Colloque de rentrée 2024 : Genre et Sciences Conférence du 18 octobre : Pour une philosophie du genre en France
Session 4 : Science du genre Intervenante : Camille Froidevaux-Metterie, Professeure de science politique à l'Université de Reims Champagne-Ardenne
La notion de genre est un outil heuristique puissant pour les sciences sociales, et désormais pour toutes les sciences. Elle ouvre des questionnements inédits et éclaire des aspects occultés pour mettre au jour les logiques de hiérarchisation et d’invisibilisation qui traversent chaque domaine scientifique. Elle est aussi un objet de pensée en soi appelant une épistémologie et une philosophie propres. Notre monde académique français ignore pourtant la fécondité théorique du genre, satisfait de lui octroyer la place de concept secondaire infusant les diverses disciplines, sans jamais l’autoriser à déployer son champ distinctif. Nous avons de fait un retard abyssal dans l’exploration philosophique des thématiques, problématiques et autrices associées au genre. Quand les Gender, Queer et Feminist Studies forment ailleurs le cœur palpitant d’une dynamique scientifique attachée à comprendre les mutations anthropologiques de notre époque, nous restons figés à déplorer le risque d’une « invasion wokiste ». Le moment est arrivé de rompre cet immobilisme et de prendre part au mouvement de la pensée contemporaine. L’effervescence de la jeune recherche sur ces sujets en témoigne, qui annonce un tournant épistémologique, celui d’une philosophie du genre enfin pleinement reconnue à qui on ferait une place au sein de nos institutions de recherche et d’enseignement.
Le Collège de France est une institution de recherche fondamentale dans tous les domaines de la connaissance et un lieu de diffusion du « savoir en train de se faire » ouvert à tous. Les cours, séminaires, colloques sont enregistrés puis mis à disposition du public sur le site internet du Collège de France.
Nous recevons Camille Froid-Bomettry, philosophe, et ce n'est pas la seule
philosophe que nous avons reçue au cours de ce colloque, donc pour une
philosophie du genre en France, nous vous écoutons.
Il n'y a rien de plus répétitif, donc de plus monotone et standardisé que ces
sujets de thèse, de numéros de revue, de séminaires, de colloques consacrés au
genre. Eh bien je crois que nous venons de démontrer le contraire à cette
éminente collègue, sociologue de renom, qui avec d'autres se désole que la
recherche française s'intéresse tant à la notion de genre. Tout au long de ces
deux passionnantes journées, nous avons vu combien elle était précieuse pour
les sciences. Précieuse comme une clé qui ouvre des portes restées longtemps
verrouillées pour révéler les logiques de hiérarchisation et d'invisibilisation
des femmes au sein de tous les domaines scientifiques. Précieuse comme une
lumière que l'on dirige dans des coins sombres pour éclairer des thématiques
occultées et mettre au jour des analyses inédites.
Le genre est à la fois un prisme épistémologique permettant d'évaluer la
façon dont la recherche scientifique se fait avec ou sans, voire contre les
femmes, et un faisceau conceptuel orientant le regard du savoir vers de
nouveaux objets saisis selon des méthodes originales.
Ce colloque nous en aura donné une vision panoramique et je tiens à
remercier les membres de son comité organisateur pour l'avoir rendu
possible. Nous avons partagé je crois un moment
important de notre histoire académique, le moment de la reconnaissance et de la
légitimation de la notion de genre dans toutes les sciences.
Nos contributions et nos échanges forment le terreau dans lequel nous
pourrons enraciner notre volonté de voir se développer les cours et les
travaux sur le genre dans un contexte politique préoccupant, particulièrement
pour ce qui regarde l'enseignement supérieur et la recherche.
Ensemble, nous avons produit quelque chose de vital pour le monde des
académiques et pour notre démocratie. Nous avons étayé les combats pour
l'égalité et contre les discriminations, des renforts du savoir et de la recherche
mise en commun. Mais nous avons aussi pu constater que
dans notre paysage scientifique, la notion de genre restait considérée comme un
concept secondaire, infusant les diverses disciplines. Utile et nécessaire, certes,
mais insuffisant pour constituer le socle d'un domaine à part entière.
Quand partout ailleurs, dans les autres contextes démocratiques, les Women's,
Gender, Queer et Feminist Studies forment le cœur palpitant d'une dynamique de
recherche attachée à comprendre les mutations anthropologiques, sociologiques
et politiques de notre époque, nous accusons un retard considérable dans
l'exploration des thématiques problématiques et autorices associées au
genre. Cette réticence, pour ne pas dire
hostilité qui fait de la France un pays à part, entendez à la traîne, peut
s'expliquer par plusieurs motifs et j'en retiens deux. Elles relèvent d'abord
d'un facteur intrinsèque à la notion de genre, à savoir l'entre-soi masculin dans
les plus hautes fonctions du monde de l'enseignement supérieur et de la
recherche, une sous-féminisation des échelons de décision qui nourrit la
prégnance d'un idéal type andro-centré de la réussite académique.
Saisie au prisme weberien de la vocation, l'image dominante du scientifique reste
celle du héros solitaire, dégagé de toute contrainte familiale et prêt à se
dédier exclusivement à sa carrière, comme l'a montré notamment hier Antoine
Vilti, nous savons que c'est un idéal type ancien. Dévouement à la science et
disponibilité absolue, telles sont les qualités attendues des enseignants
chercheurs, pour peu aussi qu'ils soient bien accompagnés, comme l'a montré hier
Françoise Vaquet, des qualités attribuées par défaut aux hommes mais qui sont
fréquemment questionnées quand il s'agit d'une candidature féminine et
qui le s'efforbe bien. Le prisme du genre constitue donc une menace
directe dans un monde scientifique largement fondé sur des processus de
cooptation entre hommes. L'autre explication à l'occultation du genre
regarde l'influence pérenne de ces personnalités intellectuelles qui, à
science aussi régulière que la sante, jettent le discrédit sur la notion en
en faisant le fer de lance d'une soi-disant invasion hockyste, d'une
insupportable cancel culture quand ce n'est pas d'un nouveau totalitarisme.
Alors je vais vous épargner les arguments que l'on pourrait opposer
sur le fond à ces accusations fort peu rationnelles pour me contenter d'une
donnée très significative. Il n'y a dans notre pays qu'un seul et unique
département en études de genre à l'université Paris 8 et on ne compte au
total qu'une quinzaine de masters genre glissés ça et là dans les départements
en sciences humaines et sociales de nos universités.
On aura connu invasions plus massives. Nous en sommes donc à faire ce curieux
constat d'un écart abyssal entre les ressentis épidermiques relatives à la
diffusion prétendument outrancière de la notion de genre et la faiblesse
institutionnelle des études sans réclamant. Tout cela me conduit à évoquer
le cœur épistémologique du problème à savoir la nécessité de mettre au jour le
monde de pensée que le genre ouvre à côté de ce qui existe déjà. Un monde de
pensée appliqué à saisir la nature des bouleversements contemporains dans la
façon dont les individus se définissent mais aussi dans la façon dont nous
faisons communauté. Car le genre est bien davantage qu'une
grille d'analyse interdisciplinaire ou le ressort théorique des politiques
d'égalité. C'est un concept en soi soutenant tout un champ de recherche et
dessinant des horizons philosophiques nouveaux. Et cependant la philosophie du
genre n'existe pas. Je veux dire par là que cette appellation ne correspond à
aucun sous-ensemble de la discipline philosophique telle qu'elle se pratique
dans nos universités. Pas plus qu'elle ne renvoie à un champ
identifiable en tant que tel dans le monde académique anglophone. Là il est
plutôt question de philosophie féministe pour désigner cet ensemble
d'approches et de travaux qui depuis les années 60 étudie la façon dont la
philosophie classique a fondé et perpétué les inégalités liées au genre,
mettent l'accent sur les apports de la notion pour reformuler les grandes
questions philosophiques et développent des théories novatrices relatives au
vivre ensemble dans une société qui serait débarrassée de l'oppression
patriarcale. De fait la galaxie des pensées du genre
s'étend de façon continue depuis plusieurs décennies.
Elle a été bien repérée par les télescopes internationaux et suscite
l'engouement quand soudain une nouvelle étoile est découverte. Mais en France
c'est à peine si cette diversité a été identifiée. La galaxie demeurant
ignorée elle n'est ni nommée ni institutionnalisée. Pour remédier à
cette trop longue occultation je voudrais vous présenter les lignes de
force que dessine la notion de genre et qui sont autant d'outils pour penser les
transformations anthropologiques et les défis politiques de notre monde commun.
Je vous parlerai d'abord des objets propres à la philosophie du genre, des
objets inédits qui augmentent le champ philosophique en y faisant entrer
l'indigne, l'infime et l'intime. Je vous dirai ensuite comment selon une
dynamique de conceptualisation cumulative la visée émancipatrice de la
philosophie du genre s'est considérablement élargie. Je m'arrêterai
alors sur l'un de ses thèmes centraux, le corps, pour dire quelques mots de
l'approche de phénoménologie féministe que je développe. Et je
terminerai enfin en présentant les méthodes singulières et l'épistémologie
nouvelle de la philosophie du genre qui bouleverse nos usages académiques en
proposant de penser à partir de soi pour mieux penser ensemble.
La philosophie du genre part de l'existence telle qu'elle est éprouvée
par les femmes pour réintroduire dans la pensée ce qui en avait été écarté pour
cause d'indignités philosophiques. Ce champ d'objets ostracisés est délimité
par ce que la philosophie valorise et explore traditionnellement, la raison
individuelle qui est au principe de toute pensée, la civilisation occidentale
dans ses fondements à prétention universelle et le pouvoir masculin qui
tient ensemble le tout. On était relégué du côté de l'indigne et donc de
l'impensable, le corps et les émotions qui ne produisent que corruption et
confusion, la nature et le vivant qui ne sont qu'instruments au service de la
civilisation, les dimensions privées de l'existence qui concernent quasi
exclusivement les femmes. Tous ces sujets naturels, immanents, concrets sont
féminins, ils ne se pensent pas, ils se vivent.
C'est à Simone de Beauvoir que nous devons d'avoir élevé l'indigne au rang
d'objet philosophique par l'analyse qu'elle fait dans le deuxième sexe des
mécanismes par lesquels les filles et les femmes se trouvent privées de cette
destinée de liberté qui devrait être celle de tout individu par l'inculcation
du rôle que la société patriarcale leur réserve, celui d'épouse et de mère.
Si sa fonction de femelle ne suffit pas à définir la femme, écrit-elle, si nous
refusons aussi de l'expliquer par l'éternel féminin et si cependant nous
admettons que, fut sa titre provisoire, formule prophétique, il y a des femmes
sur terre, nous avons donc à nous poser la
question qu'est-ce qu'une femme ? Sa réponse annonce que la philosophie du
genre s'attachera à penser. Ce qui définit d'une manière singulière la
situation de la femme, poursuit-elle, c'est qu'étant comme tout être humain une
liberté autonome, elle se découvre et se choisit dans un
monde où les hommes lui imposent de s'assumer comme l'autre,
on prétend la figer en objet et la vouer à l'immanence.
Cette double logique d'objectivation, naître qu'un corps-objet et d'aliénation,
être rendue étrangère à soi-même en tant que sujet transcendant,
Beauvoir démontre quel est le fruit de l'histoire d'une société patriarcale
définissant l'existence des femmes au seul prisme de leurs
fonctions sexuelles et maternelles et qui, pour cette raison, les enferment dans la
sphère domestique et les privent de toute participation, tant à la vie de
l'esprit qu'à celle de la cité. Dans le deuxième sexe, il sera donc question du
corps des filles, de leurs règles et de leur sein, il sera question de la
sexualité des femmes, de leur plaisir occulté, de leur aspiration à
l'épanouissement sexuel, il sera question de leur maison et de
l'esclavage des tâches domestiques, il sera question de leur vieillesse et de
leur relégation sociale. Autant de nouveaux objets de pensée qui
seront accueillis par les intellectuels de tous bords, de la gauche communiste à
la droite catholique dans un même rejet haineux face à cette littérature de
l'abjection, de la nausée, du pourrissoir. Ce sont bien pourtant ces thématiques
indignes et dégoûtantes qui forment le cœur programmatique de la philosophie du
genre tel qu'elle commence de se déployer sous la plume des théoriciennes
féministes des années 70 à partir des postulats bouvoiriennes. Le concept de
genre n'a pas été encore défini dans sa rigueur scientifique, il le sera un peu
plus tard, mais sa logique infuse déjà la pensée de celles qui s'attachent à
comprendre comment l'appropriation masculine du corps et du travail des
femmes sous-tend une division des ordres de l'existence qui est aussi une
hiérarchie. D'un côté le privé féminin inférieur, de l'autre le public masculin
supérieur. C'est en conférant valeur philosophique à la vie des femmes dans
ces expressions les plus indignes, qui sont aussi les plus intimes, que les
philosophes féministes vont tenter d'ébranler l'ordre hiérarchiquement
genré du monde, c'est-à-dire pour le nommer le système patriarcal. Pensez le
travail domestique, pensez la sexualité, pensez la maternité. Autant d'approches
révélant que le privé est politique et que la libération des
femmes se fera quand elles se seront extirpées du carcan de l'hétérosexualité
et de la maternité obligatoire. Pour y parvenir il s'agit de repérer et de
déconstruire les rouages patriarcaux qui, dans tous les domaines de la vie,
réduisent les femmes à leur corps objet et permettent leur appropriation.
Sous bassement théorique des luttes pour la liberté et l'autonomie des femmes,
cette nouvelle philosophie féministe aspire à parachever le projet moderne de
l'égalité. La chose a rarement été soulignée et je ne manquerai pas cette
occasion de le rappeler. Nous devons aux théoriciennes et militantes féministes
des années 70, matérialistes, radicales mais aussi libérales et différentialistes,
avoir fait accéder les femmes au statut de sujets de droit plus de deux siècles
après les hommes. Elles l'ont fait par la mise au jour de ce scandale que
constituait la perpétuation de la logique patriarcale de disponibilité
corporelle des femmes au sein de la modernité démocratique.
Elles l'ont fait par la conquête des droits reproductifs qui a produit cette
révolution de nature anthropologique par laquelle la maternité a cessé d'être
un destin. Libres de choisir d'être mère ou pas,
les femmes ont pu enfin devenir des hommes comme les autres,
du moins ont-elles pu prétendre à le devenir. La philosophie du genre est donc
en son origine même une entreprise de déhierarchisation, de la pensée d'abord
qu'elle rapatrie sur terre pour qu'elle se saisisse des dimensions concrètes de
l'existence, de la vie commune ensuite qu'elle aspire à refonder en donnant aux
femmes et bientôt à toutes les personnes opprimées sur les critères
physiques le pouvoir de réfléchir à leurs propres conditions et de
définir les modalités de leur émancipation. Dans un texte fondateur de
1985, l'historienne états-unienne Joan Scott fait de la notion de genre une
catégorie d'analyse. Je ne reprends pas sa définition, elle vient d'être donnée
par Eric Fassin. Ce qu'elle dit c'est que le genre c'est d'abord le refus de
distinguer entre les femmes et les hommes en fonction de caractéristiques jugées
immuables parce qu'enracinées dans un substrat biologique. Cela implique de
penser les mécanismes par lesquels un nourrisson assigné au sexe féminin ou
au sexe masculin ne devient femme ou homme qu'au gré de processus de
socialisation par lesquels il intériorise les comportements et jusqu'au
mode de pensée prétendument inhérent à son sexe de naissance.
Par ailleurs, et c'est le second volet, il s'avère que cette assignation des
individus à des rôles genrés sous-tend et surtout perpétue la hiérarchie
patriarcale. Le genre c'est donc aussi le rejet des
relations de pouvoir et de la domination masculine. A celles et ceux qui s'effraient
d'un effondrement annoncé de notre civilisation du fait de la disparition
de la binarité de genre, il faut dire, pour peu qu'ils
acceptent de nous écouter sans vociférer, que l'aspiration à la
déhiérarchisation genrée de notre monde commun constitue la condition
sine qua non de la réalisation du projet démocratique d'égalité. Dans les années
90, la dynamique émancipatrice du genre s'augmente de la perspective queer
ouverte par la philosophe états-unienne Judith Butler qui montre que ce ne sont
pas seulement les rôles genrés qui sont construits mais les sexes et la
sexualité elle-même. En révélant que les corps sexués permettent toutes sortes de
genres différents, eux-mêmes renvoyant à des sexualités multiples,
on peut dit-elle révéler l'illusion de l'identité et libérer le sujet de
toute obligation de conformité sexuelle. L'originalité de la démarche Butlerienne
réside dans la valeur heuristique accordée à la minorité, à ce qui tombe
au dehors, en un mot à l'étrange queer. Cette démarche ouvre l'horizon théorique
et pratique de la fluidité des genres et fonde le champ si important aujourd'hui
des études LGBTQI+. Un troisième approfondissement de la philosophie du
genre s'opère avec la perspective intersectionnelle.
Celle-ci s'inscrit dans le prolongement de la critique des théoriciennes du
black feminism qui, dès les années 70, dénoncent l'aveuglement d'un féminisme
académique absolutisant l'expérience particulière des femmes blanches
hétérosexuelles et bourgeoises au nom d'une prétendue homogénéité du sujet
politique du féminisme. Définie dans les années 90, la notion
d'intersectionnalité appelle à rendre compte des expériences minoritaires
placées à l'intersection de plusieurs rapports de pouvoir, qu'ils soient liés
au genre, à la classe ou à la race, mais aussi à l'âge, à la sexualité ou à la
situation de handicap. La pensée féministe s'attachera donc
désormais à réfléchir les facteurs multiples qui fondent l'oppression.
Fondée sur les trois notions de genre de queer et d'intersectionnalité, la
philosophie du genre, que j'entends donc dans cette définition extensive,
s'affirme comme une philosophie politique proposant de relancer le
projet démocratique en articulant l'ambition universaliste des droits
humains et l'attention féministe aux conditions concrètes dans lesquelles
ces droits s'actualisent ou pas. Elle nous apprend que l'aspiration à la
liberté et à l'égalité ne peut se déployer sans attention à la diversité
des parcours et à la spécificité des conditions de vie des membres de la
communauté. A rebours de la tradition si prégnante en France qui oppose
universalisme et particularisme, il s'agit de fonder un universalisme
concret, pour reprendre la formule lumineuse d'Eléonore Lépinard et Sarah
Mazouz, qui pense l'intrinsèque pluralité de nos sociétés contemporaines sans
tomber dans le piège du communautarisme. En prêtant attention aux modalités
incarnées et situées de l'existence des individus, une attention qui est aussi
reconnaissance de ce que ces spécificités produisent de discrimination,
la philosophie du genre fait descendre l'objectif de justice sociale du ciel de
l'idéal. Elle constitue par là même l'une des
grandes théories politiques de notre temps. Se soucier des dimensions
corporelles de nos vies, considérer la singularité des relations que les
individus nouent entre eux, s'inquiéter du contexte global dans lequel ils vivent
et qui est notre monde naturel commun, tel est l'autre versant de la
philosophie du genre qui, si elle est intrinsèquement politique, porte également
une éthique. Lieu par excellence des dominations, le corps constitue l'un de
ces objets centraux. Dans la perspective phénoménologique qui est celle de
Beauvoir, le corps ne constitue pas le véhicule de l'être, il participe de
toute subjectivité. Le fait qu'il soit pour les femmes réduit au statut de
chose appropriable constitue donc un véritable scandale philosophique.
Tout l'effort de la philosophie du genre sera ainsi de réintégrer la corporealité
dans sa dignité subjective et réflexive. Il s'agit de montrer que nous sommes nos
corps, c'est-à-dire aussi que nous sommes des corps-sujets. En partant de la
pensée Beauvoirienne augmentée de l'apport des études de genre telles que
la développe la philosophe étasunienne Iris Marion Young, je propose de saisir
le corps féminin au double prisme de son objectivation-aliénation dans le
système patriarcal et de sa libération-réappropriation au travers
des luttes et des pensées féministes. Il faut ici que je
dise ce que j'entends par féminin dans corps féminin. J'oppose ce terme à la
féminité qui renvoie en gros au programme patriarcal pour les femmes,
c'est-à-dire un doux mélange de disponibilité sexuelle, de dévouement
maternel et d'infériorisation sociale. Le féminin relève quant à lui de
l'expérience vécue. Je propose de le définir comme un rapport à soi, aux
autres et au monde qui passe nécessairement par le corps et qui se
trouve de ce fait déterminé par lui. Si les femmes sont leur corps, c'est qu'elles
ne peuvent vivre en ignorant qu'elles ont un corps sexué féminin quand les
hommes peuvent tout à fait l'oublier, voire le dénier. J'entends les
protestations silencieuses de ceux qui dans la salle en doutent.
J'insiste donc, rien dans la vie incarnée des hommes ne produit les
discriminations et les violences que les femmes subissent chaque jour dans tous
les milieux, à toutes les époques, du simple fait qu'elles sont leur corps.
Dans un corps à soi, j'ai ainsi étudié les nœuds phénoménologiques qui se
nouent tout au long de la vie des femmes lorsqu'une transformation ou un
événement corporel nécessaire ou contingent, choisi ou subi, puberté,
maternité, maladie, violence, vient en infléchir le cours de façon définitive
et modifier en profondeur tant le rapport à soi que les représentations
communes qui y sont associées et les attentes en termes de droits qui peuvent
en découler. De la naissance du bébé-fille jusqu'au grand âge,
je montre comment ces bouleversements corporels définissent une condition
incarnée simultanément et indissolublement intime, sociale et
politique. J'ai par exemple analysé la façon dont la grossesse constituait un
paroxysme d'objectivation et d'aliénation, les femmes disparaissant
alors en tant que sujets réflexifs derrière leur si gros ventre, le titre du
livre Un Si Gros Ventre. Cette expérience de désubjectivation radicale est récente
puisque pendant des siècles, les femmes se sont transmis les savoirs
relatifs à leur corps maternel. C'est quand les médecins sont entrés dans les
chambres des parturiantes pour en faire sortir les comères, les co-mères,
qu'elles se sont vues progressivement dénier leurs précieuses compétences
jusqu'à ce qu'à la fin du 19e siècle, elles doivent définitivement abandonner
leurs corps enceintes aux mains d'une médecine patriarcale, c'est-à-dire aussi
brutale. On observe aujourd'hui, dans le cadre de ce que j'ai décrit comme la
bataille de l'intime, une dynamique inverse, savoir que les femmes reprennent
possession de leur corps dans un double mouvement de pensée et de lutte.
Je m'étais auparavant, avant le corps enceint, intéressée à l'expérience vécue
des seins. Je viens d'engager un nouveau projet de recherche portant sur le
vieillissement du corps des femmes. A chaque fois, j'observe comment la
contingence, la variabilité et la fluidité de la corporealité féminine
s'opposent au modèle dominant qui est celui du corps masculin, générique, pensé
au prisme de la constance, de la performance et de la puissance.
Et je propose donc éventuellement que nous essayons de substituer le modèle
féminin de la corporealité au modèle masculin.
Je me réjouis dans cette perspective d'observer, dans le champ de la recherche
contemporaine, un intérêt effervescent pour l'exploration des thématiques
corporelles au prisme de la philosophie du genre.
Tout un champ se déploie, par exemple, autour de la question sexuelle, que ce
soit sur le versant du plaisir et de sa libération, comme dans les travaux de
Cornelia Moser, ou sur le versant de la pluralité des désirs et des sexualités,
comme dans les travaux de Pierre Niedergang, ou encore sur le versant des
violences sexuelles, comme dans ceux de Christelle Tarot.
Une dynamique importante se déploie aussi autour des identités trans et des
réflexions sur la non-binarité, avec par exemple les travaux de Ruby Ford.
Les thématiques de santé constituent un autre pôle important de la recherche,
considérant les corps en situation de handicap, avec les recherches de
Charlotte Puiseux, ou les problématiques de santé mentale, avec celles de
Léna Dormeau. Les liens avec le vivant et la nature constituent un autre domaine
particulièrement fécond, à partir de la tradition écoféministe, bien sûr, mais
également selon des approches plus récentes, l'antispécisme et le
véganisme, comme chez Myriam Baafou, ou s'inscrivant dans une perspective
post-humaniste, comme chez Ombre Taragna. Enfin, dans sa dimension d'englobement
des ordres de l'existence et d'attention au vécu, la philosophie du genre ne
s'arrête bien sûr pas au corps, mais réfléchit les émotions et les
sentiments par lesquels les sujets s'inscrivent dans le monde social.
Les pensées du care, du soin et de la sollicitude, endossent le projet d'une
réflexion éthique, qui renouvelle l'approche traditionnelle en termes de
contrat social, pour proposer une ontologie relationnelle du social, qui
prenne en compte les dimensions psychiques et émotionnelles des
relations entre les individus. On peut citer ici les travaux de Marie
Garraud sur la notion de vulnérabilité, qu'elle définit non comme fragilité, mais
comme exposition. Alors j'aurais pu mentionner des dizaines d'autres noms et
je regrette de ne pas pouvoir le faire dans le cadre circonscrit de cette
communication. Mais croyez-moi sur parole, le bouillonnement intellectuel
qu'engendre la philosophie du genre n'a pas fini de faire des bulles et de faire
déborder les savoirs et les concepts. Je me permets pour conclure sur ce point de
mentionner l'ouvrage collectif Théorie féministe, en pluriel bien sûr,
ouvrage que je coordonne et qui rassemble une centaine de
contributeuristes, présentant les pensées de l'égalité et de l'émancipation, de
leur première formulation médiévale à leurs expressions les plus contemporaines
voire même un peu futuristes. Cet ouvrage paraîtra au seuil dans un an
tout pile. Évidemment je ne peux vous dire mon impatience que j'espère vous
partager. Les nouveaux objets de la philosophie du genre sont insapparables,
de nouvelles approches et méthodes qui, pour les résumer d'un trait, retournent la
tradition philosophique comme un gant. À la toute-puissance de la raison et de
l'abstraction, elles opposent la valorisation du récit de soi et de la
première personne. À la posture de surplomb du philosophe individu et à
l'obsession monographique, elles répondent par une démarche de pensée
collective et circulaire qui fait droit à l'apport des sciences sociales.
Au fondement épistémologique de la philosophie du genre,
il y a la conviction de ce que tout savoir est toujours situé et
nécessairement collectif. Les féministes des années 70 pratiquaient les
cercles de conscientisation, soit des réunions en non mixité lors desquelles
chacune livrait le récit de son expérience vécue, ce qui produisait d'une
part un savoir commun, d'autre part la prise de conscience de partager une
semblable condition d'oppression et enfin la volonté politique de s'engager
pour s'en extirper. Nous partons de ces mêmes deux postulats.
Les femmes sont des sujets connaissants et leurs expériences sont des objets de
savoir pour opérer ce grand renversement d'une philosophie qui
s'enracine dans la terre des expériences singulières afin de mettre au jour les
ressorts de l'appropriation et de l'exploitation des corps du vivant et de
la nature. Car si la philosophie du genre est repérage et critique des ressorts de
l'oppression, elle est aussi nécessairement repérage et critique des
outils méthodologiques et conceptuels qui sous-tendent le système oppressif.
Premier déboulonnage, celui qui s'attaque à la soi-disant neutralité du
philosophe pour lui substituer la dimension historiquement et socialement
située de tout sujet pensant. Second déboulonnage, celui qui entreprend de
faire tomber la raison du socle où elle avait été érigée en majesté pour faire
droit aux dimensions incarnées, concrètes et subjectives de toute pensée.
Sur le plan de la méthode, cela implique cette chose jusque-là inconcevable que
l'on parte de la singularité des récits de soi pour penser les phénomènes dans
leur généralité. Développés dans les années 80, les théories féministes du
positionnement ou standpoint définissent un cadre épistémologique et
politique qui rompt avec la tradition philosophique d'un savoir purement
abstrait produit d'en haut par un individu prétendiment neutre et
omniscient. Elles proposent de penser à partir de
l'expérience vécue des femmes et plus largement des groupes opprimés pour
éclairer les modalités de la domination exercée sur eux et définir les
conditions de leur émancipation. Dans cette perspective, on comprend que la
première personne du singulier vienne remplacer la première personne du
pluriel, le « nous » surplombant et désincarné des philosophes hommes
disparaissant pour laisser place à un « je » qui n'est pas seulement signe de
l'individualité de la philosophe mais légitimation heuristique de l'écriture
en première personne. Prise de parole incarnée,
celle-ci est inséparable d'une implication personnelle, c'est-à-dire
aussi biographique, de la personne qui pense le monde à partir de l'expérience
qu'elle en fait. Il s'agit alors de reconnaître la
légitimité heuristique de ce qui était traditionnellement
dévalorisé, le récit de soi jusque dans ses aspects les plus
intimes, les plus singuliers, les plus incarnés. Mais la valeur accordée à
l'expérience vécue ne fait sens que dans le cadre englobant d'une démarche
de pensée collective. D'abord parce qu'il s'agit toujours de réunir des
récits singuliers pour constituer des corpus dont l'analyse sera au fondement
de toute la réflexion. Ensuite parce que cela ne peut se faire sans que soient
mobilisés les théories et les concepts élaborés par les auteurices passées et
présentes qui nous accompagnent. A l'obsession individualiste d'une
philosophie monographique jusqu'à l'écœurement, nous préférons
l'inscription dans une chaîne théorique où chaque nouveau maillon de pensée se
trouve soudé par la force de ceux qui l'ont précédé.
Philosopher en féministe, c'est donc penser à partir de soi et de façon
circulaire en faisant résonner son expérience propre avec celle des autres.
Cette figure du cercle signale la dimension horizontale d'une pensée qui
ne prétend pas être donnée d'en haut et encore moins une fois pour toutes.
Elle renvoie ensuite à l'idée d'une mise en partage des récits de soi et
d'une circulation de la pensée s'enrichissant de chaque nouvelle
contribution. Elle signale enfin comment la pluralité
des approches et des objets est appréhendée selon une logique de
coalition. En fonction des thématiques explorées, la philosophie du genre
mobilise les apports des autres sciences humaines et sociales, anthropologie,
sociologie, histoire, sciences politiques, littérature, etc.
Elle endosse ainsi une perspective résolument interdisciplinaire abandonnant
la posture solipsiste d'une philosophie drapée dans sa superbe.
Je suis pile à 30 minutes. Si l'on tient ensemble ces dimensions concrètes,
subjectives, horizontales et inclusives, on comprend mieux que la philosophie du
genre ait été privée d'une reconnaissance comme domaine à part
entière dans le champ philosophique. Elle contredit trop de postulats,
elle renverse trop d'habitudes, bouleverse trop de représentations.
C'est pour cette raison même que nous demandons qu'elle se voit enfin offrir
les moyens institutionnels de son développement et de son rayonnement.
Il faut faire davantage de place aux femmes philosophes et aux approches de
philosophie féministe et de genre dans notre monde académique, un monde qui,
génération après génération, vénère ses pères fondateurs.
Comme le soulignent Marie Mathieu, Vanina Mozin-Konaci, Lucille Roux et
Armel Veil, l'université nous aura montré que dès qu'il s'agit de sciences,
les hommes savent mettre du cœur à l'ouvrage dans la paternité.
Elle se demande alors, l'université pourrait-elle souffrir l'incursion des
mères fondatrices ? J'ajouterai quant à moi, pourrait-elle souffrir aussi
l'incursion des filles fondatrices, voire l'incursion des cousins fondateurs ?
Car quelle place réservent nos institutions scientifiques aux jeunes
femmes ? Et c'est eux qui introduisent le trouble dans le genre.
Il est temps d'ouvrir les portes et de faire de la place pour la philosophie du
genre et plus largement pour toutes les études se réclamant de cette approche
de pensée déhierarchisée et décloisonnée.
Nous rattraperons ainsi le retard qui est le nôtre, mais nous nous donnerons
aussi les moyens de résister aux dynamiques de repli intellectuel et de
frilosité académique qui nous empêchent de penser les transformations de notre
monde commun. Nous nous donnerons aussi, et c'est mon dernier point, les moyens
d'empêcher ce qui se profile aujourd'hui du fait des attaques
contre les études de genre et contre les féministes, qui indiquent que, comme à
chaque fois dans l'histoire du féminisme, les périodes de revendications et
d'avancées sont suivies de périodes de retour au silence imposé, généralement
une petite dizaine d'années après le pic de mobilisation. Je crois que nous
n'en sommes plus loin et ces deux journées constituent de ce point de vue
une forte et belle contribution au flux des pensées et des luttes féministes qui
permettent d'empêcher le reflux. Et c'est donc sur cette note de gratitude que je
terminerai en espérant vous avoir convaincu que la philosophie du genre est
tout sauf monotone. Je vous remercie.