Comment l'école a réagi aux attentats de Charlie Hebdo en 2015
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France Culture
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Bonjour et bienvenue dans Être et Savoir, le magazine de l'éducation de France Culture.
Aujourd'hui, dix ans après les attentats de Charlie Hebdo, retour sur leurs conséquences sur l'école
et sur ce jour terrible du 7 janvier 2015 où on apprenait le nom des morts en direct.
Bernard Maris, Cabu, Charbes, Wolinski, Tignous, tous tués dans l'attaque du siège de Charlie Hebdo.
L'arme lourde à Paris en fin de matinée, ce sont les seuls noms des victimes confirmés à cette heure.
Mais le parquet de Paris évoque douze morts dont deux policiers.
Deux ou trois hommes lourdement armés ont fait irruption peu après 11h dans les locaux du journal situé dans le 11e arrondissement de Paris.
Le 7 janvier 2015, j'étais ici dans un studio en direct à gauche de Frédéric Seyss qui assurait un flash spécial.
Comme pour tant de gens, Cabu a fait partie des personnages familiers de mon enfance.
Charbes avait beaucoup croqué l'école, il était même venu dans l'émission.
La sidération ressentie ce jour-là en entendant tous ces noms,
la prise de conscience si douloureuse sur ce qui venait vraiment d'arriver,
resteront jamais gravées dans ma mémoire, dans la vôtre aussi, j'imagine.
Cet attentat qui attaquait la liberté d'expression va résonner d'une manière très particulière dans le pays
et prendre une dimension scolaire, car l'école fut non seulement associée aux hommages nationaux,
mais aussi à s'emparer du sujet en classe.
C'était inédit, on va en parler avec nos invités.
La France avait connu d'autres actes terroristes terribles dans les années 80-90.
Je pense aussi aux enfants tués et aux pères assassinés au sein de l'école Osar à Thora en 2012.
Mais c'est avec ce qu'on appelle les attentats de Charlie, entre le 6 et le 8 janvier,
que le monde éducatif va être appelé à agir et même réagir, et parfois aussi être invectivé.
Nous allons rendre compte du travail des professeurs pour parler du terrorisme islamiste aux enfants,
pour réfléchir avec eux à ce qu'est la liberté d'expression, la défendre aussi,
et se mobiliser pour les valeurs de la République, comme ils ont donc été appelés à le faire en 2015.
Définitivement, l'école est et sera en première ligne pour répondre à ce défi.
Au fond, c'est son identité et sa mission profonde à l'école,
qui est indissociable précisément de la République et des valeurs de cette dernière.
L'école, c'est aussi une caisse de résonance de la société dans son ensemble,
et c'est vrai qu'elle nous révèle beaucoup les difficultés du vivre ensemble,
des incompréhensions qui traversent et qui travaillent toute la société.
Il ne faut pas s'égarer à considérer l'école comme la seule responsable de tout,
mais l'école, clairement, peut être une solution majeure.
Bonsoir, Najat Vallaud-Belkacem.
Bonsoir.
Vous êtes ancienne ministre de l'Éducation. Vous étiez ministre de l'Éducation en 2015.
Vous êtes aujourd'hui présidente de l'association France Terre d'Asile.
Comment vous vous souvenez de ce moment, de ce que vous avez décidé de dire et de faire,
en tant que ministre de l'Éducation, suite à cet attentat qui a d'abord frappé le 7 octobre Charlie Hebdo.
D'autres attentats vont suivre. Une policière va être tuée le lendemain,
et puis on se souvient de l'hypercachère, quatre morts, une grande prise d'otages,
et de ce qui a suivi cette poursuite des frères Kouachi.
Vous, quels souvenirs gardez-vous de ce que vous avez ressenti et de l'action que vous avez menée ?
D'abord, comme vous l'avez vous-même indiqué, c'est difficile de ne pas se souvenir où on était exactement à ce moment-là.
Je m'en souviens comme si c'était hier. J'étais dans une réunion avec mon équipe, avec mon cabinet,
et j'ai vu à un moment donné que chacun était en train de regarder son écran d'iPad, de téléphone,
plutôt que de se concentrer sur la réunion, et que quelque chose était en train de se passer.
J'ai demandé, et là, l'information commençait à sortir. Il y a eu des tirs au siège de Charlie.
On a interrompu tout de suite cette réunion et on s'est tous rendus là où on était le plus utile.
Je me suis rendue à mon bureau. C'était important pour une ministre de l'Éducation,
parce que très vite se posent la question des établissements scolaires autour de l'événement et de la nécessité de confiner.
Je me suis fait la réflexion des années plus tard, au moment du Covid-19, que le mot de confinement entrait dans la langue commune.
Mais nous, confinement, ça voulait dire à l'époque maintenir les élèves dans les établissements,
expliquer le mieux possible aux parents de ne pas venir les chercher, surtout parce qu'il y avait ce sentiment de danger.
Donc, m'enfermant dans mon bureau pour prendre ces décisions-là, j'ai allumé la télévision
et tout de suite est apparue cette image des frères Kouachi rejoignant leur voiture et disant « on a vengé Mahomet ».
« On a vengé le prophète », je crois que c'est comme ça qu'ils le disaient.
Et donc là, ça a été un mélange de douleurs, j'allais dire doubles et vraiment mêlées.
C'est-à-dire qu'à la fois, c'était la citoyenne française, la ministre de la République
qui se rendait compte de la gravité de ce qui venait de se passer.
Et en même temps, je suis de culture musulmane, je suis de cette origine-là.
Et donc, d'entendre ces fous furieux, ces assassins prendre pour prétexte la religion qui était celle de mes parents,
ça a été aussi une douleur encore démultipliée.
Donc, j'ai envie de vous dire, dans l'extrait que vous avez passé, on entend une voix blanche.
Ça m'a frappée, mais vraiment, ça m'a frappée.
Et je me souviens qu'en fait, ce discours, je le tiens, après avoir passé dans les jours qui vont suivre,
il va y avoir plusieurs nuits blanches d'affilée.
La première, parce que très vite, on prend la décision qu'on demandera aux établissements scolaires le lendemain
de faire respecter une minute de silence, mais qu'on ne peut pas laisser les enseignants livrer à eux-mêmes.
Donc, il faut qu'on prépare des documents, des outils pédagogiques.
On travaille donc à tout cela pendant très très longtemps et très tard la nuit.
Ensuite, très rapidement, se présente cet épisode à l'Assemblée nationale où, justement, un député de droite,
je crois que j'ai fait exprès d'oublier son nom, peut-être que j'ai une mémoire un peu sélective,
m'attaque, moi, ministre de l'Éducation, sur le fait que certaines de ces minutes de silence ont été sifflées,
ou non respectées, perturbées par des élèves.
Et donc, mise en accusation, en quelque sorte, de l'école.
Et donc, il faut à la fois défendre l'école, parce que c'est les enseignants qu'on attaque derrière tout cela,
et en même temps, les frères Kouachi, comme le disaient certains en simplifiant les choses, étaient issus des bancs de nos écoles.
Donc, y a-t-il des élèves qui sortent de nos écoles françaises et qui n'adhèrent pas à ce point-là ?
Que sont les valeurs de la République, et y compris la liberté d'expression ?
Puisque Charlie, c'était la liberté d'expression, ou la laïcité.
Et donc, à partir de là, c'est un énorme travail qui va se mettre en place,
et qui va se traduire notamment par ce qu'on a appelé la grande mobilisation pour les valeurs de la République.
Donc, c'est des dizaines et des dizaines de réunions publiques à travers tout le territoire,
80 000 personnes mobilisées, pour finalement écrire, réfléchir ensemble,
communautés éducatives, collectivités locales, entreprises.
Ensemble, c'est quoi une école qui transmette les valeurs de la République ?
Où est-ce qu'on a pu peut-être faillir ?
Et comment est-ce qu'on renforce ça ?
Et donc, y a beaucoup de mesures qui vont naître de tout ça.
Comment est arrivée cette formule, mobilisation de l'école pour les valeurs de la République ?
Alors, c'est vrai que c'est une question très intéressante, parce que ça aurait pu ne pas aller de soi.
Je comprends votre question.
Mais en même temps, c'est très vite allé de soi.
Dans le sens où, si vous vous souvenez bien, 3-4 jours après le 7 janvier,
vous avez le 11 janvier, le dimanche, où tout le monde est dans la rue en train de marcher.
Des millions et des millions de gens, des chefs d'État venus de plusieurs pays, etc.
Et moi, je me souviens qu'à chaque pas, j'étais arrêtée par quelqu'un qui me disait
« Mais maintenant, c'est à l'école que ça se joue ».
Et dans cette phrase, il y avait à la fois une accusation,
celle que je viens de relayer à travers l'histoire des frères Kouachi.
Mais comment est-ce qu'on a pu échouer à ce point-là sur ce sujet ?
Et en même temps, une confiance, un espoir, c'est là que ça se joue.
En fait, c'est là que vous devez apprendre à nos enfants, nos élèves à vivre ensemble,
à adhérer à ces valeurs, qui ne sont pas des valeurs contre les élèves,
qui sont des valeurs pour eux.
À partir de ce moment-là, il a été assez évident que c'était un poids lourd à porter,
non pas seulement pour la ministre que j'étais, pour les enseignants,
parce qu'à travers moi, c'était vraiment les enseignants,
mais c'était aussi toute la noblesse de l'école que de se dire
« On préfère que ce soit nous qui ayons la solution,
plutôt que simplement les services de police, de justice et l'armée ».
La noblesse de l'école et en même temps, une école dans la tourmente,
une école sous le feu des critiques.
On va en parler avec les invités ici présents avec vous,
Najat Vallaud-Belkacem dans le studio.
Je salue Emmanuel Saint-Fucien, historien de l'autorité et spécialiste
entre autres des relations entre la guerre et l'école au XXe siècle.
Bonsoir.
Vous êtes directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales
et donc auteur de ce livre « L'école sous le feu, janvier et novembre 2015 »
publié en 2022 aux éditions Passé Composé.
Dans ce livre, vous revenez également sur l'assassinat de Samuel Paty
qui aura beaucoup marqué les esprits.
On va aussi en parler avec vous, Sébastien Ledoux.
Bonsoir.
Vous êtes maître de conférence à l'université de Picardie,
Jules Verne, historien de la mémoire et des politiques éducatives
et co-auteur avec Ismaël Ferrad de « Une école sous le choc,
le monde enseignant après l'assassinat de Samuel Paty »
publié au Bordeleau il y a quelques mois, en 2024.
Dans cet ouvrage, vous revenez sur les événements de 2015
qui sont une forme de matrice sur la manière dont on va demander à l'école
de s'investir dans ces sujets.
Comme on l'a dit en début d'émission, il y a juste quelques secondes,
avec Najat Vallaud-Benkassem, avec nous également Serge Barbé.
Bonsoir.
Vous êtes directeur du Clémy, c'est le centre pour l'information aux médias
et à l'information, parce que si on parle de liberté d'expression,
on parle d'éducation à l'information et ça a beaucoup changé depuis 2015.
Ça a fait partie des grands axes de réflexion éducative.
J'ajoute que vous êtes président du réseau francophone d'éducation
aux médias et à l'information, donc vous dépassez les frontières.
Et peut-être qu'on a aussi créé en France des manières d'aborder
l'actualité, même quand elle est très dramatique, comme après des attentats.
Je reviens à notre sujet.
L'école, à la fois présentée comme une institution hyper centrale
quand la France est dans la tourmente, par exemple un attentat si grave
se produit, on attaque la liberté d'expression,
c'est le réflexe français que de se tourner vers l'école en disant
maintenant c'est au professeur d'assurer un travail collectif,
un travail au service de la République.
Ça fait vibrer très fort l'histoire politique de notre pays.
L'école est un centre de gravité républicain.
Emmanuel Saint-Fucien, c'est ça qu'on a rejoué ?
Oui, on a rejoué.
On a rejoué en oubliant parfois que l'école n'est pas seulement
une instance de socialisation, mais aussi un réceptacle
de la société qui l'entourait.
On l'a rejoué dans un contexte très singulier, me semble-t-il.
À écouter le début de votre émission, on est saisi immédiatement
par une émotion, une émotion située culturellement, socialement
à l'énonciation des morts.
Une émotion en écoutant Madame la Ministre et un sang lexical
d'ailleurs emprunt d'une métaphore guerrière.
Oui, l'école était en première ligne.
On est dans cet entre-là qui sera très important dans les salles de classe
parce que c'est aussi au travers des émotions et d'un certain
imaginaire de guerre que vont se vivre ces événements
et les réagencements en salles de classe.
Si je peux me permettre, vous avez dit en introduisant l'émission
qu'on n'avait pas demandé à l'école à ce point en temps de paix
de telles actions et de telles réactions.
Vous avez parfaitement raison.
En revanche, dans la tradition, me semble-t-il, française
et spécifiquement française, on a fortement mobilisé l'école
en temps de guerre, que ce soit la première guerre mondiale,
la seconde guerre mondiale ou la guerre d'Algérie.
Quelque chose s'est joué autour d'un imaginaire de guerre
et d'une mobilisation.
D'ailleurs, vous avez parlé de la mobilisation.
Toute expression brutale, tout surgissement d'une violence extrême,
qu'elle soit liée au terrorisme ou à la guerre,
je ne dis pas du tout que c'est la même chose,
mais il y a ici un point commun, exige une mobilisation.
Si vous regardez toutes les réformes scolaires,
elles sont adossées au temps de guerre.
1919, 1923, 1944, notre socle, les lois Ferry 80-81,
c'est bien la victoire de l'instituteur prussien qui est avant.
Donc il y a une corrélation qui va se jouer ici
et une demande de mobilisation.
Et il y a un deuxième, j'en termine sur ça,
il y a un deuxième point commun entre terrorisme et guerre ici,
c'est que l'école est désignée comme coupable,
toujours, en temps de guerre.
Vous pouvez prendre les grandes guerres modernes du XXIe siècle.
Absolument, qu'on parle de ce sujet pendant assez longtemps,
donc on retient cette idée.
L'école est désignée comme coupable,
parce qu'on va y venir dans un instant,
mais je voulais poser la même question à Sébastien Ledoux
que celle que je vous ai soumise,
Emmanuel Saint-Fucien,
sur la manière dont l'école est en charge
de répondre à nos inquiétudes,
à, finalement, la violence aussi du temps.
C'est une responsabilité énorme pour l'école,
parce que l'école, ce n'est pas l'école,
ce sont des personnes, des enseignants,
ils sont si nombreux, très divers,
ils rencontrent beaucoup de problèmes au quotidien,
pas tous, mais quand même un certain nombre.
C'est beaucoup leur demander,
et toute la nation s'accorde à formuler cette demande.
Nathalie Belkacem le disait dans les manifestations,
on est interpellé, que peut faire l'école ?
Que va faire l'école ?
Il faut que l'école fasse quelque chose.
Je pense que ce qui est important de noter,
c'est que vous avez, dans les heures qui suivent
cet attentat et ces assassinats,
un cadrage, comme on dit en sciences politiques,
qui est lié à la nation, à la République.
Je pense que c'est important de dénaturaliser
quelque part cet événement-là.
Il n'y a pas de logique imparable
qui ferait qu'à partir d'un événement,
on aurait un cadrage national ou républicain.
Or, c'est ce qui s'est passé.
C'est la première chose.
Il faut bien comprendre que dans les productions
des discours politiques et médiatiques ce jour-là,
se joue effectivement, en tout cas,
on met en scène la nation.
Ce qui se joue là, c'est la nation.
Ce qui n'est pas forcément évident.
Dès le départ, ce n'est pas forcément évident
qu'on va dire que c'est la nation qui est en jeu
et la République qui est en jeu.
Or, c'est ce qui se passe.
C'est ce qui se passe à ce moment-là.
En fait, la question de l'école,
moi ce que je trouve intéressant,
quelque part, malgré évidemment le tragique de la situation,
c'est à l'analyser,
c'est qu'on va avoir différents temps
qui vont se conjuguer dans cette demande
qui est faite à l'institution scolaire.
Il y a un temps long qui a été évoqué
par rapport à la question de la guerre,
par rapport à la question de la République.
L'institution scolaire, ce n'est pas une institution parmi d'autres,
c'est celle qui, depuis la fin du XIXe siècle,
va porter et enraciner dans les consciences la République.
Donc, c'est quelque part ça qui se joue
justement dans les heures qui suivent.
C'est vraiment ce long,
c'est presque la longue durée,
si on veut, en histoire contemporaine,
c'est presque de la longue durée
de cette grande tradition de l'école
qui a construit, on va dire,
qui a fait des républicains,
qui a fait des nationaux,
mais qui a fait aussi des républicains.
Donc déjà, il y a ce temps long qui joue.
Mais il y a un temps plus court.
Il y a ce temps plus court qui est que
depuis les années 1980, en gros,
on va charger l'école
de différentes questions dites sociétales
dans des éducations A.
Ce qu'on appelle les éducations A,
ça va du code de la route jusqu'à la laïcité,
on en parlera peut-être tout à l'heure,
mais la laïcité va justement rentrer
dans ces questions-là dites éducatives
où on va charger de plus en plus l'école
pour prendre en charge une certaine,
à la fois éducation et socialisation.
On peut penser à Jean-Pierre Chevènement
parce qu'il avait fait des déclarations
et puis il avait aussi mis la Marseillaise,
par exemple, c'est symbolique mais important,
tout de même au programme en 1984.
En tout cas, ça a marqué les esprits,
le mien, j'étais élève.
On peut penser à Vincent Payon
parce que la charte de la laïcité,
c'est quand même tout de même un peu avant,
en 2013, elle est affichée dans tous les couloirs.
Je ne sais pas si elle est affichée
dans toutes les salles de classe à ce moment-là,
mais elle est bien affichée dans les écoles.
J'y vais souvent et je la vois toujours d'ailleurs.
Oui, et alors justement, vous avez raison,
c'est-à-dire la question de ces fameuses
valeurs de la République.
Quand on fait une étude justement sur cette sémantique-là,
valeurs de la République, ça apparaît quand ?
Ça n'apparaît pas au début du XXe siècle
ou lors de la IIIe République.
Ça apparaît justement dans les années 80
et surtout 90-2000.
Ce qu'il faut savoir, c'est que le code de l'éducation
intègre cette notion-là,
cette sémantique-là des valeurs de la République
à partir de 2000-2001.
En 2005, le code de l'éducation dit
voilà, la mission essentielle de l'école,
c'est la transmission des connaissances,
mais c'est aussi justement la transmission
des valeurs de la République.
Et il y a entre 2000 et 2020,
et donc une accélération après 2015,
justement, cette notion de valeurs de la République
qui rentre dans le code de l'éducation
à huit reprises, c'est considérable.
Donc quand effectivement vous avez cette sémantique-là
en janvier 2015 qui est utilisée par la ministre,
je dirais qu'il est déjà là.
C'est vraiment,
c'est pas nouveau, c'est pas une création,
c'est sûr, mais il est déjà ici.
Ce que je trouve hyper intéressant,
c'est que la formule, les valeurs de la République,
personne ne la discute,
enfin peut-être est-elle discutée en France,
mais elle fait un large consensus
autour d'elle cette formule.
Ce qui est finalement
objet de débat, c'est est-ce qu'on arrive
à, soit d'un côté,
les faire vivre,
ces valeurs de la République
et les performer dans l'école,
et de l'autre côté, est-ce qu'on arrive à les transmettre
de manière convenable ? Il est là le débat
en France, moi je trouve ça assez impressionnant
que finalement,
ce qui montre un peu le triomphe,
vous n'êtes pas d'accord ?
Je peux juste apporter un bémol.
Je ne suis pas si certaine que tout le monde
mette la même chose derrière la notion
des valeurs de la République, par exemple,
moi j'ai souvent remarqué, je vais faire bref,
j'ai souvent remarqué que du côté
de la droite, et plus encore
de l'extrême droite naturellement, quand vous dites
valeurs de la République, vous ne mettez jamais
lutte contre les discriminations ou le racisme.
C'est quand même étonnant,
alors que ça va de soi
qu'il faut lutter, évidemment,
contre
ceux qui refusent
d'appliquer la laïcité.
C'est pas le même mot,
sur la laïcité,
même si aujourd'hui,
la laïcité peut
être discutée
dans ses contours,
normalement c'est un principe, mais est-ce que c'est une valeur ?
Moi je dirais que laïcité,
c'est sans doute
ce qui est le plus communément
admis comme faisant partie
de ce vocable valeur de la République.
En revanche,
égalité fille garçon,
contre toute attente, vous vous rendez compte
d'ailleurs à l'occasion de ce
programme de vie affective et sexuelle,
qu'il y a plein de gens qui ne sont pas
si d'accord que ça,
que ça fait partie des valeurs de la République,
et encore une fois, des discriminations et racisme non plus.
Donc il faudrait
réinterroger quand même cette notion et se demander
dans quelle mesure est-ce qu'elle n'est pas
un peu instrumentalisée.
Serge Barbé,
on ne vous a pas encore entendu.
Oui, et il faut rappeler
que l'école c'est le lieu de
civilisation par excellence,
et que quand il s'agit de lutter contre la
barbarie, l'ignorance et
tous les préjugés qui l'accompagnent, évidemment l'école
est le lieu cardinal. Et donc on ne s'est
pas posé dix mille ans la question de savoir
pourquoi
en France
on avait assassiné des enfants juifs
dans une école sous contrat
avec la République. On ne s'est pas posé
effectivement suffisamment la question de se dire
un jour tiens on va
décimer un journal
satirique, sa rédaction,
on va tirer encore une fois sur des juifs,
on va tirer sur des policiers, la République
était attaquée. Donc le grand enjeu
c'était déjà de comprendre aussi
très rapidement que ce qui
était visé c'était le cœur
de la France. Et le cœur de la France,
son cœur battant c'est la République,
ce sont ses valeurs et ce principe cardinal
qui fondent la République et la laïcité.
Et donc en attaquant Charlie Hebdo,
on attaquait la laïcité
qui est indissociable
de la liberté d'expression,
qui est indissociable
des grandes lois qui ont fondé notre République
et qui sont au cœur de l'école et des
enjeux éducatifs de l'école aussi
vieux et même avant la République.
Enfin on lit les cinq leçons
sur l'instruction publique des Montesquieu pour se
rendre compte que ce combat pour la civilisation
il est ancré dans
les enjeux éducatifs depuis des siècles.
Et donc je pense que là-dessus
nous ne nous sommes pas trompés de combats
à l'époque et malheureusement les
soubresauts terroristes qui ont
suivi ensuite ont montré que
on assassinait des journalistes,
on assassinait des juifs, on
assassinait des policiers, on
assassinait des enseignants
pour abattre la République.
Et donc je pense qu'effectivement cette
grande mobilisation pour les valeurs de la République
elle coulait de source. La question c'est de
savoir comment on sécurise des établissements
en ne faisant en sorte que
il n'y ait pas d'attaque et comment on les ouvre
à la société civile pour
aider les enseignants aujourd'hui à passer à l'âge.
Et comment on met
en musique ce que
les
femmes et hommes
politiques, les
éditorialistes mettent en grande phrase
c'est-à-dire qu'après on est dans des classes,
on est avec les élèves, il faut les écouter,
il faut leur répondre, il faut avoir le temps et les
moyens de le faire, des formations.
Les deux ouvrages dont on parle
ce soir, et c'est pour ça que je les ai trouvés particulièrement
intéressants, enfin pas que pour ça, mais ça m'a beaucoup
plu pendant ces deux lectures,
contiennent énormément de
témoignages, des témoignages d'enseignants qui
disent bon, on n'avait quand même
pas beaucoup de matériel en janvier
2015 pour
réfléchir, pour s'emparer
du sujet, parce que
on sait que la formation à la laïcité
elle n'est toujours pas d'ailleurs
dix ans après à la hauteur de ce qu'elle devrait être,
ça fait partie des débats
récurrents qu'on a dans cette émission,
on sait aussi que c'est difficile
de se préparer en un jour, et que
les élèves qui perturbent
de mille manières, parce que
une minute de silence pour la respecter
ou pour montrer qu'on a une certaine
défiance, les élèves peuvent être
assez créatifs, qu'est-ce qu'on fait ?
On fait remonter ?
On discute ?
Est-ce qu'à l'école on est là pour parler ?
Ça a été aussi un endroit
où il a fallu entamer un dialogue,
ça c'est les enseignants qui s'y collent
et c'est ce que vous racontez dans votre ouvrage
Emmanuel Saint-Fucien.
Oui, c'est ce que je raconte et je suis désolé,
je vais faire une toute petite parenthèse pour revenir,
mais c'est tout à fait connecté à votre question,
à ce qui a été dit juste avant, parce que justement
ça me semble très important
cette distinction et cette confusion
qu'il y a forcément chez les parents,
chez les élèves et chez les enseignants
sur
principe et valeur, ça n'est pas la même chose
et par ailleurs le contenu même des enseignements
concernant la laïcité,
on peut rappeler que vous avez été enseignant vous-même
du secondaire, c'est important de le dire.
Quand j'étais enseignant dans les programmes d'éducation civique,
la laïcité n'était pas une valeur,
c'était un principe et un principe
ça n'est pas une valeur, un principe
c'est rigide, c'est de droit, il en faut,
je ne dis pas qu'il en faut, mais ça n'est pas
une valeur, une valeur c'est ouvert, c'est souple
et ça se travaille entre élèves et enseignants,
c'était liberté, égalité, fraternité.
Dans les programmes d'éducation civique que j'ai enseigné
entre 2002 et 2009, c'est exactement ça
les trois valeurs. Et ces trois valeurs-là,
liberté, égalité, fraternité,
en dépit de bien des contempteurs
de l'école publique qui ne l'ont pas défendue comme ils auraient
dû la défendre entre janvier et novembre, ça a été
travaillé dans les classes, ça a été concerté
entre élèves.
Oui, je n'ai pas dit ça, je m'excuse.
Je précise juste l'année pour qu'il n'y ait pas de confusion.
Et ça a été travaillé suite
à la panique morale
qui s'est emparée
du monde éducatif,
des hommes et des femmes politiques,
des médias, suite à cette
rupture, on s'en souvient,
provoquée par les
incidents de la minute de silence.
Ici, c'est très important
de revenir à la chronologie, excusez-moi,
c'est très important parce que ce chiffre-là,
je dis ça sous l'autorité de
Najat Vallaud-Belkacem, est communiqué, me semble-t-il,
par le ministère le 13 au soir
et diffusé par les médias le 14 au matin.
C'est-à-dire quand ? C'est-à-dire après la
manifestation du 11 dont vous avez parlé,
qui a paru comme un soutien massif, une union sacrée
autour de l'événement.
Le jour même où reparaît le numéro
de l'après de Charlie Hebdo,
tout est pardonné, qui va, on s'en souvient,
provoquer aussi une émotion très vive.
On est beaucoup à l'avoir gardé chez nous.
On l'a gardé chez nous. Il s'est vendu à un million d'exemplaires
en quelques heures. À dix heures, il n'y avait plus un exemplaire
dans les kiosques de Paris. In fine,
il va être imprimé à huit millions d'exemplaires
en faisant le quotidien,
l'hebdomadaire, pardon, et quotidien d'ailleurs,
toute presse confondue, le plus vendu de toute l'histoire
de France. L'union sacrée apparaît là.
Or, la division apparaît dans ce chiffre.
Deux cents incidents de la
minute de silence. C'est-à-dire que,
chiffre qui aurait pu paraître au demeurant
insignifiant, excusez-moi,
par rapport aux
douze millions d'élèves.
On sait très bien
que ce qui qualifie les incidents, c'est très
compliqué, etc. Mais la division,
le risque de division, est apparu
au sein de l'école. L'école est apparu
comme l'institution
où le pacte
républicain pouvait se rompre.
Sans voir
qu'au fond, très vite,
immédiatement, des pratiques
pédagogiques allaient se déployer, des
discussions entre élèves et
profs allaient se déployer.
Du hors-programme, forcément, c'est le principe
de la guerre ou du terrorisme, c'est hors-programme.
Les enseignants n'ont pas d'outils, n'ont pas de manuels,
n'ont pas de directives. Ils doivent improviser,
ils doivent se saisir d'outils nouveaux,
ils doivent débattre avec leurs élèves, ils doivent
agencer, réagencer, corriger.
Ils doivent écouter les émotions,
les pleurs, les colères.
Les profs sont surpris
par leurs élèves. Les témoignages
de mes 158, de mes 76
enseignants interrogés
disent que la surprise vient du fait que
les ruptures de la minute de silence ne viennent pas
des élèves marginaux ou des élèves
dits perturbateurs. Ils viennent des
bons élèves. Ils viennent des élèves qui avaient su tisser
un pacte pédagogique avec leurs enseignants
et qui ne
ne ressentent pas l'émotion
face au deuil
qu'on leur demande de porter.
Et la rupture, elle vient de là.
Ou encore, parce que ce que vous dites
me renvoie à des
souvenirs extrêmement précis,
ou encore de ces élèves
pour qui c'était tellement
douloureux d'imaginer qu'un tel
acte ait pu avoir lieu, qu'ils préféraient
se réfugier dans le complotisme et le
conspirationnisme. Et c'est vrai que les
rétroviseurs de la voiture n'étaient pas tout à fait
de la même couleur que la voiture, etc.
Vous vous souvenez de tout ça ?
Assez moyennement sur l'histoire des
rétroviseurs. Il y avait deux thèses qui
circulaient chez les complotistes à ce moment-là
et pas mal de jeunes qui y souscrivaient
qui étaient, comment est-il possible
que comme par hasard, je mets des
guillemets, les frères Kouachi auraient
oublié leur passeport sur
le siège de la voiture ?
Et d'ailleurs, cette voiture
étrangement, d'une image à l'autre, son
rétroviseur change de couleur. Enfin, ça n'a aucun
intérêt, mais ce que je veux dire par là, c'est que je me
souviens de discussions avec des enseignants
qui m'avaient raconté qu'en fait
en effet, il y avait dans leur classe
des élèves, mais qu'on pouvait
pas suspecter d'hostilité,
de haine, d'antisémitisme ou
d'anti-Charlie, je sais pas quoi, mais
qui juste, pour qui c'était tellement
insupportable ce qui venait d'advenir,
qu'ils préféraient se réfugier dans une théorie
conspirationniste. Et ça, je trouve que
ça a été quelque chose qui a été trop peu
souligné à l'époque pour
y compris adoucir un petit peu
ce chiffre froid, prétendant
que tant d'élèves se seraient
élevés contre Charlie. Je pense que c'était
beaucoup plus compliqué que ça.
Moi, ce que j'ai entendu aussi,
et ce dont je me souviens des émissions
qu'on a pu faire en 2015, c'est
d'enseignants qui s'inquiétaient aussi
pour leurs élèves,
pour l'école
en général, pour
ces accusations, hein, ce
racisme aussi, parfois,
qui a pu s'exprimer
et que les élèves
disaient ressentir. Donc, on
était dans un faudron assez
compliqué, avec
cette mission
toujours de défendre
les valeurs de
la République. Vous vouliez
réagir, Sébastien
Ledoux ? Alors, je ne sais pas si c'est sur
le travail des
enseignants tel qu'il a pu
s'élaborer à ce
moment-là, et puis peut-être après, parce qu'on
sait, et peut-être que ça, ça peut
être intéressant à dire, le temps
est important, le temps pour préparer.
On a vu, après l'assassinat de
Samuel Paty, que
les professeurs
contestaient le fait de ne pas avoir une demi-journée
pour réfléchir à comment ils allaient
organiser la minute de silence
dans leur établissement, et aussi quels mots
ils allaient pouvoir poser de manière
un peu concertée
dans leur classe, avec
leurs élèves, pour parler de cet événement
hyper dramatique, puisqu'en plus
c'est un professeur, le cœur de l'école est complètement
touché. Juste pour revenir
à ce que vous dites à l'instant
sur l'après Samuel Paty,
quand je suis reparti en enquête, justement
auprès des enseignants dans les semaines qui ont suivi,
tous me parlaient
de cette annulation
de la préparation de la
minute de silence et des débats, puisqu'il
avait été convenu par le
ministère de l'époque, Jean-Michel Blanquer,
d'organiser deux heures,
à la fois une heure
d'échange avec les enseignants, puis
une heure avec les élèves,
et donc cette annulation de dernière minute,
de trois jours avant la rentrée,
n'est pas passée, c'est le moins qu'on puisse dire.
On a vraiment
un sentiment à la fois
de tristesse considérable,
peut-être qu'on aura le temps d'y revenir, mais
il y a quelque chose qui se rejoue, en fait,
après Samuel Paty,
à partir de
Charlie Hebdo, c'est très net, donc il y a
à la fois une tristesse considérable,
et peut-être encore plus forte, évidemment, de la part
des enseignants, et on comprend pourquoi,
puisque l'un d'eux a été là, évidemment,
la cible d'un assassinat aux dieux,
et en même temps, d'une colère.
D'une colère qui n'est pas retombée, parce que quand on les
interroge, deux ans et demi après
ce qu'on a fait avec Ismail Ferrat, et qu'on a
presque 900 réponses,
on a toujours cette colère-là.
Elle ne s'est pas atténuée.
Deux heures et demie après l'effet, cette colère,
elle est encore présente par rapport à l'institution.
Donc ça, c'est juste ce que je voulais
dire. Pour...
La colère de ne pas avoir eu le temps...
Cette colère par rapport à l'institution,
d'une façon, je dirais, floue,
de façon précise,
d'avoir eu cette annulation,
c'est-à-dire vraiment le sentiment de ne pas avoir été compris.
Je reprends un verbe atyme d'une
enseignante qui disait, on a eu l'impression
quand on a su qu'il y avait eu ces deux heures,
d'avoir enfin été compris, d'avoir
enfin été entendu, et puis finalement
patatras, ben non, comme d'habitude, on n'a pas été
entendu. Donc il y a ce
qu'on met en avant, nous, c'est cette
énorme colère ou défiance ou sentiment
de solitude, parce que c'est un mot
qui revient dans l'analyse du vocabulaire,
beaucoup, beaucoup, ce sentiment
de solitude, en général,
et encore plus face à ce
genre d'événement. Mais moi, je voudrais
revenir au 8 janvier,
parce que j'avais commencé à enquêter, justement,
à partir des
attentats de Charlie Hebdo. Vous aviez publié
un article sur la question.
Et ce 8 janvier,
moi, ce que je voudrais dire, enfin, ce qui me semble vraiment
important de dire, c'est que vous avez une
socialisation des élèves,
je dirais, il y a une lecture sociologique, je suis désolé,
des fois, ça passe pas très bien, mais je pense qu'il faut
la voir, quand même, il y a une lecture sociologique des événements.
Il y a une socialisation des élèves
à cet événement Charlie Hebdo, qui passe
par des discussions avec des parents,
le soir même de l'attentat, de la part
de parents provenant
de classes moyennes et favorisées,
qui disent à l'enfant,
c'est important ce qui s'est passé, on va regarder la télévision
ensemble. Et ça, c'est
une forme de socialisation, c'est-à-dire que
moi, les élèves que j'ai interrogés dans mon
enquête me disent, j'apprends sur mon
portable Charlie Hebdo,
je passe à une autre nouvelle. Donc,
en fait, il n'y a pas d'élèves, ce jour-là,
qui se disent, ah oui, c'est grave ce qui se passe.
Donc, il y a une socialisation de l'événement qui passe
par des parents, qui, justement, sont
plutôt de classes moyennes et classes favorisées,
mais pas des classes populaires.
Donc, le lendemain matin, quand vous avez cette demande institutionnelle
qui se fait, il y a des
enfants qui, effectivement, sont prêts à y répondre
de façon tout à fait, on va dire,
correcte, conforme, etc.
aux attentes de l'institution scolaire.
Et puis, il y a d'autres élèves
qui ne sont pas forcément, justement,
dans cette
conformité-là, si je puis dire.
Et ça, ça rejoint, en fait,
des travaux sur les relations école-famille,
comme Pierre Perrier, le sociologue de dédication,
qui a beaucoup travaillé là-dessus.
Oui, il y a effectivement des relations qui sont
différenciées dans les relations école-famille.
Et ça, ça a joué, aussi.
Deuxième chose que je pourrais, rapidement,
ce que je voudrais dire, c'est que
ce que l'enquête aussi a montré,
je sais que ce n'est pas facile à dire, surtout
à ce genre de commémoration, à ce jour de commémoration,
c'est que vous avez un malentendu
qui s'est produit, aussi,
dans la tête de certains élèves, avec
le mot d'ordre « Je suis Charlie ».
Effectivement, ils ont associé,
et on comprend pourquoi, ils ont associé
la demande de mine de silence à une demande
d'adhésion aux caricatures.
Je voulais absolument qu'on en parle.
Ça me semble indispensable de le noter.
Parce que ce n'est pas pareil
de parler de liberté
d'expression
et de défendre la liberté d'expression
et de dire « Je suis Charlie ».
Il y a une petite nuance et
il faut faire un travail
d'explication. D'ailleurs, vous aurez
remarqué qu'après l'assassinat de
Samuel Paty, vous n'avez eu aucun élève
à ma connaissance qui ait contesté le fait
de se sentir solidaire
de Samuel Paty.
Vous voyez, quand les choses sont...
De même qu'après le Bataclan,
évidemment, les événements ne résonnent pas.
D'ailleurs, ils ne sont pas équivalents.
C'est bien, aussi, cette attaque
d'un journal.
On est journaliste, ici.
On a
ressenti, aussi,
ce qui s'était passé d'une manière très particulière
dans les rédactions.
Quand on rentre chez soi et qu'on parle à ses
enfants, et je ne parle pas de moi,
spécialement quand
on est
touché de plus près par les événements,
pareil pour les professeurs,
je pense qu'on pose des mots
différents. Après, il y a des parents qui
ne voient même pas, parfois, leurs enfants
le soir parce qu'ils rentrent tard du travail, qu'on n'a pas
le temps de se parler. Évidemment, les situations
sont très différentes les unes des autres. Serge Parvé,
on parle d'éducation aux médias, là.
Parce qu'on parle de la presse.
Je voulais réagir sur une chose.
J'étais avec Rhys, là, il y a
quelques jours, juste avant les vacances, parce qu'il y
avait une remise de prix
des journalistes par la fondation Varennes.
Et je tenais à lui dire...
Il y avait une journaliste de Charlie Hebdo
qui était récompensée pour un reportage
qui était remarquable.
Je vois Rhys et je lui dis
mais je veux lutter absolument
contre l'idée que l'on
pourrait tuer des journalistes en France et des enseignants
et que rien ne se passerait.
Pour moi, c'est important parce qu'on parle de choses
qui remontent à dix ans.
Dix ans, c'est une classe d'âge. Quand on prend un
enfant, on le garde dix ans à l'école et il ressort.
Et donc, on parle de quelque chose qui est extrêmement
important, c'est le mouvement de l'école.
C'est le mouvement de la société française depuis dix ans.
Et ce mouvement, il est tout simplement
extraordinaire parce que
le soir du 7 janvier, nous étions
place de la République à Paris.
Il y a eu les grandes marches ensuite. Il y a eu
ces millions de Français qui ont marché.
Mais ça n'a pas été qu'une marche.
C'est que derrière, il y a eu
des engagements citoyens
totalement remarquables.
Aujourd'hui, je pourrais
raconter l'histoire de tant d'associations
qui se sont créées à l'époque et qui
continuent aujourd'hui à venir
aux côtés des enseignants, justement
pour travailler sur l'éducation.
La réserve citoyenne qui avait été créée.
Moi, j'ai souhaité aller dans ce centre
de liaison de l'enseignement et des médias d'information.
Le Clémy.
Tout à fait précis, le Clémy.
Parce que le Clémy, justement, permet...
Est-ce que c'est à partir de 2015, par exemple,
qu'il y a plus de journalistes qui vont
dans les écoles ?
Comme on voit,
il y a beaucoup d'associations
qui se sont développées.
Dès le lendemain des attentats, il y a eu une réunion du conseil d'orientation
du Clémy dans les salons
à l'invitation de la ministre, dans les salons
du ministère. C'était
important de réunir les médias parce que
Charlie Hebdo est un média.
Donc on a commencé aussi
par réunir tous les responsables
des médias. Et aujourd'hui, effectivement,
il y a une progression immense puisque nous travaillons
éducation nationale avec la quasi-totalité
des médias, qu'ils soient publics
ou privés. Nous avons intégré
aujourd'hui, et nous conconstruisons ensemble,
et nous portons ensemble, avec certains
notamment des médias publics,
des formations
des enseignants en éducation en médias
et à l'information sur des sujets extrêmement
pointus comme l'impact de l'IA
sur la fabrique de l'information.
Nous portons cela avec France Télévisions
depuis la rentrée de 2022, mais
je ne saurais raconter tant. Elles sont
nombreuses, les initiatives
aujourd'hui qui existent, et
pour le dire simplement, qu'elles sont
françaises, que beaucoup partent de France
et qu'elles inspirent aujourd'hui des régions
en dehors
de France qui veulent créer des Clémy
un petit peu sur le modèle de ce que nous avons
fait. Il y a un CQEMI
qui s'est créé au Québec, il y a un Crémy
qui s'est créé en Afrique. Ce qui est intéressant,
c'est que l'éducation, au départ,
aux médias,
c'était beaucoup
essayer de faire un journal de l'école,
c'est évidemment très précieux
comme travail pour les élèves, faire
de la radio, on a des ateliers pédagogiques
ici à Radio France,
et c'est devenu rencontrer des journalistes.
C'est devenu rencontrer des journalistes,
mais en fait, on a parlé
de l'attentat
contre Charlie Hebdo,
on n'a pas parlé de tout ce qui circulait
à l'époque sur les réseaux sociaux numériques,
y compris sur Facebook, cette période
où la dérégulation était totale,
les images les plus violentes, et chaque fois
que se produisait un attentat, l'accès
des plus jeunes aux images les plus
violentes qu'ils soient, et donc nous sommes
sortis d'une décennie...
Parce qu'on parle aussi d'un moment où la Syrie
est en guerre, l'Etat
islamique, il y a des images de décapitation.
Mais pendant que se produisait Charlie Hebdo,
avant et après, il y avait la propagande de l'Etat
islamique sur Facebook, évidemment,
et sur d'autres réseaux sociaux, et donc
il fallait absolument que l'on trouve
une réponse, et nous avions,
évidemment, et nous avons conscience
qu'aujourd'hui, éduquer
aux médias et à l'information à l'ère
numérique, c'est une mission de l'école.
C'est une mission qui
aujourd'hui est complète,
l'éducation aux médias et à l'information fait partie
des fondamentaux de l'école, elle va continuer
à progresser, nous sommes dans une
éducation droite, dont parlait Sébastien
tout à l'heure, mais nous sommes aujourd'hui
à la fois sur des enjeux...
Est-ce que des moyens sont donnés ?
Les moyens sont
par essence insuffisants
sur une telle progression
de nos sociétés, à l'ère d'une révolution numérique
qui hisse
ces enjeux au plus haut niveau.
Aujourd'hui, quand on veut
former des enseignants à
un sujet, par exemple de la lutte contre
la désinformation, on va toucher à des enjeux
complexes, puisqu'on va toucher à la question de
l'algorithmie, qu'on va toucher à la
question de l'économie de la
désinformation, des médias de la désinformation
et nous sommes dans un
temps politique, il suffit de regarder
l'actualité du jour pour se rendre
compte que nos sociétés démocratiques
sont bousculées de plein fouet
par ces enjeux aujourd'hui d'évolution
des technologies numériques de l'information
et que l'information
quand elle est mise entre de mauvaises mains
est une arme redoutable.
Et donc, effectivement, nous
avons une mobilisation de la société
à l'école, mais pas simplement
à l'école. Et donc, par exemple,
aujourd'hui, de sensibilisation sur
les réseaux sociaux, les endroits
où aller. Surtout, c'est-à-dire
sur le dessin presse et la caricature. En fait, j'étais en train
de penser à X et à Twitter et à
Elon Musk, moi, en vous écoutant.
On pense à lui, et on pense effectivement
au fait qu'on peut, sur
TikTok, prendre une caricature
qui n'a absolument rien à voir,
la décontextualiser, la remodeler,
lui faire dire
autre chose que ce qu'elle voulait dire et essayer
de bourrer le crâne des jeunes
usagers de TikTok pour
essayer de les monter les uns contre les autres
ou de, effectivement, les éloigner
de la République
et de ses valeurs.
Je voulais revenir sur le procès
qui a été fait à l'école, suite
aux attentats
de Charlie,
et puis
les jours qu'on suivit, évidemment.
Une accusation à l'école de ne pas
former suffisamment les citoyens.
Il y a un verbatim
qui m'a énormément
percuté quand je vous
ai lus. Je crois que c'est
dans Emmanuel Saint-Fustien, mais il faut
que je sois sûre, peut-être que je confonds les deux livres,
parce que je les ai lus l'un après l'autre.
C'est quand on a parlé
de radicalisation dans les cours de
récréation en 2015.
À l'époque, le président du
syndicat des personnels de direction
qui s'appelle Philippe Tournier a dit
que c'est dans les prisons qu'il se radicalise,
pas dans les cours d'école. Pourquoi c'est à moi
qu'on vient parler ?
Mais ça, c'était un tout
petit événement par rapport à tout ce qui a été
dit, finalement, contre l'école.
Et là, on rejoint
des invectifs qui sont faits
en temps de guerre, Emmanuel Saint-Fustien.
Oui, l'école coupable,
j'en parlais tout à l'heure,
coupable de l'Holocauste de la
jeunesse française en 1916,
nommée ainsi par le recteur de Bordeaux,
Raymond Tamin, par Paul Lapie,
le directeur des écoles primaires, coupable de la défaite
en 1940, et pas seulement du point de vue
des autorités vichystes,
aussi d'hommes progressistes,
aussi de Jean Zell lui-même dans ses écrits de prison
qui dit qu'il n'a pas été assez loin, qu'il porte une part
de responsabilité dans la défaite.
Marc Bloch, dans L'étrange défaite, dit la même chose.
L'école coupable deux fois dans les guerres
civiles ou dans les guerres décoloniales,
en Algérie, par exemple, coupable
de la colonisation et donc atteinte par
l'EFLN lors de grèves scolaires
mais aussi d'attentats.
Attentats qu'elle va subir aussi de l'OAS,
qui va tuer des enseignants, qui va tuer des inspecteurs,
au bout de fait Raoult notamment, ou Max Marchand,
auteur de Manuel. L'école, en temps
d'épreuve,
de violence, est toujours coupable. Et là,
elle a été coupable, mais au carré, au cube.
Il faut se souvenir
des discours de janvier-février
où toutes les critiques
de l'école, dont on porte, à mon avis, collectivement
une responsabilité, se sont croisées
dans un faisceau, mais à mon sens, inédit.
À mon sens, il n'y a pas
d'équivalent au XXe siècle. Critique de droite,
critique des clinistes, déclin des
programmes, déclin du collège unique, déclin des...
Voilà, critique...
Critique de mettre les choses sous le tapis,
critique de l'administration qui met
sous le tapis, qui tait les choses...
Cela dit, le pas de vague, par exemple,
les professeurs en parlent.
Mais critique des professeurs eux-mêmes.
Critique des professeurs eux-mêmes, et y compris des profs
de gauche, voire d'une gauche libertaire.
Il faut se souvenir de la Tribune du Monde du 8
ou 9 janvier, de mémoire, qui sont 4
enseignants qui se disent contre le pouvoir,
de tendance libertaire.
Ce sont des enseignants d'un lycée d'Aubervilliers
et qui disent, on a échoué.
On a échoué. Nos élèves
ont tué
nos frères. Donc critique
de l'extrême-gauche, critique de la gauche républicaine
et radicale, et pas qu'un peu.
Critique de la droite et de l'extrême-droite.
Critique, tous azimuts,
si j'ose dire, qui ont fait de l'école,
vous avez raison, non seulement
la responsable
du délitement du lien social.
Et non plus la prison. Vous avez raison, traditionnellement
c'est la prison qu'on monte du doigt.
Pour le terroriste Khaled Kalkal,
en 95, par exemple.
Mohamed Merah,
bien sûr, socialisé, dont la radicalisation
avait été pointée en prison.
Je pense aussi à
l'auteur Nemouch, l'auteur de
l'attentat contre le musée juif
à Bruxelles. C'était toujours la prison qui était montrée du doigt.
Là, c'est l'école.
C'est l'école qui est accusée
quasiment de
je ne sais pas comment dire,
d'ouverture, de bienveillance,
de laisser faire face à
l'empiètement
d'un radicalisme musulman
qui dévore de l'intérieur
l'école publique.
Il a fallu à vrai dire
qu'est-ce qu'il a fallu pour que ce discours s'arrête ?
Il a fallu les attentats du 13 novembre.
Parce que
ça va jusqu'à l'annonce d'une guerre civile.
Il faut relire les textes,
pas seulement de la droite.
Il faut relire le texte de Boucheron
et Mathieu Riboulet, par exemple, prendre date.
Le terme guerre civile est
employé plusieurs fois.
Il faut relire Crouset et Le Gall
au péril des guerres de religion.
Patrick Boucheron, l'historien,
je précise un peu vos références pour ceux qui ne les connaîtraient pas toutes.
Non mais c'est-à-dire que
le risque, et on se dit,
il y a une commission d'enquête
sénatoriale, on ne s'en souvient peut-être pas,
mais si il y a une commission d'enquête, c'est qu'il y a eu faute,
ou en tout cas qu'on présuppose qu'il y a faute.
Donc cette commission d'enquête sénatoriale...
Oui, je me souviens lui avoir répondu.
Le sénateur Gros Perrin.
Mais pas seulement.
Beaucoup de gens avaient été auditionnés.
Absolument.
Et qui commence sans rapport par
la minute de silence et une réplique des attentats.
C'est-à-dire qu'il fait de la subversion
scolaire de la minute de silence une réplique
des attentats. Ça s'est déposé au président de la République
en juillet 2015. Voilà, ça y est, maintenant
je me suis perdu et je ne sais plus où je voulais en venir.
On parlait de la manière
dont à la fois l'école avait été invectivée
et puis de comment les choses
s'étaient rejouées après
l'attentat du 13 novembre.
Je vous écouterai
très attentivement, ne vous inquiétez pas.
Très sympathique, merci beaucoup. Non, juste pour dire que
on prévoyait donc, en cas de
deuxième attentat, une déflagration.
Il y a eu ce deuxième attentat, qui n'était pas le même.
On est tous d'accord ici pour dire que
c'était pas ciblé, les cibles étaient
indéterminées, l'ampleur des victimes
n'étaient pas les mêmes, mais il y aurait pu
avoir une nouvelle division.
Il y aurait pu avoir des contestations.
C'est tout l'inverse qui s'est passé. Les communautés
scolaires ont fait front ensemble.
Elles ont affirmé leur communauté
ensemble. Elles ont porté le deuil.
Et ce que j'avance dans le livre en un mot,
c'est bien sûr que l'attentat n'est pas
le même, mais ça n'est pas seulement à mon sens
parce que l'attentat n'est pas le même.
C'est qu'entre janvier et novembre,
enseignants et élèves, ensemble,
ont, par des millions
– je pèse mes mots –
900 000 enseignants, 10 millions d'élèves,
par des centaines de milliers de négociations,
de migrantées, négociations,
d'arrangements, d'agencements, de discussions,
de débats, ont reconstruit
un présent commun au sein des salles
de classe, qui fait que le 16 novembre,
au moment de la minute de silence, chacun sait
– il y a l'émotion, qui n'est pas la même, c'est
entendu – mais chacun sait où
est sa place. On a, en quelque sorte,
un retour d'expérience, hélas,
dramatique, de janvier, qui fait que
les choses ne se passent pas.
– C'est juste pour compléter
ce que dit Emmanuel Sarkozy,
et j'invite vraiment les auditeurs à lire le livre,
tout comme celui de Sébastien Ledoux, parce que c'est vrai
qu'ils sont absolument passionnants et qu'ils éclairent
beaucoup ce qui s'est passé à ce moment-là.
Je voudrais juste compléter
en rappelant que le
11 novembre,
le Bataclan, c'est aussi
l'attentat dans lequel
on périt un nombre considérable
d'enseignants, de professeurs
d'université, d'étudiants et d'élèves.
Et moi, je me souviens, comme
ministre, pardon, je suis désolée parce que
l'émotion me monte aux yeux, mais
de ce nombre de classes dans lesquelles
il y avait une chaise vide,
après l'attentat du
Bataclan, qui était incroyable.
Donc, j'allais dire,
tout ce que vous avez dit est juste… – C'est extrêmement bien raconté
dans le livre d'Emmanuel Saint-Fustin, c'est-à-dire
que ça vibre dans le
territoire français, et même au-delà, parce qu'on
connaît quelqu'un. On connaît quelqu'un
qui connaît quelqu'un. Il y a
le frère d'une copine… – Et donc, simplement
pour compléter ce que vous disiez,
ce que je veux dire, c'est que, en fait,
quand je relis tout ça
rétrospectivement, je me dis que
c'était quand même assez injuste
le procès qu'on a fait
à l'école en janvier 2015
et que ça s'est
refermé en novembre 2015
parce qu'en fait, l'école a payé
un tribut tellement lourd
avec ces attaques du Bataclan,
vraiment très très lourd.
Je ne sais pas si les observateurs
se sont rendus compte, si c'était conscient
tout ça, ou si c'était juste
comme ça dans notre psyché collective, mais
je crois qu'il y a eu quelque chose de cela.
Et en fait, à la fois,
je ne regrette pas tout ce qu'on a
entrepris à partir de janvier 2015,
même sous pression, la mobilisation
pour les valeurs de la République, tout ce que je vous ai raconté.
On n'est pas rentrés dans les détails,
mais c'est aussi raconté dans les livres,
de tout ce qui a été mis en place en termes de formation,
en termes de signalement,
plutôt que signalisation,
en termes d'aide
apportée aux directeurs
d'établissements scolaires dans la gestion
de crise, de plans de
sécurisation des établissements, parce qu'il
ne faut pas oublier tout ça, parce qu'on se retrouvait avec
des établissements scolaires dont on se rendait compte
qu'ils étaient trop ouverts aux quatre vents,
comment les sécuriser s'il y avait un attentat,
etc., de normes nouvelles
prises pour savoir si on autorisait
les lycéens à fumer sur le trottoir d'à côté
ou pas pendant les pauses,
maintenant s'il y a un terroriste qui passe et qui
leur tire dessus. Donc ça a été une époque où
on a énormément réglementé
plein de choses et apporté ce qu'on pouvait
comme solution. Donc je ne regrette
pas tout cela, mais
avec du recul, je me dis quand même que
le procès qui a été fait à l'école était injuste.
Alors, je crois qu'autour de
cette table, on est plutôt d'accord sur cette question.
Je vais vous repasser la parole
Sébastien Ledoux. J'ai une question politique
parce que quand un événement
tel qu'un attentat se produit,
on a l'impression en tant que journaliste
et peut-être beaucoup de gens ont cette même impression
d'entendre les hommes
et femmes politiques dire le
lendemain ce qu'ils pensaient déjà
la veille et que la gauche
va dire le problème c'est qu'il n'y a pas
assez de mixité dans les établissements
et la droite va dire le problème
c'est qu'on n'enseigne pas assez bien
la laïcité, enfin je prends ces exemples
on peut en prendre d'autres et que finalement
on reste enfermé dans des débats
qui vont être plus aigus
parce que la situation est dramatique
mais sans vraiment dire de choses nouvelles
Je comprends ce que vous voulez dire, mais en tout cas
si je peux revenir à mon expérience
C'est tout à fait à vous que je pose la question
Je suis, j'allais dire, c'est celle que je connais
le mieux vu que c'est la mienne
C'est pas du tout
ce qui s'est passé à ce moment-là
Pourquoi ? Parce que, par exemple
ce que disait Sébastien Ledoux tout à l'heure
qui est très juste sur, vous savez
entre deux élèves, en fonction
de la famille à laquelle il appartient
la veille au soir il aura commenté le JT
ou pas, et donc on n'a pas
la même perception et le même accueil
des informations. Donc cette lecture
sociologique des choses
j'y adhère complètement, je sais qu'elle existe
et en même temps
et donc c'est là que je vous dis, je ne me
contentais pas de ressortir
les codes et les lectures que je
savais être les miennes, et en même temps
il se trouve que moi j'étais ministre
de l'éducation, donc par exemple
je
j'avais accès à ce qui était publié
dans les revues de Daesh
et donc je savais que l'école française
était régulièrement attaquée
dans les revues de Daesh, la laïcité
etc, la française
j'étais extrêmement bien informée
de ce qui se passait en termes de radicalisation
à ce moment-là d'une partie
évidemment d'une infime partie
de notre jeunesse
et notamment la ville de Lunel
qui voyait partir des dizaines comme ça
de jeunes gens pour aller se battre
en Syrie
avec Daesh, etc etc
et donc du coup la radicalisation
si vous voulez, ce n'était pas un sujet que je
prenais à la légère non plus
donc dans ces moments-là
je crois que quand vous faites à peu près
sérieusement votre travail
vous ne vous contentez pas de vous dire
avec quel type de raisonnement
j'appréhende cette situation
et puis par ailleurs
enfin je profite de cette émission
pour le raconter mais
c'est aussi une expérience de vie
enfin je veux dire
vous oubliez tout ce qui entoure
normalement la fonction ministérielle
c'est-à-dire j'imagine un certain
lustre
etc ou une certaine envie
d'avoir une bonne communication
vous l'oubliez tout ça parce que vous êtes vraiment dans le tragique
mais complètement
moi je me réveillais quasiment
un matin sur deux avec comme
information on a eu une alerte
à l'attentat dans tel établissement mais
on ne sait pas si c'est
fiable ou pas fiable, quelles décisions faut-il
prendre parce que évidemment la facilité
Mais c'est vrai que la crainte d'un attentat dans les
écoles a longtemps plané
Et la facilité qui aurait consisté à fermer à chaque fois
systématiquement les établissements dès lors qu'il y avait
ce type d'appel même quand c'était
des petits malins qui les faisaient
ce n'était pas non plus une solution donc il fallait prendre
des décisions extrêmement graves
et du coup dans ces
moments là je pense qu'on oublie un peu tout ce qui est
sectarisme politique, enfin il me semble
Je laisse les auditeurs juges
Sébastien
Ledoux, je voudrais qu'on parle de la
figure du professeur d'histoire-géographie
votre livre est préfacé
par trois
membres de ce qui
préside, l'association des professeurs
d'histoire-géographie, la PSG
qui sont
complètement au centre
de cette réflexion, ils ont créé le prix
Samuel Batty mais même on sait que c'est les professeurs
d'histoire-géographie qui souvent prennent en charge
dans le secondaire les discussions sur
la laïcité
l'éducation à la citoyenneté
et ce sont, alors pas seulement
eux qui témoignent mais
beaucoup dans le livre
c'était le cas de Samuel Batty, c'était un professeur
d'histoire-géographie
d'ailleurs ils se sentent
parfois isolés dans leur établissement
En fait, effectivement
l'enquête montre
quand on regarde vraiment de façon assez fine
localement ce qui s'est passé
moi j'ai fait mon enquête en région parisienne
beaucoup de
cette prise en charge qu'on évoquait
tout à l'heure de l'attentat en milieu
scolaire, la socialisation de l'attentat
de Charles Hebdo en milieu scolaire
s'est reposé sur des profs d'histoire-géographie
parce que justement
c'était à la fois assez compliqué
puisqu'il était question à la fois de rendre
hommage mais aussi de débattre
de cette question-là, c'était la demande institutionnelle
et évidemment elle était légitime
et donc il y a effectivement
pas du tout de jugement de ma part
des enseignants qui ont dit
à leurs collègues, moi j'en suis pas capable
donc on a aussi
des témoignages d'élèves qui disent, on a attendu
une journée entière pour finalement en parler
enfin, parce qu'il y a beaucoup d'élèves qui voulaient en parler en plus
avec le prof d'histoire-géographie
parce qu'avant on pouvait pas
donc il y a effectivement
un rôle particulier
des enseignants d'histoire-géographie
en France, dans ce pays
depuis janvier 2015, ça c'est certain
C'est pas comme ça ailleurs ?
Ça dit quelque chose aussi de
plus que la géographie, j'ai fait des études
de géographie mais plus que la géographie, l'histoire
bien évidemment
Déjà ailleurs, je pense que
les prises en charge post-attentat sont
différentes, je pense déjà que
on est peut-être
pour interrogation dans une spécificité
française à demander
au débat du départ
à demander à l'école
de socialiser un événement comme ça
de façon unanime avec la ligne de silence
je pense qu'il y a une spécificité française
donc pour répondre à votre question, déjà
on ne le voit pas ailleurs parce que je pense
qu'effectivement ça ne se fait pas comme ça
donc le rôle du prof d'histoire-géographie
il a été éminent
et il a été vraiment effectivement
sur le front, là, dans ces moments-là, dans ces
journées-là, c'est très clair
et ça
dit quelque chose aussi sur l'après
Samuel Paty, bien sûr
puisque vous avez des enseignants qui se
disent ou qui se montrent
très mobilisés sur ces questions
de valeur de la République
et qui se sentent aussi
d'une certaine façon assez isolés
après l'assassinat de Samuel Paty
Je voudrais qu'on termine
l'émission avec les mots d'une professeure
d'espagnol
qui vous a dit
Sébastien Ledoux, comment elle avait expliqué
ce qu'avait
fait Samuel Paty dans son cours
voilà, elle a cherché des mots
et elle a dit cela
Ce professeur n'a pas cherché à dire que ses caricatures étaient bien
ou mal ou qu'il était en faveur de la religion ou pas
il a simplement essayé d'expliquer en utilisant
des supports ce qu'était la liberté
d'expression et il est mort
pour ça. C'est pas si facile
de trouver ces mots-là
mais quand on a confiance en son professeur
on le comprend
et cette question de la confiance
elle est fondamentale, elle est très émouvante
parce que c'est ça qui se joue à l'école
c'est des relations
interpersonnelles
qu'on peut nouer les uns avec les autres
c'est ce que ça raconte aussi ce livre
sur Serge Barbé
Il faut citer Dominique Bernard qui a été assassiné
par un de ses anciens élèves
parce qu'il lui avait
enseigné la démocratie et les droits de l'homme
Mais tout le monde a oublié
Agnès Lassalle
qui a été assassinée
pour d'autres raisons
Pour d'autres raisons
je crois qu'on a pas fait
complètement tout le tour de la question
on a réussi à dire beaucoup de choses
merci d'avoir été tous les 4 sur le plateau
d'Être et Savoir ce soir
Je redis le titre
de vos ouvrages
Une école sous le choc, le monde enseignant
après l'assassinat de Samuel Paty
d'Ismaël Ferrat et Sébastien Ledoux
qui était notre invité au bord de l'eau
et Emmanuel Saint-Fustien
votre livre L'école sous le feu
janvier et novembre 2015
passé, composé
merci encore à tous les 4
bonne soirée
