Tous les Russes ne soutiennent pas le Kremlin. Et nombreux sont les Russes qui ne veulent pas de la guerre contre les Ukrainiens. Seulement voilà : face à eux, ils ont la Russie de Vladimir Poutine, une dictature qui pourchasse toute forme d’opposition, rejette les élections libres et contrôle l’information. Selon la chercheuse Marie Mendras, les Russes qui s’opposent à la guerre ne sont pas une minorité, contrairement à ce que le Kremlin veut faire croire, et la société civile russe a encore des ressources pour se mobiliser, à la fois hors des frontières, mais aussi en Russie. Du combat des féministes anti-guerre aux réseaux de soutien des déserteurs, en passant par la lutte contre la réécriture de l’histoire par le régime, entretien avec Emilie Aubry à l’occasion de la publication de “Ces Russes qui s’opposent à la guerre”, préfacé par Marie Mendras, aux éditions Les Petits Matins.
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Ce que fait la dictature Poutine,
c'est de priver les gens de tout projet d'avenir.
Chers amis du Dessous des Cartes, voici une Leçon de géopolitique,
un entretien cartes sur table en lien avec l'actualité internationale.
Et aujourd'hui, ceux qui résistent encore à Vladimir Poutine,
ils sont en Russie ou en exil et ils ont un message transmis
à travers ce livre « Tous les Russes ne soutiennent pas le Kremlin
et la guerre contre les Ukrainiens, beaucoup résistent, rêvent d'une autre Russie ».
Ce livre collectif, vous y avez contribué.
Marie-Mendras, bienvenue.
Bonjour.
Merci beaucoup d'être en ligne avec nous.
Vous êtes politologue au CNRS, professeur à Sciences Po Paris.
Alors, en introduction de cet ouvrage, vous écrivez, Marie-Mendras,
« Dans la Russie de Poutine, il ne faut plus parler de gens qui s'opposent,
mais de gens qui résistent ».
Est-ce que vous pouvez nous expliquer cette différence fondamentale ?
Oui, c'est une différence qui s'est imposée déjà avant la guerre d'agression d'Ukraine.
Je dirais à partir de 2018-2020,
et qui s'est accentuée évidemment pendant la période de Covid,
qui a fait très peur à Poutine.
C'est un moment où il y a eu un raidissement considérable du régime.
C'est devenu ce qu'on peut appeler une dictature.
Donc, il n'y a plus aucune institution publique qui fonctionne.
Les élections ne sont ni libres, ni honnêtes, ni pluralistes depuis très longtemps,
depuis déjà une bonne quinzaine d'années.
Le Parlement, c'est une machine à enteriner les décisions du Kremlin.
Il n'y a plus de médias indépendants, il n'y a plus de justice.
Donc, c'est un champ de ruines institutionnel.
Et l'opposition dans nos pays,
et en sciences politiques, l'opposition est une institution.
Le Parti politique d'opposition, l'opposition au Parlement, au Sénat,
les médias d'opposition, enfin, voilà, c'est une institution.
Donc, dans une dictature, elle ne peut plus exister comme opposition.
Et depuis le début de la guerre d'agression de l'Ukraine,
des dizaines de milliers de personnes en fédération de Russie
résistent à la guerre et donc résistent à la dictature qui a décidé cette guerre.
Vous décrivez également dans cette préface une dictature russe
qui a recours à 3 millions d'hommes en armes, rien que pour protéger le régime.
Est-ce que vous pouvez revenir avec nous sur ce chiffre fou ?
Alors, 3 millions, c'est ce qu'on appelle, nous, les spécialistes de la Russie,
tous ces hommes qui ont une arme.
Donc, prétendent à l'impunité totale dans l'exercice de leur fonction armée, en étant armés.
Donc, ce sont toutes les armées, tous les corps d'armée, évidemment.
Ensuite, ce sont les forces spéciales du FSB, les services de renseignement intérieur,
les forces du GERO, le service de renseignement militaire,
les forces aussi du renseignement extérieur, SVR.
Il y a aussi beaucoup d'officiers dans ce SVR.
Il y a les gardes frontières qui sont très nombreux.
Il y a les forces spéciales du ministère de l'Intérieur.
Enfin, la garde nationale qui est plusieurs centaines de milliers d'hommes,
plus la garde spéciale maintenant de Vladimir Poutine
et qui est un organe uniquement à son usage.
Voilà, c'est une dictature assiégée.
C'est un petit peu difficile à comprendre parce qu'on a du mal à voir
comment une dictature assiégée peut décider d'envahir le pays voisin
et de se mettre en état de guerre avec près de 50 pays,
dont les 32 pays membres de l'OTAN,
sachant que l'OTAN, l'Alliance Atlantique,
possède plus de la moitié de la capacité militaire du monde entier.
Au fond, Marie Mendras, c'est un livre qui veut faire la démonstration suivante.
Les Russes qui s'opposent à la guerre ne sont pas une minorité.
Contrairement à ce que le Kremlin veut faire croire,
la société civile russe a encore de la ressource pour se mobiliser.
Par exemple, en organisant des actions anti-guerre en Russie,
et c'est ce que nous raconte dans le livre Aïda.
Bien sûr, on va préciser tout de suite que ce prénom est un pseudo.
Aïda travaille au sein d'une association qui s'appelle FASS,
des féministes anti-guerre.
Le but de cette association est d'aider les femmes qui restent en Russie
avec des chats, avec des échanges via la messagerie cryptée Element.
L'idée, c'est aussi d'improviser des mémoriaux
en hommage aux milliers de morts de Mariupol,
avec aussi un journal bimensuel clandestin.
On ne mesure peut-être pas, nous en France ou en Allemagne,
le courage qu'il faut à une Aïda pour participer à tous ces projets-là.
Racontez-nous, expliquez-nous.
Dans un pays aussi répressif, surarmé, hyper policier, hyper contrôlé,
le FSB, ex-KGB est absolument partout,
il faut un courage exceptionnel.
Pour toutes ces personnes, c'est...
Pourquoi est-ce qu'elles ont un tel courage ?
Pourquoi est-ce qu'elles font, au fond, comme Vladimir Karamoza,
il y a Yashin, il y a Gorlov,
qui ont été jusqu'au bout, qui se sont fait emprisonner, torturer,
et qui finalement ont été libérés le premier ou le dernier ?
C'est que pour ces personnes qui résistent,
il n'y a pas d'autre choix.
Ils ne peuvent pas envisager de continuer à vivre sous le joug poutinien.
Alors ces résistants, et Aïda en particulier,
elle raconte dans le livre le traumatisme qu'a représenté pour elle la mort de Navalny.
Elle dit « Jamais je n'ai autant pleuré quelqu'un que je ne connaissais pas ».
Et en même temps, elle raconte comment elle a vu tellement de gens autour d'elle
qui scandèdent non à la guerre,
et que donc, d'une certaine manière, elle a cessé de se sentir seule.
Les obsèques d'Alexei Navalny,
qui ont pu avoir lieu finalement dans un cimetière de Moscou le 1er mars dernier,
ont montré à quel point les Russes étaient en deuil.
C'est-à-dire ces personnes qui suivaient Alexei Navalny,
qui suivaient ses émissions sur sa chaîne YouTube,
qui suivaient son mouvement politique,
puisque Navalny avait ouvert plus de 40 QG de campagne politique
au moment des élections de 2018
dans différentes régions et républiques de la fédération de Russie.
Il était suivi, certains jours, par plus de 10 millions de personnes,
et beaucoup de très jeunes, mais pas seulement.
Donc cet homme avait un charisme extraordinaire,
il avait une force de vie, une très grande intelligence stratégique,
et il était très humain.
C'est-à-dire qu'il parlait aux gens,
et surtout il leur parlait de l'avenir qu'ils allaient construire ensemble.
Ce que fait la dictature Poutine,
c'est de priver les gens de tout projet d'avenir.
Navalny leur parlait toujours de la Russie,
de demain qu'ils allaient construire,
et sa mémoire reste bien sûr encore extrêmement vivante.
Yulia Navalnaya continue avec la fondation de Navalny à travailler,
et la très belle nouvelle, c'est que Yulia Navalnaya maintenant
est en étroite coopération avec les prisonniers politiques
qui ont été libérés le 1er août dernier.
Je vais citer certains d'entre eux tout à l'heure.
Les comités anti-guerre fonctionnent dans pratiquement
tous nos pays démocratiques,
à l'intérieur de la fédération de Russie,
et beaucoup de liens entre ces comités anti-guerre
et différentes autres.
Il y a aussi les comités de femmes, de soldats,
les comités de maires, de soldats.
Finalement, ça fait quand même beaucoup de monde
dans une vie où il suffit de trois mots de travers
pour se retrouver condamnée à au moins 50 prisons.
Haïda raconte cette peur permanente,
comment on vit la boule au ventre,
comment on a peur de la prison, comment on a peur de la torture,
comment on apprend à chiffrer son téléphone, son écran d'ordinateur, etc.
Autre enjeu de cette résistance russe qui est racontée à travers ce livre,
c'est comment aider les hommes mobilisés à fuir la guerre de Vladimir Poutine,
comment aider les militaires à déserter.
C'est Grigoris Verdlin qui est interrogé dans le livre,
qui raconte que Grigoris est le fondateur du projet Passer par la forêt.
Est-ce que vous pouvez nous raconter précisément ce que fait cette association ?
C'est d'aider des jeunes qui sont mobilisés,
sachant que cette mobilisation est totalement illégale et monstrueuse,
puisque ni le Kremlin ni le Parlement russe n'ont déclaré une guerre.
C'est toujours officiellement une opération militaire spéciale,
où des réservistes, des conscrits ne devraient jamais aller.
Comment s'organisent ces désertions ?
Le témoignage va dans le sens de comment est-ce qu'on peut aider un soldat
à récupérer son passeport par le biais d'une autre personne ?
Par quelles frontières passent-ils ?
Comment s'exercent concrètement ces désertions ?
Il faut les aider.
Ce sont des réseaux pour les faire passer.
Ça peut être en Georgie, ça peut être au Kazakhstan.
C'est risqué.
Ce sont évidemment des passages clandestins.
Il faut savoir aussi que pour l'homme qui déserte,
s'il a de la famille en fédération de Russie, il y aura des représailles.
C'est une solidarité qui s'installe.
Alors que Poutine a toujours tout fait pour atomiser la société
et faire que les gens ne se soutiennent pas les uns les autres.
Autre témoignage fort dans ce livre, celui d'Irina Shcherbakova,
la cofondatrice de Memorial.
Elle vit aujourd'hui à Weimar.
Elle raconte la descente aux enfers qu'elle a connue
depuis la première guerre de Tchétchénie autour de son association Memorial.
La pression fiscale, administrative, psychologique, policière, juridique,
jusqu'à l'interdiction pure et simple de Memorial.
La Russie Vladimir Poutine qui va à tout prix interdire la vérité mémorielle
sur ce qu'a été l'URSS, sur ce qu'a été le stalinisme.
Pourquoi il y a une telle obsession mémorielle chez Vladimir Poutine ?
C'est essentiel dans une dictature.
C'est de tuer l'histoire, de tuer les historiens
et d'imposer une historiographie officielle,
totalement fabriquée et mensongère.
Et de mettre au placard absolument tous ses prédécesseurs.
A part Staline, dont l'héritage est en partie préservé.
Lénine, Brezhnev, Gorbatchev, Yeltsin.
Voilà, ce sont tous des moins que rien.
Et même parfois, on les ignore dans l'histoire.
Et dans le cas des attaques contre Memorial,
cela a commencé surtout contre le bureau de Memorial en République de Tchétchénie
pendant la Seconde Guerre de Tchétchénie
qui a été lancé par l'armée et le FSB en 1999
pour placer Poutine à la tête de l'État.
Donc on voit déjà que les attaques contre Memorial,
les assassinats de représentants de Memorial
qui ont eu lieu dans les années 2000,
tout cela montre bien que la guerre, la violence, la tyrannie vont ensemble.
Je voudrais qu'on termine enfin avec l'histoire d'Elga Pirogova,
présentatrice d'une chaîne YouTube, celle de la politique populaire
de la fondation d'Alexei Navalny.
Il y a 2,5 millions d'abonnés à sa chaîne
et le livre explique que 75% de ses abonnés se trouvent en Russie.
Certes, la Russie, c'est 144 millions d'habitants, du moins avant-guerre,
mais quels enseignements on peut tirer de cette information-là ?
De ces Russes si nombreux qui regardent ces chaînes YouTube dissidentes,
qui refusent de se laisser enfermer dans la bulle informationnelle de propagande
qu'a construite Vladimir Poutine.
Nous avons aujourd'hui en Russie un pays totalement fragmenté,
vraiment fragmenté.
Je dirais qu'il y a trois groupes.
Le petit groupe, ce sont les dirigeants autour de Poutine,
avec ses plus de 3 millions d'hommes en armes qui continuent à obéir.
Il y a la société dans son ensemble, celle qui n'a pas de VPN,
qui est encore sous le choc des images et des propos très violents tenus à la télévision,
qui sont évidemment des mensonges sur les Ukrainiens, sur les Européens, etc.
Et puis il y a ces millions et ces millions de personnes qui sont très bien informées,
qui communiquent sur Internet, qui communiquent avec nous,
et qui sont la société civile et la résistance,
à la fois à l'intérieur des murs de la forteresse et à l'extérieur des murs.
Et cette Russie-là, elle existe aussi et elle est révélée par cet ouvrage.
Merci infiniment, Marie-Mendra Serus, qui s'oppose à la guerre.
C'est un livre qu'il faut absolument se procurer aux éditions Les Petits Matins.
Et je renvoie aussi, Marie, vers votre ouvrage La guerre permanente,
l'ultime stratégie du Kremlin, publié aux éditions Kalman-Levy.
Merci encore d'avoir été avec nous.
Merci à vous de nous avoir suivis.
Et rendez-vous bien sûr la semaine prochaine pour une nouvelle Leçon de Géopolitique.
A bientôt.