Pour un souverainisme plus humain. C'est ce que suggère en substance l'organisation ICG (International Crisis Group) aux militaires qui dirigent le Mali depuis 4 ans. Dans un rapport publié hier, l'ONG constate que les officiers putschistes d'août 2020 ont pratiqué une politique souverainiste qui les a rendus populaires. Mais attention à la dérive autoritaire et aux coupures d'électricité. Le chercheur malien Ibrahim Maïga, conseiller pour le Sahel à ICG au micro de Christophe Boisbouvier. #mali#assimigoita#bamako
– Ibrahim Maïga, bonjour. – Bonjour.
– Vous dites que les officiers putschistes de 2021
ont bénéficié d'une forte adhésion populaire, pourquoi ?
– Alors dans ce rapport, nous avons le sentiment à ICG,
à International Crise Group, que le pays est à la veille d'un tournant,
un véritable tournant et que ce n'est pas simplement un accident de parcours.
Le souverainisme à la malienne est populaire pour deux raisons principales.
La première, sa force d'attraction est intimement liée
au dysfonctionnement du modèle démocratique jusqu'à la dominante,
mais qui a échoué à améliorer le bien-être des populations maliennes
Ensuite, le souverainisme s'est opposé aussi à un phénomène bien réel
avec lequel de nombreux maliens, y compris intellectuels,
étaient en profond désaccord.
La dépendance du pays vis-à-vis de puissances extérieures,
en particulier la France, à l'ancienne puissance coloniale.
– Et vous dites que l'implication de la Russie
dans ce tournant souverainiste de Bamako est indéniable ?
– Oui, nous constatons des actions de la part de certains acteurs extérieurs,
y compris de la Russie, pour promouvoir ce discours souverainiste,
mais au fond, il l'amplifie, il ne le crée pas.
Ce sont les acteurs maliens, les acteurs locaux, les acteurs nationaux
qui créent ce discours souverainiste.
Les acteurs extérieurs ne font, au fond, que l'amplifier.
– Oui, vous écrivez que les vidéomanes maliens sont invités à Moscou,
mais que quand ils rentrent à Bamako, ils ont plus d'influence
que les activistes panafricains comme Kémy Séba.
– Alors, ce qu'on a documenté dans ce rapport,
c'est que oui, des vidéomanes, donc des activistes maliens
qui ont une certaine popularité, sont invités à Moscou
et reçoivent des formations, un appui technique,
voire même un appui financier.
Et ce sont ces acteurs-là, au fond, qui ont une vraie audience
auprès des populations maliennes, puisque les vidéos,
les émissions que ces vidéomanes animent,
se font principalement en bamanakan, qui est la langue la plus parlée au Mali.
Et donc oui, on a à côté de ces activistes maliens,
de ces vidéomanes maliens, des activistes comme Kémy Séba,
comme Nathalie Yam, qui relaient abondamment ce discours souverainiste
sur différentes plateformes et différents réseaux sociaux,
mais au fond, ont très peu d'écho au Mali et sur le terrain.
Et vous dites que par rapport à la Russie,
le Mali est moins dépendant que la République centrafricaine. Pourquoi ?
Alors ce qu'on explique, c'est qu'il nous semble que le partenaire russe
a moins de présence, une présence moins visible au Mali
que ça ne l'est en Centrafrique, y compris dans la sécurité présidentielle
où on retrouve des russes en Centrafrique, par exemple.
C'est un élément de distinction assez frappant
entre la situation au Mali et la situation en Centrafrique.
L'autre élément qu'il faut aussi souligner, c'est que
même si le partenaire russe accompagne les Hamas sur le terrain,
on voit sur les images, dans les offensives qui sont menées,
une présence très forte des forces armées maliennes,
à la différence souvent de ce qu'on peut constater et voir en Centrafrique.
Et sur le terrain militaire, vous dites que les paramilitaires russes
ont deux avantages sur les militaires français. Lesquels ?
Alors, une présence d'abord discrète.
On est très loin de la médiatisation de la force française Barkhane.
Au contraire, les autorités maliennes continuent encore aujourd'hui
à nier le fait que les paramilitaires russes soient sur le terrain.
Ils préfèrent parler d'instructeurs russes qui soutiennent les Hamas,
mais qui ne participent pas directement au combat sur le terrain.
Donc, cette invisibilisation de la présence russe est un premier avantage.
Ça permet à un régime qui a assis sa popularité sur la souveraineté du pays
de se montrer comme le garant de cette souveraineté.
Le deuxième avantage, c'est que c'est Bamako aujourd'hui qui dicte la cadence.
On le voit bien, ces paramilitaires russes, même s'ils sont au Mali,
on parle des milliers, de 1.500 au plus fort de leur engagement dans le pays,
ils sont au service d'une stratégie définie par Bamako, par les autorités maliennes.
Kidal est un objectif militaire politique défini par les autorités maliennes.
Donc, la stratégie de réconquête, la stratégie politique, la stratégie militaire
aujourd'hui est définie, non pas conjointement à Paris, à Bamako, à Moscou, à Bamako,
mais avant tout à Bamako, par les autorités maliennes.
Et vous ajoutez que les paramilitaires russes n'ont pas de règles d'engagement
contraignantes comme les Français, car ils ne se préoccupent pas des conséquences
de leurs actes sur les civils.
Alors, on voit, oui, effectivement, il y a des rapports, des organisations
de défense du droit de l'homme qui documentent des violations assez graves
contre les populations civiles, des violations qui sont niées par le régime malien,
qui sont réfutées par les autorités maliennes.
Alors, toujours sur le plan militaire, vous soulignez que la reprise de Kidal
en novembre 2023 a été pour Bamako la revanche de la débâcle de mai 2014
dans cette même ville de Kidal.
Mais vous ajoutez que pourtant, les FAMAS, les forces armées maliennes,
ne sont pas arrivées à endiguer le conflit.
Pourquoi ?
Alors, tout simplement parce que la situation sécuritaire,
même si elle semble s'améliorer dans certaines grandes villes du nord
et du centre du Mali, reste très précaire dans les zones rurales où se concentre
une grande partie de l'activité des groupes à la fois djihadistes et rébelles
Et donc, oui, un territoire aussi vaste que le Mali,
il est très difficile pour les FAMAS, même soutenus par la Russie,
de le contrôler en si peu de temps.
Et c'est la raison pour laquelle nous exertons les autorités maliennes
à subordonner cette réconquête militaire, cet engagement militaire
à une stratégie politique qui peut commencer par un dialogue
avec les groupes armés, notamment de la Rébellion.
Vous rappelez le fait que les militaires maliens et leurs alliés russes
ont subi de lourdes pertes face aux groupes séparatistes
à Tinzawaten au mois de juillet.
On se souvient qu'un officier ukrainien a révélé à ce moment-là
que son pays aidait les groupes rebelles.
Quelle est la nature de ce soutien de l'Ukraine ?
Alors, la nature est assez floue.
Effectivement, on a cette déclaration de cet officiel ukrainien,
mais en réalité, on a très peu d'éléments probants.
On peut tout au moins voir une convergence d'intérêts entre l'Ukraine
qui combat la Russie en Europe et le CSP à l'époque
qui combattait les paramilitaires russes sur le terrain malien.
Alors, vous appelez à une reprise du dialogue entre Bamako
et les groupes séparatistes.
Mais il y a quelques jours, ces groupes se sont réunifiés
sous la bannière du FLA, le Front de Libération de l'Azawad,
qui se fixe comme objectif l'indépendance.
Est-ce que le dialogue n'est pas jeté aux oubliettes ?
Alors oui, le dialogue est clairement l'option aujourd'hui
la plus difficile à réaliser sur le terrain.
Mais le retour de la révendication indépendantiste n'est pas une surprise.
Cette révendication avait été mise en soudine
grâce en très grande partie à l'accord d'Alger.
Puisque ce cadre n'existe plus,
les groupes armés l'ont remis sur le devant de la scène.
Je pense que ça fait partie des techniques de négociation.
Alors évidemment, la situation est beaucoup plus compliquée
qu'il y a quelques mois, surtout après la frappe
qui a conduit à la mort de près d'une dizaine de cadres de Haut-Rhin
du Front de Libération de l'Azawad.
Cette frappe représente certes un coup dur pour la rébellion,
comme l'a été d'ailleurs la reprise de Kidal en 2023,
mais elle est loin de mettre fin au conflit.
Les autorités maliennes devraient profiter de la position de force
qu'elles ont aujourd'hui pour mettre cet engagement militaire
véritablement au service d'une stratégie politique
et d'une véritable reprise du dialogue avec les groupes armés.
C'est à ce prix-là qu'elles parviendront à pacifier le pays,
et pas simplement avec l'action militaire.
– Vous dites que la reprise de Kidal, il y a un an,
a donné aux officiers putschistes un surcroît de popularité à Bamako,
mais que cette popularité risque aujourd'hui de s'effriter,
y compris dans la capitale, pourquoi ?
– Alors oui, clairement, la reprise de Kidal a donné une popularité
qui était déjà en souffrance à cause de la situation économique
très précaire, difficile dans le pays,
en particulier à Bamako avec les coupures d'électricité.
Ces conditions socio-économiques détériorées n'ont pas disparu.
La situation économique continue de se détériorer, de se dégrader.
La situation sur le plan énergétique n'est pas encore résolue.
Donc oui, il y a des véritables priorités auxquelles les autorités maliennes
font face, en dehors du théâtre militaire et du théâtre sécuritaire.
Et donc, si elles veulent maintenir cette popularité
qu'elles ont acquis en si peu de temps,
et qui leur permettent aujourd'hui de gouverner sans élection,
elles devront, à un moment ou à un autre, faire face à ces enjeux-là
qui affectent considérablement le quotidien des Maliens,
que ce soit à Bamako ou à l'intérieur du pays.
– D'où votre recommandation de renouer avec les grands partenaires internationaux,
y compris occidentaux.
– Oui, absolument.
Renouer avec les partenaires financiers, notamment occidentaux,
permet de redonner des marges de manœuvre
et des moyens d'investissement à l'État malien.
C'est des moyens qu'il a perdus à cause de la brouille
avec certains partenaires occidentaux, avec certains partenaires financiers.
Nous estimons que le message sur la souveraineté
qui a été porté par les autorités maliennes est aujourd'hui passé.
Maintenant, le temps est venu d'avoir des relations rénovées,
des relations apaisées avec ces partenaires,
pour retrouver des marges de manœuvre, des marges d'investissement
et pour relancer l'économie du pays.
– Oui, mais Bamako est allée assez loin dans les mots contre Paris.
Est-ce qu'une réconciliation est possible entre ces deux capitales ?
– Effectivement, une réconciliation à court terme entre Bamako et Paris
semble aujourd'hui difficile.
Ce que nous disons dans le rapport,
c'est que Bamako devrait pouvoir réunir avec certains partenaires occidentaux,
pas forcément Paris, puisque la relation avec Paris est quand même assez particulière.
Nous pensons à d'autres pays européens, d'autres pays occidentaux
qui ont jusqu'à présent montré leur bonne volonté
à continuer à coopérer avec les autorités maliennes.
On pourrait citer l'Allemagne, les Pays-Bas et d'autres pays.
– Le limogeage du Premier ministre Shogel Maïga, il y a deux semaines,
est-ce que c'est le signe que des divisions apparaissent
dans le mouvement souverainiste malien ?
– En vérité, beaucoup d'observateurs ont été surpris par la longévité
du Premier ministre Shogel Maïga à la premature.
Alors évidemment, le fait que le Premier ministre ait été,
d'après ses propres termes, mis à l'écart de la gestion de l'État,
c'était quelque chose qui n'était pas tenable dans la durée.
Et donc oui, c'est une division au sein du camp souverainiste
si on estime que le camp souverainiste jusqu'à présent est incarné
à la fois par le M5 et par les militaires du CNSP.
– Le M5 qui est le mouvement dirigé par Shogel Maïga,
dans votre rapport, vous vous inquiétez de la dérive autoritaire
des autorités maliennes qui rétrécissent l'espace civique.
Est-ce que cette dérive peut provoquer des divisions
au sein du camp souverainiste ?
– Certains acteurs politiques souverainistes de la première heure
sont aujourd'hui incarcérés, sont en prison,
détenus depuis plusieurs mois.
Et oui, ces restrictions ont clairement constitué des motifs de tension
entre d'un côté les militaires et de l'autre leurs alliés politiques
et de la société civile.
Ce que nous disons d'ailleurs dans le rapport,
c'est que les autorités maliennes, plutôt que de rénoncer au souverainisme
qui semble avoir clairement des vertus et énormément d'avantages à leurs yeux,
devraient procéder à un ajustement,
y compris en rendant ce souverainisme beaucoup plus inclusif.
Ce qui signifie concrètement un apaisement du climat sociopolitique,
des gestes plus forts en direction de la classe politique
et de la société civile.
Et donc bien évidemment le respect des droits civils et politiques
de tous les acteurs sur le terrain politique au Mali.
– Donc vous appelez à un souverainisme plus humain ?
– Nous appelons à un souverainisme plus équilibré, plus ouvert, plus inclusif,
qui permet non seulement aux autorités maliennes
qui jouissent d'une certaine popularité dans le pays
de poursuivre les réformes qu'elles se sont assignées,
mais aussi que ces actions-là soient le plus consultative possible,
que l'ensemble des acteurs politiques de la société civile
soient associés à cette démarche.
C'est à ce prix-là aussi que les autorités maliennes
feront du Mali un pays pacifié
et surtout qu'elles marqueront l'histoire de leur pays.
– Ibrahim Maïga, merci.