Cinq ans après l’incendie dévastateur qui a failli la réduire en cendres, la cathédrale Notre-Dame de Paris rouvre enfin ses portes. Une restauration titanesque, mobilisant 2 000 personnes et nécessitant un budget de 860 millions d’euros, arrive aujourd’hui à son terme. Un défi hors norme, rendu possible en grande partie grâce à l’engagement de notre invité du matin, Philippe Villeneuve, architecte en chef des monuments historiques, en charge de la reconstruction de Notre-Dame. Entretien. #notredame#paris#france
C'est un chantier qui mérite tous les superlatifs et dont les chiffres à eux seuls donnent le tournis.
2000 personnes, 250 entreprises et ateliers d'art, 846 millions d'euros de budget,
venu de 340 000 donateurs dans 150 pays.
Une entreprise humaine et matérielle hors normes,
à la mesure du défi qui était à relever, celui de restaurer en 5 ans la cathédrale Notre-Dame de Paris,
en partie détruite le 15 avril 2019 par un incendie qui aurait pu l'anéantir.
Mission accomplie, 5 ans après, Notre-Dame rouvre ses portes ce week-end
devant un parterre de dirigeants venus du monde entier pour découvrir sa splendeur retrouvée.
Et si ce défi a été relevé, c'est en grande partie grâce à notre invité de ce matin.
Bonjour Philippe Villeneuve.
Bonjour.
Et merci d'être avec nous, architecte en chef des monuments historiques en charge de Notre-Dame depuis 2013
et de sa reconstruction depuis 2019.
Merci infiniment de prendre le temps d'être dans les studios de RFI dans les toutes dernières heures
de cette aventure extraordinaire, la reconstruction à l'identique de la cathédrale,
l'occasion aussi de lui rendre une apparence que l'on n'avait pas vue depuis le milieu du 19e siècle.
Les images qu'on a déjà vues de cette restauration sont incroyables de beauté.
Décrivez-nous ce que vont voir et peut-être ce que vont ressentir les gens
qui vont rentrer dans cette cathédrale ce week-end.
Ils vont rencontrer une nouvelle Notre-Dame, leur dame,
parce que c'est vrai que là on se rend compte que Notre-Dame ça a un sens,
parce qu'on s'est rendu compte que Notre-Dame c'était la cathédrale du monde,
notamment le 15 avril et puis les jours qu'on suivit et encore jusqu'à aujourd'hui.
C'est incroyable de voir qu'un tel monument a pu susciter autant d'émotions,
autant d'amour, autant d'attrait.
Et là ça replace un peu non seulement le monument, la France, notre culture.
Et quand on a en charge ce monument, progressivement on perçoit cette espèce de fascination
que j'ai personnellement mais que les autres auront, et la charge, la responsabilité.
Parce que moi on m'a confié en 2013 un monument de l'humanité.
D'ailleurs Notre-Dame est le patrimoine mondial de l'humanité.
Donc c'est vrai que si on s'arrête à ça on a peur.
Mais si ensuite on fait, on donne tout ce qu'on peut pour elle,
je ne parle pas en mon titre personnel mais moi et ma famille,
c'est-à-dire tous les 2000 compagnons qui m'ont fait la joie, le bonheur
et qui m'ont permis de surmonter cette angoisse.
Je le dis là, devant un micro, ce qui m'est tellement rare depuis 5 ans,
je les aime et je les remercie infiniment de tout ce qu'ils ont fait.
Et visuellement cette cathédrale, on va la voir comme personne ne l'a vue depuis...
Depuis Viollet-le-Duc.
Et elle sera même encore plus belle qu'à l'époque de Viollet-le-Duc,
parce que quand on a nettoyé les parements on est tombé sur des joints qui avaient été peints en gris.
Mes deux prédécesseurs, lorsqu'ils avaient un peu épousté la cathédrale et étaient tombés là-dessus,
les avaient peints.
Et moi j'ai fait exactement la même chose mais sur la totalité de la cathédrale.
Et c'est vrai que ça fait depuis Viollet-le-Duc qu'on ne s'est pas rendu compte
que la cathédrale était immense, magnifique, lumineuse
et on n'a rien peint, on n'a rien ajouté, on l'a révélée, c'est tout.
Vous êtes l'architecte en chef en charge de Notre-Dame depuis 2013, je l'ai dit,
c'était le rêve de votre vie, vous qui la connaissez par cœur,
vous avez même un rapport intime avec elle.
Certains ont raconté comment dès le lendemain de l'incendie
vous dessignez déjà les grandes étapes d'une reconstruction,
mais la première c'était de mettre la cathédrale hors de danger
une fois les flammes éteintes.
Jusqu'à quel moment avez-vous craint pour la survie de Notre-Dame ?
L'épée de Damoclès qui menaçait la cathédrale, c'était l'échafaudage de la croisée
qui avait été conçu par Didier Cuiset, à qui je rends là également hommage personnellement
parce que c'est un grand bonhomme d'une brutalité tendre.
Il a conçu un échafaudage qui a résisté à l'effondrement de la flèche ou feu,
mais malgré tout, ce qui était un chef-d'œuvre est devenu un monstre.
C'est au moment où on a enlevé les derniers supports de tubes d'échafaudage
qu'on a tous su qu'on pouvait maintenant aller travailler pour la sauver.
C'était vraiment le soulagement.
Pendant qu'on faisait la sécurisation, il y en avait d'autres qui préparaient activement la reconstruction.
Le défi de cette reconstruction était immense.
Cinq ans, ce délai que vous n'avez pas donné vous-même.
C'est Emmanuel Macron qui l'a décidé.
Y a-t-il eu des moments où vous avez douté, au cours de ces cinq ans,
des moments où vous vous êtes dit que ce n'était pas tenable ?
Pour être honnête, au risque d'être prétentieux, j'ai jamais douté que ce serait possible.
Quand j'ai appris que le président avait donné ce délai de cinq ans,
j'ai compris les mots qu'il y avait autour, mais je ne l'ai pas entendu.
Le 16, quand je suis allé avec les pompiers dans la cathédrale pour faire le tour du malade,
pour dire c'est grave, c'est pas grave, finalement j'étais rassuré.
Parce que les images étaient terrifiantes.
On a vu la flèche tomber, on imaginait les voûtes s'écraser.
On a imaginé plein de choses parce qu'on voyait rien.
Mais en réalité, les voûtes ont été conçues pour un incendie.
Et elles ont parfaitement fonctionné 860 ans après.
Les fermes médiévales se sont couchées gentiment sur la voûte,
qui a un petit peu brûlée, mais elles ne se sont pas effondrées.
Elles se sont effondrées uniquement à cause des gros bois,
des bois de très grosses sections de violets lux, de la flèche gigantesque,
et puis des charpentes qui n'étaient pas du tout la même conception qu'au Moyen-Âge.
Et là, chaque fois que c'est tombé, ça a crevé les voûtes.
Donc on est admiratif pour le génie des bâtisseurs de cathédrales.
Et finalement, on a perdu la flèche, la charpente, la couverture et trois bouts de voûtes.
Après, ce qu'on ignorait, ce dont on s'est aperçu très vite,
c'est que toute la cathédrale était polluée avec le plomb.
Et là, on a dû faire de la dépollution.
Et en faisant la dépollution, on a découvert la blancheur.
Quelque part, la dépollution a permis la restauration de toute la cathédrale.
Et quand je dis de toute, ce n'est pas simplement les murs, les voûtes,
mais ça a été les objets, le grand orgue, tout a été restauré.
Et on a eu la chance, on avait une manne financière hallucinante.
Je suis l'architecte en chef le plus gâté, si on peut dire.
Hormis, c'est une horreur, je ne le souhaite à personne.
D'ailleurs, il y en a tellement qui voulaient ma place dès ma nomination.
Et même, ça brûlait déjà que j'avais quelques confrères bienveillants
qui présentaient leurs services au ministère.
Je ne fréquente plus ces gens-là d'ailleurs.
Là, on a pu, avec cette somme-là, faire un travail hallucinant
parce qu'on a pu passer 150 marchés.
On a pu avoir 200 entreprises.
On a pu avoir 2000 ouvriers qui sont des compagnons d'autres voltiges, d'autres arts.
Et pour couper court un peu tous ces inévitables grincheux
qui vont bientôt prendre ma place au micro,
on n'a pas du tout sacrifié l'exigence patrimoniale
que réclame un chef-d'oeuvre comme Notre-Dame de Paris.
D'abord, ma fonction d'architecte me l'interdit.
Et puis, on n'a surtout pas, à cause du délai,
je veux dire, c'est pas parce que c'était court qu'on a bâclé.
Que c'était mal fait.
Loin de là.
Vous avez été l'un des plus fervents défenseurs de la reconstruction,
à l'identique, à un moment où l'État ouvrait la voie à autre chose.
On a vu fleurir des projets plus ou moins farfelus.
Vous avez eu le sentiment, des fois, en tant qu'architecte en chef,
de devoir taper du poing sur la table,
de devoir jouer, sans mauvais jeu de mots, les gardiens du Temple
face à tous ces acteurs qui s'étaient rajoutés sur le chantier ?
Je dois dire que j'ai un sentiment très partagé.
Je suis à la fois flatté, qu'on me traite de, pardon,
mais c'est dans le milieu des architectes,
c'est presque un compliment, de vieux con.
C'est-à-dire, vous savez, la lutte des anciens et des modernes.
Alors, je ne serai pas moderne, d'après certains,
je serai même un vieux réac.
Quand on me connaît, je suis totalement tout l'inverse,
mais ce n'est pas grave.
Et là, j'étais un peu consterné de voir tous ces confrères architectes,
ces starchitectes, comme on dit,
qui se sont laissés aller sans aucune pudeur,
sans aucune retenue, sans savoir ce qu'est Notre-Dame.
La seule chose qui leur importait, c'était finalement,
dans leur subconscient ou pas,
c'était de laisser leur nom sur Notre-Dame.
Et je dis souvent, et j'ai dû le répéter souvent,
et on n'imagine pas à quel point j'ai pu le dire,
et surtout à qui j'ai pu le dire,
Notre-Dame, ça doit inciter à la modestie la plus absolue.
On ne peut pas se permettre de faire mumuse avec son égo sur un tel monument.
Un monument qui a 861 ans,
qui, pour ma part, m'aura occupé peut-être 15 ans dans ma vie,
ce qui est beaucoup pour une vie,
mais pour le monument, c'est rien.
Alors, j'ai peut-être passé 5 ans à faire quelque chose de lourd,
mais sans aucun génie,
puisque finalement, j'ai recopié Viollet-le-Duc,
et je suis très fier qu'on retrouve la cathédrale.
Et quand je vois les égos qui se sont boursouflés,
autant dans la presse, partout,
et même une espèce de mystification du chantier,
par certains égards et par certains,
ça me fait doucement rire.
Parce que ces gens-là n'ont rien compris.
Notre-Dame, elle restera, et nous, on va passer.
Puis une fois que vous avez mis votre nom sur une plaque,
en disant c'est moi qui l'ai fait,
de toute façon, vous finissez toujours entre 4 planches,
et ça vous fera une belle jambe,
qui sera d'ailleurs un très très beau tibia
que plus tard des archéologues trouveront
et mettront dans un sac plastique pour finir dans un laboratoire.
Tout le monde aurait évidemment préféré que l'incendie n'ait pas lieu,
vous le premier,
mais le fait que vous et vos équipes ayez eu 5 ans,
en tête-à-tête, si j'ose dire, avec la cathédrale,
pour la restaurer de fond en comble,
le fait d'avoir eu un tel budget, vous le disiez, pour le faire,
ça a permis, on l'imagine, beaucoup de choses
qui n'auraient jamais pu se faire autrement.
Encore une fois, c'est affreux à dire,
mais cet incendie a été un mal pour un bien.
C'est la question que je n'osais pas vous poser.
Non, mais c'est horrible.
Quand je dis ça, c'est horrible,
mais quand je vois le résultat, je me dis,
ben oui, mais il n'y aurait pas eu ça,
t'aurais pas fait ça.
Et je sais là aussi que certaines âmes bien-pensantes
se sont précipitées le lendemain ou sur le lendemain de l'incendie
pour dire que par des sens,
j'aurais dû démissionner de mes fonctions après l'incendie,
que j'ai vu à la télé des plateaux assez univoques
avec quatre personnes, je ne sais pas,
glousant ses talents sur ma responsabilité.
Bon, déjà, il devrait un peu mieux connaître les lois,
un peu mieux connaître tout ça.
Il y a une enquête qui a lieu, elle n'est pas terminée.
Bon, voilà.
C'est très, très dur de travailler à sauver un monument pareil
en sachant que derrière,
il y a des gens qui sont en train de pointer le doigt sur vous.
En vous accusant d'être un criminel.
Je parle pour moi,
mais je parle aussi pour les entreprises qui étaient présentes avec moi,
qui, d'ailleurs, ces entreprises ne se sont même pas posées la question,
qui, dès le 16, étaient autour de moi.
Et c'est grâce à eux qu'on a pu sauver la cathédrale.
Au passage, quand vous découvrez qu'un certain général,
quand il est arrivé, a voulu virer l'architecte et les entreprises
parce qu'on n'allait pas garder ceux qui ont foutu le feu.
Vous pouvez comprendre mon état d'esprit et mon aigreur.
Mais donc, concrètement, vous disiez c'est un mal pour un bien.
Qu'est-ce que cela a permis de faire ?
Quelles sont les avancées, les découvertes,
les choses que vous n'auriez jamais pu faire sans cet incendie ?
On a eu une force de frappe incroyable.
L'argent, il a permis de voir la cathédrale.
L'argent, face à la catastrophe, était absolument important.
La catastrophe, elle était très importante, mais d'un point de vue de pollution,
c'est-à-dire qu'il a fallu vraiment que tout y passe.
Ça veut dire que Notre-Dame de Paris,
c'est pas un chantier, c'est 30 chantiers.
On avait donc les moyens financiers d'organiser 30 chantiers en un seul.
Bon, 30, ce n'est pas exactement le nombre,
mais c'est pour donner l'idée de ce qu'était cette ruche.
Et quand on dit qu'on avait 2500 personnes sur le chantier,
il y en avait sur le chantier, mais il y en avait à l'extérieur,
dans les ateliers, partout, dans la France.
En fait, la France, elle a bossé partout sur Notre-Dame.
Et puis, elle venait sur Notre-Dame le moment venu.
Donc, il y a eu une organisation, une planification folle.
Et on a pu, d'une part, régler le problème de la reconstruction.
Bon, on passe sur l'idée qu'elle soit à l'antantique.
Ça, c'est un autre sujet.
Mais on a pu refaire à l'identique.
Mais on n'est pas idiots.
On a quand même un peu réfléchi et on s'est dit,
on va quand même tirer les leçons de ça.
Donc, Notre-Dame de Paris est aujourd'hui l'édifice le mieux protégé
contre les risques d'incendie.
On a un dispositif qui est à la fois passif
et un dispositif qui est à la fois actif.
Le dispositif actif, il a fait...
Bon, on a sacrifié un peu de l'image de Notre-Dame.
C'est-à-dire que dans la charpente, on a des fermes coupe-feu.
Quand on est dans la charpente, franchement, ça passe inaperçu.
Il y a quand même un cloisonnement entre la nef, le transept et le coeur.
On a mis à l'intérieur des transepts, des locaux discrets.
Ça se voit franchement pas.
Le pompier peut arriver, déployer son armada, son tuyau et tout ce qu'on veut.
Et rentrer au feu directement.
On a des capteurs de chaleur, des caméras thermiques.
On a des caméras normales.
On a des détecteurs de fumée, des détecteurs d'incendie.
On a tout.
Et là-dessus, vous avez tout un dispositif actif.
Et notamment, c'est le dispositif de brumisation.
Quand on est arrivé, nous les architectes, après réflexion,
et qu'on est arrivé devant l'établissement public en disant
on va mettre ce truc-là, c'est important.
Au départ, c'était pas prévu, etc.
Maintenant, il est piquant de voir que tout le monde s'en réjouit.
Et effectivement, on a mis un dispositif de brumisation.
C'est quoi ?
C'est qu'à la place, c'est pas des sprinklers.
C'est vraiment un brouillard d'eau qui va tellement saturer l'atmosphère
qu'il n'y aura plus d'oxygène pour que le feu se développe.
Et le feu s'éteint lui-même.
On a fait les tests, on a fait des maquettes de grandeur.
On a tout essayé.
Vraiment, ça a été très loin.
Et là, quand je suis en train de vous raconter ça, je me dis
mais c'est vrai, on a fait ça, on a fait ça, on a fait ça.
Puis on a fait ça, puis on a fait ça.
En cinq ans ?
J'en reviens pas.
Et en plus, vous avez découvert des choses.
C'est-à-dire que vous avez pu fouiller,
vous avez pu soulever le capot de la cathédrale d'une certaine manière
pour comprendre comment elle avait été construite.
Il y a des choses que vous avez apprises,
qu'on ne savait pas, qu'on ne comprenait pas
sur comment les bâtisseurs des cathédrales gothiques travaillaient.
Alors, on avait notre maître à tous, Viollet-le-Duc,
qui l'avait déjà pas mal décortiqué.
Mais on a eu des confirmations de ce que disait Viollet-le-Duc,
notamment les agrafes en fer.
Notre-Dame en est truffée.
Et ce n'est pas des crampons du XIXe,
ce sont les crampons médiévaux
que Viollet-le-Duc a scrupuleusement respectés
parce qu'il avait compris comment Notre-Dame fonctionnait.
Et puis, on a découvert des choses.
Ça paraît étonnant parce que maintenant,
avec les nuages de 3...
Avec l'imagerie 3D.
L'imagerie 3D, voilà.
Vous voyez, c'est le vieux con qui ne sait pas parler de technique.
On a découvert l'épaisseur exacte des voûtes.
Donc, on a constaté que les bâtisseurs du XIIe siècle,
quand ils ont fait le chœur,
étaient beaucoup plus ambitieux et audacieux
que ceux du XIIIe qu'on suivait après
parce que les voûtes du chœur font entre 15 et 18 centimètres.
Dans la nef, plus tardivement, même dispositif,
un peu plus épais parce qu'on ne sait jamais.
Là, on a des voûtes qui font dans les 20, 22 centimètres.
Ça paraît pas grand-chose, mais c'est quand même important.
On a vu cette épaisseur.
On a pu voir la manière dont les pierres étaient agencées, posées,
des signes de pose, de taille, de position de la pierre.
Pas les taches rondes, mais vraiment, il faut le mettre comme ça,
comme dans l'écharpente, en réalité.
On a vu les analyses.
On a vu comment étaient faits les mortiers.
Un mortier magnifique, de chaux et de sable.
Et puis, après, on a surtout, pour monter l'échafaudage
qui devait partir du sol de la croisée
et atteindre le niveau du coq à 100 mètres,
avec 600 tonnes d'échafaudage.
Et là, c'est encore Didier Cuiset, mon cher Cui-Cui,
comme on l'appelle sur le chantier, comme même Emmanuel Macron l'appelle.
Il a développé un génie.
On a un échafaudage beau et efficace,
mais qui pèse très lourd, sur une gaufrette,
puisque le sol de Notre-Dame, il est truffé de cavités,
des sépultures, des caniveaux pour le chauffage à air chaud de Viollet-le-Duc.
Et nous, on s'était dit, Viollet-le-Duc, il a tout vu, il a fouillé.
Viollet-le-Duc, il a fait sa tranchée.
Il a dit, tiens, il y a une tête, il l'a mise de côté.
C'est parti au Louvre, c'est parti au musée de Cluny.
Mais il n'est pas allé là où on est allé.
Et là, on est tombé sur des vestiges hallucinants.
J'étais heureux, parce que ma cathédrale m'offrait encore un cadeau.
Je me disais, mais tu as encore des merveilles à m'offrir.
Toi, tu es merveilleuse.
Et on a découvert les vestiges du XIIIe siècle, du jubé,
déposé par Robert de Côte au XVIIIe,
pour répondre au vœu de Louis XIII, réalisé en fait par Louis XIV,
de doter Notre-Dame d'un décor nouveau,
au moment où Louis XIII, tellement heureux d'avoir enfin un successeur,
a consacré la France à la Vierge.
Et là, on a trouvé ces merveilles.
Alors, c'était tellement drôle.
On avait donc, moi, l'obsédé du planning,
mais quand même architecte et terriblement sensible à ce genre de choses,
et un général terriblement obsédé par son planning,
et qui, façon Chardasso, il dit, bon, dépêchez-vous, on rebouche.
Et moi, discrètement, je disais, ne vous inquiétez pas,
ne vous inquiétez pas, je vais vous donner du temps.
Mais finalement, j'ai dit au général,
vous n'allez quand même pas passer pour un militaire sans culture.
Dites que ces vestiges, ça vaut le coup de perdre, entre guillemets,
deux, trois semaines, et vous verrez,
votre image en sera d'autant plus dorée.
Une dernière question, Philippe Villeneuve, sur ce chantier,
c'est que ces cinq ans ont aussi permis,
avec toute la médiatisation autour de ce chantier,
de remettre sous la lumière les métiers, les savoir-faire,
de ceux qui l'ont construit et de ceux qui l'ont reconstruite.
Ce sont des professions, des filières,
qui ont besoin d'être protégées aujourd'hui.
Alors, puisqu'on en parle de la communication,
c'est vrai que les métiers d'art ont été mis en valeur,
et c'est vraiment très juste,
parce que j'ai la chance d'avoir pu réunir autour de moi
une famille extraordinaire.
Et encore hier soir,
tandis que je dégustais une tarte aux fraises de gros lait
et que j'ai dégusté quelques petits fours de Ducas
autour de ma famille,
de compagnons, d'amis qui m'ont porté,
vous avez des gens d'une modestie et d'une beauté humaine
et d'une compétence qu'on n'imagine pas.
Donc ça a fédéré tout ça.
Il y a juste un gros absent,
c'est que, oui, ces génies de la reconstruction,
ces belles-âmes,
elles ne travaillent pas comme ça sans savoir où aller.
J'ai l'immodestie sans doute de rappeler
qu'il y a quand même un, trois encheves,
plus une trentaine d'architectes
qui, comme dans n'importe quel chantier,
ont fait leur boulot,
c'est-à-dire de définir un projet,
de gérer le chantier en termes de planning
et en termes de qualité.
Ça veut dire des réunions de chantier,
ça veut dire un suivi complètement précis.
Et c'est aussi un métier d'art
qui a été cruellement absent.
Parce que vous savez,
quand j'allais aux journées du patrimoine
où il y avait les métiers d'art,
nous, on était là aussi.
Et j'étais frappé de voir des jeunes
de 15-16 ans qui venaient me voir
et qui me disaient
« Mais comment on fait pour faire ce que vous faites ? »
« Parce que j'aimerais bien faire pareil. »
Et je leur disais
« Voilà, il faut faire comme ci, comme ça. »
Et ça me rappelait, ces petits jeunes,
moi.
Quand en 1979, j'ai découvert à 16 ans
Viollet-le-Duc et mon futur métier.
Ça, j'aimerais le dire aussi.
Pouvoir le dire et dire
« Ça a été dur, mais qu'est-ce que c'est gratifiant. »
– Et à bon entendeur pour ceux qui…
– Comprend qui peut.
– Voilà.
Merci beaucoup Philippe Villeneuve,
architecte en chef des Monuments Historiques.
Vous êtes l'homme à qui l'on doit
la reconstruction de Notre-Dame.
– Pas tout seul.
À très bientôt sur RFI.
– Merci.