Cycle de conférences de Olivette Otele : Histoires et mémoires des Africains Européens de l’Antiquité à nos jours Conférence du 13 novembre 2024 : Les corps africains en mouvement : de la Méditerranée noire au sanctuaire du pays de Galles
Cette conférence s'inscrit dans le cycle Europe du Collège de France 2024-2025 consacré au thème « Afrique-Europe ».
Conférencière invitée : Olivette Otele, Professeure, School of Oriental and African Studies (SOAS), université de Londres
Cette présentation prend pour point de départ les analyses de la Méditerranée comme concept puis s’attelle à interroger l’utilisation de la notion d’Alessandra Di Maio : « La Méditerranée noire ». Pour ce faire, on s’appuie sur les discours contemporains concernant les Africains et notamment le contraste saisissant entre les expériences au XXIe siècle d’un certain nombre d’individus d’origine africaine en Grande-Bretagne : migrants économiques, réfugiés et demandeurs d’asile et le discours dominant des journaux en Grande-Bretagne depuis les années 1990. Cette conférence examinera la manière dont la violence verbale, miroir d’une insécurité ontologique des uns, s’oppose ou ignore les récits de résilience et de recouvrement post-traumatique des migrants. Partant des archives du Conseil aux réfugiés (Refugee Council) de Londres et des journaux locaux, cette présentation porte un regard critique sur l’arène politique britannique qui a eu tendance à entraver le processus d’intégration de ces populations au sein de la société britannique. Pourtant, un certain nombre de récits des expériences d’Africains qui se sont installés au Pays de Galles présentent des histoires porteuses d’une réalité plus nuancée, voire positive, et qui est liée à la manière dont le gouvernement gallois gère la question des flux migratoires.
Le Collège de France est une institution de recherche fondamentale dans tous les domaines de la connaissance et un lieu de diffusion du « savoir en train de se faire » ouvert à tous. Les cours, séminaires, colloques sont enregistrés puis mis à disposition du public sur le site internet du Collège de France.
Bonsoir à toutes et à tous.
Comme la semaine dernière, je suis ravie pour ceux qui étaient déjà là,
que vous soyez revenus.
Je sais que cette journée était un peu troublée.
Il y avait du beau monde, entre guillemets, au Collège de France.
En tout cas, vous êtes restés.
Pendant sa présentation,
le Collège a parlé d'un laboratoire d'excellence
qui faisait la fierté de la France.
J'en profite pour dire que cette présentation
est aussi le fruit d'une recherche qui a été co-financée
par HRC, qui est
Arts and Humanities Research Council, qui est britannique,
et l'ABEX, Laboratoire d'Excellence.
Les deux centres se sont mis ensemble
pour financer cinq projets.
Cette recherche fait partie de l'un des cinq.
J'étais très contente que la France finance quelque chose
qui ne concerne pas nécessairement la France,
mais plutôt le pays de Galles.
On a tendance à éviter de lier la question de l'immigration africaine
vers l'Europe au passé colonial européen.
Les chercheurs savent que les liens entre les deux histoires
sont très forts, mais le grand public moins.
L'histoire de la présence britannique ou française en Afrique,
au Moyen-Orient et en Asie en général, sont pourtant importantes.
Si l'on veut comprendre l'Europe et en particulier
la Grande-Bretagne aujourd'hui.
Une des choses assez intéressantes, d'ailleurs,
pendant la présentation aujourd'hui,
c'est que les intervenants parlaient de trois grands blocs.
La Chine, l'Europe et les Etats-Unis.
Ça fait sens, probablement, économiquement,
mais je trouvais ça un peu difficile à digérer,
parce qu'il y avait le reste du monde.
Mais bon, c'est une petite remarque.
Ce sont des histoires qui lient le passé colonial de la nation
dans son ensemble et l'impact que la traite transatlantique
de captifs africains a eu sur des questions telles que
citoyenneté, formation d'une ou des identités britanniques.
Deux autres points sont essentiels dans le débat
sur cette histoire coloniale et postcoloniale
que certains appellent l'histoire néocoloniale.
Le premier point concerne l'héritage économique de l'esclavage
et le deuxième point concerne les outils, mécanismes,
décisions politiques, etc., utilisés pour redéfinir
le rôle de la Grande-Bretagne dans le monde
et dans l'Union européenne en particulier.
La Grande-Bretagne est sortie, j'en parlerai plus tard,
parce que ça a aussi été évoqué pendant la présentation.
En 2010, le secrétaire à l'éducation et député conservateur
Michael Gove déplorait le fait qu'on n'enseignait pas aux enfants
« l'histoire de l'île », « the island story ».
En octobre 2013, la secrétaire britannique à la culture
Maria Miller annonce que le gouvernement du premier ministre
à l'époque, David Cameron, prévoit d'allouer 10 millions
de livres sterling à des projets axés sur le caractère unique
de l'histoire britannique.
Cette déclaration a déclenché une controverse sur l'écriture
ou la réécriture plutôt d'une histoire centrée sur les événements
concernant uniquement la Grande-Bretagne, presque intramuros,
sans faire des ponts avec le monde extérieur.
En arrière-plan, cette histoire resserrée renvoyait pour certains
au temps où la Grande-Bretagne n'était pas aussi peuplée
de communautés diverses.
En 2014, les élections législatives en Grande-Bretagne
ont vu une montée importante du parti d'extrême droite,
UKIP, qui s'est réformé maintenant, qui s'appelle
Reform Party, un parti politique qui a activement œuvré
pour obtenir le soutien de la population britannique
afin de pousser le gouvernement britannique à choisir
une date concernant le référendum sur le retrait de l'Union européenne.
La position nationaliste et l'agenda anti-européen de UKIP
ainsi que des relents xénophobes semblaient séduire une partie
importante de la population.
Le parti a obtenu des sièges au Parlement.
Souvent, pour les Français, c'était assez incompréhensible,
mais je vais aussi expliquer pourquoi.
L'heureux scepticisme ou scepticisme notoire de la Grande-Bretagne
nous disait que certains députés anti-Europe remontraient
à l'époque du Premier ministre Margaret Thatcher.
En fait, c'est le discours de Bruges de Thatcher en 1988
qui semblait avoir retenu l'attention de certains.
Ce discours préconisait une intégration européenne plus réduite
plutôt que d'encourager d'autres pays européens à rejoindre l'Union.
Et Thatcher s'est battu pour que la Grande-Bretagne
rejoigne la communauté européenne en 1973.
En 1975, elle est dans le parti de l'opposition
et fait campagne pour que le Royaume-Uni rejoigne le marché commun.
Elle arrive au pouvoir en 1979 et continue son approche.
Pourtant, dans l'imaginaire actuel, et surtout pendant la campagne du Brexit,
ses points de vue sont utilisés à la fois par ceux qui sont pour et contre l'Union.
Elles, comme Churchill, sont devenues des symboles d'une Grande-Bretagne libre,
y compris du jour européen.
Histoire et mythes fabriqués se confondent.
Toujours est-il que la Grande-Bretagne vote pour sortir de l'Union en 2016.
Pourtant, la question continue aujourd'hui d'être débattue dans l'espace public
comme une douleur collective ou une plaie qui a du mal à se cicatriser.
C'est assez extraordinaire pour moi parce qu'en France,
j'ai l'impression qu'on n'en parle pas tellement.
En Grande-Bretagne, on en entend parler pas nécessairement tous les jours,
mais c'est une question qui revient constamment.
Donc on n'a pas encore fait le deuil du Brexit, apparemment.
Revenons au fameux référendum.
Avant de quitter son poste de Premier ministre à la suite des résultats du référendum de juin 2016,
Cameron a fait un pas important vers la Jamaïque,
une nation qui peut raconter plus d'une histoire sur l'implication britannique dans l'Empire
à travers la traite transatlantique.
Lors de son séjour en Jamaïque, Cameron a refusé de parler de la question essentielle,
quand je dis essentielle, c'est-à-dire qu'elle est au sein des conversations,
mais il a quand même refusé d'en parler, la question essentielle des réparations,
pas seulement des réparations, mais l'histoire de l'esclavage,
qui était déjà débattue de façon virulente dans la Caraïbe,
et a conseillé aux Jamaïcains, et je cite, de passer à autre chose.
Bon, rappelons quand même que Cameron et surtout son épouse
sont tous les deux descendants de propriétaires de plantations
dont les ancêtres ont reçu des millions du gouvernement
pour la perte de leurs personnes esclavisées incluses au XIXe siècle,
c'est-à-dire qu'ils ont été compensés pour la perte de leurs biens.
Et la somme qu'ont reçue tous les planteurs en 1837 était à 20 millions,
c'est-à-dire qu'aujourd'hui ce serait 17 milliards.
Donc Cameron annonce à la Grande-Bretagne,
enfin annonce qu'en Jamaïque, c'est un peu le discours Sarkozy à Dakar,
il dit qu'il va offrir 25 millions de livres sterling
pour aider à construire une nouvelle prison en Jamaïque.
Il ajoute qu'un montant supplémentaire de 300 millions de livres sterling
devrait être utilisé comme fonds pour des projets de développement dans la Caraïbe.
Il dit que l'argent pourrait être utilisé pour construire des ponts et des routes.
Il n'a pas rajouté les hôpitaux.
Enfin, ceci bien sûr n'est pas sans nous rappeler les fameux hôpitaux,
ponts et routes construits il y a des siècles par les colons en Afrique, aux Amériques et en Asie,
souvent utilisés comme raison ou justification à la colonisation européenne,
ces fameux bienfaits de la colonisation.
Ces clichés coloniaux avaient pourtant bien été utilisés par Kadhafi en 2010.
Lorsque désireux de moderniser la Libye, vous allez voir le lien,
moderniser la Libye, il va menacer l'Europe
en disant que l'Europe devrait lui verser une somme importante
si elle veut qu'il continue d'empêcher une immigration venue du Sud.
Je reviendrai sur ce point un peu plus loin.
Je voulais d'abord juste poser les jalons de cette discussion sur la question migratoire,
le passé colonial britannique et les histoires autour du terme méditerranée noire.
Je vais montrer que ces histoires ont aussi des liens avec la place que la Grande-Bretagne a choisie d'occuper en Europe.
Je rajoute que le désir de jouer un rôle de leader en Europe sont des points tout aussi importants,
même si je ne vais pas nécessairement les développer ici.
Beaucoup de choses ont été écrites sur la relation entre les positions du gouvernement britannique sur l'Europe
et la place qu'elle aurait dû avoir au sein des institutions européennes.
Beaucoup de raisons ont été données pour expliquer pourquoi le référendum britannique se termine par un vote non ou sortir.
Parmi ces nombreuses raisons, j'ai enlevé tout un pan.
Je voulais vous expliquer les différences au niveau de l'éducation,
le fait que j'ai appris la place que la France a dans l'Europe
et l'école devient en fait un outil de socialisation et pourquoi on se sent européen à cause de l'école.
En Grande-Bretagne, j'ai été enseignante de primaire, de secondaire aussi là-bas.
On n'enseigne pas aux enfants tout ça.
Enfin bon, j'ai enlevé parce que c'était assez long, mais je vais vous donner la deuxième raison.
L'une des raisons, et souvent la plus commune, est le discours incendiaire contre l'immigration venue du Sud.
Vous avez cette affiche et je vous en parlerai plus tard.
Des choses qui ont contribué à la sortie, c'est notamment la peur de l'autre et l'autre,
c'est-à-dire l'autre à la peau bronzée, mais aussi l'autre en particulier de confession musulmane.
La peur d'une immigration venue de Syrie au moment même où le gouvernement britannique se bat contre le gouvernement Assad.
Le chaos créé en Libye contribue aussi à une immigration venue du Sud.
Chaos exacerbé et même, selon certains, créé par l'intervention britannique.
Je ne sais pas si vous vous souvenez que quand le gouvernement de Gaddafi tombe,
vraiment par accident, bizarrement, on retrouve des militaires très très tôt britanniques,
alors que personne ne sait vraiment ce qui est en train de se passer.
Donc ils étaient déjà, ils avaient déjà été envoyés.
Eh bien, ce ne sont pas seulement les Britanniques, la présence française, l'intervention américaine en Libye.
Je vous donne quelques éléments qui, j'espère, aideront à comprendre le contexte.
En 2008, une traite de coopération est signée entre la Libye et l'Italie.
La Libye s'engage à contenir une immigration africaine vers l'Europe et l'Italie en particulier.
Le gouvernement de Gaddafi est secoué par une opposition forte qui semble être protégée par les Européens, on ne sait pas lesquels.
En 2010, deux ans plus tard, Gaddafi menace donc l'Europe en disant qu'il va ouvrir les vannes et laisser l'Europe devenir, je cite, « noire ».
Si l'Europe ne lui verse pas 5 milliards d'euros.
Les Européens, surtout la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis profitent de ces troubles pour encourager la chute de Gaddafi.
Encourager, il y a différentes manières d'encourager.
Mais en 2011, le Parlement britannique sort un rapport qui accuse David Cameron de ne pas avoir compris qu'un changement de régime politique n'avait pas besoin d'une intervention militaire.
Donc il y a bien eu une intervention militaire et que les choses auraient pu mieux se passer si les Britanniques étaient restés et avaient attendu.
Toujours est-il qu'entre l'immigration qui passe par la Libye, les vagues migratoires venues de Syrie, le discours sur une soi-disant invasion du Sud promue par les journaux populaires britanniques,
tout cela alimente des discours xénophobes, islamophobes et anti-noirs de l'extrême droite et d'une partie de la droite britannique.
Tout cela conduit à un vote largement anti-étranger, anti-Europe, anti-Afrique et Moyen-Orient en 2016.
Le Brexit n'est pas simplement un rejet de l'Europe mais un rejet car l'Europe n'arrive pas, nous disent les pro-Brexit, à empêcher les immigrés d'entrer.
L'Europe de Margaret Thatcher, cette Europe qui soi-disant n'aurait jamais dû accepter les pays de l'Est peu développés économiquement
et donc ramènant des populations en Grande-Bretagne, une population qui accepte d'être moins bien payée que les Britanniques.
Donc il y a tout qui se mélange là avec le rejet de tout ce qui est européen.
Je voudrais cependant montrer que cette histoire ne commence pas dans les années 2010.
Les bases de ce rejet ont été posées bien avant.
Donc cette recherche dont je vous parle, la recherche sur la Méditerranée noire, a pris pour point de départ la question migratoire.
Mais en fait la recherche sur la Méditerranée est bien connue des chercheurs, notamment du Collège de France.
Mais il est tout de même important que je vous donne quelques éléments de réflexion
afin de placer ce travail dans un contexte plus large mais aussi dans une historiographie multidisciplinaire.
La Méditerranée en tant que concept est devenue un objet de recherche intense au XIXe siècle
pour les chercheurs européens travaillant sur l'histoire économique, sur la géographie, l'histoire coloniale, etc.
Nous avons hérité des fruits de ces recherches datant de cette époque coloniale.
En fait, les discours sur la Méditerranée oscillent parfois entre partenariats commerciaux, avancées technologiques,
récits de découvertes et de conquêtes comme l'ont montré Blondin, migrations, explorations
ou plus simplement des mouvements de voyage du nord de l'Europe vers l'Afrique, Orden.
L'exploration des flux migratoires massifs des pays du sud vers les villes européennes a principalement émergé à la fin du XXe siècle.
Les guerres mondiales et les mouvements migratoires après la décolonisation ont fait l'objet de vastes études.
La Méditerranée est restée un concept clé dans ces recherches.
La fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle ont été marqués par une exploration plus détaillée des mouvements migratoires en relation avec la Méditerranée.
Le concept de la Méditerranée a continué d'être exploré, donc c'est vraiment un vaste champ de recherche.
Le terme très récent Black Mediterranean qui a été traduit par Méditerranée noire a été inventé par Alexandra Di Maio,
une chercheuse italienne lors d'une conférence sur l'Italie noire en 2014.
Elle faisait référence au Black Atlantic, l'Atlantique noir, livre et terme développé par le chercheur britannique Paul Gilroy en 1993.
Pour Gilroy, la culture née des cendres de l'histoire de la traite serait une culture hybride qui a pourtant des marqueurs communs.
Le terme Méditerranée noire est donc un miroir qui renvoie à des cultures nées de cette histoire basée sur un passé colonial victorieux pour certains,
douloureux pour d'autres, mais en tout cas un passé commun.
Il s'agirait donc d'un dialogue qui a commencé il y a des siècles et qui a donné lieu à des transformations identitaires et des perceptions nouvelles.
De Gilroy à Di Maio, l'articulation de la violence et de la survie qui est au cœur de l'histoire des migrations forcées offre un contre-discours à la littérature sur les bénéfices des conquêtes coloniales.
Le terme déplace légèrement notre vision d'un récit eurocentré de la Méditerranée vers les habitants du Sud global en tant qu'acteurs importants de l'histoire mondiale.
Le concept fait remonter à la surface des histoires et des micro-histoires humaines et offre aussi des occasions métaphoriques, intellectuelles, pratiques,
de nous plonger dans des expériences humaines parfois douloureuses mais toujours enrichissantes.
Cependant, le rapprochement des mots noirs et méditerranéens a ouvert la porte à de nouvelles interprétations qui remettent en question le discours hégémonique et triomphaliste du XIXe siècle sur ses conquêtes justes et justifiées.
Le terme « Méditerranée noire » comporte cependant ses propres limites et soulève des questions sur les frontières géographiques, historiques, méthodologiques, etc.
Comment est-ce qu'on peut transcender une longue histoire de commerce qui a abouti à l'appropriation de terres, à l'asservissement des populations,
tout en tentant de réévaluer de manière critique les grands récits européens d'autres termes ?
Pourquoi réutiliser « Méditerranée » sachant ce que ça apporte déjà, même si on rajoute « Méditerranée noire » ?
Des défis similaires apparaissent lorsqu'on tente de relier le passé et le présent.
En examinant le débat actuel sur divers mouvements, on est toujours un peu prisonnier de son cadre d'une manière ou d'une autre.
Jusqu'à quel point peut-on vraiment pousser les limites de la décolonisation intellectuelle comme cela a été noté par Ngugi ?
Peut-on vraiment décoloniser, repenser la Méditerranée ?
Méditerranée, lieu ou milieu, pour employer le terme de Maurice Halbwachs, milieu où se forment aussi des mémoires collectives.
J'ai choisi pour ce faire d'analyser la question de l'immigration du Sud vers le Nord en explorant des récits de déplacement,
d'intégration, de racisme institutionnalisé, de violence médiatique.
Je voulais vous montrer ça parce que c'est assez fort.
C'est « Méditerranée » en pluriel.
C'est difficile peut-être d'expliquer.
Les journaux populaires en Grande-Bretagne ont un pouvoir politique immense.
Je crois qu'il n'y a pas vraiment d'équivalent en France.
C'est un pouvoir médiatique, politique.
Le débat sur le Brexit était basé sur ces conversations sur les journaux populaires.
Ça ne veut pas dire que ce sont des populations plus modestes uniquement qui lisent ces journaux populaires.
C'est un peu comme les journaux à scandale, mais avec des informations aussi intéressantes.
Comprendre la Méditerranée noire dans son contexte passé passe aussi par un examen plus approfondi du contexte historique
dans lequel est née la Méditerranée de Fernand Braudel, les récits de la Méditerranée noire en action.
J'ai donc voulu, en prenant pour base théorique la Méditerranée noire, faire une relecture des mouvements migratoires,
mais d'une manière un peu ciblée.
Il s'agit pour moi, universitaire, de continuer à mon niveau au mouvement décolonial de l'académie,
c'est-à-dire qu'il y a un mouvement mondial au niveau des universités qui parle de décoloniser les universités.
Ce serait trop long à expliquer, mais l'idée vient de l'universitaire, de l'écrivain d'abord,
dans son volume « Décoloniser les esprits ».
Pour ce faire, je me penche sur des histoires transnationales qui remettent en question des discours paternalistes,
voire racistes du XIXe siècle, mais aussi des discours actuels sur les Africains dans le contexte européen.
Je voudrais quand même vous donner, avant cela, quelques points d'ancrage historiques.
En 1815, après l'abdication de Napoléon, les frontières de la Méditerranée devaient être redéfinies
par la domination maritime britannique après le traité de Paris.
La géographe Florence Despresse a soutenu que, parce que la Méditerranée s'est construite autour de trois mouvements clés,
donc il est crucial de comprendre qu'il y a plusieurs Méditerranées plutôt qu'une seule entité.
Elle note qu'il y a trois mouvements clés qu'il faut vraiment comprendre.
Le combat français et britannique lors de la campagne d'Égypte, 1798-1801.
Les considérations militaires, la campagne a également suscité un intérêt pour l'égyptologie.
Vous voyez de qui je vais parler, Jean Paulion, à la cour.
Le deuxième moment fut l'expédition de Morée dans laquelle la France engage des troupes pendant la guerre d'indépendance grecque.
Le troisième moment est la colonisation de l'Algérie qui commence par des campagnes militaires dans les années 1830.
Ces trois mouvements ont conduit à une redéfinition à chaque fois de la place de la France, pas seulement France coloniale.
La Méditerranée de Braudel n'est pas celle élargie, c'est une Méditerranée bien spécifique.
Cette Méditerranée a été élargie depuis par l'Afrique subsaharienne,
elle a été élargie par Frantz Fanon, par Achille Mbembe, Léonora Miano, David Diop.
Elle a aussi été élargie par Kater Yassine, donc aussi par l'Afrique du Nord.
Une Méditerranée élargie sert aussi à contrecarrer ces discours politiciens,
quelquefois xénophobes, en présentant des récits de vie,
des histoires imaginaires mais aussi bien réelles qui nous renvoient au vivre ensemble
et qui nous rappellent qu'au quotidien on est bien plus qu'un électeur d'extrême droite ou qu'un migrant.
On est humain et forcé de partager cette planète ayant entre nos mains un défi commun
qui est en réalité bien plus important et qui est le sort de notre planète et la menace climatique.
Alors comment procéder pour arriver à ces récits par cours individuels sans les rendre anecdotiques ?
On peut commencer par repenser nos disciplines.
Par exemple, je prône une approche d'une histoire et d'une mémoire plurielle
basée sur une approche de l'archive, je l'ai déjà mentionné, l'archive inclusive.
Une méthodologie renevelée et dynamique.
Je vous explique ça parce que pour sortir du cadre, comment on fait en fait ?
Puisqu'on renvoie toujours à ce passé colonial.
Donc on va essayer de repenser la manière dont on aborde certaines questions
et notamment l'histoire de l'immigration.
Donc on va l'aborder d'une manière plus transnationale peut-être.
Et l'histoire transnationale concerne des histoires, pas l'histoire mais des histoires,
des interactions entre entités sociales, culturelles, juridiques et politiques.
Donc il s'agit par exemple d'examiner le rôle de l'État en tant qu'entité utile
pour comprendre plusieurs mondes.
Le terme État-nation, en revanche, souvent associé à l'histoire transnationale,
peut poser problème parce qu'on a toujours cette tension entre ce que l'État veut,
ce que la nation fait.
Je vous donne un exemple.
Quelqu'un a voulu retirer le terme race par exemple de la Constitution
alors que la question de la race au sens social était débattue par la société.
Donc il y a cette tension entre ce que veut faire le politique
et les questions qui sont débattues, pas au quotidien mais qui sont quand même là.
Donc il faut faire attention quand on dit transnational,
les récupérations politiques et les intérêts culturels ne vont pas toujours ensemble.
Donc c'est une histoire difficile à analyser.
Le terme qui nous permet aussi d'examiner certains concepts,
j'entends souvent en France, notre politique d'assimilation,
j'entends souvent oui mais la politique d'assimilation est quand même bien mieux
que le multiculturalisme britannique que les Français définissent à tort comme communautarisme.
Je pense que quand on fait l'histoire transnationale,
on va comprendre les spécificités, presque les sensibilités culturelles
parce que si vous dites communautarisme en France,
on comprend tout de suite ce que vous voulez dire.
Mais si vous dites community en Grande-Bretagne,
ça a vraiment une valeur bien plus positive
parce que c'est communauté au sens de communauté humaine,
communauté diverse, communauté religieuse et ethnique.
Donc voilà, l'histoire transnationale nous permet de comprendre ça.
Mais il y a quand même quelques problèmes.
Que se passe-t-il lorsque les lignes territoriales deviennent les traits dominants d'une identité culturelle ?
Par exemple en Grande-Bretagne, le discours sur le Brexit.
Que se passe-t-il lorsque l'identité nationale rejette apparemment l'identité culturelle ?
Du multiculturalisme de Blair, on a substitué la diversité culturelle.
Ce sont des termes qui ont l'air similaires,
mais de Blair travailliste à Cameron conservateur,
Blair qui dit multiculturalisme, Cameron qui dit cultural diversity, diversité culturelle.
Ce sont des subtilités qui sont en fait assez politiques et idéologiques qu'il faut saisir.
Elles sont importantes parce qu'elles vont expliquer pourquoi on arrive au Brexit.
La Méditerranée noire aujourd'hui a similé à ce qu'on appelle la crise migratoire européenne.
Cette crise migratoire évoque des images de personnes d'ascendance africaine
traversant la mer Méditerranée à bord de navires bondés et dans de nombreux cas se noyant
ou étant secourus dans le sud de l'Europe.
Nous acceptons la définition visuelle telle qu'elle nous est donnée par les médias.
On ne donne rarement en aperçu des lieux de départ et du nombre de voyages
que ces personnes ont traversés avant d'arriver à la traversée de la Méditerranée.
On ne donne rarement les raisons pour lesquelles ces récits sont centrés autour du dernier plan du voyage.
L'hypothèse est que le point de départ d'une mémoire visuelle est la Méditerranée.
Les masses de corps dans les navires viennent semble-t-il quelque part,
mais nous ne disposons absolument pas ou rarement en tout cas d'espace pour interroger ces raisons.
Et finalement on ne le fait pas.
Lorsque ces raisons sont fournies les lecteurs, les téléspectateurs ne sont généralement pas invités
à sympathiser avec le sort des réfugiés du Soudan ou des migrants économiques du Nigeria
et d'autres pays d'Afrique de l'Ouest.
L'accent est mis sur les frontières du sud de l'Europe.
La Méditerranée en tant que frontière symbolique est devenue étroitement liée à la frontière géographique juridique.
Pour vous expliquer, la Turquie et la Syrie sont toutes les deux situées quand même au nord de la Méditerranée
et pourtant elles ne sont pas considérées comme faisant partie de l'Europe ou de l'Union européenne.
La Méditerranée est en effet un point de départ politique, religieux, idéologique
où se sent cristallisée la crainte des soi-disant étrangers.
Je me suis amusée à tirer un trait entre le sud de la Méditerranée vers la Turquie, etc.
A priori, c'est à peu près sur les mêmes zones.
Alors, quelques voix fortes.
La Méditerranée noire est aujourd'hui assimilée à cette crise
et pourtant on a des voix fortes qui changent, qui troublent le discours et dont on parle peu.
Ces récits inquiétants de la porosité des frontières a commencé dans des années 1960, en tout cas en Grande-Bretagne
et a culminé avec l'image récente utilisée dans l'affiche que je vous ai montrée, avec cette vague de...
D'ailleurs, il faudrait que je vous remonte. J'ai peur de trop toucher à la technologie, ça finit toujours mal avec moi.
Cette image-là, qui a été appelée par le politicien de l'extrême droite « breaking point ».
Comment ? Voilà.
Mais c'est ça le problème quand on parle en français.
Point de rupture, donc.
Les migrants représentés sur cette image sont originaires de Syrie,
mais le passage à travers la Méditerranée via la Libye les a rendus racisés,
rendus aussi dangereux que les Africains noirs dans l'esprit des xénophobes.
L'idée d'une invasion de la Grande-Bretagne qui était au cœur du discours anti-immigration
est renforcée par le récit d'un prétendu manque de contrôle strict aux frontières.
Oui, je vous ai montré cette image pour vous montrer que...
Je n'ai pas le temps de vous faire toute une histoire, mais cette photo date de 1974
et je l'ai trouvée parce que je travaillais avec la Viennaise au musée.
Et je l'ai trouvée extraordinaire parce que c'est une photo, elle est britannique, c'est d'une femme.
Et en fait, dans les années 70, les Black Panthers commencent à ouvrir des centres en Grande-Bretagne
pour que même des gens qui ont été éduqués puissent avoir des outils,
presque pas émotionnels, mais des outils pour pouvoir aller chercher du travail.
En d'autres termes, il y a toute une génération de jeunes femmes qui ont été à l'école,
certaines à l'université, mais qui ne savent pas comment se présenter lors d'un entretien, etc.
Donc les British Black Panthers vont en fait les entraîner, les former à ça.
Et donc un jour, un matin, il y en a une qui se réveille, qui arrive là et qui voit Keep Britain White,
garder la Grande-Bretagne blanche. Ce qui est intéressant, c'est qu'on sait qui a fait ça
et ce sont les communautés, parmi ces personnes qui ont fait ça, c'était des jeunes hommes
des communautés les plus modestes, blanches, qui trouvaient que ce n'était pas normal
que déjà ces jeunes femmes aient eu accès à l'éducation et qu'en plus de ça,
elles se permettent d'aspirer à avoir un travail qu'eux ne pouvaient pas avoir accès.
Donc il y a vraiment, ce n'est pas juste la race, mais il y a aussi une histoire de classe
qui sous-tend toutes ces questions. Je voulais vous montrer ça.
Je vous ai parlé du langage incendiaire qu'on voit autour du Brexit,
mais déjà ça avait commencé dans les années 60. Les besoins, par exemple, en matière de logement
dû à l'arrivée des demandeurs d'asile dans les années 60, 70, 80, amènent certaines municipalités
à se plaindre. J'ai passé du temps à regarder les journaux de ces époques.
On a par exemple l'article du Honsei, qui dénonce le fait que les contribuables
payaient une facture élevée à cause des demandeurs d'asile, et ça c'était en 1987.
Une citation du conseil municipal était particulièrement importante,
qui montre qu'il y a une concurrence entre les nouveaux arrivants et les contribuables britanniques.
L'article ne fournit aucune information sur le nombre de demandeurs d'asile
qui, soi-disant, seraient à l'origine des dépenses de la ville.
Aucune information n'est donnée sur le ratio entre ces personnes
par rapport au nombre de contribuables bénéficiant de services sociaux,
mais les journaux reprennent ça. En fait, ce sont les journaux qui commencent cette polémique.
On apprend par exemple que certains disent que la quantité de travail que l'on doit
produire pour ces demandeurs d'asile n'est plus possible. Ils sont déjà à ce breaking point.
Le travail a un impact négatif sur d'autres.
Ce travail qu'on consacre à ces personnes a un impact négatif,
notamment les populations dites blanches n'arrivent pas à profiter de ces aides sociales.
Ces déclarations, cette diabolisation des demandeurs d'asile, en réalité elle est fausse,
mais attirent l'attention de certains membres du public,
et même à l'époque certains membres du public se sont obligés de réagir.
Donc les gens du public disent au quotidien « non en fait, vous racontez n'importe quoi ».
On a d'un côté des journalistes parlant d'un impact négatif,
de l'autre le grand public qui finalement s'inquiète des débordements journalistiques,
surtout lorsque quelques demandeurs d'asile cette année-là se suicident.
Certains journaux vont tout de même jusqu'à donner la place à certains lecteurs.
Quelquefois on a des droits de réponse.
Et dans ces droits de réponse, on voit le public, et pour moi c'est quand même assez extraordinaire,
on voit le public qui est en train de challenger les politiciens.
Donc on a par exemple, et ça c'est un nom important, en 2003,
quelqu'un qui s'appelle Liam Fox, qui est là en train de fomenter,
en train de dire que ces immigrés font ceci,
il va jusqu'à dire qu'ils amènent des maladies et qu'il faudrait les mettre en quarantaine,
ça c'est la droite, ce n'est pas l'extrême droite, qu'il faudrait faire ceci et cela.
Et les lecteurs ont un droit de réponse et lui disent que c'est complètement faux.
Pourquoi je vous parle de Liam Fox ?
Liam Fox, vous ne connaissez probablement pas son nom.
Nous là-bas, de l'autre côté, on sait très bien qu'il y a Michel Barnier,
mais vous avez vu pas mal de ministres Brexit,
donc je suis sûre que vous ne vous en souvenez pas,
mais c'est quelqu'un qui était vraiment pro-anti-Europe,
et du coup, comme il était anti-Europe, on l'a nommé comme ministre au Brexit,
face à Michel Barnier.
Et on a cette image assez extraordinaire où Barnier,
c'est même pas rigolo,
alors Barnier a un dossier comme ça,
on prend une photo,
et lui il arrive avec une petite feuille,
et en fait il n'a pas fait long feu,
parce qu'il n'était même pas au courant de ce dont il fallait parler ce jour-là.
Mais il sait, il est contre l'Europe,
mais il ne savait pas de quoi.
Donc bon, on l'a un petit peu mis de côté.
Mais je vous parle de lui parce que déjà dans les années 1980,
il était déjà là, une personnalité importante.
Il y en a un certain nombre de personnes comme ça.
Je vais très vite parce que les discours sont toujours les mêmes.
Ils sont trop nombreux,
on a du mal à protéger nos ports,
et la discussion prend une tournure assez intéressante,
parce qu'à mesure que ces journaux commencent à changer le discours du public,
le public commence à adhérer à cette idée d'invasion,
cette idée d'insécurité, etc.
Et on commence à voir certains médecins,
et notamment en 2002,
enfin en 2002-2003,
certains médecins commencent à refuser de soigner les demandeurs d'asile ou les réfugiés.
Demandeurs d'asile, ça veut dire que le dossier est en cours.
Réfugiés, ça veut dire qu'ils ont le statut déjà.
Mais on refuse de les soigner.
Et ça, c'est illégal parce qu'en Grande-Bretagne,
le National Health Service, c'est-à-dire la santé, est gratuit.
Donc, normalement, les médecins,
on ne demande pas à un genre de pays à chaque fois qu'on va chez le médecin,
puisque c'est le National Health Service qui paye les médecins.
Donc, ils devraient soigner ces gens-là, mais ils refusent.
Donc, on a plein de cas comme ça.
On arrive à un discours public qui commence à se modifier,
qui commence à changer.
J'ai retrouvé, par exemple, une femme qui, jusqu'à présent,
expliquait que vraiment c'est terrible,
comment ces personnes sont traitées en Grande-Bretagne.
Au bout de quelques années, la même femme nous dit
« Ce n'est que quand les membres de groupes ethniques minoritaires
et leurs enfants nés dans ce pays
abandonneront leur club afro-caribéen, musulman, polonais, etc.
et rejoindront l'un des nombreux clubs ouvriers ici à Swindon
que nous pourrons commencer à parler d'intégration. »
Donc, ce discours marche, ce discours journalistique,
mais aussi cette violence journalistique marche.
De l'autre côté, on a le conseiller aux réfugiés
qui essaie tant que peu d'aider,
mais en fait la loi est en train de changer
à mesure que le discours public change.
C'est-à-dire que jusqu'à présent,
les demandeurs d'asile avaient droit à une petite somme
qu'ils pouvaient utiliser pour s'acheter à manger
ou s'acheter des vêtements.
Ce n'est plus le cas dans les années 2000-2003
et on voit que de plus en plus d'églises
et même des volontaires sont obligés de nourrir
et de vêtir ces populations.
Donc, ça inquiète énormément le président
du British Refugee Council
et ça inquiète aussi les Nations Unies.
Donc, une espèce de perte de droit
qui est inscrite normalement dans la façon
dont on traite les demandeurs d'asile.
La Grande-Bretagne avait signé,
elle se devait de faire ça,
mais elle s'octroie le droit de ne pas le faire
et puis finalement, personne ne peut les forcer à le faire.
La situation est telle qu'on s'inquiète même
de la prise de position du gouvernement de Tony Blair
et on a par exemple un lecteur anonyme
qui dit qu'il serait préférable que Blair
s'attaque aux abus qui forcent les gens à fuir.
C'est-à-dire que ce n'est plus que les conservateurs
mais aussi les travaillistes qui commencent
à avoir ces discours assez d'endurcissement.
On retrouve quelques noms que bien sûr,
je dis bien sûr que vous ne connaissez peut-être pas,
on a Ian Duncan Smith dans les années 2000.
Ian Duncan Smith est quelqu'un qui,
je crois qu'il a peut-être été un ministre Brexit aussi,
mais qui s'est distingué d'une manière assez particulière,
c'est-à-dire qu'il va dire qu'on va avoir,
il fait payer au gouvernement un navire
qui va soi-disant déporter des gens
et puis on se rend compte au bout de quelques mois
qu'en fait il y a des sommes qui ont bien disparu
mais en fait le navire n'a jamais existé.
Il y a des histoires assez étonnantes autour du Brexit
qui sont des histoires de corruption,
des histoires d'oubli, enfin je ne veux pas dire corruption
parce que je ne veux pas avoir quelques problèmes,
mais des histoires d'oubli d'argent public,
etc. autour du Brexit.
Alors, les politiciens sont divisés sur la question
de l'ouverture aux frontières,
en fait divisé, c'est-à-dire sur la manière d'ouvrir ou de fermer,
mais en fait le but est le même,
l'île est en danger, il faut protéger l'île.
Donc, en 2004, l'agence européenne,
de l'autre côté, il n'y a pas que les Britanniques,
l'agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle
aux frontières extérieures des membres de l'Union européenne a été créée.
Son objectif était d'enregistrer et de contrôler les flux migratoires
vers l'Union européenne.
Un an plus tard, une restructuration a conduit à la création
de l'agence européenne de garde frontière, de garde côte,
connue sous le nom de Frontex.
Alors, Frontex a été accusée de participer,
d'être à la base de l'idée de forteresse de l'Europe,
citadelle de l'Europe.
Frontex utilise une technologie extrêmement avancée.
J'ai passé un peu de temps à regarder les cartes,
je vous ai mis le lien,
à regarder les cartes interactives de Frontex.
A l'époque, on pouvait voir comment les vagues de gens,
de bateaux qui traversent, presque live.
C'est une technologie extraordinaire, d'ailleurs,
qui a été fournie par Israël.
Et ce qui est intéressant, c'est que,
quelques années plus tard, on a enlevé le live,
parce que je me souviens très bien, j'aurais dû le filmer,
mais on a enlevé le live.
Et maintenant, on nous donne des chiffres
tous les trois mois, à peu près, sur Frontex.
Mais ce qui est intéressant, c'est que,
si Frontex est censée arrêter les bateaux en mer, etc.,
Frontex a aussi un but humanitaire,
arrêter le trafic humain, et des choses comme ça.
Mais ce qui est intéressant aussi, c'est que les frontières
ne sont plus nécessairement à la Méditerranée,
mais en fait, les frontières européennes sont,
depuis quelques années déjà, situées aux aéroports
des pays dits du Sud.
Et là, je vais partager une expérience personnelle.
Ce n'est pas juste une anecdote, ce n'est pas juste moi.
Je vais au Cameroun,
et on a compté avec un groupe de chercheurs africains.
Je suis contrôlée onze fois à l'aéroport.
Onze fois.
Donc, les frontières commencent là-bas.
Et ce qui est intéressant, c'est que ce ne sont pas seulement
les frontières du sud du Sahara,
c'est aussi les frontières au nord de l'Europe.
Par exemple, en 2018, l'Union européenne accorde
55 millions d'euros à la région du Maghreb,
et plus particulièrement au Maroc, à la Tunisie et à la Libye,
des pays considérés comme des acteurs clés
de la fenêtre nord-africaine.
Ces fonds ne s'attaquent pas aux causes profondes
de l'immigration, mais visent plutôt à doter
ces pays d'infrastructures et de capacités
pour retenir les migrants qui traversent leur territoire
en route vers l'Europe.
Il n'y a pas de contrôle.
On ne leur demande pas de s'aligner sur les droits
des migrants, etc.
Il faut juste arrêter l'immigration.
En 2019, le président Emmanuel Macron identifie
trois cercles d'influence qui fixent les priorités
de l'Union européenne.
Ces cercles sont fondés sur des considérations économiques,
mais Macron dit que le premier cercle est la relation
avec la Russie et d'autres superpuissances.
Et parmi ces superpuissances, Israël.
La capacité israélienne repose sur une technologie
qui séduit Frontex.
Le deuxième cercle comprend des pays géographiquement
en Europe, mais qui ne font pas partie du marché,
mais qui ont une relation serrée avec l'Union européenne.
Le troisième cercle comprend des pays au sein
de l'Union européenne.
Donc, à première vue, il semblerait que la relation
est principalement basée sur des considérations économiques,
mais on a aussi des pays comme la Turquie, par exemple,
qui collaborent pleinement avec Frontex
depuis quelques années.
Et le travail de Frontex s'articule, c'est un travail,
c'est polisser les mers, mais c'est aussi rassurer
un certain nombre de pays dans l'Union européenne
et à l'extérieur.
Mais on a, de l'autre côté, des situations tragiques,
et je me suis attelée à essayer d'avoir un contre-discours,
de voir qu'est-ce qui est en face.
Est-ce qu'on a ce discours très grand bloc politique,
militaire, etc.?
Est-ce qu'il y a des expériences humaines qui nous disent
une autre histoire, finalement?
Et j'ai regardé, et je les ai appelées
des récits de résilience et d'intégration.
Et donc, il faut prendre en compte la violence
du grand public, d'un côté, les expériences vécues
par ceux qui ont migré de l'autre.
Et j'ai voulu donner la priorité à ces voix.
Et pour ce faire, pendant quelques années,
j'ai passé du temps avec des demandeurs d'asile,
des réfugiés, mais aussi passé du temps
à leur poser des questions quand ils voulaient bien.
Et là, la position épistémologique du chercheur
est assez particulière.
Ce n'est pas parce que je suis née en Afrique
que, automatiquement, je dois m'octroyer le droit
d'aller leur poser des questions sur leur vie.
Et je pense qu'il est important de se poser
ces questions quand on travaille avec ces populations
parce que, finalement, je suis du Nord.
Je suis universitaire, et donc ma recherche
va utiliser leur savoir, leur vie, etc.,
pour vous montrer leurs expériences.
J'ai eu du mal un petit peu à accepter
ma position un peu bancale, mais finalement,
je pense que ça a été.
Donc, j'ai passé du temps avec ces personnes
et, en particulier, j'ai interrogé les populations
qui ont traversé la Méditerranée,
qui ont fait tout ce parcours d'une manière,
quelquefois passant par l'Italie,
quelquefois passant par l'Espagne, par la France,
arrivant à la frontière en France,
traversant la mer, arrivant jusqu'en Grande-Bretagne.
Et la Grande-Bretagne a fermé les portes,
c'est-à-dire qu'il faut, pour demander l'asile,
il faut demander dans le premier pays,
que ce soit la France ou autre,
on ne peut plus demander une fois qu'on est arrivé
en Grande-Bretagne.
Mais à l'époque, on pouvait.
Donc, j'ai passé du temps à parler avec ces personnes
de leur parcours.
Et ces personnes viennent,
et comment elles se sont retrouvées finalement
au pays de Galles ?
Les personnes interrogées venaient du Zimbabwe,
de la République démocratique du Congo,
de la République centrafricaine,
du Cameroun, du Nigeria et du Soudan.
Des interviews étaient des tête-à-tête,
mais quelquefois avec des questions ouvertes.
Pouvez-vous me parler de votre vie
avant d'arriver au pays de Galles
et de votre vie maintenant ?
Ces rencontres étaient réalisées
lors des rencontres avec des femmes
dans des cadres mère-enfant,
des groupes d'activité, etc.
J'ai même joué au football
pour essayer de comprendre pourquoi
il y a des communications qui ne sont pas verbales.
C'est-à-dire qu'après avoir fait du sport avec certains,
certaines personnes sont à même de s'ouvrir à vous, etc.
Et la moyenne d'âge ?
Les gens interrogés avaient entre 20 et 63 ans.
Les récits de vie sont tellement divers
dont je vous ai donné quelques-uns.
Par exemple, j'ai discuté avec un jeune homme
qui avait environ 20 ans,
qui avait refusé au départ de donner son pays d'origine.
Mais au cours des conversations,
sur plusieurs mois, presque un an,
la confiance s'est établie.
Il a expliqué qu'il a été né au Nigeria,
qu'il avait grandi au Nigeria,
mais qu'il trouvait vraiment difficile
de vivre dans une communauté rurale
où déclarer son homosexualité
pouvait le conduire à être tué.
Après une expérience particulièrement traumatisante,
il a quitté son pays d'origine alors qu'il était mineur.
Il y a des choses que j'ai enlevées des entretiens
parce que c'est assez traumatique.
Elles ne veulent pas partager,
ou quand elles partagent,
elles ne veulent pas que je le partage plus grandement,
donc j'ai respecté ça.
En tout cas, il est arrivé au Maroc,
donc il a quitté la Vestasan.
Il est arrivé au Maroc,
il a pu traverser la Méditerranée
à bord d'un bateau avec d'autres jeunes.
Les détails de son périple
restent encore des sujets difficiles.
Il a souhaité se concentrer sur la vie qu'il a eue
quand il est arrivé dans un centre en Grande-Bretagne,
les fameux centres de détention en Grande-Bretagne,
ou en Angleterre en tout cas,
où il a passé des moments difficiles.
C'était un jeune homme très fragilisé,
donc l'entretien s'est fait avec,
il a discuté avec des professionnels de la santé
parce qu'il était extrêmement fragilisé,
mais il voulait participer à ces entretiens
et me parler de sa vie.
Plusieurs tentatives de suicide,
plusieurs expériences d'agressions sexuelles
au sein de ces centres,
parce que l'une des choses que la Grande-Bretagne a fait,
c'est de sous-traiter le management de ces centres.
C'est un objet de controverse là-bas.
La solitude, le désespoir absolu ont conduit au désespoir,
c'est-à-dire qu'ils trouvaient que c'était extrêmement difficile
de traverser toute l'Afrique pour arriver.
Mais l'une des choses qui revient constamment est le fait
qu'une fois arrivés, ils sont tous convaincus
que la vie sera meilleure.
Le décalage entre ce qu'ils pensaient
souvent provoque une crise, une anxiété
qui conduit à une détérioration de la santé mentale.
Il n'était pas le seul qui me racontait cette expérience.
J'ai parlé à des femmes d'origine soudanaise
qui avaient beaucoup de mal à discuter
lorsque le mari était là.
Il a fallu qu'elles s'arrangent,
qu'elles demandent l'autorisation.
Ça a pris quelques années.
Pour certaines, c'était une expérience difficile.
Le poids des traditions, par exemple,
le fait qu'elles voulaient travailler
une fois qu'elles arrivaient en Grande-Bretagne,
ce n'était pas toujours possible.
Comment gérer les enfants, la famille, etc.
Ce sont des chocs culturels
en même temps que des histoires de femmes.
La place des femmes dans la société soudanaise là-bas
et le fait que le mari a dû se réadapter,
repenser la position qu'ils avaient pour leurs épouses.
Mais toujours, c'est ça qui est assez extraordinaire,
ce sont des histoires qui se terminent
par des choses positives.
J'ai pu assister sur plusieurs années
une intégration réussie.
Ça ne veut pas dire que tout va bien,
mais ça veut dire que ces personnes ont trouvé
une place dans la société galloise.
La difficulté est le fait que le pays de Galles
est une région dévolue.
C'est-à-dire que le pays de Galles
peut décider de son contenu éducatif,
de ses livres scolaires,
mais pour ce qui concerne l'accueil des migrants,
pas tout à fait,
parce qu'ils relèvent de la sécurité nationale.
C'est Westminster qui décide.
Pourtant, le pays de Galles a décidé unilatéralement
d'être terre sanctuaire.
Normalement, Londres ne devrait pas intervenir
sur ce que fait le pays de Galles,
sauf qu'il le fait.
Ça a pris une tournure assez tragique.
Pour contourner ça,
on passe par des organismes, des ONG,
qui vont faire un travail,
des ONG liées à l'ONU,
qui vont essayer de faire un travail de soutien aux migrants,
même lorsqu'on leur a refusé le statut de réfugiés, etc.
On ne peut pas contourner la loi,
mais utiliser d'autres moyens.
J'ai voulu mettre en avant ces organismes
qui font un travail extraordinaire,
mais je voulais aussi noter le fait
que ça ne marche pas toujours
de pouvoir contourner la loi.
Par exemple, depuis le Brexit,
il y a eu un durcissement assez énorme qui s'est passé.
C'est-à-dire qu'on va créer de nouveaux postes,
on va avoir des officiers détachés partout dans le pays
à la recherche de migrants
et essayer de les ramener dans ces centres.
Il n'y a pas de centre au pays de Galles,
mais on va essayer de les ramener dans les centres en Angleterre, etc.
Ce qui est une intrusion sur le sol gallois, normalement,
mais les pouvoirs politiques sont limités.
D'autant plus que tout ce qui concerne la police
est payé par le gouvernement, par l'Angleterre.
Je voulais vous parler très brièvement,
parce que les décisions de Londres
ont eu un impact sur les histoires locales.
Je veux juste mentionner ce jeune homme tombé d'un toit
alors qu'il était poursuivi par les officiers
chargés d'arrêter les migrants.
En resserrant de la loi,
force maintenant les officiers à les poursuivre
jusqu'à la terre sanctuaire.
C'est un jeune homme qui a traversé les pires épreuves
que je connaissais,
plein de vie, de bonté, serviable,
jouant au football.
Mustapha, Soudanais, 23 ans,
décédé il y a exactement trois ans dans ma ville, à Newport.
Je voudrais conclure en vous donnant un petit aperçu
de ses histoires de résilience.
J'ai voulu vous parler de la Syrie.
J'ai voulu vous donner ce cadre beaucoup plus large
de cette politique migratoire,
de cette idée de forteresse de l'Europe.
Elle ne naît pas comme ça d'un coup.
Elle ne devient pas l'objet de débats politiques.
C'est qu'il y a des contextes bien particuliers, géopolitiques,
qui amènent ces gens à venir en Europe.
Et bien souvent, comme je l'ai mentionné,
on ne nous donne pas ces contextes géopolitiques
qui expliquent énormément.
Ces histoires, en général, pour contrecarrer,
c'est pour ça que j'ai fait ces études
et rencontré toutes ces personnes pour avoir un autre discours.
C'est le discours du quotidien.
C'est le discours du voisin qu'on rencontre dans la rue
ou dont leurs enfants partagent l'école avec les vôtres, etc.
C'est un autre discours qui est une autre réalité, en fait.
Et ces histoires plutôt humaines m'intéressaient
tout autant que les décisions politiques.
Je voulais aussi souligner que j'apporte un regard
tout aussi critique sur l'Afrique contemporaine.
Parce qu'on peut avoir l'impression,
depuis que je fais ces présentations,
que je dis oui, l'Europe a fait ça, ils ont fait ça,
ils ont fait ça.
J'ai un regard extrêmement critique sur l'Afrique contemporaine
et sa réponse à cette crise migratoire.
Non, pas migratoire.
D'ailleurs, le terme est très peu utilisé par beaucoup.
C'est une crise humanitaire.
Mais bon, ça pourrait faire l'objet
de toute une autre présentation.
Je voudrais quand même finir sur un point important.
L'Afrique aujourd'hui est faite, depuis un moment,
de 55 pays et la vaste majorité des gens
continuent de vivre sur le continent.
Donc cette peur de l'autre,
la vaste majorité des gens restent en Afrique.
L'Afrique aujourd'hui a des échanges culturels,
politiques, économiques forts avec l'Inde,
avec la Chine, la Corée, Singapour, Hong Kong,
la Thaïlande, le Brésil, le Canada.
J'ai enlevé les États-Unis.
L'Europe n'est plus, depuis un petit moment,
le seul point de référence.
Les rapports entre Afrique et Russie,
Afrique et Chine ne sont pas nouveaux,
mais la nature a changé,
a pris un tournant intéressant ces dernières années.
Donc il nous faut garder un oeil sur tout cela,
car les rapports économiques, géopolitiques et culturels
entre ces blocs vont continuer
et cela va avoir un impact sur la relation
entre Afrique et Europe.
Je vous remercie.