Fille de l'un des plus mythiques couples du cinéma - Ingrid Bergman et Roberto Rossellini -, mannequin, muse, modèle, actrice couronnée de récompenses, épouse de Martin Scorsese et compagne de David Lynch…
On pense tout savoir d'elle. Mais Isabella Rossellini est bien plus que la star glamour qu'on croit connaître. Dans ce portrait intime qu'elle a coréalisé, la réalisatrice de Green porno revient sur sa vie et son œuvre, parle ouvertement des vicissitudes de sa carrière publique, de sa famille, de ses combats et de ses passions - notamment pour la sexualité des insectes. Gero von Boehm a accompagné Isabella Rossellini sur les lieux de son enfance, dans la salle de montage de Jean-Luc Godard - un inconditionnel de Roberto Rossellini -, à New York, où elle retrouve sa fille Elettra, et à Naples, où elle observe la vie amoureuse… des oursins !
Quand on est enfant, en tout cas c'était comme ça pour moi, j'avais l'impression d'être un mini-pattes avec des tas de petites jambes qui courent partout.
Vous voyez comme sont les enfants toujours à l'affût, ils courent partout.
J'ai eu une enfance comme ça, pleine de voyages, de curiosités, de choses à découvrir.
Quand on demande à une petite fille qu'est-ce que tu veux faire plus tard, elle ne répond pas je veux devenir une égérie.
Ce n'est pas quelque chose qu'on prévoit, ce visage qu'on voyait partout dans les magazines, sur les panneaux publicitaires a fait que les gens se sentaient proches de moi.
A l'époque où je l'ai fait, pour moi c'était une belle réussite professionnelle, mais jamais je n'aurais pensé que je deviendrais un tel symbole.
Terry !
Va voir là-bas Terry.
Regarde.
Qu'est-ce que c'est ?
Dis-moi, qu'est-ce que c'est ?
C'est David Lynch qui m'a offert ce loup, et on l'a caché dans la chambre.
Chaque fois qu'on passe devant il le renie. Il n'est pas sûr que ce ne soit pas un vrai.
J'ai commencé par jouer le mâle, et je prenais un certain plaisir, parfois, à jouer le machisme.
Ce culot, cette fierté que j'ai pu observer chez certains hommes.
Parfois il y a un peu de ça.
Une mouche mâle, par exemple, en train de s'accoupler avec une femelle et qui regarde la caméra et se fend un large sourire.
C'est ça, mon clin d'œil au machisme.
J'ai cherché un scientifique pour m'aider dans mes recherches.
Ce que je dis dans mes films doit être correct. Il ne doit pas y avoir d'erreur.
Je recherchais le comique, mais aussi l'exactitude scientifique.
La plupart de ceux que j'ai contactés ne voulaient pas m'entendre parler.
Rien que le titre « Green Porno » leur faisait peur.
Ils n'avaient pas vu mon travail et il y avait beaucoup de réticence de leur part.
Mais j'ai fini par en trouver un.
Claudio Campagna, un Argentin, qui s'est montré très enthousiaste.
Il m'a même invité à lui rendre visite en Patagonie.
Je suis donc allée le voir.
Il m'a dit, il faut à tout prix que vous fassiez votre « Green Porno » sur les poissons.
Et vous pourriez aussi glisser quelque chose sur l'état désastreux des océans.
Et puis, quand vous êtes presque prêts, « al dente », ajoutez les poissons.
Si j'étais un poisson, je serais un homme quand je suis jeune.
Mais avec l'âge, je deviendrais une femme.
Je devrais me dédouaner, me séparer de cette armoire.
Je devrais m'éclater.
Je devrais tenir mes oeufs en raison de leur protection.
Nous, les poissons, sommes touchés par des millions d'oeufs.
Pour chaque poisson touché, dix autres vies sont perdues.
Ces petits trous sont les bruits par lesquels les tubes filtrent.
De l'intérieur du corps.
De l'intérieur du corps ?
Oui, parce que c'est ici qu'il y a l'animal.
Ici, il y a les cinq gonades.
Oui, mais il y a beaucoup de zones.
Pour être ce qu'ils sont...
Oui, c'est cinq gonades pour l'animal.
Rien de cerveau.
C'est un organe de reproduction.
L'orifice de mer, exactement.
Tout est concentré pour la saison reproductive, pour le sexe.
J'ai compris.
Donc, cet orifice, maintenant, nous devons voir si c'est masculin ou féminin.
Ici, il y a l'animal.
Ici, il y a les cinq gonades.
Nous commençons à essayer de l'éclater.
Comme ça.
C'est la masturbation des orifices.
Un peu.
Voyons, encore rien.
Essaie-le toi.
Un peu plus énergique que ce que j'ai fait.
Maintenant, c'est vrai ?
C'est masculin.
Tu vois, cinq.
Un, deux, trois, quatre, cinq.
Tu vois ces points blancs ?
Ils sortent.
Le sperme.
Tu vois comment il est blanc ?
Oui.
C'est encore un peu compliqué pour moi, la sexualité.
Je suis née dans les années 50,
où personne ne parlait de sexe ni de plaisir.
C'était amour.
C'était tabou.
J'ai grandi avec l'idée qu'il fallait arriver vierge au mariage.
D'ailleurs, aujourd'hui encore,
personne ne parle de ménopause, par exemple.
Les tabous sont encore bien là.
Et puis, ça, c'est inversé.
On est passé du silence à l'excès inverse.
On en parle presque trop.
Ma propre vie sexuelle n'a rien à voir
avec celle qu'il montre dans les films
ou évoquée dans les chansons de rock.
Pour moi, la sexualité, c'était bien plus complexe.
Ce n'est pas du pur plaisir, de l'extase pure,
quel que soit le partenaire.
C'était bien plus compliqué que ça.
Compliqué ? En quel sens ?
Parfois, ce n'est pas bien.
Parfois, ça fait peur.
Ça peut être désagréable.
Et parfois agréable.
L'humeur n'est pas toujours la même.
Ça change tout le temps.
Et je ne vois pas cette complexité
exprimée dans les arts plastiques, par exemple,
ou quelle que soit la forme d'expression artistique,
au théâtre.
C'est toujours montré de la même façon.
On fait l'amour, tout va bien, c'est génial, quel plaisir.
Je ne suis pas sûre que ce soit la vérité.
Mon père est l'homme qui a le plus compté dans ma vie.
J'ai été mariée deux fois
et j'ai eu une relation très longue avec David Lynch.
Mais ces mariages et cette longue relation
n'ont jamais duré aussi longtemps.
Avec mon père, j'ai passé 24 ans de ma vie.
Il est mort quand j'avais 24 ans.
Il avait une présence très forte.
Il y a des choses qui s'impriment en vous
quand vous grandissez.
On apprend beaucoup de ses parents.
Mais ça, on ne se rend compte que plus tard.
Tiens, je fais ça différemment des autres.
Tout le monde m'a appris à le faire.
Je croyais que tout le monde faisait pareil, mais non.
Les parents ont une influence énorme.
Mon père a vraiment beaucoup compté pour moi
parce que j'ai vécu les 24 premières années de ma vie avec lui.
Et même après sa mort, il était encore très présent.
Quand on en parlait avec mon frère et ma soeur,
on se disait, qu'est-ce qu'il penserait de ça ?
Est-ce qu'il trouverait ça bien ?
Et si on pensait que ça ne lui aurait pas plu,
on avait un petit frisson dans le dos.
Mon Dieu, je viens de faire quelque chose
qui n'aurait pas pu leur papa.
La plupart pensent que l'homme est motivé par deux impulsions.
La peur et le désir.
Je dirais, la nécessité de savoir.
C'est ce que mes films sont en train de faire.
La question de connaissance.
Papa, tout ce que tu as dit a eu tellement de sens.
Et puis, après cent ans de film,
l'ignorance dans le monde n'est toujours pas vaincue.
Et tes films ?
Ils sont en train de s'oublier.
Dans le framboisage parfaitement simple de Rossellini.
Bien.
Je ne sais pas si tu es un génie ou pas,
mais je t'aime.
J'ai toujours voulu rencontrer Jean-Luc Godard.
Je l'ai croisé une fois quand j'étais gamine,
mais j'étais trop petite pour comprendre ce qu'il représentait.
Si j'ai envie de le rencontrer,
ce n'est pas parce qu'il est célèbre,
c'est une sorte de star dans son genre,
mais parce que j'aimerais remonter dans le passé.
Il a connu mon père,
et je crois que c'était même une figure paternelle pour lui.
Mon père était un réalisateur influent,
mais très populaire.
J'aimerais voir quel genre de père était mon père pour Godard.
C'était des demi-dieux tous.
C'est resté du reste.
Si je pense à Roberto aujourd'hui,
comme ça,
c'est un demi-dieu.
Un demi-dieu pour moi aussi.
Je ne sais pas si c'est la fille,
peut-être que c'est Frode aussi.
J'ai adoré mon père.
Mais Roberto ne l'avait pas.
Il y a un centre à trouver qui peut bouger.
C'est comme un peintre qui sait faire son tableau.
Aujourd'hui, vous voyez dix caméras,
il n'y en a pas une qui fait le même cadre.
Il y en a une qui fait comme ça,
une comme ça, une comme ça.
Ensuite, il y a 20 écrans,
il n'y en a pas un qui fait la même image.
Donc, il faut s'intéresser à autre chose.
Un de fois a-t-il dû rallumer la bougie pour entrevoir,
avant Einstein,
que l'univers est courbe comme le ventre de toutes les mers.
Georges Delatour prend garde de ne rien dire.
Il ne fait pas de télévision,
n'il pas.
Il fait de ce cinéma muet que les fabricants d'art.
Voilà.
C'est moi qui regarde mon papa.
Je connais la photo.
Qu'est-ce que c'est ?
Qu'est-ce qui brûle ?
C'est ça ?
Je ne me souviens plus.
Ah oui !
Ça vient d'un rêve expliqué par Freud.
Mon père, ne vois-tu pas que je brûle ?
Voilà.
L'hôtel Alfaire est l'endroit où j'ai grandi.
C'est là que mon père habitait.
Quand j'avais entre 4 et 6 ou 7 ans,
c'était notre maison.
C'était l'époque où mes parents étaient en pleine divorce.
Je suis née à Rome et j'y ai passé mes premières années.
Puis nous avons déménagé à Paris pendant le divorce.
Nous sommes venus nous installer à Paris
parce que c'est en France que mon père trouvait la plupart de ses financements.
Il y était très apprécié.
La Nouvelle Vague redécouvrait ses films,
ce qu'il avait fait avec ma mère.
Ces films-là, Europe 51, Voyages en Italie, Stromboli,
n'ont eu aucun succès commercial.
Mes parents s'étaient sentis chassés des États-Unis
par leur union scandaleuse
parce que ma mère est tombée amoureuse de mon père
alors qu'elle était encore mariée à son premier mari.
Et en Europe, où leur couple était bien accepté,
c'était les films qui étaient rejetés.
C'est pour ça que mon père s'est réfugié ici, à l'Hôtel Raphaël,
parce qu'il avait beaucoup d'amis à Paris
et qu'il se sentait soutenu par toute une nouvelle génération de critiques de cinéma,
comme Godard, Truffaut, Rivette, au sein des cahiers du cinéma.
Des gens qui sont devenus réalisateurs par la suite.
Ils se sont donc installés ici avec ma mère,
puis ils ont décidé de se séparer.
Ma mère a rencontré un autre homme avec qui elle s'est mariée.
Elle est partie vivre ailleurs.
Et nous, les enfants, nous avons vécu deux ans à l'Hôtel Raphaël,
avec une baby-sitter,
en attendant de s'installer dans une nouvelle maison.
Quand j'étais petite, j'éprouvais le besoin de protéger mes parents.
Le monde extérieur me semblait très hostile.
Il y avait des tas de paparazzi, même ici, à l'Hôtel Raphaël.
Ils nous photographiaient à la sortie de l'hôtel.
Quand nous étions en Italie aussi, nous étions traqués par la presse.
Un peu comme aujourd'hui Angelina Jolie et Brad Pitt.
C'était pareil pour notre famille.
C'était une époque de grande inquiétude pour moi.
Je voulais protéger mes parents.
Je voulais que les films de mon père marchent.
On les apprécie.
C'était ça qui m'inquiétait, plus que le divorce.
Parce que Roberto était si rare.
Personne n'était comme lui.
Généreux.
Même avec l'argent qu'il n'avait pas.
Fort.
Il m'a donné de la courage.
Quelque chose que je n'avais jamais eu.
Pourquoi avez-vous divorcé ?
Parce que Roberto était toujours en tournoi.
Il a besoin d'un huracan.
La vie était une bataille.
Les films étaient une bataille.
S'il n'avait pas de bataille pour se battre,
il n'aurait pas pu se battre.
Ce moment où on devient adulte,
où il est temps de se lancer dans la vie,
de prendre ses responsabilités, de grandir,
je trouve que c'est le moment le plus difficile.
Entre 18 et 25, 26 ans.
Du moins pour moi, ça a été le plus difficile.
J'aurais préféré être dans un cocoon et attendre,
attendre dans une atmosphère protégée.
J'ai commencé à travailler avec des acteurs comiques.
Et un en particulier,
et qui est devenu très célèbre,
c'est Roberto Benigni.
Nous avons commencé ensemble à 19 ans
dans une émission de télé qui s'appelait L'Altra Domenica.
Ça veut dire un dimanche pas comme les autres.
Diffusée en fin d'après-midi.
Et comme il s'aimait bien voir des correspondants à l'étranger,
et que j'étais allée à New York pour apprendre l'anglais,
je me suis mise à faire des reportages pour eux.
De New York.
Ça marchait très bien et j'y suis restée.
Sans raison particulière.
Hormis le fait que c'était plus facile
de travailler aux Etats-Unis qu'en Italie.
Même si je continue à travailler pour l'Italie,
c'était plus facile.
Pour cette émission,
j'ai eu l'occasion de rencontrer des tas de gens intéressants.
J'ai interviewé Barbara Streisand,
Woody Allen, Mohamed Ali,
Joe Frazier,
et même Martin Scorsese,
avec qui je me suis mariée par la suite.
C'était mon premier mari.
On s'est rencontrés à l'occasion d'une interview
pour la sortie de son film The Last Walls.
Isabella.
C'est une merveille cette fille.
On était tout le temps ensemble.
C'est quelqu'un...
Comment dire ?
C'est comme un nuage.
On la regarde
et on a l'impression d'être dans le ciel.
Avec elle,
on faisait de la mobilette.
Moi, j'ai des images qui me viennent comme ça.
Isabella avec un carquois comme ça.
Comme le petit dieu de l'ironie.
Et son rire.
Quand elle rit, c'est...
Une fille belle comme ça,
ça cache forcément quelque chose de divin.
D'ailleurs, elle a joué Minerve dans l'Odyssée.
L'Odyssée.
Homer.
Son père, c'est l'Homer du cinéma italien.
C'est pas rien.
Rossellini.
Mais il y a même une loge ici.
Comment vas-tu ?
Bien ?
On y va, ça va commencer ?
Il faut que j'y aille.
C'est une grande journaliste.
Elle aurait pu devenir la plus grande journaliste d'Italie.
C'est avec moi qu'elle a fait ses débuts.
Mais comme j'étais trop belle...
Elle faisait des reportages sur New York pour nous en Italie.
Elle racontait le New York de l'époque,
la Swinging New York.
Et puis, du fait de sa beauté,
de son excellence,
de son talent, de son charme,
de sa grâce, de sa naissance,
elle est devenue Isabella Rossellini.
Et elle représente notre pays
comme peu de gens savent le faire.
Je ne vais pas souvent en Italie.
Parce que d'abord, mon père me manque beaucoup quand j'y vais.
Ma tante aussi.
Mais l'une des raisons,
c'est que l'adoption en tant que mère célibataire
est interdite en Italie.
Je ne le savais pas quand j'ai adopté Roberto.
Parce que je l'ai fait en Amérique.
Je suis allée au consulat d'Italie
parce qu'à l'époque, j'avais un passeport italien
pour dire, voilà, j'ai adopté un enfant
pour le faire enregistrer
et lui faire faire des papiers.
Quand je leur ai montré le document
disant que j'étais mère célibataire,
ils m'ont dit, ce n'est pas reconnu par l'Italie.
J'étais donc la mère de mon fils aux Etats-Unis.
Mais en Italie, j'étais quelque chose
comme une voleuse d'enfants.
J'ai donc entamé une procédure juridique
et sept ans plus tard,
ils ont finalement reconnu cette adoption.
Ce qui fait que Roberto est aussi mon fils
pour les autorités italiennes.
Ce n'était pas facile pour moi
de venir à Rome avec mes enfants,
harcelés par les paparazzi
et de lire dans les journaux
Isabella Rossellini et la liste de mes amants.
Parce qu'ici, les femmes sont définies
par rapport à leur mari
ou par rapport à qui les baisent.
Et pour les enfants,
c'était Letra Widman,
fille de Jonathan Widman,
puis un enfant adopté en Afrique,
le pauvre petit orphelin.
Tout ça ne reflète pas la réalité.
C'est très intrusif.
Il y a quelque chose dans cette culture
qui j'espère changera un jour.
Tout le monde connaît les idées
un peu sentimentales qu'on a
quand on porte un enfant.
Quand on a un père
ou bien fragile comme ma mère,
on part sur les traces de sa famille.
Mais quand on adopte,
et ça je ne m'en suis rendu compte
qu'après coup,
c'est le même élan sentimental
et même épique.
Mais cette fois,
on ne se relie pas
à un tout petit groupe de gens
mais à l'humanité tout entière.
On embrasse quelque chose
et quand j'ai eu ce petit bébé,
je me suis sentie en communion
avec l'humanité.
Un jour par exemple,
quand Roberto était encore petit
et que je lui lisais une histoire
avant qu'il ne s'endorme,
nous étions en voyage
et nous n'avions pas de livre pour enfant.
Alors j'ai décidé d'inventer une histoire.
Et comme il est noir,
ou plutôt métisse,
j'ai commencé à lui raconter
l'histoire d'un chasseur en Afrique
qui avait un filet
pour attraper des lions
et une lance.
Je lui disais,
c'était ton grand-père,
tes ancêtres.
J'ai continué à lui raconter
ces histoires africaines
et il adorait ça.
Et c'est en les lui racontant
que je me suis trouvée pour la première fois
en lien émotionnel avec l'esclavage.
Tout à coup,
cette tragédie était la mienne.
Elle était mienne
et elle était une partie de moi.
Ça fait partie des liens émotionnels
qu'apporte l'adoption
par rapport à des histoires lointaines
ou à des choses inconnues.
Ce qui me manque,
c'est la beauté de l'Italie.
Les vieux amis,
les dîners,
même si je trouve que c'est parfois
un peu trop long
et qu'on mange trop.
Mais ça me manque.
C'est le moment passé avec des amis.
En Italie,
on ne fait pas de projet.
Tout le monde vit là,
au milieu de toute cette beauté,
dans le souvenir constant
de ceux qui ont vécu avant nous,
des morts qui sont sous terre.
Dès qu'on creuse un trou ici,
on trouve une maison,
des corps,
siècle après siècle.
Il y a comme un sens du destin.
On est ici pour jouir de cette vie.
On est moins en force.
Voilà ce que je vais faire de ma vie.
J'aime l'énergie de New York,
son organisation,
son thème pour rapide.
Même si je n'ai pas grandi avec,
cette ville est un peu comme moi.
Et petit à petit,
elle est devenue ma ville.
Et elle l'est aujourd'hui encore.
Je trouve ça merveilleux
de me dire que cette gamine sexy
est ma fille.
Elle est parfois tellement sophistiquée
que je ne la reconnais même pas.
Là, oui,
parce qu'elle fait davantage enfant.
Mais parfois je me dis,
cette grande fille,
c'est ma fille.
Et c'est très émouvant.
Vous connaissez le nom de cette mannequin ?
C'est James Franklin.
C'est aussi un artiste.
C'est une photo.
C'est...
Je lui ai toujours dit
quand je travaillais avec lui
que lorsqu'il est mort,
s'il avait ouvert ses yeux,
il aurait eu des cellules
dans ses yeux qui étaient différentes.
Parce qu'il voit des choses
que nous ne voyons pas.
C'est-à-dire qu'en le voyant
par ses yeux,
il nous fait voir.
Il avait une grande caméra
et il peut prendre 5, 6, 10 photos.
C'est tout.
Mais très lentement ?
Non, il serait comme Fitch.
Il serait comme ça.
Il changeait ce qu'il pensait.
Il allait un peu plus droit.
Il changeait ça un peu.
Il était comme un chasseur.
Il tirait quand il voyait quelque chose.
Et vous étiez juste là
et vous ne voyiez rien.
Il y avait deux types de mannequins.
Il y avait la fille en couverture
qui avait une belle tête
qui faisait du cosmétique
et les couvertures.
Je n'avais pas le corps pour faire la route.
Vous avez ce corps.
Donc vous faites la route.
Et puis il y avait...
C'est l'autre chose.
Il devenait de plus en plus jeune.
Parce que ces filles étaient jeunes.
Je dirais qu'elles commençaient à 16 ans.
Elles travaillaient facilement
à l'âge de 30, 40 ans.
Maintenant, c'est plus court.
Oui, c'est certainement plus court.
Je ne m'attendais pas à des mannequins
qui avaient un beau visage,
un corps pour faire la route,
poser pour des magazines.
Mais maintenant,
je pense que vous ne pouvez pas
juste faire ça.
Vous devez faire la chose célèbre
qui est quelque chose que j'hate.
C'est terrible.
C'est absolument vrai.
Les interviews, les personnalités,
tout le monde me dit
que je ne suis pas vraiment une mannequin.
Je suis plus une personnalité.
Je n'aime pas ça.
Le posement.
Montrez votre main comme ça,
comment vous pouvez l'éloigner.
Vous pouvez l'éloigner tellement.
Mais elle a ça.
Je ne peux pas le faire.
Vous ne pouvez pas le faire ?
Non ? C'est bizarre ?
Je pensais que c'était un mouvement
naturel, un mouvement joint.
C'était un grand succès.
C'était un succès incroyable.
La campagne aussi marchait très bien.
Et l'équipe marketing disait
que les femmes appréciaient
de me voir vendre ses crèmes antirides
parce que j'étais crédible.
J'étais une femme de 40 ans,
pas une jeunette.
C'était donc une grande réussite
et j'aurais pu continuer.
Mais je crois que l'idée
qu'une femme de plus de 40 ans
ne peut pas être séduisante,
qu'on ne peut pas la considérer
comme belle,
cette idée-là était quand même plus forte.
Et je l'ai vue venir.
Le jour de mon anniversaire,
le jour où j'avais 40 ans,
le matin même, j'ai reçu
des tas de fleurs.
Le département des ventes,
les responsables, la communication.
Il y en avait tellement
que je me suis dit
c'est un peu trop,
ça ressemble plus à un enterrement
qu'à un anniversaire.
Il faut qu'on passe à autre chose.
Et comme tu as beaucoup de succès,
que les gens t'adorent,
est-ce que tu pourrais, toi,
prendre la responsabilité
de dire que tu as décidé d'arrêter ?
Et là, j'ai refusé.
J'ai dit vous avez tout à fait
le droit d'arrêter,
mais ne me demandez pas
d'en assumer la responsabilité.
C'est drôle,
je crois que je n'ai jamais aimé
mon métier d'actrice
en partie parce que ma mère
était une grande actrice.
Au début, c'était difficile.
Son nombre était toujours là,
au-dessus de moi,
et j'avais du mal à me trouver.
Et puis, ce n'est pas quelque chose
que j'ai choisi.
Sincèrement, je préférais
mille fois faire mes reportages
pour Enzo Arbor et Roberto Benigni.
Ensuite, j'ai été très heureuse
comme mannequin.
C'est un peu à cause de ça
que j'ai dû arrêter
mes reportages télé,
et ça marchait tellement bien
que je n'avais plus le temps.
C'était vraiment une carrière
de top model, c'était énorme.
Diana Vreeland,
la grande rédactrice en chef
de Vogue et de Harper's Bazaar,
disait, il n'y a pas
de beauté sans émotion.
Et c'est tout à fait vrai
pour la photo.
Dans la mode,
les photographes choisissent
la taille, la morphologie,
un certain genre de beauté.
Mais ensuite,
pour faire vraiment carrière,
il faut apporter l'émotion,
la grâce,
l'élégance.
Sinon, pas de carrière.
C'est pareil quand on joue.
Il faut se mettre
dans l'ambiance propice
à exprimer certaines émotions.
Les actrices font ça,
les mannequins aussi.
Mais quand on joue,
il y a le dialogue
qui est une difficulté supplémentaire
et aussi la contrainte
de faire évoluer l'émotion
puisque vous racontez une histoire.
Je vais vous donner un exemple,
ce sera plus clair.
Si vous devez jouer une femme
en train de tomber amoureuse,
au début,
l'émotion que vous exprimez,
c'est, tiens,
il est sympathique, intéressant.
Et puis, peu à peu,
ça devient, oh mon Dieu, je l'aime.
En tant qu'actrice,
quand on joue une scène,
il faut pouvoir exprimer cette progression.
Quand on est mannequin,
on ne fait pas ça.
C'est presque image par image.
Mais il faut quand même de l'émotion.
Soit que vous jouiez la femme déjà amoureuse
ou bien le jeu de la séduction
ou bien, tiens,
cet homme pourrait m'intéresser.
Une fois qu'on a choisi,
j'ai peur qu'elle soit presque partie.
En 1976,
ma mère a eu l'occasion
de jouer dans un film de Minnelli.
Elle était ravie
de travailler avec Lisa Avincente Minnelli.
Mais elle a surtout accepté
parce que c'était l'occasion
de venir à Rome pendant trois mois
pour voir ses enfants,
ses trois petits Italiens.
Et elle m'a trouvé
un petit rôle,
un rôle de bonne sœur.
La vieille comtesse,
samedi dernier,
se fait renverser par une voiture
et on l'emmène à l'hôpital.
Et là, une bonne sœur
vient à son chevet,
la vieille dame meurt
et quand Lisa Minnelli arrive,
je lui dis,
la comtesse est morte.
C'était ça mon rôle.
J'étais très intimidée
et je n'étais vraiment pas à la fête.
Mais c'était un moyen
de passer la journée avec ma mère.
Elle trouvait ça intéressant,
elle pensait que ça donnait
une étrangeté à cette scène.
Le fait que son personnage,
la vieille comtesse,
regarde cette bonne sœur
qui se trouve avoir le même visage
que lorsqu'elle était jeune,
parce qu'en effet,
je ressemble beaucoup à ma mère,
elle trouvait que c'était
un petit moment surréaliste
dans le film.
C'est très étrange,
quand vos parents meurent,
il y a vraiment une rupture.
Je crois que seuls les orphelins
peuvent vraiment comprendre
ce que c'est que d'avoir perdu
ses parents.
Ma mère est morte en 1982.
À l'époque,
j'étais au studio de Richard Avedon
pour des séances photo,
des tests.
Quand j'ai appris sa mort,
Richard a été merveilleux.
Il venait lui-même
de perdre son père.
Il a été très gentil avec moi.
Il m'a consolée.
Bien sûr, j'ai dû interrompre
ce travail pour retourner en Europe.
Ma mère ne m'a pas pu assister
au début de ma carrière de mannequin,
mais quand je travaillais
chez Richard Avedon,
je savais qu'elle aurait été
très enthousiaste.
Je l'entendais me dire
si tu travailles avec Avedon,
tu verras qu'il t'arrivera
des choses extraordinaires.
Elle savait que je ferais carrière,
que les portes allaient s'ouvrir pour moi.
Bien sûr, le fait d'être mannequin
a débouché sur des propositions de films.
C'est presque une évolution logique
pour pas mal de mannequins.
C'est là que j'ai commencé à me dire
que ce serait peut-être...
Disons que je vivais aux États-Unis
depuis 20 ans et je ne voyais pas bien
comment j'allais pouvoir faire
les films de télé dont je rêvais.
Je le fais aujourd'hui,
mais ça date d'il y a deux ans à peine.
J'ai dû attendre 50 ans.
À 30 ans, c'était trop tôt.
Alors je me suis dit,
pourquoi pas être actrice ?
On me proposait des choses intéressantes.
C'est toujours bien
de travailler avec des gens qui ont du talent.
Ça ne se refuse pas.
Il faut leur faire confiance.
Moi, je n'ai jamais pensé
que j'étais à la hauteur,
mais puisqu'ils en étaient convaincus...
C'est comme ça que j'ai commencé.
Et ça m'a beaucoup plu.
Surtout des rôles intéressants
comme Dorothy Valens dans Blue Velvet.
J'ai adoré travailler avec David Lynch.
Non seulement parce que je l'aimais,
mais je crois que je comprenais son cinéma.
J'aimais beaucoup l'étrangeté de ce film.
Je me sentais à l'aise dedans.
Je crois que je m'en suis bien tirée.
Quand j'étais adolescente, encore très jeune,
j'avais un petit ami, très jeune lui aussi.
On devait avoir 17 ans.
Un jour, il m'a frappé plusieurs fois.
Je me souviens,
il avait dû me frapper sur la tête
et presque instantanément, je ne savais plus où j'étais.
J'ai commencé à avoir 36 chambelles,
comme Donald quand il voit des petites étoiles
et des cloches autour de sa tête.
Cette impression d'être tout d'un coup désorientée,
je m'en suis inspirée.
Parce qu'en tant qu'acteur,
il faut trouver à quoi se raccrocher.
On ne peut pas faire des choses bizarres
sans se raccrocher à une logique,
à une expérience vécue.
Je me suis dit, si j'ai des nuages dans la tête,
des pensées très agitées,
alors peut-être que si je me tape la tête,
je peux faire revenir cette expérience
où tout devient confus.
Ça ne fait pas peur.
Au moment où on reçoit le coup, on n'a pas peur.
On se demande ce qui se passe.
On est en suspens.
C'est comme ça que j'ai interprété
le sadomasochisme dans le film.
Ce besoin qu'a cette femme de se faire mal
pour arrêter les nuages.
David, lui, se moquait bien de tout ça.
C'est la petite cuisine interne
que font les acteurs pour eux-mêmes
parce qu'il faut bien se raccrocher à quelque chose.
La bizarrerie, ça ne vient pas tout seul.
Si David dit, ton personnage est une femme bizarre,
quelqu'un qui change de caractère,
ça risque de devenir manieriste.
Vous, vous devez trouver une logique,
que ça devienne naturel.
David m'a raconté qu'un jour,
quand il était enfant,
il rentrait de l'école avec son frère.
Il a vu une femme nue qui descendait la rue.
Et là, il a éclaté en sanglots.
Ça ne l'avait pas excité.
Il n'avait pas trouvé ça sexy du tout,
ça lui avait fait peur.
Là, il voulait que je marche nue, moi aussi.
Il avait recréé cette scène dans son film
avec Dorothy Valens, mon personnage,
nue dans la rue.
Et quand David m'a décrit la scène,
j'ai tout de suite eu en tête
ces images du photographe Nick Hutt
pendant la guerre du Vietnam.
Cette petite fille nue sur la route.
Les bombes au napalm ont tout brûlé sur leur passage,
y compris sa peau.
Ceux qui pensent ne sont pas ses vêtements,
mais sa peau.
Et elle avance dans cette attitude
de totale impuissance.
Il m'a semblé que si je jouais cette scène
en essayant de couvrir ma nudité,
ce que j'aurais bien aimé
ou qui en tout cas m'aurait évité un scandale
dans la presse,
ça voulait dire que cette femme
avait un peu de dignité,
un peu de pudeur.
Mais là,
c'était la puissance.
Je n'ai plus rien.
Aidez-moi.
J'ai donc joué la scène comme ça.
Et ça fait couler beaucoup d'encre
parce que la nudité frontale comme ça,
c'est tabou.
Pour en revenir à un voyage en Italie,
cette tension qu'il peut y avoir
dans un couple,
quand j'ai vu ce film pour la première fois,
j'étais petite
et je n'avais pas encore été mariée.
Je ne comprenais pas
ce qui n'allait pas entre eux.
C'est un film qu'on ne peut pas comprendre
quand on est enfant.
Il faut être adulte
et il faut l'avoir vécu soi-même
ou savoir qu'il existe une tristesse
en quelque sorte existentielle,
une tristesse qu'on ne peut pas vraiment définir.
Et par la suite,
je l'ai vraiment connue
dans ma vie tout court.
Mes ruptures ont été très difficiles,
surtout avec David
parce que la décision est venue
plus de lui que de moi.
Avec Marty,
c'était plus comme dans Voyage en Italie.
À un moment donné,
il y a eu une sorte de tension
en chacun de nous.
Nous sommes restés très proches
pendant des années
et puis nous nous sommes éloignés.
Mais je l'ai encore vu récemment.
Avec lui, c'était un peu particulier.
C'était plus un ami que sa femme
parce qu'il aime le cinéma
plus que tout le reste.
Parfois, c'était difficile
de composer avec cette passion
envahissante
sans compter qu'il est très excentrique.
La rupture avec David
a été plus douloureuse
parce qu'elle venait de lui
et que je ne l'ai pas vue venir.
Maman voulait que ses cendres
soient dispersées dans la mer.
C'est ce qui a été fait
autour d'une petite île
qu'elle possédait sur la côte
sud-ouest de la Suède,
l'île de Danholm.
Une petite île qui appartenait
à ma mère et à son mari, Lars.
C'était l'hiver,
la mer était gelée.
Nous avons donc dû attendre
de longs mois avant de pouvoir
disperser ses cendres.
Aujourd'hui, Lurne repose
auprès de son père et de sa mère
à Stockholm.
Mais ses cendres sont bien
dans la mer.
Mon père, en revanche,
est enterré dans le caveau
familial à Rome.
Alors dans mon testament,
j'ai précisé que je voulais
être enterré à ses côtés.
Mais maintenant, je me dis
que comme mes enfants sont
américains, il peut y avoir
un plaisir à aller apporter
des fleurs au cimetière,
nettoyer la tombe,
s'en occuper.
Du coup, je ne sais pas,
ils pourront peut-être
m'enterrer à Belleport
à côté des chiens.
J'ai un petit cimetière
pour chiens dans le jardin,
je crois que c'est possible
si je me fais incinérer.
Je ne crois pas qu'on puisse
creuser son trou comme ça
Avec la maturité,
on acquiert quelque chose
dont on parle rarement.
C'est une certaine liberté,
une légèreté.
Les gens disent que les rides,
c'est dramatique.
Mais ils ne parlent pas
de la légèreté qu'on gagne
avec l'âge aussi.
Moi, j'en suis convaincue.
On devient comme un papillon.
On est libre de faire ce qu'on veut.
En tout cas, c'est vrai pour moi.
J'aime Isabella.
Mais c'est au-delà des mots.
Cette femme est un vrai
cadeau du ciel.
Ça me donne envie
de lui chanter quelque chose.
Isabella Rossellini
Isabella et l'être Rossellini
Isabella Rossellini
Ciao !