Ce film propose de suivre un chantier exceptionnel, celui de la restauration, d'une des grandes icônes du musée du Louvre. Chef d'oeuvre de la sculpture grecque, autour de laquelle se pressent chaque année des millions de visiteurs, le monument est pourtant mal connu du grand public. Archéologues et historiens d'art mènent des recherches depuis de nombreuses années pour en élucider les derniers mystères. En nous appuyant sur les grandes étapes de sa restauration, ce film raconte l'histoire d'une sculpture qui n'a plus aujourd'hui ni tête ni bras, vieille de plus de deux millénaires, qui a fait le voyage d'une petite île grecque il y a près de 150 ans jusqu'à Paris, en « pièces détachées ». Ce monument qui est une des expressions les plus spectaculaires et les plus achevées de la sculpture grecque de l'époque hellénistique domine depuis 1883 l'escalier Daru du musée du Louvre.
Quelles sont, mademoiselle, les chefs-d'œuvre du Musée du Louvre
que le public veut voir le plus souvent, par ordre de préférence ?
Là, je compte les souffrages de tout le monde,
ensuite vient la Vénus de Mulot,
puis en dernier lieu, la victoire de Samothrace.
Eh bien, vous voyez, j'ai autour de moi trois jeunes filles,
trois hôtesses du Musée du Louvre.
Et si je vous demandais de nous dire tout ce qu'il faut savoir
de la victoire de Samothrace qui est derrière nous ?
Eh bien, la victoire de Samothrace a été trouvée lors de fouilles
pendant le siècle dernier, en 1863.
Elle date de l'époque hellénistique,
c'est-à-dire le troisième ou deuxième siècle avant Jésus-Christ.
Et vous, mademoiselle, vous pourriez continuer ?
La matière, par exemple ?
Oui, elle est en marbre.
Il nous reste encore à trouver les deux bras,
mais enfin, ceci, j'espère, se retrouvera plus tard.
Il me reste également à vous remercier.
40 000 visiteurs chaque jour,
8 millions chaque année.
Ils viennent du monde entier pour passer quelques instants devant elle.
Le temps d'éprouver sa beauté, de la photographier,
ou de se débarrasser d'un vieux chewing-gum entre deux blocs de marbre.
La victoire de Samothrace a marqué des générations de visiteurs.
Elle est une icône.
Pourtant, malgré son immense notoriété,
on ne sait quasiment rien de son histoire.
Contrairement à la Joconde ou à la Vénus de Milou,
elle n'a été au cœur d'aucune polémique,
d'aucune bataille entre historiens d'art.
Pas même l'objet d'un acte de vandalisme.
Mise en scène seule, en haut de l'escalier d'Arru depuis près de 120 ans,
elle semble avoir toujours été là.
Son histoire qui commence il y a plus de 2000 ans
est pourtant riche en péripéties et questions sans réponses.
Très tôt, les Grecs ont donné à des concepts
tels que la paix, la vengeance ou la justice,
l'apparence de déesses.
La Victoire, Niké en grec,
est une des plus anciennes de ses incarnations.
Elle est la déesse messagère
qui annonce une victoire accordée par les dieux.
Saisie en mouvement, les ailes déployées
au moment où elle se pose sur le pont d'un bateau,
elle est le lien entre les hommes et les dieux.
Les Grecs n'étaient pas entièrement déconnectés de la réalité.
Bien sûr, ils observaient les femmes marchant dans la rue,
la beauté d'un vêtement qui tombe bien,
naturellement, le sculpteur vivait dans la cité.
Il était d'ailleurs souvent complètement inclus
dans la vie de cette cité.
Mais pour autant, une des spécificités de l'art grec,
c'est cette capacité à observer la réalité
et à en faire autre chose.
C'est ça qui fait d'ailleurs un peu l'universalité de l'art grec.
C'est comment de l'observation du réel,
un drapé qui flotte au vent,
et ça, l'auteur de la Thosamothrace a dû en voir,
il a dû y réfléchir,
comment donner l'idée du drapé qui flotte au vent.
Mon explication est un peu platonicienne,
c'est la chose et le monde des idées, mais c'est ça l'art grec.
C'est trouver comment montrer le mieux
ce que c'est que le corps d'une déesse
qui se livre à un combat contre les éléments
pour atterrir somptueusement sur un bateau.
C'est pas la réalité, ça n'existe pas.
Mais c'est le fruit de l'observation de la réalité d'un drapé,
de la réalité d'une femme qui coupe peut-être,
mais aussi de l'idée supérieure de tout ça.
La statue de la Victoire ne constitue qu'un élément du monument.
Le second, tout aussi important, est sa base.
Une proue de navire sur laquelle la déesse vient arrêter son vol.
Le bateau et le socle sont constitués de 23 blocs de marbre.
La statue, de 6.
L'ensemble pèse près de 28 tonnes.
Son état aujourd'hui est en partie lacunaire.
Des fragments du bateau et de la Victoire manquent.
Certains ont été restitués en plâtre à la fin du XIXe siècle.
Enfin, en 1933, un bloc de pierre a été posé sur le pont du bateau
pour rehausser la statue.
Ce fut la dernière intervention sur le monument.
Si la Victoire de Samothrace est une des expressions les plus achevées
et les plus spectaculaires de la sculpture hellénistique,
aujourd'hui, il faut un peu d'imagination pour pouvoir apprécier la finesse des draperies.
La transparence de la robe.
La beauté des chairs.
La statue a beau être régulièrement dépoussiérée,
elle souffre d'un tel encrassement
que certains visiteurs pensent qu'elle est en terre cuite,
d'autres qu'elle est en bois.
Après des années d'études de faisabilité et de recherches scientifiques,
le Musée du Louvre lance le grand chantier de sa restauration.
Près de 30 tonnes de marbre vont être minutieusement auscultées
pendant plus d'un an par une équipe de 12 personnes
pour faire subir au monument un examen clinique impitoyable
et tenter d'élucider les énigmes de l'histoire méconnue de cette grande mutilée.
Rares sont les œuvres vieilles de plus de 2000 ans
dont on peut prétendre bien connaître l'histoire, c'est certain.
Mais dans le cas de la Victoire,
c'est l'œuvre toute entière qui est source de questions.
On ne sait pas qui en est l'auteur,
quand a-t-elle été exécutée,
pour qui,
pourquoi,
où,
quelle victoire célèbre-t-elle,
pourquoi l'a-t-on découverte en morceaux,
où sont ses bras,
où est sa tête ?
La statue a été découverte au nord de la mer Égée,
au large de la côte Thrace,
sur une petite île grecque qui lui a donné son nom,
Samothrace.
Au pied de la montagne, dans le ravin d'un torrent,
fut fondé un sanctuaire où l'on célébrait des divinités mystérieuses
appelées Dieux Kabir.
On ne sait pas exactement qui étaient ces dieux,
ni quel culte leur était rendu,
mais le sanctuaire était très populaire,
car l'initiation y était plutôt expresse.
Après 24 heures d'incantations et de sacrifices,
les pèlerins recevaient un anneau et une écharpe,
et repartaient préservés à jamais des dangers de la mer.
Fait rare pour l'Antiquité,
le sanctuaire était ouvert à tous,
marins, femmes, enfants, grecs ou barbares,
affranchis ou esclaves,
ils venaient donc en nombre.
A la fin de l'Antiquité,
il est abandonné, comme tous les grands sanctuaires grecs,
à mesure que la religion chrétienne s'impose.
En 1862, Charles Champoiseau,
un jeune diplomate français,
amoureux d'une Thrace et amateur d'archéologie,
est nommé vice-consul à Andrinople.
Relativement peu occupé par sa mission de diplomate,
il entreprend la prospection de la région
à la recherche de ruines antiques.
Ils sont nombreux, ces agents consulaires,
ces marchands ou simples voyageurs,
qui se lancent à la fin du XIXe siècle
dans ce qu'on appelle des promenades archéologiques.
A cette époque, il y a en Europe
un véritable engouement pour la culture hélénique.
L'archéologie est alors une science naissante,
et la Grèce, comme l'Empire ottoman,
sont des terrains de choix pour ces aventuriers.
Entendant vanter par tout le monde
les antiquités de sa mautrasse
et voulant savoir à quoi m'en tenir,
j'allais passer 2 jours dans l'île
et fus si frappé de l'aspect imposant de ces ruines
et de l'intérêt scientifique qu'elles semblaient offrir
que j'adressais au ministère des Beaux-Arts
la demande d'une allocation de 2500 francs,
destinée à les explorer au moins superficiellement.
Ce crédit accordé, je vins m'installer
avec une escouade d'ouvriers grecs et bulgares
et je me suis mis immédiatement à l'ouvrage.
Ils découvrent alors un champ de ruines.
À terre, des éléments de temples, d'hôtels, de portiques,
mais étonnamment, pas de statues.
Et ce que cherche Champoiseau,
ce sont justement de beaux objets,
faciles à transporter jusqu'en France
pour enrichir les collections du musée impérial
et faire ainsi sa cour à l'Empereur.
Le dernier jour, pendant que mes ouvriers
étaient occupés à fouiller les ruines d'un énorme portique,
mes yeux s'arrêtèrent sur un morceau de marbre à demi enfoui.
Je reconnus, après l'avoir déterré moi-même,
être un saint du plus admirable travail.
Quelques heures plus tard, alors que je déjeunais sous ma tente,
le travailleur vint m'annoncer en criant,
« Monsieur, nous avons trouvé une femme ! »
Un corps, sans tête ni bras, venait d'être exhumé.
Autour girent une vingtaine d'énormes blocs de marbre
très bizarres par leur forme, notent-ils.
Champoiseau ne comprend pas ce que c'est et les laisse sur place.
Une erreur d'amateur qu'il corrigera lors d'un second voyage.
150 ans plus tard, sur les pas de Charles Champoiseau,
Bona Westcott, directrice des fouilles du site de Samothrace,
est Ludovic Logier, en charge pour le Louvre
de la restauration de la Victoire.
« Tous ces blocs-là, c'est bien l'emplacement de la Victoire ? »
« Absolument. »
« C'est une parcelle de forme carrée, mais on ne sait pas si c'était construit ou pas. »
« Il y a effectivement les restes de fondations et puis un emmarchement en pierre. »
« Il y a aussi cette terrasse construite pour retenir les murs. »
« Mais rien qui prouve qu'une structure y a été élevée. »
« C'est ce qu'on cherche actuellement pour comprendre s'il y avait soit un bâtiment complet,
soit un simple édicule pour la présenter et l'encadrer. »
« Il y a au moins une chose, c'est que la statue était là. »
« Et qu'elle était précisément dans l'axe du sanctuaire. »
« C'est l'endroit le plus haut du sanctuaire. »
« Elle en était vraiment le climax. »
« Et ces rochers-là ? »
« Le plus gros est un problème. »
« Il a été interprété comme un élément de décoration. »
« Certains ont pensé à une fontaine et ils ont imaginé que le bateau de la Victoire naviguait entre ces rochers. »
« Oui, je me souviens. »
« C'était une belle idée, mais... »
« Ah oui, c'était tentant, mais bon... »
« Les gens pensent que c'est bon, on sait tout sur l'art grec. »
« C'est tellement important, tellement connu. »
« On croit que tout a été compris. »
« J'en discutais avec des amis qui se sont étonnés. »
« Comment la Victoire de Samothrace ? Vous ne savez pas tout. »
« Depuis le temps que vous l'étudiez ensemble... »
« On sait certainement des choses, mais non, on ne sait pas tout. »
« Ils n'en revenaient pas, c'est étonnant. »
« Comment pouvez-vous l'étudier depuis 150 ans et ne toujours pas la connaître ? »
Chercheurs et archéologues s'interrogent notamment sur les circonstances de la destruction du monument.
Quand a-t-elle eu lieu ? Par quoi a-t-elle été provoquée ?
« Quand le culte des Grands Dieux a été abandonné et que plus personne ne croyait en leur pouvoir, le site a été détruit. »
« Mais on n'a pas la preuve d'une destruction violente naturelle sur l'île de Samothrace. »
« Lorsque le sanctuaire a été abandonné, plus rien n'y était sacré. »
« Alors les matériaux ont pu être récupérés. »
« Il y a eu une grande entreprise de réemploi du matériel les siècles qui ont suivi. »
« On peut appeler cela pillage, spoliation ou recyclage. »
« Lorsque de nouvelles communautés s'installent et récupèrent les matériaux pour bâtir leurs propres lieux de culte, leurs églises ou leurs maisons. »
« On utilisait les éléments pour pouvoir en récupérer le métal, le bronze notamment, très précieux à l'époque. »
« Ils brûlaient même le marbre pour en faire de la chaux. »
S'il avait été réalisé à partir d'un seul morceau de marbre, la statue aurait nécessité l'extraction d'un bloc de plus de 6 mètres cubes.
À des échelles pareilles, il était plus courant de faire des statues à partir de plusieurs pièces.
Plus petites, donc moins onéreuses, et dans une certaine mesure, plus faciles à travailler.
Les bras de la Victoire ont été taillés dans deux blocs différents.
Les ailes, dans deux grandes plaques de marbre.
La tête, avec le haut du bus.
Et enfin le corps, dans deux autres blocs.
Chacun des éléments était sculpté séparément.
Pour pouvoir ensuite assembler les blocs, il fallait percer un trou dans chacune des pièces.
Y placer un goujon de bronze, l'équivalent d'une grosse cheville.
Puis y emboîter l'élément à raccorder.
Pour fixer les ailes, des goujons n'auraient pas suffi.
Elles sont en porte-à-faux, et leur poids est considérable.
Le sculpteur a préféré tailler à l'arrière du buste une sorte de console, inclinée de 20 degrés.
L'aile, elle-même taillée en équerre, peut venir s'y poser.
Et la poussée de son poids est habilement reportée vers l'avant du corps.
Restait ensuite à assembler les deux bras, dont l'un devait tenir en l'air,
grâce à un très complexe jeu de cales en marbre et de verrous.
Le soir de sa découverte, Champoiseau adresse une lettre à l'ambassadeur de France, à Constantinople.
Il souhaite quitter Samothrace avec le fruit de ses fouilles dans les plus brefs délais.
Mais il n'a ni argent, ni bateau.
Une frégate affrétée par l'ambassade arrive très vite.
Champoiseau y charge tous les blocs de marbre et fragments divers qu'il a pu recueillir.
Elle les entasse, à peine protégées par un pot de paille, dans quelques caisses de bois et un tenon.
Commence alors pour la victoire un long périple qui la conduira de Samothrace à Constantinople,
de Constantinople au Piraeus, du Piraeus à Toulon,
où les caisses vont être stockées pendant sept mois dans un entrepôt,
car ni le ministère de la Marine, ni celui de l'instruction publique et des Beaux-Arts
ne veut honorer les frais de cette encombre en convoi.
Elles finiront par arriver à Paris en mai 1864,
expédiées par la petite vitesse du chemin de fer aux frais du ministère de la Maison de l'Empereur.
Des emballages approximatifs, des transbordements dangereux,
des tracasseries administratives émaillent ce voyage peu glorieux de la victoire
qui finit par arriver au Louvre, un an plus tard.
À l'ouverture des caisses, le constat est sans appel.
Les conservateurs découvrent plus de 200 morceaux informes, mutilés,
certains s'étant à nouveau brisés durant le voyage.
Mais les conservateurs jugent pourtant immédiatement la statue exceptionnelle
et Champoiseau sera dédommagé de tous ses frais.
150 ans après sa découverte, la victoire fait un nouveau voyage,
tout aussi périlleux, mais de quelques mètres seulement,
qui la conduit dans l'ancienne chambre du roi, la salle dite des sept cheminées,
provisoirement transformée pour l'occasion en atelier de restauration.
Elle va y subir toute une batterie d'examens qui ouvrent le bal de sa restauration.
Au programme, des jours et des semaines de photographies en lumière rasante,
d'observations à la loupe binoculaire, de radiographies, d'ultraviolets,
ou encore d'examens au vidéomicroscope.
Une technologie de pointe bien loin du moyen dont disposait leur prédécesseur en 1864
lorsqu'ils entreprirent la restauration de la statue.
Tous les blocs et les fragments rapportés par Champoiseau
furent alors sortis des caisses, triés, puis disposés sur des grandes planches de bois.
Huit employés du musée sont commis à la tâche pour tenter de reconstituer le puzzle.
Ils commencent par le plus simple, dresser le gros bloc du corps sur un socle.
S'en suivent alors les premiers tâtonnements,
pour tenter de replacer tous les débris de draperie de la robe et du manteau à la surface du corps.
Il y en a 118.
Un travail de recomposition laborieux, interminable.
On doit même faire appel à un spécialiste de la restauration des tessons de céramique,
ce qui en dit long sur l'état et la taille des fragments.
Pour les fragments de plumes qui constituent les ailes, l'affaire se complique.
Il y en a 30. Mais à quelles ailes appartiennent-ils ?
La gauche ou la droite ? Et comment les raccorder ?
73 tenons métalliques seront nécessaires pour fixer entre eux les 27 fragments qui constituent l'aile gauche.
Avec seulement trois fragments orphelins, l'aile droite ne fut pas reconstituée.
Restait ensuite à réassembler le tout sur le bloc du corps.
Très vite, les restaurateurs s'aperçoivent que rien n'est jointif.
Les lacunes sont trop importantes.
Les restituer en marbre coûterait trop cher.
Et surtout, personne ne sait encore exactement à quoi doit ressembler la statue.
On décidait donc prudemment de s'arrêter là,
et d'exposer la victoire incomplète dans les salles du musée.
Elle va y rester une quinzaine d'années, jusqu'à ce qu'une découverte change à nouveau le cours de son histoire.
Des archéologues autrichiens démontrent que la vingtaine d'énormes blocs
abandonnés à Samothrace par Champoiseau forment l'avant d'un navire.
Cette découverte va bouleverser le destin de la statue.
Car très vite, ils font le rapprochement avec des pièces de monnaie antique,
où figure une déesse ailée sur le pont d'un bateau.
La clé de l'énigme est enfin trouvée.
La statue rapportée par Champoiseau et le bateau sont donc deux éléments d'un même monument.
Inverti de cette découverte, Champoiseau repart immédiatement à Samothrace pour récupérer les fameux blocs.
Le transport se fait sans encombre.
Ni litige, ni casse.
L'opération est cette fois rondement menée.
On procède alors à un essai de reconstruction du bateau dans une des cours du Louvre.
Et c'est sans modèle ni marche à suivre que conservateurs et ouvriers tentent de reconstituer l'avant du navire.
Un puzzle de 23 pièces seulement, mais qui pèsent toutes entre une et deux tonnes.
Dès le premier essai, le montage est concluant.
La proue de navire prend forme et tient debout.
A l'aide, il est vrai, de quelques étais de bois et de cordes solidement nouées.
On y place alors un moulage de la victoire dans un état tronqué.
Assuré de l'effet que fera le monument, le musée décide de reprendre la restauration de la statue.
Pour combler les parties manquantes, le plâtre est cette fois-ci largement mis à contribution.
Il en faudra quelques kilos pour compléter le haut du bloc du corps, une grande partie du buste et une partie du dos.
L'aile en marbre peut désormais être réassemblée au corps et complétée de quelques plumes manquantes.
La statue reprend forme, mais elle paraît un peu bancale.
On décide donc de lui octroyer une deuxième aile.
À son revers, l'aile en marbre, très lourde, est renforcée par une armature de fer, plutôt robuste et solidement boulonnée.
Les deux ailes sont solidarisées par une barre métallique en forme de Y.
Enfin, mieux vaut être prudent, une brique vient renforcer ce montage.
Reste ensuite à harmoniser matériaux nobles et ordinaires.
La statue est couverte d'un enduit vitreux.
Marbre et plâtre sont ainsi habilement accordés, leurs raccords parfaitement dissimulés.
La victoire, désormais complétée, à l'exclusion de la tête et des bras, peut enfin retrouver le pont de son navire.
Se poser la question de savoir si une restauration retrouve l'intégrité d'une oeuvre, c'est poser la question de savoir qu'est-ce que l'intégrité d'une oeuvre.
Donc je n'aime pas beaucoup le mot, tout simplement parce que ça révèle quand même une forme d'utopie.
Les oeuvres du passé nous sont arrivées fragmentaires.
Même une oeuvre des années 1980, même une oeuvre de 2010, elle est fragmentaire.
Même si elle est bien conservée, il nous manque tout contexte.
Comment elle a été regardée, pour qui elle a été faite.
On ne sera jamais dans la situation de l'homme de l'Antiquité face à cette oeuvre.
Donc l'intégrité de l'Antiquité est définitivement disparue.
L'intégrité du XIXe siècle a tout autant disparu.
Parce qu'au XIXe siècle, cette oeuvre a été restaurée à un moment particulier de l'histoire du goût,
avec aussi un environnement qui n'est plus celui-là, avec un escalier qui n'est pas celui-là, avec un public qui est différent.
Donc restaurer aujourd'hui, c'est trouver un équilibre entre ce mille-feuille historique de l'oeuvre.
Après plusieurs semaines d'analyse, le nettoyage peut enfin commencer.
On a décidé de faire trois types d'essais.
Et en fonction de l'efficacité de ces tests de nettoyage qui vont être présentés à la commission scientifique,
on choisira un niveau de nettoyage et une technique qui sera ensuite appliquée à la majorité de la surface de la sculpture.
Il n'y a plus qu'à attendre.
Le résultat, bientôt.
Deux jours plus tard, les membres de la commission internationale sont invités à évaluer les résultats des tests.
Celui-ci est plus concluant, non ?
Oui, c'est la formule la plus puissante.
Celui-ci, c'est de l'eau seule et on voit quand même qu'il reste des choses à la surface du marbre.
Alors que là, les couches un peu jaunes de badigeons ont entièrement disparu grâce aux produits qu'on a utilisés.
La crasse et les badigeons du 19e semblent résister à l'eau.
Le carbonate d'ammonium est bien sûr plus radical.
Mais l'utilisation de produits chimiques inquiète certains des experts.
Je préconiserais un simple nettoyage à l'eau qui, je crois déjà, va énormément éclairer la question.
Mais les plates, à mon avis, la pâtine ayant tellement vieilli, on ne va pas se contraindre avec ça.
C'est-à-dire qu'elles ont été faites et retouchées, on les fera et les retouchera.
Tu vois ce que je veux dire ?
Non mais bien sûr, je suis entièrement d'accord que les plates vont être nettoyées et qu'elles vont être retouchées ensuite.
C'est évident.
Ce que je veux dire par là, c'est que c'est vraiment le travail fin et précautionneux sur le marbre qui doit nous guider
et vraiment être la boussole de notre niveau de nettoyage.
Je pense que c'était assez évident que l'eau était le premier passage quasiment obligatoire.
Canonique, disons-le.
Disons-le.
Le débat est tranché.
Le nettoyage se fera dans un premier temps à l'eau, sans additifs, parfaitement bio.
La recette est simple.
De la poudre de papier décomptée dans de l'eau et posée à la surface de la statue.
L'application de cette compresse qui ressemble à un banal coton humide doit durer environ 4 heures.
Le temps de ramollir la crasse, les badigeons, les repeints.
Il suffit ensuite de rincer abondamment à l'eau.
Pour les zones les plus résistantes, la commission autorisera finalement une pincée de carbonate d'ammonium.
Pendant de longues semaines, zone par zone, la statue a été ainsi débarrassée d'un siècle et demi de badigeons.
Le marbre retrouve petit à petit sa couleur originale et sa matérialité.
C'est le goujon qui nous fait frotter.
En bas, il est entièrement dégagé.
Aujourd'hui, la Victoire subit une intervention un peu plus lourde, une amputation.
Le pli arrière de son manteau lui est prélevé.
Car en le nettoyant, les restaurateurs ont eu une mauvaise surprise.
Après l'avoir déplatré, ils ont découvert à son revers une armature métallique, quelque peu massive.
Si cette barre de fer a permis de solidariser les fragments de ce pli, aujourd'hui il paraît plus prudent de tout démonter.
Il suffit qu'il y ait un petit grain de plâtre ou un petit grain de je ne sais pas quoi qui soit encore à l'intérieur.
Pour que les plans ne se mettent pas parfaitement l'un face à l'autre.
Donc là maintenant ça y est, on a tout nettoyé, on a enlevé tous les goujons.
Et puis maintenant il faut refaire l'opération inverse, c'est-à-dire qu'il faut commencer à réassembler le pulse.
Donc arriver déjà à trouver les morceaux.
Il y a un ordre de montage quand même, on ne peut pas monter les morceaux un peu n'importe comment.
Donc déjà on a défini un peu ce qu'on allait monter deux par deux.
Pour pouvoir petit à petit rassembler, remonter le système.
Et au dernier moment, tout le pli de l'immature va se refermer sur lui-même.
Ça va être chauffé celui-là.
On va se foutre les doigts pleins de colle.
Ça va être génial.
C'est une surface cabine.
C'est ridicule, ça se joue un poil.
C'est visuel.
On essaie de voir si on a un décalage ou pas.
Après cinq mois de travaux, la statue est entièrement nettoyée.
Et ce qui apparaît désormais, c'est précisément ce qui était jusqu'alors dissimulé par les raccords de plâtre et les repeints.
Soit, toutes les cicatrices de son histoire.
On va rendre le monument lisible au sens plastique du terme.
C'est-à-dire débarrasser de ces badigeons qui ont jauni.
Ou de ces plâtres qui ont occulté certaines formes.
On va améliorer certains bouchages pour que les formes soient plus faciles à lire dans leur continuité.
Tout en respectant, bien sûr, l'historicité de la restauration du 19e siècle.
Parce que c'est ça que tout le monde connaît.
Donc il faut que tout le monde puisse le reconnaître.
C'est aussi ça avant de l'éliminer.
C'est expliquer une réalité complexe.
Parce que c'est un monument complexe.
Et c'est une réalité qui est celle de l'Antiquité.
Qui n'est plus du tout celle d'aujourd'hui.
Donc comment expliquer aux gens d'aujourd'hui que pendant l'Antiquité, on avait l'habitude de faire des monuments commémoratifs.
Comme aujourd'hui sur les places publiques.
Mais pas avec le même vocabulaire.
Pas avec les mêmes codes.
Et pas toujours pour les mêmes raisons.
Le marbre de la statue provient d'une carrière souterraine d'une île décyclade.
Paros.
D'une qualité et d'une blancheur exceptionnelles,
certaines parois font penser à des glaciers de haute montagne,
il était particulièrement difficile à exploiter.
Armés de coins, de piques, de masses et de pioches,
les hommes descendaient sous terre à la recherche des filons les plus purs.
Une fois les blocs extraits,
il fallait ensuite les encorder sur des rondins de bois
et les tirer sur une centaine de mètres pour remonter à la surface.
Il fallait ensuite charger ces blocs sur un bateau,
puis remonter la mer Égée en direction de Samothrace,
soit plus de 500 kilomètres de traversée.
Et enfin, acheminer le marbre jusqu'aux hauteurs escarpées du sanctuaire.
Mais ce n'est pas tout.
Un autre convoi fut organisé en partance de Rhodes,
d'où proviennent les blocs du bateau.
D'une qualité différente.
Une prise particulièrement complexe,
périlleuse et surtout onéreuse,
qui en dit long sur l'ambition du commanditaire
et sur la notoriété du sculpteur.
Alors que les restaurateurs peaufinent la statue,
d'autres s'attaquent désormais au bateau.
Perceuses, burins, pinces à extraction,
barramines et carotteuses
entrent en scène pour en extraire des dizaines de briques,
des kilos de plâtre, de ciment
et toute la ferraille qui ont permis aux restaurateurs du XIXe
de le faire tenir debout.
Il faudra plusieurs semaines de travail aux restaurateurs d'aujourd'hui
pour défaire celui de leur prédécesseur
et démonter ainsi les 25 tonnes de marbre du bateau.
Le bateau n'est pas restaurable sur place.
Tout simplement parce qu'on ne peut pas implanter un chantier
de cet encombrement dans cet escalier
qu'on ne peut pas lui-même fermer au public.
Cette difficulté du chantier
d'abord, on la surmonte, on l'assume
parce qu'encore une fois, sinon, le chantier ne démarre pas
et rendez-vous dans 50 ans pour se demander
si enfin on restaure le territoire de Saint-Mothras.
Et d'autre part, on en fait une opportunité.
Donc, c'est l'occasion de dessiner tous les blocs du bateau,
de vérifier la justesse des montages,
de purger tout le ciment qui avait été mis entre certains blocs.
Or, même si ce n'est pas dangereux, ce ciment aujourd'hui n'est pas souhaitable.
C'est l'opportunité de remonter les blocs de façon plus précise.
Ils étaient relativement bien montés.
Le montage du bateau était précis au demi-centimètre près,
ce qui était remarquable pour les années 30.
Aujourd'hui, on va essayer de le remonter encore plus précisément.
Quand vous avez 2 millimètres entre deux blocs plutôt que 6,
c'est trois fois plus précis.
Mais le Louvre ne se serait peut-être pas lancé dans une telle opération
s'il n'y avait pas eu un autre enjeu,
celui de comprendre la structure de cette proue de navire.
Chacun des blocs est passé à la loupe.
Taille, forme, poids,
analyse des traces d'outils,
des fissures, des cassures,
des lacunes.
Le bateau repose sur un socle constitué de 6 dalles de marbre
qui ne sont pas scellées.
Pour garantir leur jointage,
les surfaces de contact ont été lissées.
Mais pour économiser du temps et du travail,
les sculpteurs n'ont affiné qu'une partie seulement,
un bandeau, qu'on appelle cadre d'anathyrose.
Ces blocs, qui proviennent de l'île de Rhodes,
ont été sculptés dans la carrière.
Avant leur convoi jusqu'à Samothrace,
ils ont été marqués pour éviter toute erreur de montage.
Les blocs du bateau sont répartis en trois assises.
Le sculpteur n'a utilisé ni mortier,
ni ciment pour les assembler.
Posés à joints vifs,
ils sont solidarisés par des agrafes en bronze,
toutes très précisément placées
pour compenser les reports de charge.
Aujourd'hui, à l'arrière du bateau,
il y a un vide.
Un des blocs manque.
De Samothrace, au moment d'embarquer les blocs,
Champoisou adresse une lettre au directeur du musée du Louvre.
Parmi les 23 blocs trouvés,
il en est plusieurs dont une portion seulement est sculptée
et dont l'autre est à peine dégrossie.
On pourrait donc, afin de diminuer le prix du port,
scier les parties brutes
et ne diriger sur Paris que celles travaillées.
Toutefois, il faudrait envoyer pour cela
un employé de votre administration
et payer les frais de sillage,
ce qui rendrait, en somme, l'économie insignifiante.
Mieux vaut peut-être les faire tous transporter tel cas.
J'ai par ailleurs laissé à Samothrace
un bloc énorme et de nulle valeur artistique.
Comme ces six faces sont brutes,
mais certains qu'ils n'occupaient qu'une place insignifiante.
On pense que c'était par là ?
Oui, ils ont descendu les blocs du bateau
jusqu'à la rive pour les embarquer.
Mais ils ont fait, comment dire, une exception.
Le bloc du milieu du bateau
n'avait pas de décoration sur ses faces extérieures.
Il était très lourd.
Donc, pour alléger la charge
et parce qu'il n'était pas décoré,
ils l'ont laissé sur la grève.
Ça a du sens, s'il y avait un bloc à laisser,
comme celui-là,
il était d'ailleurs déjà peut-être cassé ?
C'est possible.
Mais surtout, ils n'ont pas réalisé
qu'ils abandonnaient le bloc le plus important de la base.
Celui sur lequel la victoire était posée.
Heureusement, il a survécu
et depuis, on l'a rapporté sur le site.
Cette vête-là, je pense,
dans l'axe du torrent qui se jetait dans la mer
et donc tout près du rivage.
Ce bloc, cassé et abandonné sur la grève
à quelques mètres du sanctuaire,
sera réduit à la fonction de bite d'amarrage
pour les bateaux de pêcheurs de l'île
pendant près d'un siècle.
Dans les années 50,
il sera enfin remonté sur le site
et laissé un peu orphelin.
Un destin peu ordinaire
pour le bloc le plus important
de la structure du bateau.
On sait qu'il était positionné
entre les deux blocs de la scie supérieure.
Les trous des agrafes de scellement
se trouvent parfaitement.
Il est fracturé
et sa partie avant manque.
Si sa surface est très abîmée,
on a pu distinguer à l'avant
une partie de la cuvette d'encastrement
qui accueillait la statue.
Deux gros trous
ont également été découverts sur ce bloc.
Jusqu'à ce jour,
on pensait que la statue
était encastrée dans cette cuvette
et fixée dans ces deux trous.
Mais lors du démontage du bateau,
les restaurateurs ont découvert
qu'il n'y avait qu'un bloc.
Si cette découverte a déclenché
l'enthousiasme des chercheurs
dans un premier temps,
aujourd'hui, elle les laisse
plutôt perplexes.
Où donc était placée la statue ?
À l'avant ou à l'arrière ?
Pour y voir un peu plus clair,
un moulage du bloc manquant
a été réalisé
et la commission d'experts
a nouveau sollicité.
Et c'est à l'aide d'un bout de contreplaqué
qu'ils tentent de replacer la statue.
Pourquoi les dimensions ne collent pas ?
Parce que soit vous êtes à l'avant,
mais ce qui est à l'arrière,
comme indice,
paraît trop loin.
Soit vous êtes à l'arrière
et c'est le contraire.
Vas-y, Maria.
Si on met devant.
Donc il y a un problème.
Cherchez l'erreur.
Il y a un problème.
Donc le problème, c'est ça.
Comme ça.
Avance encore un peu.
Tout ça, c'est subjectif.
C'est pour que ça corresponde à ta mortelle.
Voilà.
Très bonne nouvelle.
Oui, très bonne nouvelle.
Et comme vous le disiez, Andreas,
la question, c'est de savoir.
Si on est très ouvert,
on dit qu'il y a eu deux positions.
Probablement l'une antérieure à l'autre.
Bon, il faut être prudent,
mais désormais, on pense que la statue
est passée d'une première position à l'avant
à une seconde position à l'arrière.
Probablement pour assurer
un meilleur équilibre de la statue sur le bateau.
La statue avait donc initialement été prévue
à l'avant du bateau,
mais elle devait peser un peu trop dangereusement
sur l'ornement de la proue.
Un peu en panique,
le sculpteur a dû agrandir la cuvette
pour reculer la statue.
Mais ce bloc jouait un double rôle dans le monument.
Par son poids,
il faisait également tenir en équilibre
un long bloc en suspension à l'avant du bateau,
la quille.
Ces deux tonnes cinq
et le poids de la charge de la statue
permettaient à cette quille de tenir en équilibre.
On connaît la retouche,
ou le repentir en peinture.
En sculpture, et à cette échelle-là,
c'est un peu plus rare.
Mais au-delà de son ingéniosité constructive,
l'artiste avait aussi un certain sens
de la mise en scène.
Les Grecs adoraient observer les monuments
sous un angle oblique.
Dans un sanctuaire,
vous ne découvrez jamais les temples de face.
Ils sont de trois quarts,
de manière à ce que vous en voyez les deux côtés.
Ici, la victoire était présente des deux biais,
de manière à ce qu'on perçoive tout le monument,
afin qu'on puisse apprécier
pleinement l'ensemble de ses formes.
Les sculpteurs grecs étaient étonnants.
Ils décidaient de plus ou moins finaliser une statue.
Pour eux, il y a les parties visibles
et puis celles qui ne le sont pas.
Souvent, les parties les plus délicates,
notamment dans le cas d'une statue comme la Victoire,
si fragile,
étaient finalisées in situ.
Notamment parce que pour une sculpture
constituée de plusieurs éléments,
il est impossible d'avoir des surfaces de joints parfaites
et de n'avoir seulement qu'à emboîter les blocs.
Ils laissaient donc ce qu'on appelle du gras,
de la marge,
notamment autour des zones de raccords.
Et c'est seulement une fois le monument sur place
qu'ils emboîtaient les éléments,
puis affinaient les derniers détails.
Les parties les plus délicates
étaient terminées une fois que le sculpteur
savait précisément quelles étaient celles
qui étaient cachées, celles qui étaient visibles,
et donc celles à mettre en valeur.
Vue sous un certain angle,
la statue fait tout son effet.
Les lignes de la composition sont parfaites,
le rendu des chairs et le travail des draperies
spectaculaires.
En revanche, du côté droit,
la statue paraît inachevée,
réduite à une forme sinueuse,
écrasée par l'ampleur de l'air.
Sachant que cette partie ne serait quasiment
pas visible par les pèlerins,
la statue étant orientée de trois quarts à l'origine,
le sculpteur, pour économiser du temps
et de l'argent,
s'est donc contenté de coups de ciseaux
à l'origine.
Il y a des très légers défauts de symétrie
dans la taille des blocs.
Dans là ?
Il y a des très légers défauts de symétrie
dans l'inclinaison, par exemple.
Très léger ?
De près simple, en particulier.
Non, mais c'est marrant,
parce que ça joue sur trois millimètres
sur le premier.
Tu vois, l'histoire, elle est là.
Je sais pas si tu te souviens,
mais en fin de compte, on s'était dit
on positionne ce bloc-là,
on va positionner ce bloc
par rapport à celui-là.
Donc ce réglage-là, à la rigueur,
il pourrait très bien, celui-là,
il pourrait très bien se décaler
un tout petit peu de deux millimètres.
Et si celui-là tourne, celui-là tourne,
celui-là tourne.
Il faudra presque un mois pour remonter le bateau.
Une opération bien plus délicate
et angoissante que son démontage.
C'est au millimètre près
que chacun des blocs est repositionné.
Le moindre faux pas
et il faut tout recommencer.
Dans la cabine de restauration,
on s'affaire encore autour de la statue,
quelques jours avant son grand retour
dans l'escalier d'Arru.
Reste à régler un dernier détail de poids.
Une plume.
Cette plume, longtemps restée en réserve,
vient de retrouver sa place.
Mais son intégration, pourtant,
assurée par le trou antique
qu'il accueillait à l'origine,
produit un drôle d'effet.
Alors comme je la trouve
un chouine écarté,
en général,
c'est bien parce qu'il n'y a pas les plumes...
Par rapport au plan de l'aile,
celle-ci,
au lieu d'être comme ça,
je la trouve un tout petit peu dressée,
si tu veux.
C'est lié aussi au fait
qu'il n'y a pas les plumes suivantes.
C'est comme il manque les suivantes,
tu as un plan qui se termine dans le vide.
Mais je me pose la question
de savoir,
même à l'œil,
si ce n'était pas un tout petit peu moins ouvert
comme angle.
L'angle vide.
Mais l'imagination de certains,
ou le sens de l'observation, c'est selon,
va pouvoir rassurer tout le monde.
Dressée comme ça,
cette plume fait penser aux ailes des avions.
Quand elles sont levées ainsi,
c'est au moment où l'avion atterrit.
Effectivement, elle atterrit.
C'est vraiment bien vu.
Oui, ça tient la route.
Mais ça reste assez inhabituel
comme dessin.
Et quoi qu'il en soit,
c'est unique.
Le 8 juillet 2014,
la Victoire quitte les mains
des restaurateurs pour retrouver
les regards du public.
C'est le terme de dix mois
d'intimité partagée avec une œuvre
qui n'a pas livré tous ses secrets.
Mais les restaurateurs,
ils le savent.
Cette restauration n'est qu'une étape.
Un moment de l'histoire
de la connaissance du monument.
Tout ce qu'ils ont fait est réversible.
Leurs successeurs reprendront l'ouvrage.
Un jour.
Autrement.
Pour mettre, qui sait,
un point final à son histoire.