Si vous suivez les médias français, vous avez peut-être entendu l'expression « transfuge de classe ».
Depuis quelques années, de nombreuses personnalités (artistes, politiques…) se définissent comme tels pour souligner leur ascension sociale d'un milieu modeste à la bourgeoisie.
Les Français adorent ce genre d'histoires, c'est pourquoi elles sont tellement présentes dans les médias.
Mais elles sont aussi utilisées pour tenter de décrire le fonctionnement de la société française.
Le phénomène a pris une telle ampleur que deux chercheuses, Laélia Véron et Karine Abiven, ont publié un essai intitulé Trahir et venger : paradoxes des récits de transfuges de classe pour décrypter ce qui se cache derrière ce concept.
Dans ce nouvel épisode, Hugo et Ingrid discutent de cet essai et vous présentent les transfuges de classe les plus célèbres de la littérature française.
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Transfuge de classe, les nouveaux héros français.
Salut à toutes et à tous !
Salut Ingrid !
Salut Hugo !
Comment ça va ?
Ça va bien et toi ?
Ça va, ça va.
Je suis très content de faire cet épisode
parce que je trouve que c'est un sujet passionnant
et c'est quelque chose dont on entend parler
de plus en plus souvent dans les médias français
depuis une dizaine d'années.
Donc j'imagine que certains d'entre vous,
nos chers auditeurs,
avaient déjà entendu ou lu cette expression
« transfuge de classe »
et peut-être que vous vous demandez
à quoi ça fait référence.
Donc on va essayer de vous expliquer tout ça
avec Ingrid aujourd'hui.
Oui, alors pour expliquer très rapidement
avant de revenir dessus pendant tout l'épisode,
un transfuge de classe,
c'est quelqu'un qui met en avant
le fait d'avoir grandi dans un milieu social modeste
avant de réussir à rejoindre la classe bourgeoise.
Les personnes qui se définissent ainsi
peuvent raconter leur vie
à travers un récit très romanesque
qui les rend médiatiquement intéressantes.
C'est vrai qu'on a plein de choses à raconter.
Quand on vient d'un milieu pauvre
et puis on a eu plein de difficultés,
on a rencontré des obstacles
et puis il y a des personnes qui nous ont sauvées, etc.
Alors du coup, les médias adorent ce genre de récits.
Oui, d'ailleurs, il faut préciser qu'en France,
on fait souvent référence aux classes sociales.
Nous, ça nous semble tellement naturel
qu'on n'y pense pas forcément.
Mais peut-être que vous, dans votre pays,
ce n'est pas une lecture sociologique
qui est très répandue.
Donc c'est vrai que dans le podcast,
on parle souvent des classes sociales,
les classes sociales,
les classes sociales populaires,
la classe moyenne,
la classe bourgeoise
ou la classe dominante.
Donc là, vraiment,
ce concept de transfuge de classe,
il repose évidemment
sur cette lecture de la société
comme une société divisée
en différentes classes sociales.
Et le transfuge,
comme tu l'as dit, Ingrid,
c'est celui qui vient,
qui naît dans la classe sociale,
dans les milieux populaires
et qui réussit,
d'une manière ou d'une autre,
à rejoindre la classe dominante,
la classe bourgeoise.
Et c'est vrai que sur les plateaux de télé,
à la radio,
dans les journaux
et même dans les livres,
les journalistes ou les écrivains,
les artistes,
aiment bien parler de ces parcours-là
parce que ça permet de faire
ce qu'on peut appeler
des analyses sociologiques de comptoir.
Quand on dit qu'on fait
des analyses de comptoir,
c'est une référence
au comptoir de bar
et donc à ce que font
les gens qui ne sont pas du tout
professionnels,
qui n'ont pas vraiment
de connaissances sur un sujet,
mais qui vont,
avec une logique
assez simpliste,
faire des analyses
comme si c'étaient
des grands chercheurs.
D'ailleurs, ça fonctionne
avec différents domaines.
On dit faire de la psychologie
de comptoir,
faire de l'économie de comptoir.
Donc, quand vous parlez d'un sujet,
comme si vous étiez expert,
alors qu'en fait,
vous avez le niveau de quelqu'un
qui est dans un bar
et qui discute de ça
avec ses amis.
Et donc, comme on l'a dit,
ces récits de transfuges de classe,
ils sont de plus en plus populaires
en France
et ils sont devenus
tellement populaires
que deux chercheuses,
Laélia Véron
et Karine Abivan,
ont décidé de publier
un livre,
un essai
qui s'intitule
« Trahir et venger,
paradoxes des récits
de transfuges de classe »
pour essayer de mieux
comprendre ce phénomène.
Et dans leur livre,
elles se sont demandées
« Est-ce que ces récits littéraires
de transfuges de classe
correspondent à la réalité
de la mobilité sociale en France ? »
Et nous,
on avait envie de vous parler
de ce livre
parce que
chez Inner French,
donc tous les deux,
on adore Laélia Véron.
C'est une chercheuse
qui a un point de vue
à la fois sociologique
mais aussi linguistique
et qui décortique,
qui analyse énormément
la langue française.
Et nous,
on avait beaucoup aimé
déjà son premier livre,
« Le français est à nous »
et on avait aussi
tous les deux
écouté et apprécié
son podcast
« Parlez comme jamais ».
C'est vrai que souvent,
on discute même
de ce qu'on a entendu.
Elle fait des chroniques
sur France Inter
qui sont toujours intéressantes.
Et sans que vous le sachiez,
d'ailleurs,
on utilise souvent
dans nos explications
des choses
que nous-mêmes,
on a appris
à travers elle.
Donc voilà,
c'est vraiment
un exemple pour nous
et on sait que
si elle va parler d'un sujet,
c'est que le sujet
est intéressant.
C'est vrai,
c'est un peu notre rockstar
comme Stephen Krashen,
d'ailleurs.
Il faudrait peut-être
qu'on essaie de l'interviewer
un jour dans le podcast.
Là, Elia Veyron,
je pense que ce serait
très intéressant
que vous l'entendiez.
Mais vous pouvez
facilement trouver
ses interviews
sur Internet.
Elle est souvent
à la radio.
Et nous,
avec cet épisode,
on va essayer
de vous donner les clés
pour que vous puissiez
comprendre
ce dont elle parle
dans ce nouveau livre,
dans ce livre
sur les transfuges de classe.
Oui, parce que c'est vrai
que c'est un sujet
assez compliqué.
Donc,
dans cet épisode,
on va survoler
certaines notions.
On va expliquer
les bases
pour qu'ensuite,
vous puissiez faire
votre propre recherche.
Alors,
dans un premier temps,
on va faire
un petit point vocabulaire.
Ensuite,
on va présenter
quelques grandes figures
Et enfin,
on expliquera
un peu plus
les différentes
utilisations
politiques,
personnelles,
voilà,
en quoi ces récits
peuvent servir
dans un discours.
Alors, pour commencer,
un petit point
de vocabulaire.
Quelles sont les expressions
importantes à connaître
pour mieux comprendre
ce débat
autour des transfuges de classe ?
D'abord,
il y a la notion
d'égalité des chances.
Ça,
c'est quelque chose
qu'on entend
souvent
dans les médias
et aussi
dans les discours politiques.
L'égalité des chances,
je pense que
vous savez déjà
plus ou moins
ce que ça veut dire,
c'est cette idée
selon laquelle
tout le monde
doit avoir
les mêmes opportunités
de réussir.
Peu importe
ses origines sociales,
sa couleur de peau,
sa religion,
etc.
Le rôle
d'un gouvernement,
c'est d'assurer
à tout le monde
d'avoir les mêmes chances
de réussir
pour que
le jeu
soit juste.
Ensuite,
comme notion
importante,
on peut parler
de la mobilité sociale
ou encore
de l'ascenseur social.
Ascenseur,
c'est l'image
de l'ascenseur,
vous savez ce que c'est,
mais appliqué
aux classes sociales.
Donc,
avec cette notion,
on part du principe
que oui,
il y a des classes sociales,
mais,
par contre,
qu'il est possible
de passer
de l'une à l'autre,
de bouger
d'une classe sociale
vers une autre,
de naviguer.
Et notamment,
il y a une phrase
qui est bien connue
qui est
« L'ascenseur social
est en panne,
j'ai pris
les escaliers. »
Ça, c'était
le titre
d'un livre
en 2005
d'un entrepreneur
qui s'appelait
Aziz Seni.
Et,
de manière générale,
c'est une phrase
qu'on a beaucoup entendue
ou une métaphore
qu'on a beaucoup entendue,
que ce soit
dans la bouche
des politiques,
mais aussi
des artistes.
Il y a beaucoup
de rappeurs aussi
qui ont repris
cette notion
d'ascenseur social.
Donc,
pour montrer que,
voilà,
quand on est pauvre,
par exemple,
ou quand on est
d'un milieu modeste,
on peut espérer
prendre cet ascenseur
et monter
vers une autre classe.
Oui,
parce que c'est vrai
qu'avec l'ascenseur,
il y a
cette idée
de facilité.
Finalement,
c'est facile
de prendre l'ascenseur,
on appuie sur un bouton
pour monter les étages,
mais,
dans la réalité,
c'est beaucoup
plus difficile,
justement,
de s'élever
dans la hiérarchie sociale,
entre guillemets.
C'est pour ça
qu'on dit parfois
l'ascenseur social
est en panne,
il ne fonctionne pas,
il n'y a pas
de mobilité sociale.
Donc,
la seule solution
qui reste,
c'est de prendre
les escaliers.
Là,
ça prend beaucoup
plus de temps,
c'est plus difficile,
etc.
Ensuite,
qu'est-ce qu'on a
d'autre comme expression ?
Oui,
donc,
transfuge de classe,
on dit aussi
parfois trans-classe.
Donc ça,
on vous a expliqué
dans l'introduction
ce que ça veut dire.
Et il faut savoir
que,
quand on regarde
sur Google Trends,
on peut voir
qu'en France,
cette expression
est devenue
très populaire
à partir de 2016.
Enfin,
on a commencé
à la voir
de plus en plus
à partir de 2016
et depuis 2021,
là,
elle a vraiment
explosé.
Donc,
on la retrouve
très régulièrement
dans les articles,
on l'entend
à la télévision,
à la radio,
etc.
Avec les mots
comme ça
utilisés
pour décrire
les réalités,
il y a un peu
des modes.
Donc,
quand nous,
on était jeunes,
ados,
on parlait beaucoup
d'ascenseur social
et maintenant,
on parle beaucoup
de transclasse
ou transfuge
de classe.
Et ce qui change
un peu,
c'est qu'avec
cette nouvelle notion,
on insiste beaucoup
sur la personne.
On ne parle pas
de
la mobilité,
mais on parle
de la personne
elle-même
qui bouge
et ça,
ça permet
de créer
un storytelling,
ça permet
d'insister
sur le parcours
individuel.
Et c'est ça
la grosse tendance
du moment.
Oui,
et c'est pour ça
qu'on a choisi
le titre de cet épisode
de dire que
les transfuges de classe
sont les nouveaux
héros français
parce que
dans ces histoires,
on retrouve...
Enfin,
en tout cas,
moi,
ça m'a fait penser
à ce livre
de Joseph Campbell
dont je vous parlais
dans un épisode
il y a très,
très longtemps,
des premiers épisodes
du podcast
sur
comment construire
le héros parfait.
Donc,
pour vous rafraîchir
la mémoire,
Joseph Campbell,
c'est quelqu'un
qui a analysé
les mythes
et les histoires
les plus populaires
pour essayer
de trouver
des éléments communs.
Et il a vu
que dans ces histoires,
il y avait
une structure
avec différentes étapes
qui étaient
très souvent utilisées.
Et ça,
depuis les mythes
de l'Antiquité grecque,
notamment
l'histoire d'Ulysse.
Donc,
souvent,
le héros,
au départ,
il vit
dans un monde
qui est un peu
médiocre,
on va dire.
Et puis,
à un moment,
il reçoit
un appel à l'aventure.
Alors, ça peut prendre
différentes formes.
On peut prendre,
par exemple,
l'histoire de Harry Potter
pour illustrer ça.
Donc,
Harry,
il est dans son monde
de moldus.
Il est assez malheureux
et puis,
il reçoit une lettre
qui lui dit
qu'il est
inscrit
à l'école de sorciers,
à Poudlard,
la version française.
Et donc,
là,
c'est cet appel à l'aventure.
Et en général,
au début,
le héros,
cet appel à l'aventure
lui fait peur.
Il a peur
de franchir le pas.
Donc,
il est un peu
hésitant,
un peu réfractaire.
Et là,
il va faire la rencontre
d'un mentor
qui va
l'encourager
à commencer
cette aventure
et à passer
dans ce nouveau monde.
Donc,
ce mentor,
ça peut être
Hagrid,
par exemple,
dans Harry Potter.
Et on retrouve souvent
cette structure,
en fait,
dans les transfuges de classe.
Donc,
ils sont au départ
dans ce monde
de la classe populaire
qui n'est pas très joyeux,
où il y a énormément
de difficultés.
Et puis,
un jour,
à l'école,
souvent,
ils rencontrent
un professeur
qui va les encourager
et qui va leur permettre
de s'élever
socialement
en faisant
de bonnes études,
etc.
Donc,
voilà,
dans ces récits
de transfuges de classe,
il y a aussi
quelques éléments
de ces récits
héroïques
qui avaient été mis
en évidence
par Joseph Campbell.
Et alors,
quand même,
un détail important
que j'ai appris
moi-même
en préparant
ce podcast,
c'est que
à l'origine,
le mot
transfuge,
c'est un mot
qui est très négatif
puisque,
donc,
trans,
c'est le passage
d'un état
à un autre.
Et fuge,
ça vient de
la fuite.
Quand on essaye
d'échapper
à quelque chose,
et donc,
un transfuge,
c'était,
historiquement,
un militaire
qui passait
dans le camp
ennemi.
Donc,
on a quand même
cette idée
de traître,
de vendu,
on dit
en langage populaire
en français.
Donc,
c'est l'idée
que, quand même,
les transfuges de classe,
quand ils quittent
leur milieu social
d'origine,
ils font une forme
de trahison
envers
leur propre famille,
envers
leur propre entourage.
Oui.
Et ensuite,
souvent,
ils doivent venger
cette trahison
d'une manière
ou d'une autre,
par exemple,
soit en faisant
une critique
de la nouvelle classe sociale
dans laquelle ils sont arrivés,
la bourgeoisie,
ou alors,
en essayant
de donner
une meilleure image
de leur classe
sociale
d'origine
et de montrer
toutes les difficultés
auxquelles
ces personnes
sont confrontées.
Oui,
souvent,
quand
quelqu'un
dit de lui-même
qu'il est transfuge
de classe,
il a tendance
à aussi exprimer
une sorte
de honte,
honte
d'avoir
quitté son milieu.
Et en ça,
on peut dire
qu'il y a quand même
une grosse différence
avec
le self-made
man
américain,
qui est une notion
très connue
internationale
de celui
qui réussit
à gravir
les échelons,
à devenir
riche,
etc.
Je pense que vous
le connaissez tous
et peut-être
que vous y avez pensé
en nous écoutant.
Mais voilà,
la grosse différence,
c'est cette idée
de traîtrise
et de vengeance.
C'est vrai.
Et une autre différence,
c'est que
en France,
dans ces récits
de transfuge de classe,
souvent,
on insiste plus
sur la réussite
d'un point de vue
intellectuel
que sur la réussite
purement matérielle,
purement financière.
Donc,
ces récits
de transfuge de classe,
ce sont souvent
des écrivains
qui appartiennent
maintenant
à l'élite
intellectuelle.
Ils ne sont pas
forcément millionnaires,
ils ne vivent pas
dans des palaces,
mais ils appartiennent
à cette élite culturelle
et médiatique.
Donc,
on insiste
plutôt sur ça.
Alors que c'est vrai
que dans l'idée
du self-made man,
on le juge
souvent
avec des critères
plutôt financiers.
Alors que là,
en France,
ces transfuges de classe,
très souvent,
c'est plutôt
la dimension
intellectuelle.
Et d'ailleurs,
on les retrouve
beaucoup
dans la littérature
et ça va être
donc notre
deuxième partie.
On va essayer
de donner
quelques exemples
de transfuges de classe
dans les livres.
Alors,
on vous a dit
que cette notion
de transfuge de classe,
elle est très populaire
depuis une dizaine
d'années.
Mais,
en réalité,
quand on
s'intéresse
à la littérature,
on peut voir
qu'elle est
bien plus ancienne
parce que,
notamment,
au XIXe siècle,
les figures
de transfuges
étaient assez présentes
dans les romans
et à l'école.
Maintenant,
en France,
c'est vrai
qu'on lit
souvent
ces romans
qui sont devenus
des classiques
dans lesquels
on retrouve
des histoires
de transfuges de classe.
Alors toi,
Ingrid,
est-ce qu'il y en a
un qui te vient
en tête,
comme ça ?
Alors,
comme ça,
oui.
Celui qui me vient
en tête,
le premier,
c'est
Julien Sorel
dans
Le Rouge et le Noir
de Stendhal.
Alors,
moi,
il faut savoir
que j'ai fait
des études
de littérature
après le lycée.
Donc,
j'ai étudié
Le Rouge et le Noir
beaucoup,
beaucoup de fois.
Je pense que je l'ai lu
une quinzaine de fois
parce que c'est vraiment
un livre
de référence
quand on étudie
la littérature française.
C'est vrai
qu'il est long,
il a beaucoup
de figures
de style
qui sont représentatives
et surtout,
c'est un peu
une représentation
de la société
française.
Et donc,
c'est l'histoire
de ce jeune homme,
Julien,
qui est issu
d'un milieu modeste.
Il est fils
de charpentier
et lui,
vraiment,
son rêve,
c'est d'avoir
une ascension sociale.
Il rêve de gloire,
il rêve
de devenir
riche,
mais surtout
d'avoir un statut
social important
et son modèle,
notamment,
c'est Napoléon
puisque Napoléon
est parti
de rien.
Il ne parlait
même pas français
couramment,
Napoléon,
il parlait juste
corse
et pourtant,
il est devenu
ce grand personnage
que nous connaissons,
dont on vous a déjà parlé
dans ce podcast.
Et donc,
Julien,
il est ambitieux,
il est rusé
et il va
utiliser
ses contacts
à l'Église,
mais aussi
les femmes
qu'il va fréquenter,
des femmes influentes
pour réussir
à grimper
l'échelle sociale.
Et voilà,
ça, c'est quelque chose
que tous les Français
étudient dès le lycée
et qui est
un modèle
pour nous
dès qu'on est
très jeune.
Un modèle,
un exemple
plutôt
de la société française.
Oui,
moi aussi,
j'ai lu
Le Rouge et le Noir
au lycée.
ça m'avait marqué,
l'histoire de Julien Sorel.
Un autre auteur français
qui aimait bien
ses figures
de transfuges de classe,
c'est
Honoré de Balzac.
Et
ce qui est intéressant,
c'est qu'il y a souvent
aussi, d'ailleurs,
avec Julien Sorel,
le transfuge de classe,
c'est un provincial.
Donc c'est quelqu'un
qui vient
de province
et qui va
aller à Paris
pour réussir
son ascension sociale.
Et ça, c'est quelque chose
qui était vrai
au 19e siècle
et qui est
toujours
vrai aujourd'hui.
Alors,
les deux
transfuges de classe
les plus connus
chez Balzac,
c'est
Lucien Chardon,
un personnage
des illusions perdues.
Et lui,
donc, voilà,
c'était un jeune provincial
ambitieux
qui,
comme Julien Sorel,
rêvait de gloire,
en particulier,
lui,
dans le domaine
de la littérature,
mais pas de la religion,
comme Julien Sorel.
C'est quelqu'un
qui était né
dans un milieu modeste
et pour réussir,
il a essayé
de changer son nom
pour avoir un nom
qui soit
plus aristocratique.
Donc il a adopté
le nom
de Ruben Pré
et
il a essayé
de s'intégrer
à cette haute société
parisienne.
Si vous ne l'avez pas lu,
on ne va pas vous faire
de spoilers
pour savoir
s'il a réussi ou non.
Mais
il y en a
un autre
dont tu veux peut-être
parler,
un autre héros
balzacien.
Que j'ai étudié
aussi au lycée,
je m'en rappelle.
Eugène de Rastignac
et je pense que
tout le monde
a étudié
son histoire
qui est
aussi un provincial
issu d'une famille
modeste
et il arrive à Paris
pour ses études
et il découvre
la société
parisienne.
Il a vraiment envie
de s'élever
socialement
et il va
vraiment
faire
beaucoup
d'intrigues.
Il va
comment
on peut dire...
Des manipulations,
des combines...
Tout le livre
raconte ça.
C'est vraiment
un sujet
que Balzac
appréciait
et voulait
analyser.
D'ailleurs,
je parle un peu de lui
dans
Raconte ton histoire
parce que
une des interviews
avec un de mes amis
avec Timothée,
je ne sais pas
si tu t'en souviens
mais il fait référence
à Rastignac
avec cette idée
d'aller à Paris
pour réussir.
Donc j'avais fait
un petit point culture
dans Raconte ton histoire.
Voilà,
donc ça,
c'est un peu
les trois
transfiges de classe
les plus connus
de la littérature
classique française.
Julien Sorel,
Lucien Chardon
et Eugène
de Rastignac.
Il y en a plein.
Il y en a plein d'autres.
Pour préciser
qu'on a dû
en choisir
mais en réalité
moi,
quand je pense
à ce qu'on a pu étudier
en littérature classique,
je pense que c'est
la grande majorité
des héros,
c'est ça.
Et d'ailleurs,
on a noté
leur point commun,
ils viennent souvent
de provinces
et un autre point commun
c'est que la plupart
de temps,
ce sont des hommes.
Et oui,
écrits par des hommes.
Alors maintenant,
on va peut-être
citer des exemples
de la littérature
contemporaine.
Alors là,
c'est un peu différent
parce que souvent,
ce sont
des récits
autobiographiques.
Donc,
ce sont des auteurs
qui parlent
de leur propre histoire
pour raconter
l'histoire
d'un transfuge
de classe.
Donc,
la plus connue
en France,
c'est Annie Ernaud.
Elle a gagné
le prix Nobel
de littérature
en 2022
et elle est
considérée
comme la voie
voie
la voie
des transfuges
de classe
car dans
la plupart
de ses romans,
et elle en a écrit
pas mal,
il est question
de cette mobilité
sociale
parce que
elle,
elle vient
d'un milieu
assez modeste.
Ses parents
étaient des petits
commerçants
en province
et elle a réussi
à rejoindre
le panthéon
des auteurs
français
et a gagné
le prix Nobel
de littérature
en 2022.
Un autre
représentant
des transfuges
de classe
qui est très
connu,
c'est
Édouard Louis.
Donc,
Édouard Louis,
c'est un écrivain
qui vient
du nord,
du département
du nord,
il me semble,
et qui vient
d'un milieu
très populaire
et il a
été connu
notamment
pour son
premier livre.
En tout cas,
son premier livre
très connu,
c'est
Pour en finir
avec
Eddie Belguel,
dans lequel
il raconte
comment
il est
sorti
de son milieu,
son milieu
social,
dans lequel
il était maltraité
à cause de son
homosexualité.
Il a vécu
beaucoup de violence
et il ne se sentait
pas du tout
à sa place
et donc
il a été
un peu
motivé
par cette violence
pour,
lui,
se développer
autrement
et notamment
à travers
la littérature,
la poésie,
c'est ça qui lui a permis
de bien réussir
dans ses études,
de rejoindre
l'école normale
supérieure
et
de découvrir
tout un autre
monde.
Il a,
il s'est fait
des amis
qui sont
aujourd'hui
connus comme lui
dans les milieux
intellectuels
et
lui,
en fait,
sa particularité,
c'est que,
comme Agnerno,
en fait,
il parle
beaucoup,
beaucoup
de cette
ascension sociale
mais il le fait
beaucoup pour,
quand même,
défendre son milieu
d'origine.
Il explique que,
lui,
s'il a réussi
à partir,
c'est parce qu'il en
avait besoin,
parce qu'il n'aurait
pas survécu
à cause de son
homosexualité
s'il était resté
dans son milieu
d'origine.
Oui,
moi c'est un auteur
que j'aime beaucoup,
Édouard Louis.
D'ailleurs,
Édouard Louis,
ce n'est pas
son vrai nom.
C'est le nom
qu'il a adopté
justement pour sortir
aussi de son milieu
social.
C'est pour ça que
son premier roman
s'intitule
Pour en finir
avec
Eddie Bellegueule.
Donc,
Eddie,
E,
2D,
Y,
le prénom est
Bellegueule,
le nom de famille.
C'était son nom
de naissance
et
ce n'est pas
quelque chose
qui,
voilà,
quand on l'entend,
ça sonne
vraiment.
On voit
que c'est un nom
qui fait partie
des classes populaires
et donc,
il a dû
ou il a choisi
d'en changer
pour rejoindre
cette élite
intellectuelle
littéraire
française.
Bon,
ça,
c'est pour quelques
exemples dans
la littérature
actuelle
et sinon,
bien sûr,
on entend aussi
beaucoup de discours
de transfuges
de classes.
Par exemple,
dans la politique,
ça,
les exemples
sont interminables.
Moi,
je voudrais juste
citer,
par exemple,
Gérald Darmanin,
notre ex-ministre
de l'Intérieur
qui répète
énormément,
énormément
dans
plein d'interviews
que sa mère
était femme
de ménage.
Donc,
voilà,
ça fait partie
de son récit,
de l'histoire
qu'il veut mettre
en avant.
Tout comme
Jordan Bardella
dont on vous avait parlé
dans notre épisode
sur les élections
européennes
qui aussi fait
ce storytelling
en disant
« moi,
je viens d'un milieu populaire ».
Donc,
en politique,
on n'entend pratiquement
que ça.
Oui,
parce que ça permet
aux politiciens
de donner l'impression
qu'ils sont plus proches
des Français
ou en tout cas
d'une partie des Français,
des milieux populaires,
surtout
depuis qu'il y a
cette défiance
vis-à-vis
des élites.
C'est vrai que
les Français
font de moins en moins
confiance
à la classe politique,
aux politiciens,
parce qu'ils ont
l'impression
qu'ils sont totalement
déconnectés
de la réalité,
qu'ils vivent
dans leur petit monde
parisien
fait de privilèges.
Donc,
en tant que politicien,
dire qu'on vient
d'un milieu
modeste,
ça permet
de se rapprocher
des électeurs
et
d'augmenter
son capital
sympathie.
Et ce sera
d'ailleurs
notre prochaine partie.
On va se demander
pourquoi
cette
mode,
pourquoi
vraiment
on raconte
ses récits
de cette manière.
Dans le livre
qu'elle vient
de publier,
Laélia Veyron
parle du
métadiscours.
Et ça,
c'est une notion
importante aussi
pour comprendre
les enjeux
autour du concept
de transfuge
de classe.
Le métadiscours,
c'est
ce qu'on dit
de son
propre discours.
En gros,
quand un écrivain
écrit
son roman
et qu'il dit
voilà pourquoi
j'ai écrit ce roman,
voilà le message
que j'essaye
de faire passer.
Et dans ses récits
de transfuge
de classe,
souvent,
on a l'impression
que
c'est pas juste
pour raconter
une histoire
mais c'est
pour essayer
de dire quelque chose
sur la société
française.
Alors,
qu'est-ce qu'on peut
vouloir dire
sur la société
française ?
En fait,
il y a plusieurs discours
qui peuvent être
contradictoires.
D'un côté,
on a
un discours
plutôt
de gauche.
Un discours
qui veut dire
que
nous sommes
l'exception
qui confirme
la règle.
L'exception
qui confirme
la règle,
c'est une phrase
qui est beaucoup
utilisée
en grammaire
d'habitude
qui dit
que
souvent,
il y a quelque chose
qui est répétitif
mais il faut toujours
qu'il y ait
quelques exceptions
pour
que ça fonctionne.
Et donc là,
c'est l'idée
qu'il y a
un déterminisme
social,
que
l'ascenseur social
est donc
en panne,
que
les pauvres
ont tendance
à rester pauvres
et que
la classe bourgeoise
a tendance
à se reproduire
et les transfuges
de classe
sont alors
des exceptions
qui peuvent être
des témoins
et qui peuvent être
des porte-paroles
de leur milieu
social d'origine
et
qui vont
se désoler
que
leurs parents,
leurs frères et sœurs,
leurs amis d'enfance,
eux,
n'ont pas eu
la même chance
qu'eux.
Oui.
Et donc,
ces transfuges de classe
qui,
dans une vision de gauche,
sont des exceptions,
à travers
leur récit,
ils peuvent montrer
tous les obstacles
qui existent
et qui empêchent,
qui bloquent
cette mobilité sociale
ainsi que
la violence,
la violence
symbolique,
souvent,
qui est subie
par les milieux populaires.
Et ça,
ça peut être
une vertu
du récit
de transfuges de classe
parce que
ces romans,
bien souvent,
sont lus
en grande partie
par des bourgeois
et en lisant ça,
en lisant,
par exemple,
les romans d'Édouard Louis,
ils peuvent se rendre compte
de la réalité
quotidienne
des classes populaires
et de
toute cette violence
symbolique
qu'ils subissent.
Mais du coup,
il y a quand même
un paradoxe.
C'est vrai que
là, tu reparles
d'Édouard Louis
et j'avais vu
que lui disait
qu'il voulait aussi
donner de la force
à ceux qui viennent
des classes populaires
pour montrer que
c'est possible.
Et donc,
ben,
c'est un peu,
on ne sait pas trop
où va le discours.
Est-ce que
l'objectif,
c'est de dénoncer
ces différences
pour faire en sorte
qu'elles n'existent plus
ou de donner
de la motivation
aux rares personnes
qui pourraient
avoir
le même problème
parcours que lui ?
Et là,
on en vient
au fait que
ces récits
servent aussi
une idée
plutôt à droite
et qui est
complètement contradictoire.
Oui,
une vision plus libérale
qui est très simple,
c'est l'idée
que
quand on veut,
on peut.
Ça,
c'est quelque chose
qu'on entend souvent
les politiciens dire.
Quand on veut,
on peut.
Ou alors,
il suffit de vouloir.
Donc,
ce discours,
en fait,
il justifie
l'existence
d'une méritocratie.
Ceux qui réussissent,
ce sont ceux
qui ont travaillé
le plus dur.
Et
le transfuge de classe,
c'est bien la preuve
que c'est possible,
que pour réussir,
il suffit
de travailler dur
à l'école,
par exemple,
de faire de bonnes études
et on va devenir
un auteur
à succès.
Et
les libéraux
aiment bien
cette figure
du transfuge de classe
parce qu'elle
a le mérite
de ne pas
remettre en question
les classes sociales.
Contrairement,
par exemple,
à une vision
plus marxiste
où,
voilà,
les révolutionnaires
marxistes,
ce qu'ils veulent,
c'est abolir totalement
les classes sociales.
Alors qu'avec
le transfuge,
je vois Ingrid
qui brandit
le point.
Attention,
parce que là,
on va se faire insulter
de marxiste
communiste
dans les commentaires.
J'ai rien dit.
Donc,
voilà.
Donc,
pour les libéraux,
le transfuge de classe,
c'est une très bonne figure
parce que ça permet
de dire,
bon,
si vous ne réussissez pas,
c'est tout simplement
parce que vous êtes paresseux,
vous n'avez pas assez travaillé.
Il n'y a aucun problème
dans la structure
de la société,
dans la structure
des classes sociales.
C'est simplement
une histoire
de trajectoire
individuelle.
Bon,
et pour terminer,
on peut quand même
admettre
que,
pour beaucoup,
c'est aussi une manière
de se mettre en avant.
On l'a dit au début,
c'est très romanesque
de se présenter
comme un transfuge de classe.
Ça permet
de montrer
qu'on a une vie
hyper intéressante.
Ça permet
d'être invité
sur les plateaux télé.
C'est pour ça
qu'il y en a
beaucoup,
même,
qui exagèrent
carrément
et qui font
comme s'ils étaient
transfuges de classe,
alors que,
quand on creuse,
ils ne le sont
pas vraiment.
Donc,
voilà.
Il y a aussi
une histoire
de mise en avant
Oui,
c'est intéressant
parce que ça,
on le retrouve même
à gauche.
C'est finalement
ces personnes qui disent
« Voilà,
moi,
je suis une exception.
J'ai réussi,
mais tout simplement
parce que
j'ai eu un peu de chance
et puis aussi,
j'ai très bien
travaillé à l'école.
Mais,
pour tous les autres,
c'est impossible
de faire la même chose
que moi.
Donc,
c'est un peu
une forme
de fausse modestie,
on pourrait dire,
quand on fait semblant
d'être humble
mais que,
derrière,
on essaye
de,
comment dire,
se faire mousser.
C'est une bonne expression.
Se faire mousser,
c'est
se vanter
de quelque chose,
donner
une bonne image
de soi.
Voilà.
Qu'est-ce que
t'en penses ?
On s'arrête là ?
Oui,
je trouve qu'on a bien
balayé le sujet.
Maintenant,
c'est à eux
de lire le livre
de Laelia Veyron.
Oui.
Et,
on va mettre,
comme d'habitude,
les sources
sur la page
de l'épisode
si vous voulez
en savoir plus,
si c'est un sujet
qui vous plaît.
On vous invite aussi,
comme d'habitude,
à écrire
un petit commentaire.
N'hésitez pas à débattre
avec les autres
auditeurs du podcast.
Et on se retrouve
dans deux semaines
pour un nouvel épisode.
À dans deux semaines !
Salut !
Ciao !