La future administration de Donald Trump se dessine déjà aux Etats-Unis, dix jours après l'élection présidentielle et la victoire du candidat républicain dans la course à la Maison Blanche. Que peut-on attendre de Trump ? Pour en parler, Émilie Aubry a reçu Alexandra de Hoop Scheffer, la présidente du groupe de réflexion German Marshall Fund.
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Il a tiré les leçons de son premier mandat.
Chers amis du Dessous des Cartes, voici une Leçon de Géopolitique,
une interview carte sur table en lien avec l'actualité internationale.
Aujourd'hui, Donald Trump va-t-il changer l'ordre ou le désordre du monde ?
On vous pose la question. Alexandra De Hoop, Schaeffer, bienvenue.
Merci, bonjour, ravie d'être avec vous.
Nous aussi, vous êtes politologue, présidente du German Marshall Fund.
On va évidemment revenir avec vous sur cette élection présidentielle
et ses conséquences.
Première question, vous faites partie de ceux qui n'ont pas été surpris
par la réélection de Trump. Pourquoi ?
Les sujets aujourd'hui qui préoccupent les Américains,
c'est bien sûr toujours et avant tout l'économie, l'inflation.
Aujourd'hui, ce discours-là, c'est-à-dire en fait,
c'est la sécurité économique avant tout, la protection des emplois américains,
qui prime dans le logiciel américain aujourd'hui,
mais aussi l'immigration, mais aussi les questions de géopolitique.
Ce qui est frappant dans la réélection de Trump en 2024,
c'est qu'il a réussi à élargir son électorat dans toutes les catégories
de la population américaine, socioprofessionnelle, générationnelle,
dans toutes les communautés latino-afro-américaines.
Il y a une chose qu'on a envie de comprendre avec vous, Alexandra,
c'est en quoi le Trump de 2024 est différent ou non du Trump de 2016.
Il a tiré les leçons de son premier mandat.
Il est beaucoup mieux préparé pour constituer son administration,
avec, on le voit déjà, des nominations qui se font beaucoup plus rapidement,
des nominations beaucoup plus stratégiques,
dans le sens où il va s'entourer de conseillers qui lui sont totalement acquis.
Alors, bien sûr, l'autre grande question désormais,
c'est qui va jouer un rôle clé dans l'entourage de Donald Trump
dans les semaines et les mois à venir ?
Et on a déjà quelques éléments de réponse.
Ce sont des personnes que l'on connaît déjà,
typiquement Marco Rubio, qui est un républicain de l'État de Floride,
qui est potentiellement son prochain secrétaire d'État aux affaires étrangères.
Robert O'Brien, qui est son ancien conseiller aussi aux affaires étrangères.
Brian Cook, qui a servi comme représentant spécial des États-Unis pour l'Iran
et qui est un partisan de la pression maximale contre l'Iran.
Il y a deux choses qui rassemblent ces personnes.
C'est d'abord une ligne dure contre la Chine et une ligne dure contre l'Iran.
Et j'ajouterai à ça une volonté de terminer la guerre en Ukraine.
L'autre personnage clé de l'administration Trump
et qui va nous impacter immédiatement, nous Européens,
c'est Bob Lighthizer sur les questions commerciales
avec une approche très nationaliste, très protectionniste du commerce.
Enfin, un autre conseiller qui jouera et qui joue déjà un rôle clé,
c'est Elon Musk.
Lui aura deux responsabilités.
L'un, c'est ce qu'appelle Trump l'efficacité gouvernementale,
comment réduire les dépenses fédérales américaines.
Et puis l'autre rôle, on le voit, que joue Elon Musk,
c'est un rôle en matière de politique étrangère,
notamment sur le dossier ukrainien.
On le voit dès les premiers coups de fil à Vladimir Poutine ou Zelensky.
Elon Musk faisait partie de ces conversations.
Est-ce que vous diriez, Alexandra, qu'il n'y a plus aujourd'hui
de contre-pouvoirs institutionnels au trumpisme,
dès lors que le Congrès, la Cour suprême,
lui sont désormais majoritairement favorables ?
Et si oui, quels vont être les seuls contre-pouvoirs restants ?
J'imagine que vous allez nous parler du rôle des médias.
Les seuls contre-pouvoirs potentiels qui résident aujourd'hui,
c'est un, le système judiciaire fédéral dans son ensemble,
c'est bien sûr la société civile, et vous l'avez mentionné, les médias,
mais c'est aussi les institutions internationales
et les alliés des États-Unis qui peuvent également
servir de contrepoids sur la scène internationale.
Alors, on a bien vu comment Trump starisait encore plus
Elon Musk pendant sa campagne électorale,
mais on voudrait savoir avec vous pourquoi Elon Musk a choisi Trump
et en quoi c'est un tournant majeur, ce lien entre gaffe à mes pouvoirs.
Il y a eu un alignement idéologique avec Trump.
Musk a contribué au moins 120 millions de dollars à la campagne de Trump.
Il a aussi utilisé sa plateforme X, anciennement Twitter,
pour promouvoir activement Trump et ses idées.
Il y a un alignement aussi sur la question de la dérégulation.
Les entreprises de Musk, Tesla, SpaceX, Neuralink,
dépendent fortement des régulations gouvernementales,
et donc des subventions, et donc des politiques.
Et donc ça, il y a effectivement une grosse problématique de conflit d'intérêts.
Alors, rentrons précisément dans le détail des deux grands dossiers géopolitiques,
la guerre en Ukraine et le Proche-Orient.
La guerre en Ukraine, tout d'abord, Trump avait promis d'y mettre fin
à cette guerre en moins de 24 heures, avant même janvier,
son arrivée à la Maison Blanche.
Est-ce que l'on sait aujourd'hui ce qu'il a en tête ?
Celui qui a été le plus clair sur ce deal que Trump aimerait sceller avec Poutine,
c'est son vice-président, J.D. Vance.
Ce qui est ce profil, c'est la mise en place d'une zone tampon démilitarisée
entre les troupes russes et ukrainiennes, le long de cette ligne,
qui aujourd'hui est en quelque sorte dans une impasse,
le Donbass et la Crimée, qui seraient donc acquises à la Russie.
Et ça, ce serait accompagné d'une obligation qui serait imposée à l'Ukraine
de renoncer à son ambition d'adhérer à l'OTAN.
En tout cas, pendant une certaine période, pendant une période de 20 ans,
c'est ce qui se profile dans le plan de Trump.
En échange de cela, les États-Unis continueraient à fournir un soutien militaire à l'Ukraine
pour dissuader la Russie de relancer un potentiel nouveau conflit.
Mais je dirais que le poids du fardeau économique, militaire, humanitaire va retomber sur l'Europe.
Cela revient à accéder à la demande de Vladimir Poutine qui était de dire
« je n'irai à la table des négociations que si l'on considère que les territoires où mes troupes sont
sont des territoires définitivement acquis à la Russie ».
C'est ça, mais ce qui est une condition tout à fait inacceptable,
comme on le sait, pour Zelensky et pour l'ensemble du peuple ukrainien.
Oui, et donc revenir au même scénario qu'en 2016 où Donald Trump avait pu sembler
très favorable à Vladimir Poutine et finalement c'est sous son mandat
que les sanctions vis-à-vis de la Russie, non seulement ont repris, mais ont été augmentées.
L'autre dossier évidemment épineux qui attend Donald Trump, c'est la situation au Proche-Orient.
Là encore, il s'est avancé puisqu'il dit qu'il peut mettre rapidement à la guerre,
mais désormais cette guerre c'est deux fronts, c'est à la fois la guerre que mène Israël contre le Hamas
et celle qu'Israël mène contre le Hezbollah.
Est-ce que de toute façon, l'arrivée de Trump au pouvoir, c'est la fin de l'horizon des deux États,
Israël et Palestine, qui, rappelons-le, est l'horizon que fixe le droit international ?
Je dirais que l'obsession, et c'était déjà le cas sous le premier mandat de Trump, c'est l'Iran.
Sur cette priorité anti-Iran de Trump, on trouve effectivement un alignement,
notamment avec Netanyahou, ça c'est extrêmement clair.
Et donc, il va ressortir la carte de la diplomatie régionale, c'est déjà le cas,
avec le soutien notamment de son gendre Jared Kushner, dans le cadre des accords Abraham,
qui avaient véritablement permis de désescalader les tensions,
notamment diplomatiques, entre l'Iran et un certain nombre d'acteurs de la région,
et notamment l'Arabie saoudite.
Question également sur les Européens.
On a compris tout à l'heure, en vous écoutant, que de toute façon,
la défense européenne va devoir s'assumer en tant que telle et se développer enfin.
Est-ce que vous pensez par ailleurs que Donald Trump va tenter d'exploiter les fractures
qui existent aujourd'hui au sein des 27 ?
On connaît son amitié, il le dit comme ça, par exemple avec Viktor Orban,
ou par exemple avec Georgia Meloni.
Est-ce que vous pensez que ce sont en effet ces deux-là qui vont être
ses nouveaux interlocuteurs européens ?
Ou qu'en réalité, là encore, le lien profond entre les États-Unis et les Européens
et des pays comme la France, le Royaume-Uni,
même si le Royaume-Uni n'est plus dans l'Union européenne.
Ce sont ces liens anciens qui vont finir par se réaffirmer.
Le challenge, le défi principal aujourd'hui qui se pose à l'Europe,
c'est cette question de l'unité ou de la désunion.
On a un certain nombre d'acteurs politiques aujourd'hui en Europe
qui semblent vouloir créer une forme d'alignement avec Trump.
Et tout ça en fait dans un contexte aujourd'hui de crise du leadership franco-allemand
qui est très évident et qui est approfondi,
notamment avec la crise aujourd'hui que connaît la coalition allemande.
Ce que je trouve aussi extrêmement notable, c'est la manière dont Varsovie,
la Pologne, est en train de se réaffirmer aussi dans une Europe
qui est en crise de leadership.
On a un Donald Tusk aujourd'hui qui est en train de vouloir reprendre le leadership,
notamment sur la question ukrainienne.
Dernière question, Alexandra, essentielle, bien sûr.
La relation future entre les États-Unis et la Chine.
On se souvient du premier mandat de Donald Trump.
Il avait tenté de jouer la carte de l'amitié, en tout cas du bilatéralisme,
justement avec la Chine de Xi Jinping.
Ça n'a pas marché et finalement les États-Unis sont rentrés dans une guerre douanière,
notamment décuplée.
Est-ce que vous voyez se renouveler ce genre de scénario pour les mois à venir,
sachant que le discours anti-chinois a été très virulent dans la dernière campagne américaine ?
Ce qui va différencier Trump par rapport à Biden,
c'est très simplement, si on peut simplifier la politique,
en tout cas que Trump souhaite déployer,
c'est qu'il souhaite gagner la bataille face à la Chine.
Et l'autre, bien sûr, sujet clé, c'est la rivalité commerciale
et notamment la question du déficit commercial entre les États-Unis et la Chine.
Et donc, dans le cadre effectivement de la compétition avec la Chine,
c'est l'innovation technologique et c'est le déficit commercial
qui vont être véritablement les deux piliers de la politique étrangère et commerciale américaine.
Et ça, pour l'Europe, c'est le vrai défi.
C'est comment est-ce que l'Europe va pouvoir s'extraire d'une posture de spectatrice
et je dirais même de dommage collatéral dans cette compétition US-Chine
et quels leviers est-ce que l'Union européenne va pouvoir utiliser pour peser dans cette compétition ?
Vous dites, Alexandra, que les États-Unis de Donald Trump
non seulement vont assumer la guerre avec la Chine, mais vont vouloir la gagner.
Qu'est-ce que ça veut dire pour Taïwan,
dès lors qu'on peut paradoxalement comprendre que Donald Trump a plutôt envie d'un retrait,
d'un désengagement américain ?
Mais est-ce que parce qu'il y a cette confrontation assumée avec la Chine,
les États-Unis vont continuer, voire encore plus, à afficher leur défense de Taïwan ?
Il va sans doute mettre davantage de pression sur Taïwan
pour que Taïwan prenne davantage en charge le fardeau sécuritaire et militaire
de son destin face à la Chine.
On ne peut pas se quitter, Alexandra Deob, sans avoir parlé du multilatéralisme en général
et des accords de Paris en particulier.
Est-ce que pour vous, il est une évidence que dans les jours qui viennent,
les États-Unis, de nouveau comme en 2016, vont sortir des accords de Paris ?
Parce qu'on le sait, la préoccupation climatique et environnementale
n'est pas du tout le sujet de Donald Trump, bien au contraire.
C'est ça aussi qu'il faut saisir.
L'autre, c'est qu'il a aussi tiré les leçons de son premier mandat,
y compris sur la question climatique.
Est-ce qu'il va actionner, comme il l'a fait sous son premier mandat,
un retrait très rapide de l'accord de Paris ?
Moi, je ne suis pas certaine.
L'autre leçon aussi, peut-être qu'il a tiré de ce retrait de l'accord climat,
c'est qu'il a laissé un vide de leadership sur la question climatique
et donc il a offert à la Chine l'opportunité aussi
de pouvoir peser davantage sur ces questions climatiques
et notamment de prendre le leadership sur toute la question de la tech,
de la tech verte, effectivement, sur les panneaux solaires,
donc sur tout ce qui est vraiment la technologie de la transition verte.
Est-ce que Trump va vouloir, en se retirant une deuxième fois de l'accord de Paris,
laisser le leadership sur la transition verte à la Chine ?
Merci infiniment, Alexandra Dobbs Schäfer, d'avoir été en ligne avec nous.
C'était passionnant.
Je rappelle que vous êtes politologue et que vous présidez le German Marshall Fund.
À bientôt, j'espère.
Merci à vous de nous avoir suivis.
Merci pour votre fidélité et rendez-vous évidemment la semaine prochaine
pour une nouvelle Leçon de géopolitique.
À bientôt.