Sartre et Camus, les deux écrivains français les plus célèbres du XXe siècle, formaient un couple mythique et inséparable. Ces deux penseurs hors du commun ont propulsé sur le devant de la scène la figure de l'écrivain engagé.
Entre 1943 et 1951, Sartre et Camus sont amis. En 1952, ils se déchirent publiquement, avec violence, panache et mauvaise foi, en grande partie à cause de la guerre froide. Les raisons de leur séparation sont multiples : littéraires, philosophiques, politiques et personnelles, mais aussi divergences de croyances profondes, jalousies et rancœurs. Tous les ingrédients d'un drame intellectuel et fictionnel sont réunis. La relation que les deux penseurs iconoclastes entretiennent est simple mais tourmentée, banale mais hors du commun. Leur conflit marque des générations d'intellectuels, qui doivent choisir entre Sartre et Camus. Ce film présente une multitude de témoignages personnels et un enregistrement inédit de Sartre parlant de Camus. Il s'articule autour de nombreuses images d'archives inédites et contient des graphismes originaux.
Sartre et Camus, les deux écrivains français du XXe siècle les plus connus dans le monde,
forment un couple légendaire et indissociable.
Ces deux penseurs hors du commun ont porté à l'incandescence la figure de l'écrivain engagé.
Camus est né en Algérie, alors département français,
pauvre parmi les pauvres, aucun livre chez lui.
Sartre est né bourgeois, éduqué à Paris par un grand-père protestant.
Il n'a pas de livre dans la bibliothèque familiale.
Le rapport ou la différence Sartre-Camus, c'est la différence qu'il y a entre le soleil et la pluie.
Camus s'amuse, léger, gracile et facétieux,
comme pour mieux cacher une exténuante et tenace exigence de liberté, de lucidité et de bonheur.
Sartre prend avec sérieux la pose de l'écrivain mondain qu'il n'est pas.
Rebelle, indocile, contradictoire, contestataire, Sartre ne se laissera jamais enfermer.
Les relations Sartre-Camus, je pense que la première chose à dire c'est qu'elles sont complexes.
Camus et Sartre ont tous deux exploré, à la même époque, le roman, la philosophie, le théâtre et le journalisme.
Et tous les deux ont été reconnus et salués par le public.
S'il n'y avait pas eu la politique, il serait sans doute resté de très bons copains,
faisant la fête ensemble, se saoulant ensemble, draguant éventuellement ensemble.
Mais la politique les a, la hache les a coupés en deux.
Ce fut une histoire d'amour, une histoire d'amour qui s'est terminée dans la haine et l'explosion.
Malheureusement, c'est comme ça que ça s'est terminé.
Retour sur les relations entre ces deux penseurs iconoclastes.
Elles furent tout à la fois simples et tourmentées, banales et hors normes.
Si elles en disent long sur la vie intellectuelle française du XXe siècle,
elles nous interpellent, aujourd'hui encore, quant au sens de l'engagement et aux moyens à mettre en œuvre,
ici et maintenant, pour rendre l'homme plus heureux.
Étonnamment, c'est à distance que Camus et Sartre vont se repérer et se trouver des affinités,
par livres interposés, et ce pendant des années.
Tout commence à la fin des années 30.
Jean-Paul Sartre est un jeune professeur de philosophie au Havre.
Coup sur coup, il publie deux livres, La nausée et Le mur,
où des personnages malmenés par un monde qui menace de basculer dévoilent des intimités peu ragoûtantes.
Les livres, scandaleux pour l'époque, sont repérés par la critique.
À Alger, un jeune homme les salue à son tour, Albert Camus.
Frappé par la tuberculose, une maladie mortelle à l'époque,
Camus a dû interrompre ses études de philosophie.
Faute de mieux, à 26 ans, il est journaliste.
C'est ici un premier roman dont on peut tout attendre.
Une souplesse si naturelle à se maintenir aux extrémités de la pensée consciente.
Une lucidité si douloureuse révèle des dons sans limite.
Camus, metteur en scène de théâtre engagé, un temps membre du parti communiste,
a déjà publié deux livres, Nos et L'envers et l'endroit.
Il reconnaît en Sartre un frère en écriture.
L'attrait qui se dégage d'un tel récit est indéniable.
Un grand écrivain apporte toujours avec lui son monde et sa prédiction.
Celle de M. Sartre converti au néant, mais aussi à la lucidité.
Camus trouve en Sartre une grande communauté d'approche,
une communauté, on pourrait dire, oui, philosophique, dans cette manière de penser l'humain.
Il s'agit de le mettre à plat, de penser nu, de penser l'homme devant s'instituer lui-même,
devant inventer sa propre justification.
C'est en 1943, dans un Paris occupé par les nazis,
que Sartre découvre Camus au travers de l'étranger.
Un roman dérangeant où le personnage principal tue sans raison un arabe.
Aujourd'hui maman est morte, ou peut-être hier, je ne sais pas.
J'ai reçu un télégramme de l'asile.
Mère décédée, enterrement demain, sentiments distingués.
Cela ne veut rien dire, c'était peut-être hier.
Une phrase de l'étranger, c'est une île.
Et nous cascadons de phrase en phrase, de néant en néant.
Son héros n'est ni bon, ni méchant, ni moral, ni immoral.
Quand on lit l'explication de l'étranger de Jean-Paul Sartre,
on remarque surtout qu'il retient ce livre.
Il le repère tout de suite comme un livre majeur.
Il n'est pas le seul, bien sûr.
Il va en orienter définitivement la lecture,
mais il y a assez peu de textes immédiatement contemporains
que Sartre va commenter avec la même pertinence ou la même ampleur.
L'étranger est une œuvre d'ordre composée à propos de l'absurde,
contre l'absurde.
Sartre, ancien élève de l'école normale supérieure,
vient de terminer L'Être et le Néant,
une somme philosophique dans la lignée de la pensée de Heidegger.
Un domaine où le jeune Camus a manifestement eu l'imprudence de s'aventurer.
M. Camus met quelques coquetteries à citer des textes de Jaspers,
de Heidegger et de Kierkegaard,
qu'il ne semble d'ailleurs pas toujours bien comprendre.
Il y a dans toute création un élément instinctif que Sartre n'envisage pas.
L'intelligence n'a pas si belle part.
À plusieurs reprises, il m'éclaire sur ce que je voulais faire.
Les vies de Sartre et de Camus ont été bousculées par la guerre.
Sartre, prisonnier quelques mois en Allemagne,
avait réussi à rentrer en France début 41,
grâce à un faux certificat médical.
Il avait ensuite tenté de résister, brièvement,
avant de se consacrer à la littérature.
Camus avait voulu s'engager,
mais on lui avait interdit à cause de sa tuberculose.
Un temps en France, puis en Algérie,
lui aussi a continué à écrire.
Camus arrive en 1943 dans un Paris où, malgré l'occupation,
la vie culturelle ne se porte pas si mal.
En juin, Sartre monte au théâtre de la cité sa première pièce,
Les Mouches, mise en scène par Charles Dulin.
Dans la foule, un inconnu vient se présenter à Sartre,
Albert Camus.
Ils ont été immédiatement attirés l'un par l'autre.
Sartre, laid, à moitié borgne,
et toujours préoccupé de séduire les femmes,
regardant ce jeune homme beau et élégant
qui se révèle être un super écrivain
et un activiste politique sérieux.
Camus regardant ce Sartre brillant,
avec un cerveau incroyable, génial,
qui ne paye pas de mine,
capable de parler de tout et de rien
et proposant à Camus de sortir avec lui boire un coup
ou de draguer ensemble.
Sartre et Camus, au-delà de l'estime réciproque de leurs livres,
ont beaucoup en commun.
Ils sont de gauche, détestent l'argent,
le conformisme et l'ordre établi.
Sartre demande immédiatement à Camus
s'il serait intéressé pour jouer le rôle de garcin dans huis clos.
Camus hésite.
Sartre insiste et, finalement, Camus accepte.
Quelle relation pour commencer ?
Tu vas jouer dans ma pièce.
Sartre savait que Camus était acteur
et, surtout, il sentait que ça accrochait entre eux.
Les relations entre Sartre et Camus
auraient pu très rapidement mal tourner.
En effet, les répétitions de huis clos commencent
et Camus a une aventure avec Wanda Kozakiewicz,
une des comédiennes.
Or, Wanda fut la muse de Sartre
et elle est toujours sa protégée.
Pourtant, Sartre n'en tient pas rigueur à son nouvel ami.
Tout juste évoque-t-il l'incident.
Que pensait Wanda d'aller courir après Camus ?
Que voulait-elle de lui ?
N'étais-je pas tellement mieux, tellement gentille
qu'elle prenne garde ?
Huis-Clos sera finalement monté sans Camus,
le directeur du théâtre préférant une troupe plus aguerrie.
Il n'empêche, entre Sartre et Camus, c'est le coup de foudre.
Ils se voient plusieurs fois par semaine.
Quand Sartre et Camus sont amis pendant la guerre,
celui qui a le savoir-faire social, c'est Sartre, c'est pas Camus.
Donc, c'est Sartre qui va introduire Camus
à Vian, à Léris et à Picasso.
Sartre, il est né coiffé, comme on dit.
Donc, c'est vrai qu'il va y avoir un échange là-dedans.
Camus était à l'aise, Camus était un homme très à l'aise,
mais il n'avait pas ce carnet d'adresse.
Soyons clairs.
Sartre et Camus, ensemble sur une photo.
L'événement ne se reproduira pas de sitôt.
Autour de Picasso, une pléiade de célébrités.
Parmi elles, le psychanalyste Jacques Lacan,
l'ethnologue Michel Léris
et l'écrivaine Simone de Beauvoir, la compagne de Sartre.
Tous ont joué en cachette dans un appartement
le désir attrapé par la queue, une farce de Picasso.
C'est Camus qui, à la demande de Sartre, a fait la mise en scène
et qui d'un coup côtoie d'égal à égal
les esprits les plus brillants de son temps.
Loin des mondanités,
Camus, depuis quelques mois, mène une double vie.
Maté, Albert Maté.
Voilà son nom de résistant dans le réseau combat.
Un réseau traqué, sans relâche, par les nazis.
Un réseau décimé, mois après mois.
Pour des gens comme nous qui étions assommés
et sans réaction,
arriver cet homme pour diriger notre journal,
ça a été une véritable bénédiction.
Un jour, Camus présente à François Seligman et à son mari,
un de ses amis, qui dit-il, a besoin de renseignements
pour écrire un livre sur la résistance.
On est arrivé à ce dîner avec Camus
qui nous a présenté un monsieur sous un faux nom, bien sûr.
Comme à l'époque il n'y avait pas de photo,
on n'avait jamais vu une photo de Sartre,
on n'a pas imaginé que c'était Sartre,
mais c'était Sartre.
Il voulait savoir un peu comment ça fonctionnait, la résistance.
Bon, on lui a un peu raconté, c'est tout.
Parce qu'on se disait, ce bonhomme, il écrit,
mais pourquoi il n'est pas dans la résistance avec nous ?
Qu'est-ce qu'il fait ?
Sartre avait donné depuis 1943
des articles aux lettres françaises clandestines
où il fustigeait la littérature de la collaboration.
Les vents nouveaux de l'histoire qui s'annoncent
vont bientôt lui fournir l'occasion
de s'engager au vu et au su de tous.
La France est libérée,
après cinq ans d'occupation,
de violence, d'horreur et d'indignité.
Une voix émerge de la nuit,
et c'est celle de Camus.
Ici, radiodiffusion de la nation française.
Voici Albert Camus, déjà connu comme écrivain,
qu'on découvre rédacteur en chef de Combat.
Il a fallu cinq années de lutte obstinée et silencieuse
pour qu'un journal né de l'esprit de résistance,
publié sans interruption à travers
tous les dangers de la clandestinité,
puisse paraître enfin au grand jour
dans un Paris libéré de sa honte.
Nous voulons réaliser sans délai
une vraie démocratie populaire et ouvrière.
La destruction impitoyable des traces
et des puissances d'argent.
Dans l'état actuel des choses,
cela s'appelle une révolution.
Tout d'un coup, la libération, tout explose.
L'idée de l'intellectuel engagé
apparaît là, à ce moment-là,
d'une manière très nette,
où on attend des intellectuels
qu'ils fassent connaître leur point de vue,
leur prise de position.
Donc le journal, c'est le creuset.
Immédiatement, Camus propose à son copain Sartre
d'écrire une série d'articles sur la libération.
D'un coup, il vient de faire entrer Sartre
dans le cercle restreint des écrivains résistants.
Camus donne à Sartre un rôle
que Sartre n'a jamais eu,
c'est-à-dire de regarder sous son nez.
Qu'est-ce qui se passe sous son nez ?
Sartre n'a jamais fait ça.
Il a toujours spéculé,
il a toujours regardé les anciens,
dialogué avec les grands de ce monde,
avec les génies, etc.
Donc c'est capital que Camus
donne à Sartre cette fonction.
Et le premier cri politique de Sartre,
c'est d'énoncer la discrimination raciale aux Etats-Unis.
C'est parce que Camus l'envoie aux Etats-Unis
pour combat en 1945.
Rapidement, les rêves de révolution s'envolent.
Reste une espérance,
chevillée au corps,
la liberté.
Bientôt, la jeunesse n'a plus qu'un mot sur les lèvres,
un mot sartrien,
un mot comme une promesse de liberté,
existentialisme.
Les phrases de Sartre, loin de toute morale,
sonnent comme des règles de vie
dont on se délecte sans fin,
avec gourmandise.
L'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être.
Il n'y a de réalité que dans l'action.
L'homme n'est rien d'autre que l'ensemble de ses actes,
rien d'autre que sa vie.
Dans l'Etre et le Néant, Sartre a une formule
très contradictoire et très belle.
L'homme est condamné à être libre.
Cette formule dit bien à la fois
le tragique de l'existence,
et de ce point de vue-là,
elle est très proche de Camus.
Pour Camus, il y a une sorte de tragique nietzschéen
de l'acceptation.
Il faut accepter ce qui est,
même si ce qui est n'a pas de sens.
Pour Sartre, la nécessité de forger un sens
implique de reconnaître dans ce tragique
une obligation,
la responsabilité à inventer un sens.
Sartre séduit, charme et impressionne
au-delà du rationnel.
En quelques mois,
tranquillement installé à une table du Flore
à Saint-Germain-des-Prés,
il est devenu, lui le philosophe exigeant
et impénétrable,
une figure connue du monde entier.
Le soir, Camus et Sartre
hantent les boîtes de nuit du quartier latin.
Au programme, jazz, alcool et jolies filles.
Pour la première fois,
les intellectuels descendent de leur tour d'ivoire.
Ils s'amusent comme les jeunes
et sont accessibles.
C'est nouveau.
Ils vivent ensemble.
Il n'en faut pas davantage
pour qu'on les associe tous deux à l'existentialisme.
Juste après la guerre,
lorsque Sartre et Camus deviennent célèbres,
Beauvoir et Sartre sont qualifiés d'existentialistes.
Sartre accepte l'étiquette.
Et voilà que la nouvelle école philosophique
a maintenant un nom.
Donc, la question est posée à Camus,
êtes-vous existentialiste ?
Non, je ne suis pas existentialiste.
Sartre et moi ne croyons pas en Dieu, il est vrai.
Et nous ne croyons pas non plus au rationalisme absolu.
Mais enfin, Malraux non plus,
ni Stendhal, ni le Marquis de Sade.
Faut-il mettre tous ces gens-là dans la même école ?
Accepter l'absurdité de tout ce que nous sommes est une étape.
Ce ne doit pas être une impasse.
Peut-être faudrait-il aussi que je me décide
à étudier l'existentialisme.
Plus important,
Camus ne voulait pas apparaître comme un satellite de Sartre.
Il ne voulait pas faire partie d'une école ou d'un mouvement.
Il ne voulait pas apparaître comme faisant partie de la famille de Sartre.
Sartre poursuit sa recherche d'une morale contemporaine.
Parallèlement, il entame ses réflexions sur l'écrivain engagé,
ce qui ne va pas manquer d'irriter Camus.
Nous ne voulons rien manquer de notre temps.
Écrire pour l'époque, ce n'est pas la refléter passivement,
c'est vouloir la maintenir ou la changer,
donc la dépasser vers l'avenir.
Il faut donc écrire pour son époque,
comme l'ont fait les grands écrivains.
J'aime mieux les hommes engagés que les littératures engagées.
Je souhaiterais les écrivains moins engagés dans leurs œuvres
et un peu plus dans leur vie de tous les jours.
En coulisses, les relations entre Camus et Sartre commencent à s'effriter,
mais dans l'opinion, leurs deux noms sont plus que jamais associés.
Sartre et Camus sont partout.
En trois ans, Camus publie un roman, un essai et deux pièces de théâtre.
Sartre, trois romans, quatre essais et deux pièces.
Sartre crée une revue de débats intellectuels,
les Temps modernes, qui va faire autorité pendant des années.
Il propose à Camus de faire partie du comité directeur.
Camus décline, trop occupé à poursuivre l'aventure de combat,
le journal de l'après-guerre.
L'opportunité de dénoncer tour à tour les massacres de Sétif en Algérie,
la bombe atomique d'Hiroshima ou les dérives mercantiles de la presse.
Aux yeux de la jeunesse, Sartre et Camus, plus que des écrivains,
sont de véritables maîtres à penser.
Étonnamment, c'est un parti politique, le parti communiste,
le plus puissant parti de France, qui se dresse sur leur route.
Depuis la libération, la presse communiste se déchaîne contre Sartre et Camus.
La pensée de Sartre s'inscrit dans une perspective historique et sociale,
vouée à disparaître.
M. Camus, l'éditorialiste français le plus lu dans le monde,
s'arroge le droit de distribuer souverainement blâmes et encouragements.
Les communistes voyaient les existentialistes,
dans lesquels ils incluaient Sartre et Camus,
comme des concurrents vis-à-vis des jeunes qui sortaient de la guerre radicalisée,
de gauche, cherchant à transformer la société.
Pour les communistes, ces jeunes gens devaient rejoindre le parti
et se soumettre à sa discipline et à son idéologie
qui était la seule vraie idéologie.
Sartre ne parvient pas à une action collective véritable,
preuve de son opposition absolue au marxisme.
La pensée, quand elle se décolle de l'action, est malade.
Cette maladie s'appelle aujourd'hui l'existentialisme.
Personne n'écoutait l'ex-vice-président du conseil faire l'apologie de la grève.
En 1947, les communistes, exclus du gouvernement socialiste,
paralysent le pays pendant plusieurs mois.
La guerre froide, qui dresse les pays occidentaux contre les pays communistes,
vient de faire éruption dans la vie politique française.
La situation politique se tend.
En Europe, la paix est menacée.
Sartre et Camus refusent l'un et l'autre de choisir entre Moscou et Washington.
Or, c'est quand même ça la vraie question.
Ce qu'ils essayent l'un et l'autre, par un appel à l'opinion européenne,
c'est de penser une troisième voie,
entre les communistes et les occidentaux,
qui dessinerait un avenir où le socialisme serait européen.
Nous croyons que c'est l'homme qui fait l'histoire,
et que cette guerre si absurde et injustifiable doit et peut être évitée.
Divisé, l'Europe peut être à l'origine de la guerre,
unie à l'origine de la paix.
Si l'on veut établir cette organisation,
il faut savoir qu'elle requiert une révolution socialiste.
Nous ne sommes ni Russes, ni Américains,
mais citoyens d'Europe.
Sartre et Camus continuent de se croiser dans des soirées souvent arrosées.
Les débats y sont de plus en plus passionnés,
notamment depuis l'arrivée dans le groupe d'Arthur Kessler,
un essayiste qui dénonce sans relâche les systèmes totalitaires.
La soirée du 4 janvier 1948 reste dans toutes les mémoires.
Camus est arrivé avec un oeil au beurre noir.
Il a dit, je me suis tapé dans une portière.
En fait, ce n'était pas une portière, c'était Kessler
qui avait voulu donner un coup de poing à Sartre,
puis ça avait dévié, c'est Camus qui l'avait pris.
Camus et Sartre, toujours à la recherche d'une troisième voie,
s'engagent, chacun de leur côté, concrètement.
Camus, aux côtés de Gary Davis,
un Américain qui lance le mouvement utopiste des citoyens du monde.
Le succès est immédiat, mais ne dure que quelques mois.
Sartre, de son côté, se lance au RDR,
le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire,
un parti de gauche qui mobilise rapidement des milliers de personnes.
Camus est présent au plus grand meeting du RDR,
sous l'œil complice de Sartre.
Quelques mois plus tard, faute d'expérience et de moyens,
le mouvement capote.
Les deux hommes ne peuvent que constater
qu'ensemble ou séparément,
ils échouent à transformer radicalement la société.
Les intellectuels ne sont pas des hommes politiques.
Ils le découvrent avec résignation.
Sartre et Camus se connaissent bien désormais.
La réflexion les a rapprochés.
Elle a surtout souligné leurs différences,
de plus en plus importantes.
Camus, interrogé sur ses relations avec Sartre,
ne s'en cache pas.
Nos entrevues sont espacées, mais chaleureuses.
Je trouve à Sartre le plus grand des talents.
Mais nos climats sont incompatibles.
Le ciel du Havre n'est pas celui d'Alger.
Sartre est nourri de la philosophie allemande
qu'il connaît admirablement.
Mais moi, j'ai toujours préféré Platon à Hegel.
On est toujours, avec ces deux hommes,
dans un mouvement de rapprochement éloignement,
de va-et-vient, de confiance-méfiance,
et qui va finir par exploser.
Sartre, à cet instant, veut se confronter à la réalité.
Comment faire pour que mes interventions politiques
soient efficaces dans le monde ?
La réalité qu'il accepte,
c'est la réalité de la violence
comme seul mode de changement vers un monde meilleur.
C'est ça, sa conclusion.
La question de l'usage de la violence devient primordiale.
Dans les cercles intellectuels,
l'existence des goulags,
où sont enfermés des millions de personnes en Union soviétique,
ne fait plus aucun doute.
La guerre froide prend le sinistre visage de la terreur.
Les soviétiques justifient les goulags
au nom de l'avènement d'un bonheur collectif à venir.
Pour eux, la faim justifie les moyens.
À Paris, la question divise les intellectuels.
En janvier 1950, Sartre prend position.
À moins d'être illuminé,
on admettra que ces faits remettent en question
la signification du système russe.
Ce que nous disons,
c'est qu'un citoyen sur 20 est dans un camp.
Malgré les goulags,
Sartre, anticommuniste mais solidaire en France de la classe ouvrière,
se rapproche de plus en plus de l'Union soviétique.
Quelle que soit la nature de la présente société soviétique,
l'URSS se trouve grosso modo située dans l'équilibre des forces
du côté de celles qui luttent contre les formes d'exploitation.
En privé,
Camus accuse Sartre d'être un démissionnaire de la liberté,
car pour lui, la faim ne peut pas justifier les moyens.
Un débat philosophique s'engage.
L'amitié entre Sartre et Camus ne va pas y résister.
Depuis des années, Camus s'interroge.
Comment l'homme peut-il se conduire dans un monde
qui est, selon lui, aux mains des meurtriers ?
C'est dans un essai, l'homme révolté, que ses réflexions aboutissent.
Qu'est-ce que l'homme révolté ?
C'est l'ambition de préserver la révolte,
de ces deux écueils que sont naturellement le conservatisme,
mais surtout l'écueil révolutionnaire,
c'est-à-dire le basculement dans la tyrannie,
la négation de la révolte par abus de révolte, au fond.
Camus essayait de comprendre ce qu'est la maladie du communisme.
Et pour ça, il revient à son idée de l'absurde.
Et pour lui, les communistes sont des gens
qui refusent d'accepter l'absurdité dans le monde.
Ils veulent le refaire à leur façon, le font en comble.
Et c'est pour cela qu'ils déclenchent une violente croisade révolutionnaire.
Dans ce contexte-là, sous le règne de Staline,
Camus écrit un livre qui déconstruit à la racine
l'ambition totalisante, sinon totalitaire.
Le communisme de l'époque, c'est un geste extraordinairement subversif.
Le premier chapitre de L'homme révolté sort dans les temps modernes,
la revue de Sartre,
et les deux hommes se retrouvent une fois encore dans un meeting,
cette fois pour dénoncer les crimes de Franco en Espagne.
Pourtant, c'est leur dernière apparition ensemble, en public.
A la sortie du meeting, ils prennent un verre.
Sartre, il le dira plus tard, est emmerdé.
La critique des temps modernes ne sera pas favorable, annonce-t-il à Camus.
Simone de Beauvoir relata elle aussi la soirée.
Camus prenait pour accordé que nous l'aimions,
et tourna en ridicule certains des reproches adressés à son livre.
Sartre et Camus ne se reverront jamais.
Le consensus était que c'était un livre affreux.
De seconde main.
Camus n'avait pas lu Marx, il n'avait pas lu Hegel,
et il n'avait pas parlé des révolutions de façon sérieuse ou intelligente.
Mais il se passe des mois avant que Sartre demande à Janson d'écrire un papier
sur L'homme révolté, qui va être un papier d'une extrême méchanceté.
Albert Camus ou L'âme révoltée ?
À la place de Camus, il me semble que je m'inquiéterais.
Cette fausse histoire des révolutions manquées
n'est-elle qu'une histoire manquée des idéologies révolutionnaires ?
Camus prétend établir que la doctrine de Marx conduit logiquement au régime stalinien,
mais doit se satisfaire de nous révéler que Staline a fait du stalinisme.
L'Homme révolté, c'est d'abord un grand livre manqué.
Camus est profondément blessé par les attaques de Janson.
Il s'apprête à répondre quand survient un événement qui va précipiter sa rupture avec Sartre.
Depuis des mois, la guerre de Corée enflamme la guerre froide.
Le Nord, pro-soviétique, a envahi le Sud, pro-américain.
D'un coup, le monde est au bord d'une guerre nucléaire.
Sartre est persuadé en 1952 que la guerre de Corée est le début d'une troisième guerre mondiale
et qu'il faut choisir son corps.
À Paris, le général américain à la tête des forces de l'ONU qui combat la Corée du Nord
vient rendre compte de la situation.
Le parti communiste proteste et organise de grandes manifestations populaires.
Une anecdote va faire basculer Sartre.
Pendant la manifestation, le leader communiste Jacques Duclos est arrêté.
Dans sa voiture, des pigeons.
Pour Duclos, le frichetis du soir.
Pour la police, des pigeons voyageurs permettant de communiquer avec les ennemis de la France.
Duclos est incarcéré 24 heures.
Sartre va prendre ça comme raison pour entrer brutalement aux côtés du parti communiste,
dont il était distant depuis longtemps.
Donc c'est le début de ses années de compagnonnage de route.
On est en mai 1952.
Après dix ans de rumination, j'avais atteint le point de rupture et n'avais besoin que d'une chiquenaude.
En langage d'église, ce fut une conversion.
J'écris ce que j'écrive ou que j'étouffe.
J'écris vie, le jour et la nuit, l'apprentissage des communistes et la paix.
Un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n'en sortirai jamais.
Là, c'est la cassure définitive entre Camus et Sartre.
Pour Camus, le communisme n'est pas l'avenir.
Il dit que le communisme c'est du charnier.
C'est à cet instant que Camus envoie au temps moderne sa réponse à la critique de Janson de l'homme révolté.
Sartre réplique à son tour.
Leurs deux textes sont publiés dans le même numéro.
Monsieur le directeur, je m'excuse d'être aussi long que vous l'avez été, j'essaierai seulement d'être plus clair.
Mon cher Camus, notre amitié n'était pas facile mais je la regretterai.
Vous m'appelez monsieur le directeur quand chacun sait que nous sommes liés depuis dix ans.
Votre collaborateur a courageusement refait mon livre et ma biographie.
Je pardonne de grand coeur à ces innocentes sottises.
Mais dites-moi Camus, par quel mystère ne peut-on discuter vos oeuvres sans ôter ses raisons de vivre à l'humanité ?
Il y a du repentir dans le cas de ces intellectuels bourgeois qui veulent expier leurs origines,
fussent au prix de la contradiction et d'une violence faite à leur intelligence.
Ce qui me déconcerte dans votre lettre, c'est qu'elle est trop écrite.
Je ne vous reproche pas votre pompe qui vous est naturelle.
S'il est vrai que mes pensées sont inconsistantes, autant les bien écrire pour limiter les dégâts.
Vous avez été l'admirable conjonction d'une personne, d'une action et d'une oeuvre.
En 44 votre personnalité était l'avenir, en 52 elle est le passé.
Vous ne vivez plus qu'à moitié parmi nous.
On commence à être fatigué de recevoir sans trêve leurs leçons d'efficacité et de censeur
qui n'ont jamais placé que leur fauteuil dans le sens de l'histoire.
Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique ?
Je n'ose vous recommander de lire Lettres et le Néant, la lecture vous en paraîtrait inutilement ardue.
Vous détestez les difficultés de penser et décrêtez en hâte qu'il n'y a rien à comprendre
pour éviter d'avance le reproche de n'avoir pas compris.
J'espère que notre silence fera oublier cette politique.
Sartre et Camus n'auront plus aucun échange.
Au fracas des mots succède le silence assourdissant d'une amitié brisée.
Une amitié brisée sur une question noble, une question essentielle,
celle de l'usage de la violence en politique.
Pour Sartre, il est clair que les révolutionnaires doivent être violents.
Mais c'est parce que le système lui-même leur impose sa violence.
Le système capitaliste lui-même est violent.
Pour Camus, la violence est toujours destructrice, toujours incontrôlable,
et elle ne devrait jamais être institutionnalisée.
L'homme révolté, c'est surtout un acte qui féconde toute une tradition dissidente à l'intérieur même de la gauche.
La possibilité pour la gauche de n'être pas révolutionnaire,
alors que Sartre croyait avoir fait la découverte inverse,
c'est presque un crime contre la pensée unique de l'époque, c'est-à-dire Sartre.
Je pense que dans cette brouille Sartre-Camus, cette brouille publique,
l'émotion de Camus est évidente. Je pense que Sartre n'a pas souffert de cette histoire.
Il faut absolument essayer de distinguer le vrai du faux dans cette galop.
Ce qui est frappant, c'est cette explosion d'une détestation longtemps réprimée.
Cela prouve que ces gens-là n'ont jamais été mes amis.
Sartre-Camus, je l'ai trouvé tellement dissemblable.
L'un sorti, comme il disait, de la misère et du soleil, et l'autre, quand même, fils de bourgeois.
Ça me paraissait logique et pas tellement extraordinaire qu'il finisse par une brouille.
La rupture entre les deux intellectuels les plus célèbres de l'époque a fasciné l'opinion.
Le milieu intellectuel parisien a soutenu Sartre. Il a gagné.
Aucune trace de Camus dans ses écrits. Sartre a tourné la page. Il est ailleurs.
Sartre a versé dans le culte de l'histoire.
Ce qui, très concrètement, signifie, tout simplement, pour lui,
que l'histoire peut être l'occasion de résoudre, en un sens, les contradictions de l'existence.
Si Sartre avait été fidèle à lui-même, je crois qu'il n'aurait pas basculé dans l'idolâtrie de l'histoire telle qu'on la lui connaît,
après-guerre et surtout dans les années 50.
Sartre a une sorte de violence politique qui est simplement une image de sa passion, je pense.
On peut lui reprocher beaucoup de choses, beaucoup de déclarations,
des prises de positions qui sont évidemment, au jugement de l'histoire, tout à fait regrettables.
Elles ne sont pas si nombreuses.
Sartre rompt d'un coup avec le communisme.
En novembre 1956, lorsque les soviétiques répriment le soulèvement populaire en Hongrie.
Une intervention soutenue en France par le Parti communiste.
Avec les hommes qui dirigent en ce moment le Parti communiste français,
il n'est pas, il ne sera jamais possible de reprendre des relations.
Chacune de leurs phrases est l'aboutissement de 30 ans de mensonges et de sclérose.
La parenthèse soviétique de Sartre aura duré 4 ans.
Elle restera comme un stigmate dans son parcours.
Nous sommes de ceux qui disent, la fin justifie les moyens.
Mais en ajoutant ce correctif indispensable, ce sont les moyens qui définissent la fin.
Sartre et Camus semblent se retrouver sur la même ligne.
Pourtant, malgré le revirement de Sartre, Camus ne se ravise pas.
Trop d'amertume, trop de vexation.
D'autant qu'il y a deux ans, en 1954, Simone de Beauvoir a commis l'impardonnable.
À ce moment-là, il y a Simone de Beauvoir qui écrit Les mandarins, ce roman où on reconnaît Camus.
Et ça a été très, très blessant parce qu'elle montre la femme de Camus déprimée,
faisant une dépression, internée, etc., ce qui était la réalité de Francine Camus.
Et ce n'était pas pardonnable.
Alors elle s'est excusée en disant qu'elle ne savait pas, ça ne se tient pas debout.
C'est par l'écriture, celle de La Chute, en 1956, que Camus réussit enfin à dépasser sa rupture avec Sartre.
Un texte étrange et mystérieux, sauf peut-être aux yeux de son ancien ami.
Camus raconte dans ce texte l'histoire d'un personnage Camus qui devient un personnage Sartre.
Et Camus attire son lecteur dans un piège où la culpabilité du lecteur est exposée.
Culpabilité dont Camus pensait qu'elle était celle de Sartre.
Les termes même employés par Janson se retrouvent dans la bouche de Jean-Baptiste Clamence dans La Chute.
Et ça, c'est énorme, c'est magnifique.
Ça, ça veut dire que cet homme-là, qui ferraille contre les dogmes de son temps,
cet homme-là est suffisamment capable d'entendre les objections qu'on lui adresse pour en un sens se les faire à lui-même,
dans l'espèce d'autoportrait qu'il propose de lui dans La Chute.
Donc, il raconte une histoire incroyable que personne ne comprenait, sauf peut-être Sartre et un ou deux journalistes.
Et ça a conduit Camus à recevoir le prix Nobel de littérature.
Donc, il y a une sorte de Kiepergein pour reprendre une célèbre expression sartrienne dans l'histoire de Camus.
La rupture avec Sartre a fait le tour du monde.
Pour preuve, un journaliste pose à Camus, lorsqu'il reçoit le prix Nobel, une question sur ses relations avec Sartre.
Ce sont d'excellentes relations, monsieur, puisque les meilleures relations sont celles où l'on ne se voit pas.
Le différent qui nous a opposés nous a permis à l'un et à l'autre d'affirmer des positions qui sont naturellement, selon moi, également respectables.
L'un n'est pas, mais parfaitement opposé.
A Paris, le prix Nobel donné à Camus est accueilli par de nombreux sarcasmes.
Je préfère la société des gens de théâtre, vertueux ou pas, à celle des intellectuels, mes frères.
Et pas seulement parce qu'il est connu que les intellectuels, qui sont rarement aimables, arrivent difficilement à s'aimer entre eux, non.
Mais voilà, dans la société intellectuelle, je ne sais pourquoi.
J'ai toujours l'impression d'être coupable.
Il me semble toujours que je viens d'enfreindre une des règles du clan.
La paix est assiégée, une fois de plus.
Depuis des années, la guerre d'Algérie met la terre natale de Camus à feu et à sang.
Il est piégé.
Lui qui a longtemps lutté pour l'émancipation refuse une indépendance qui verrait le pouvoir détenu par les seuls arabes.
De peur que sa parole n'occasionne la violence, il décide de se taire.
Sartre, lui, milite activement pour l'indépendance de l'Algérie, sans relâche, avec obstination et talent.
Il a cette fois trouvé sa juste cause, celle qui forgera pour longtemps son image d'intellectuel engagé.
La seule chose que nous puissions et devrions tenter, c'est de lutter aux côtés du peuple algérien,
pour délivrer à la fois les Algériens et les Français de la tyrannie coloniale.
Camus meurt le 4 janvier 1960 dans un accident de la route.
Le plus bel hommage rendu à Camus est signé Jean-Paul Sartre.
Nous étions brouillés, lui et moi.
Une brouille, ce n'est rien.
Du tombe ne jamais se revoir.
Tout juste une autre manière de vivre ensemble.
Cela ne m'empêchait pas de sentir son regard sur la page du livre et de me dire,
qu'en dit-il ?
Qu'en dit-il en ce moment ?
Par l'opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque,
contre les machiavéliens, contre le vaudor du réalisme,
l'existence du fait moral.
Sartre était très fort dans les éloges funèbres.
Comme s'il lui était plus facile de parler à l'autre,
une fois l'autre disparu, qu'une fois l'autre vivant.
Et peut-être est-ce le cas avec Camus.
Peut-être que Camus est devenu pour lui un grand homme à partir du moment où il avait disparu,
et qu'il pouvait communiquer avec lui comme il avait communiqué avec Socrate en 1945 à Saint-Germain-des-Prés.
Alors, Camus, il n'aimait pas un certain cynisme culturel que j'ai toujours vu,
vis-à-vis des valeurs.
Je peux dire lui que c'est un con.
Ça ne veut pas dire que je considère qu'il est vraiment un con,
mais comme si on disait qu'il était très pauvre,
et qu'il ne pouvait pas lire,
donc il a acquis la culture en même temps qu'il montait.
Moi j'ai été grand-petit-fils de professeur,
la culture je l'ai eue à deux ans, à un an,
et ça marque, je crois, nos différences.
C'est-à-dire que je suis bourgeois.
Moi je suis un héritier, et lui n'était pas.
Camus représente, pour Sartre, un pôle de sa propre pensée qui est l'exigence morale,
la rigueur, l'intransigence morale.
Donc voilà, c'est une belle histoire.
Je trouve qu'il vaudrait mieux redonner à cette opposition
la grandeur d'un dialogue essentiel,
quand on essaie de penser le monde tel qu'il est,
entre les moyens qu'on est prêt à mettre en œuvre pour réaliser ses buts,
et la définition de ses buts.
Pour moi c'est ça.
Le conflit entre Sartre et Camus est très contemporain.
C'est la question de la relation entre politique et violence.
C'est une question très actuelle.
Comment le changement politique se produit dans un monde très violent, sans violence apparente ?
Quelle forme prend la violence ? Comment peut-on la contenir ?
Ce sont des questions qui sont tout simplement partout autour de nous aujourd'hui.