Le président de la République, Emmanuel Macron entreprend ce lundi 28 octobre à Rabat au Maroc, une visite d'État de trois jours. Un déplacement qui s’inscrit dans l’optique de la réconciliation et la détente, suivi d’une projection sur l’avenir des relations entre les deux pays, au terme d’une séquence diplomatique tendue trois ans durant. Pour en parler, Abdellah Taïa, écrivain et cinéaste marocain, auteur de l’ouvrage "Le bastion des larmes", publié aux éditions Julliard, est notre grand invité. #maroc#france#macron 🔔 Abonnez-vous à notre chaîne : https://rfi.my/YTfr 🔴 Suivez RFI en DIRECT vidéo ici : https://rfi.my/YTliveFR 🌍 L’actualité du monde et de l’Afrique en direct : https://www.rfi.fr/fr/ Rejoignez-nous sur Facebook : https://rfi.my/FBfr Suivez-nous sur X (Twitter) : https://rfi.my/Xfr Découvrez l’actu en images sur Instagram : https://rfi.my/IGfr Recevez les dernières infos sur Telegram : https://rfi.my/TGfr
Le président français Emmanuel Macron en visite d'État au Maroc à partir d'aujourd'hui.
On en parle ce matin avec notre grand invité international Arnaud Pontus.
Vous interrogez l'écrivain et cinéaste marocain Abdelatayem.
Bonjour Abdelatayem.
Bonjour.
Bienvenue sur RFI.
On parle à propos de cette visite d'Emmanuel Macron à Rabat, de visite de réconciliation.
Vous qui êtes écrivain marocain de langue française qui vivez depuis 25 ans ici en France.
Quel regard vous portez sur cette visite ?
J'imagine qu'il y a des choses qui vont être réglées entre le roi du Maroc et le président français.
Mais j'ai toujours l'impression qu'il y a des choses qui se passent en dehors de nos radars
et que nous on n'a pas accès à toutes les informations.
Un regard un peu lointain donc sur ce qui se passe ?
Oui. J'imagine qu'il y a des intérêts pour les deux pays là qui vont se concrétiser.
Oui. Le président part avec neuf ministres, des chefs d'entreprise,
des figures du monde culturel franco-marocain.
Mais pas vous. Mais qu'est-ce qui se passe ?
Avec cette rentrée littéraire, on parle beaucoup de vous.
Vous allez recevoir de façon officielle le prix de la langue française dans quelques jours.
Vous êtes nommé dans les plus grands prix littéraires de cette rentrée.
Et vous n'y êtes pas.
Je suis dans mon petit coin. On ne pense pas à moi.
Mais je ne m'en plains pas.
Je suis un homosexuel déclaré.
Peut-être que ça gêne certaines personnes.
Mais ce n'est pas grave.
Je ne cherche pas forcément à être dans des délégations officielles.
Vous le vivez bien ?
Très bien. Je suis dans mon petit coin et ça me va très bien.
Est-ce qu'une réconciliation France-Maroc,
puisque c'est le terme qu'on emploie après trois années de brouilles,
c'est une bonne nouvelle pour vous, l'homme de double culture en quelque sorte ?
Encore une fois, je redis ce que je viens de dire.
On n'a pas nos accès à toutes les informations.
On ne sait pas de quoi cette brouille est exactement le sujet.
On peut dire que c'est une bonne nouvelle.
J'espère juste que plein de Marocains auront les visas.
C'est ça la grande question.
Parce qu'en 2021, la France a divisé par deux le nombre de visas
accordés aux ressortissants marocains.
Depuis, les choses ont changé.
Cette décision a laissé des traces, d'après vous ?
Oui, ça a laissé beaucoup de traces.
Ça a touché des personnes qui n'ont jamais pensé
que la France leur offriserait des visas.
Et ça a surtout montré que les Français, eux,
n'ont pas besoin de visa pour rentrer au Maroc.
Alors que les Marocains, oui.
Ça veut dire ? C'est une survivance du temps passé ?
Il y a quelque chose de l'ordre, d'une forme d'injustice.
Un rapport nord-sud qui persiste.
Et que la question de la colonisation n'est pas encore totalement,
je dirais, traitée.
Totalement réglée.
Je dirais plutôt traitée.
Elle n'est pas encore réellement traitée dans l'imaginaire français.
Les Français, ils viennent beaucoup au Maroc pour les affaires.
Certains, ils passent leur retraite.
D'autres, ils vont en vacances.
5 millions de touristes français chaque année.
C'est la destination hors d'Europe préférée des Français.
Est-ce que ce que vous entendez ici, du Maroc,
vous qui êtes Marocain,
ce que vous entendez ici, en France, du Maroc,
vous semble une vision juste de votre pays natal ?
Il y a toujours des clichés par-ci, par-là.
Mais c'est à moi de corriger,
de ne pas donner ce qu'on attend de moi.
En tout cas, en tant que Marocain,
en tant qu'écrivain en langue française,
il y a des malentendus qui perdurent.
Lesquels vous viennent à l'esprit ?
C'est-à-dire quand on se rend compte
qu'on ne connaît pas beaucoup de choses sur les Marocains.
Par exemple, on suppose que tous les Marocains parlent français.
Ce n'est pas vrai.
Moi, je suis né dans un monde totalement arabophone.
Le Maroc est un pays arabe et berbère
où la plupart des citoyens parlent d'abord et avant tout
la langue arabe et plusieurs langues berbères.
Je suis devenu écrivain français,
mais ça a pris beaucoup d'années pour maîtriser...
Vous-même, vous ne parliez pas le français à la naissance ?
Non, je suis né dans une famille
qui parlait principalement la langue arabe.
Une des conséquences de la colonisation,
c'est qu'on nous disait que la langue arabe
n'était pas suffisante pour exister au Maroc.
Que la langue arabe était presque pauvre
à côté de la langue française.
Et que pour devenir...
espérer trouver un travail,
peut-être espérer devenir bourgeois,
ou rejoindre les cercles des élites marocaines,
il fallait parler cette autre langue
qui est la langue de la colonisation,
la langue française.
Et qui est encore la deuxième langue administrative aujourd'hui.
Elle l'est.
Ça veut dire que quand on arrive à cette langue,
la langue française,
il faut quand même se débarrasser
de beaucoup de clichés,
de pouvoirs de cette langue française
qui nous dénature.
Alors qu'on vit en tant que citoyen marocain,
arabophone ou berbérophone.
Je ne suis pas arrivé à la langue française,
en tout cas quand je l'ai étudiée
à l'université Mohamed V de Rabat,
avec l'idée de devenir français parisien,
en français blanc.
Mais je me rendais bien compte
qu'il y avait là une injustice à réparer
qu'il ne fallait surtout pas se soumettre
en arrivant dans la langue française.
Que la langue arabe,
les langues berbères,
sont toutes aussi riches et profondes
que la langue française.
Mais tout le monde ne pense pas comme ça.
C'est ça le problème.
Et la langue française reste un visa.
C'est ce que vous nous dites, en quelque sorte.
C'est la langue, en tout cas,
d'une certaine bourgeoisie,
d'une bourgeoisie, c'est sûr,
de la bourgeoisie au Maroc,
des Lilites marocaines.
Et je me rappelle, quand j'étais petit,
ça se voyait sur moi que je venais
d'un milieu extrêmement pauvre,
que quelqu'un pour m'essignifier,
que j'étais réellement pauvre à ses yeux,
il se mettait à me parler en langue française.
Donc vous voyez, bien que quand je me mets
à écrire et à étudier cette langue française,
je ne peux pas y aller en oubliant les autres.
Ce qu'on nous a fait,
comment on a utilisé la langue française
contre nous.
Ça fait partie de l'histoire,
ça fait partie d'un rapport profond
qu'on a avec le monde et avec l'autre.
Je rêve de Paris, d'accord,
mais je ne rêve pas de venir dans cette ville
en oubliant ce que je suis.
Je dirais même qu'on peut arriver
à cette chose qu'on appelle la francophonie
en ramenant tout ce qu'on a vécu au départ.
Non ?
Ah oui, sans doute.
Vous en êtes la preuve, en tout cas.
Vous recevez le prix de la langue française
pour vos œuvres.
Ça, c'est incroyable.
C'est incroyable.
Je n'y avais jamais pensé,
de tant plus que,
comme je l'ai expliqué tout à l'heure,
je ne suis pas arrivé à cette langue
en disant que ma mère,
qui était un alphabète,
qui quand même nous a sauvés
de la pauvreté,
de l'extrême pauvreté,
était une femme qui ne comprenait
rien au monde.
Bien au contraire.
Vous voyez bien que la culture,
la langue,
comment on utilise parfois
la langue française au Maroc
est quelque chose qui doit absolument
être changé.
Et pareil pour l'idée
qu'on a de la francophonie.
Et la francophonie ne concerne pas
seulement les Français blancs
qui vivent à Paris
et qui peuvent nous citer
des choses de Roland Barthes
et de Michel Foucault.
Ma mère peut aussi
trouver une place
dans cette langue,
dans cette francophonie,
même si elle n'a jamais
parlé de français.
Abdellah Taïa,
dans vos livres,
et notamment le dernier,
Le bastion des larmes,
vous questionnez,
vous racontez
la société marocaine,
ses tabous,
ses interdits,
la place des minorités.
On ne va pas raconter
le livre ici,
mais vous décrivez,
dites-moi si je me trompe,
une société fondée
sur l'hypocrisie
et la haine des homosexuels
qui est un sujet
qui vous touche
de façon intime.
Malheureusement,
ce n'est pas que le Maroc.
On se rend bien compte
aujourd'hui dans le monde
que cette histoire
des enfants différents,
des petits garçons efféminés,
des petites filles
qui ne ressemblent pas
aux autres petites filles,
des enfants transgenres,
ça continue
de rester
un grand,
grand,
grand problème.
Visiblement,
il y a plein de gens
qui s'amusent,
qui passent
leur temps favori
en faisant du mal
aux petits enfants.
Ça arrive
au Maroc
beaucoup,
beaucoup.
Et avec un pouvoir
qui refuse
d'adapter la loi.
Le problème,
c'est que cette loi
qui criminalise
les LGBTQ+,
a été installée
dans la constitution marocaine
par la France
pendant la colonisation.
Jusqu'à aujourd'hui,
le pouvoir marocain
ne veut toujours pas
se débarrasser
de cette loi
infamante
alors qu'une partie
de la société civile
a bougé sur cette question
au Maroc.
Donc ça fait partie
de l'héritage
et peut-être de choses
qu'il faudra régler
entre France et Maroc.
Il faudra que le pouvoir
écoute ce qui se passe
dans la société marocaine.
Merci Abdel Atteya
d'être venu ce matin
sur RFI
pour nous parler de tout ça.
Et à bientôt.
À bientôt.