennemi, c’est aussi celui qui s’oppose aux conquêtes révolutionnaires, qui se trouve
parmi nous, et que nous écraserons également ». Aux yeux des staliniens et des républicains
Durruti et sa colonne qui tiennent l'Aragon sont devenus trop forts, trop dangereux et trop
radicaux. Il est urgent de reprendre le contrôle. A partir du moment où on veut changer radicalement
les choses, les réformistes sont contre vous, les staliniens qui veulent reconstituer une société
hiérarchisée sont contre vous, évidement, euh…, la bourgeoisie aussi est contre vous.
Et c’est à ce moment que les républicains sont pris dans un dilemme et que beaucoup
d’entre eux disent : on préfère l’ordre fasciste à l’anarchisme.
Pour affaiblir les anarchistes et avoir Durruti sous la main, le gouvernement
décide alors de faire venir sa colonne à Madrid qui est assiégé par les franquistes.
Les libertaires sentent le piège. Mais Durruti espère saisir cette occasion pour relancer
le processus révolutionnaire dans la capitale espagnole.
Sa mort qui survient dans de troubles circonstances
laisse cours aux plus folles rumeurs. Il était dans une voiture et il a voulu
comprendre la situation. Alors, il est descendu de la voiture. Quand il revient dans la voiture,
il meurt. Plus exactement il reçoit une balle. Une des premières interprétations c’est que c’est un
assassinat. Un tire comme ça, à bout portant, ne peut être qu’un assassinat. Et c’est une
thèse immédiatement propagée par les franquistes qui disent que les républicains se tuent les uns
les autres. Et puis cette thèse est reprise par le parti communiste. Qui dit que les anarchistes sont
des petits bourgeois, désorganisés et qu’ils se tuent entre eux. Mais pour moi c’est un accident,
il y avait dans la voiture un soldat qui avait un fusil, ces fusils qu’il y avait en ce
temps là, avec la sécurité qui ne fonctionnait pas vraiment. Et quand Durutti s’est levé,
il reçoit le tir. Pendant la guerre, avec une personnalité comme Durutti dire qu’il
est mort bêtement, à cause d’une arme qui ne fonctionnait pas bien, ça faisait un peu ridicule.
Aujourd'hui encore les circonstances de la mort de Durruti ne sont pas éclaircies.
Son corps est transporté à travers le pays jusqu'à Barcelone. Plus de 500 000 personnes défilent
jusqu'au cimetière de Montjuïc où il est inhumé. C'est la dernière démonstration publique
à grande échelle de la force des anarchistes pendant la guerre d'Espagne
Durutti était un symbole, et sans Durutti, l’anarchisme restait sans figure de proue.
L’anarchisme est une théorie politique qui prévoit la destruction du pouvoir. Ce n’est pas
une stratégie de conquête politique, le communisme en revanche oui. Et les communistes qui n’étaient
que 10 000 face à des millions et des millions d’anarchistes réussissent en moins d’un an,
appuyés par l’union soviétique à reprendre la situation en main.
Et c’est alors que peut commencer la grande répression, qui va culminer avec les événements
de mai 37 où il y a un affrontement et là, la révolution libertaire va être écrasée.
C'est au cours de ce que l'histoire de l'anarchisme a retenu sous le nom des
Journées de Mai 1937, dont le film Land and Freedom de Ken Loach ne montre qu'une
partie, que cet écrasement a lieu. Tout commence avec la « Bataille de
la Télefonica ». Depuis le début de la Révolution, les anarchistes contrôlent
la centrale des téléphones de Barcelone. Les Républicains alliés aux staliniens veulent
à tout prix les en déloger. C'est l'étincelle.
Le peuple de Barcelone élève des barricades. Malgré les appels au calme des ministres
anarchistes, il s’oppose comme à Kronsdat 15 ans plus tôt mais cette fois aux côté
des trostkystes du POUM, presque sans arme à plus 3000 gardes d'assaut équipé et entraînés.
Il y a une semaine d’affrontement. Il faut se souvenir que le Putsch de Franco a été
vaincu à Barcelone en deux jours. Mais les combats, là, entre la base et le
gouvernement durent sept jours avec des plus de 1000 morts et des centaines de blessés.
Après la défaite des anarchistes pendant les journées de mai 37
et la répression qui s'ensuit, les portes de Barcelone sont ouvertes aux fascistes.
Des mesures contre-révolutionnaires du gouvernement républicain et staliniens
peuvent se multiplier sur le petit territoire qu'il contrôle encore :
le 25 mai, la Fédération anarchiste est exclue des tribunaux populaires;
le 6 juin, un décret gouvernemental rend illégales toutes les collectivités rurales.
Début août, le Conseil régional de défense d'Aragon est définitivement dissout;
Fin août, les critiques vis-à-vis de l'URSS sont interdites.
Le 6 janvier 1938, le gouvernement interdit par décret l'émission de
billets ou de monnaie par les comités. Et au cours de l'année 38,
le gouvernement annule tous les restes de la collectivisation et réintègre les
grands propriétaires dans leurs droits. La révolution libertaire espagnole est
vaincue et la Pravda de Moscou peut affirmer dans son éditorial : "l'épuration des
anarchistes a été menée à son terme avec la même énergie qu'en Union Soviétique".
La guerre d’Espagne se termine le premier avril 1939. Beaucoup d’anarchistes
sont internés en camp de concentration. Et beaucoup d’anarchistes sont aussi fusillés.
C’est incroyable quand on compare le nombre de membres de la CNT ou de la fédération
anarchiste juste avant la révolution sociale espagnole et ce qu’il en reste juste après la
victoire du fascisme. On pourrait croire que c’est la répression fasciste qui est la cause
de cette disparition mais en réalité c’est surtout dû à la répression du gouvernement
républicain en accord avec les staliniens. Et ça, tous les historiens le confirment.
C’est un épisode profondément dramatique de l’histoire du XXe siècle que cette guerre
d’Espagne. Même si ce n’est pas un épisode auquel on pense spontanément quand on fait l’histoire
du XXe siècle. Pour moi c’est un des points tournants. C’est quelque chose de sanglant,
c’est quelque chose d’horrible dans l’histoire du XXe siècle ce qu’il s’est passé là.
L’abandon par les démocraties, les fascistes italiens, les nazis, l’URSS des Staliniens : le
monde entier se ligue pour faire échouer cette expérience là. Comme vous le savez elle échoue.
En franchissant le col des Pyrénées au milieu des foules de réfugiés qui prennent la route de
l'exil, ceux qui ont survécu se demandent tout de même pour quoi ils ont perdu et
où et quand il vont pouvoir reprendre le combat. Si la situation des anarchistes après la première
guerre mondiale était extrêmement difficile, la situation des anarchistes après l’échec de la
révolution espagnole est carrément catastrophique. La seule chose qu’il leur reste à faire,
c’est quoi ? De rejoindre les Bolcheviques ? De se convertir au fascisme ? S’ils veulent
continuer le combat, qu’est-ce qu’ils peuvent faire ? S’engager dans l’armée française pour
combattre les nazis ? Que faire à part entre guillemets sauver votre peau ?
En avril 1939, la 2ème guerre mondiale n'a pas encore commencé. Mais depuis les camps
de concentration dans lesquels la France accueille les survivants de la Révolution
espagnole, comment les anarchistes ibériques pourraient-ils en effet ne pas être désemparés ?
Surtout quand l'on se rappelle qu'Edouard Daladier, le Président du Conseil français
qui avait déjà réimposé la semaine de 48 heures et signé les accords de Munich,
décide de nommer premier ambassadeur auprès de Franco Philippe Pétain « le plus noble et le
plus humain de nos chefs militaires », selon l'expression de Léon Blum.
Mais si la situation est aussi difficile pour eux, comme pour tous les anarchistes au monde,
c'est que la contre-révolution est en passe de triompher partout.
Dans les pays fascistes bien sûr, mais aussi dans les Républiques socialistes ou dans les
démocraties libérales, la réaction égrène son chapelet de morts comme lors du massacre
du Memorial Day, aux Etats-Unis d’Amérique où la police de Chicago assassinent des dizaines
de travailleurs dont une femme et trois enfants. Et comme toujours, dans un monde qui se recouvre
de barbelés, les libertaires sont parmi les premières cibles de la répression. Du Vernet
à Oriannenburg, ils sont très tôt rassemblés, déportés et à l’image d’Eric Mühsam, exécutés.
Car dans un contexte de crise généralisée du capitalisme, l'écrasement des révolutionnaires
constituait, pour la bourgeoisie, le préliminaire nécessaire à son désir d'expansion.
Et l'impérialisme que l'on reconnaît hier comme aujourd'hui à ce qu'il
n'a que le mot « Paix » à la bouche, se préparait depuis longtemps à la guerre.
L'Espagne, tout comme l'Abyssinie ou la Mandchourie,
était bien plus que des répétitions générales. Tous les pactes de non agression ne tendaient en
réalité qu'à accélérer le processus déjà engagé, et l'exacerbation des sentiments
nationaux n'avait pour seul objectif que d'empêcher les travailleurs de s'unir.
Il fallait donc auparavant à tout prix effacer jusqu'à la mémoire de ces hommes
et de ces femmes qui avaient aboli l’état, l'argent et les frontières, et essayé envers
et contre tous de bâtir un monde meilleur. Et c'est ainsi que dans les ténèbres d'une
nouvelle guerre mondiale, qui libérera les passions les plus barbares et transformera
la terre en un vaste champ de ruines, alors que les travailleurs seront enrégimentés, fanatisés,
réduits en esclavage ou en cendres, pouvait se perdre l'écho des dernières paroles de Durruti :
Nous avons toujours vécus dans la misère, et nous pourrions continuer de le faire pour un temps,
mais n’oubliez pas que nous les travailleurs, sommes les seuls producteurs de richesse. C’est
nous qui faisons fonctionner les machines, nous qui extrayons le charbon des mines,
nous qui construisons les villes, nous savons que nous ne mériterons que des ruines parce que
la bourgeoisie essaiera de détruire le monde dans les derniers instants de son histoire.
Mais nous n’avons pas peur des ruines, parce que nous portons un monde nouveau dans notre cœur.