Dans ce deuxième épisode consacré à Yahya Sinwar, la professeure de sociologie Lætitia Bucaille raconte le parcours du chef du Hamas. Très jeune, il est témoin des violences quotidiennes dans le conflit israélo-palestinien et s'engage dans la lutte armée.
🎙 Avec : Lætitia Bucaille professeure de sociologie politique à l'Inalco, et chercheuse au Centre d'études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA) et de l’Institut universitaire de France
Proche Orient, les visages de la guerre.
Yahya Sinwar, l'architecte de la terreur.
Yahya Sinwar, né en 1962 dans le camp de réfugiés de Khan Younes,
dans le sud de la bande de Gaza.
Très jeune, il est témoin des violences quotidiennes
dans le conflit israélo-palestinien et s'engage dans la lutte armée.
Épisode 2, Yahya Sinwar, les années de captivité et l'ascension.
Laetitia Bucaille, est-ce que vous pourriez m'expliquer
comment la situation a évolué entre la bande de Gaza et Israël ?
Oui, alors on a du mal à l'imaginer aujourd'hui,
puisque aujourd'hui et depuis 2007,
il y a une fermeture totale entre la bande de Gaza et Israël.
Mais lorsque Israël occupe les territoires en 1967,
pendant les décennies qui vont suivre, en fait, il n'y a pas de frontière.
En fait, entre Israël et la bande de Gaza, entre Israël et la Céjordanie.
Les Palestiniens et les Israéliens circulent à l'intérieur de ces territoires.
Alors, les Palestiniens circulent notamment pour aller travailler,
pour aller travailler en Israël,
puisqu'ils sont employés sur des chantiers de construction,
dans les cuisines des restaurants, voilà, divers emplois,
même lorsqu'ils sont diplômés
et qu'ils pourraient faire valoir leur diplôme en travaillant autrement.
Le salaire en Israël est suffisamment attractif pour qu'ils aillent travailler en Israël.
Donc, la circulation est libre.
Ce qu'il faut savoir aussi, c'est qu'il y a aussi des Israéliens
qui vont en Céjordanie, qui vont dans la bande de Gaza,
alors souvent pour faire leur course, parce que c'est moins cher.
Ils y trouvent aussi un avantage économique.
Il y a des Palestiniens de Gaza qui vont étudier
dans les universités palestiniennes de Céjordanie,
qui sont à l'époque mieux dotées que la bande de Gaza en université.
Mais progressivement, les choses vont changer.
Avec la première intifada qui éclate en 1987,
progressivement, Israël va imposer
un contrôle des circulations
et progressivement, la circulation des Palestiniens va se réduire.
Et notamment, les Gazaouites ne pourront plus aller étudier librement
dans les universités de Céjordanie.
Il leur faudra un permis express pour y parvenir.
Mais en fait, dans la perspective de l'autonomie palestinienne,
dès 1993, Israël érige une clôture de sécurité
entre la bande de Gaza et Israël.
Disons que c'est relativement facile de fermer Gaza, d'enfermer Gaza,
parce que Gaza, c'est tout petit, c'est 40 kilomètres de long sur 10 kilomètres de large.
Donc, dès 1993-1994,
cette clôture est effective et on ne sort de la bande de Gaza
que par des checkpoints précis où il y a un contrôle
où il y a un contrôle israélien qui s'exerce.
Cela dit, ces contrôles vont devenir de plus en plus sophistiqués et permanents.
C'est-à-dire qu'en 1994, on passe au checkpoint.
Il faut montrer ses papiers, qu'on soit palestinien ou étranger, etc.
Mais il y a une petite marge de négociation.
Les contrôles sont plus ou moins tatillons d'un jour à l'autre,
que ce soit sur les personnes ou que ce soit sur les camions qui transitent.
Mais évidemment, le fait qu'à partir de 1994,
le Hamas et le djihad islamique commettent des attentats suicides en Israël
va conduire Israël à renforcer considérablement le contrôle sur ces territoires
et à fermer de plus en plus ces territoires.
Donc, à partir de 1995, les territoires sont très souvent bouclés
et la bande de Gaza en particulier,
parce qu'Israël craint le fait que des Palestiniens
viennent se faire exploser en Israël.
On aboutit à ce paradoxe, c'est-à-dire qu'il y a un processus de paix.
Il y a une autorité palestinienne qui gouverne à Gaza.
Donc, on est dans ce cadre, dans cette dynamique du processus de paix.
Et pourtant, les Gazaouites vont de moins en moins pouvoir sortir de chez eux.
Il y a des jeunes qui ont, je ne sais pas, une vingtaine d'années
qui ne sont jamais sortis de la bande de Gaza et qui n'en sortiront pas, en fait,
qui n'en sortiront pas parce qu'ils n'ont pas de permis
et que les permis sont dévolus à des toutes petites catégories de personnes
dont ils ne font pas partie.
En 2007, le Hamas prend le pouvoir à Gaza,
c'est-à-dire que le Hamas a gagné les élections en 2006.
Le FATA, la communauté internationale, ne l'a pas laissé gouverner.
Il va y avoir un rapport de force entre le FATA,
entre l'autorité palestinienne de Mahmoud Abbas et le Hamas,
dont le Hamas va sortir vainqueur.
Et donc, le Hamas prend le contrôle de la bande de Gaza.
Et à partir de ce moment-là, il y a un blocus
entre la bande de Gaza et Israël, double blocus,
puisque les Égyptiens exercent aussi ce blocus.
On en parle moins que du blocus israélien,
mais les Palestiniens de Gaza sont bien coincés de part et d'autre.
Alors, un blocus égyptien qui est quand même
moins ferme que le blocus israélien, d'abord parce qu'il arrive quand même
que les Égyptiens ouvrent la porte de Rafa,
et que les Palestiniens puissent circuler.
Alors, ces tributeurs, d'abord, qui est au pouvoir en égyptien ?
Lorsque c'est Moubarak, Moubarak n'est pas favorable
aux frères musulmans qu'il réprime chez lui.
Donc, l'arrivée au pouvoir du Hamas à Gaza ne lui plaît pas tellement.
Donc, ils craignent, ils ne s'entendent pas très bien
avec le nouveau pouvoir à Gaza.
Mais quand les frères musulmans arrivent au pouvoir,
quand c'est Mohamed Morsi qui gouverne en Égypte,
il ne va pas tellement assouplir ses relations avec le Hamas,
bien que cette organisation soit une organisation sereine,
avec laquelle il devrait entretenir beaucoup de proximité.
Mais il y a toujours une certaine crainte de l'Égypte
de se voir submergée par les Palestiniens de Gaza.
En fait, si vous voulez, la bande de Gaza, c'est un peu
un territoire perçu de part et d'autre, que ce soit en Israël, en Égypte,
mais même dans le monde, comme un territoire de classes dangereuses,
extrêmement peuplée, extrêmement dense,
où les gens seraient portés naturellement à la radicalité
du fait de leurs conditions économiques, etc.
Donc, on craint, on craint cette population de Gaza.
On craint qu'elle vienne émigrer en masse
ou venir perturber aussi les équilibres politiques en Égypte.
Laetitia Bucaille, Yahya Sinouar a étudié à l'université islamique de Gaza.
Est-ce que vous pouvez nous dire un peu comment se sont déroulées ces études ?
Alors, il faut savoir quand même que c'est important de le rappeler.
Sur Yahya Sinouar, on n'a pas énormément d'informations,
d'éléments biographiques pour deux raisons.
Certainement, ça tient aussi à la personnalité de l'homme qui est
centré tout à fait sur sa stratégie
politique et son cheminement à l'intérieur du Hamas,
qui a certainement peu fréquenté les journalistes et les chercheurs.
Mais c'est lié aussi au fait qu'il a été emprisonné dès 1989,
qu'il a été condamné à plusieurs peines de prison à vie
et qu'ensuite, lorsqu'il retourne dans la bande de Gaza,
cette bande de Gaza est fermée.
Donc, les chercheurs n'y vont plus, ne sont plus autorisés à y aller.
Il y a très peu de journalistes aussi qui y vont.
Donc, Yahya Sinouar, on ne le connaît quand même pas très bien.
Ce qu'on connaît de lui, c'est effectivement, il a donné quand même
quelques interviews.
Ce qu'on connaît de lui, au fond, c'est ce que les services
de renseignement israéliens en disent et ceux qui l'ont interrogé
ont dit au moment où il s'est fait
arrêter et où il a été interrogé.
Il va étudier à l'université islamique.
Ça correspond très certainement à ces convictions politiques et religieuses,
mais aussi parce que dans un premier temps, c'est l'université de Gaza
où on peut aller étudier.
Et effectivement, c'est un lieu où se déploient des réseaux de militantisme
qui sont en quelque sorte un soutien à l'association islamique,
des frères musulmans et puis qui sont aussi un soutien,
une extension, un réseau lié par la suite au Hamas.
Mais ça ne veut pas dire pour autant que tous les étudiants
de l'université islamique sont affiliés au Hamas,
puisque dans un premier temps, c'est la seule université qui existe.
Donc, les gens y vont parce que c'est c'est un des seuls choix
si l'on reste à Gaza.
Qu'est ce que l'on peut imaginer comme forme de militantisme
pour ces mouvements islamiques?
Qu'est ce qu'ils veulent, Laetitia Bukhaï?
Alors là, on est dans le cadre de la première intifada.
Donc la première intifada, on l'a beaucoup oublié,
mais la première intifada, c'est essentiellement un mouvement
non violent.
C'est un mouvement de désobéissance civile qui a été pensé
comme une volonté, un projet de déconnexion
des Palestiniens de l'autorité israélienne et faire la preuve,
finalement, que les Palestiniens peuvent se gouverner eux-mêmes
et n'ont pas besoin des Israéliens.
Donc, des premières consignes de l'intifada,
une fois que ce mouvement spontané de révolte
est structuré par les mouvements politiques,
c'est l'appel au boycott
des structures israéliennes d'autorité, notamment avec la démission.
Le commandement national unifié de l'intifada
demande aux policiers palestiniens
qui sont employés par l'administration civile israélienne de démissionner
parce qu'il n'est pas question, finalement, que des Palestiniens
exercent l'ordre auprès de leurs concitoyens
en obéissant à des militaires israéliens.
Donc, voilà, ça, c'est par exemple
un des objectifs de l'intifada.
Mais ça a été aussi le boycott des produits israéliens.
Ça a été aussi l'organisation des manifestations.
Alors, ce qu'on en a retenu beaucoup, c'est justement ces manifestations
de jeteurs de pierres contre l'armée israélienne.
David contre Goliath, une nouvelle figure du Palestinien,
finalement, non violent ou faiblement violent,
puisque les jets de pierres sont quand même une violence,
mais enfin, seuil extrêmement bas de violence.
Et puis, des jours de grève.
Ça aussi, ça, c'est rythme beaucoup, la première intifada,
des jours de grève qui sont décrétés.
Alors, le Hamas ne rejoint pas le commandement national unifié
qui est dirigé par les formations de l'OLP.
Le commandement national unifié, c'est quatre mouvements
qui appartiennent à l'OLP.
Le FATA, le Front populaire de libération de la Palestine,
le Front démocratique de libération de la Palestine
et le Parti communiste palestinien qui se sont alliés,
qui ont des différents politiques idéologiques,
mais qui se mettent d'accord pour structurer le mouvement.
Le Hamas ne veut pas rejoindre le commandement national unifié,
donc à son propre commandement, décrète de ses propres jours de grève, etc.
Donc, la violence est limitée contre les Israéliens.
Cela dit, un des gros problèmes de l'intifada qui va survenir,
c'est la question des collaborateurs,
parce que très rapidement,
en fait, le commandement de l'intifada va se faire arrêter par Israël.
À l'époque, on n'est pas dans une surveillance technologique.
En fait, Israël compte énormément sur tout un réseau de collaborateurs,
d'informateurs qui dénoncent d'autres Palestiniens.
Et donc, là, les militants palestiniens vont se mettre en tête
de chasser les collaborateurs et de les réprimer.