👉 "Les coupables sont désignés avant même l'enquête" 👈 Abonnez-vous http://bit.ly/inahistoire Panorama | ORTF | Diffusé le 18/12/1969
12 décembre 1969, l'attentat de la piazza Fontana tue une quinzaine de personnes. Il marque le début d'une quinzaine d'années de violence en Italie : ce sont les années de plomb. Dans ce reportage de l'ORTF, trois personnes interviewées expriment leur hypothèses, leur doutes et leur vécu après cet attentat : - Ernesto Trecani, peintre militant communiste - Enzo Leoni, secrétaire du parti néo-fasciste Le Mouvement Social Italien - Eliane Corradini, anarchiste milanaise
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Le dimanche matin, à 6h du matin, la police politique est venue me chercher.
Il y a eu une perquisition à la maison, une perquisition dans le studio de mon mari,
une perquisition dans ma boutique.
Nous avons été accompagnés à la police, gardés trois jours à la police,
puis enfermés à la prison de Milan, qui s'appelle le Sans-Victoire en français.
Pendant sept mois, nous sommes restés là, accusés d'avoir commis un massacre,
sans preuve, sans enquête, sans interrogatoire.
Le dôme de Milan, lundi, 11h.
Ils étaient 14. Ils avaient de 40 à 79 ans.
Ils étaient commerçants, agriculteurs, retraités.
Ils s'appelaient Giovanni Arnoldi, Giulio China,
Eugenio Corsini, Pietro Dendena, Carlo Gaiani, Carlo Garavaglia,
Paolo Gerli, Luigi Meloni, Gerolamo Pappetti, Mario Pasi,
Carlo Perego, Oreste Sangalli, Carlo Silva, Attilio Vale.
Ils sont morts vendredi, tués par la bombe qui a explosé dans l'hall de la Banque de l'Agriculture.
L'opinion, unanime, condamne les auteurs de cette tragédie.
La police dresse la longue liste des attentats de l'année et dépasse le nombre de 50.
Les partis stigmatisent les dynamiteurs. Les extrêmes s'accusent.
A gauche, Ernesto Treccani, un peintre, militant communiste de longue date.
Un attentat du genre celui de la Banque de l'Agriculture est l'oeuvre d'une organisation bien préparée
et non d'une seule personne, non d'un fou, non d'un anarchiste romantique.
Et certaines forces seraient bien contentes que ce soit un isolé, un anarchiste,
sans remonter à qui peut avoir armé la main d'un ou de plus personne.
Et le climat politique, je vous répète, à mon avis, qui peut servir,
pour qui un attentat de ce genre peut servir, vient certainement de la part des forces fascistiques et nazistes,
des forces d'extrême droite.
A droite, Enzo Leoni, secrétaire provincial du parti néofasciste, le mouvement social italien.
Nous avions immédiatement pensé que l'attentat était l'oeuvre de la gauche,
aussi parce que la propagande d'honneur, de classe et de division entre les Italiens,
faite en ces derniers temps par les gauches,
constituait l'humus naturel sur lequel pouvait maturer un événement de cette nature.
Monsieur Leoni et ses amis ont pensé que cet attentat était l'oeuvre de la gauche, l'extrême gauche,
parce que la propagande de la gauche, la haine de classe qu'elle propage,
la division qu'elle répand parmi les Italiens, servait d'engrais naturel à un événement de cette sorte.
Pour vous, il n'y a pas eu de doute possible ?
Sans aucun doute, cela ne pouvait pas venir de la droite,
parce que la droite a un concept bien connu de ce que doivent être l'ordre et l'autorité de l'Etat,
parce que la droite est opposée à la désagrégation de l'Etat et de son autorité, ce que veut la gauche,
la gauche qui amène aussi le désordre dans le monde du travail.
Alors que l'on enterre les 14 victimes de vendredi,
les anarchistes sont au banc de l'accusation.
Ce n'est pas la première fois, nous dit Eliane Corradini,
arrêtée en avril après les attentats à la foire de Milan.
Des attentats graves, puisque c'est des attentats, des bombes mises dans des lieux
où il passait obligatoirement des gens, donc avec l'intention de tuer.
Le dimanche matin, à 6h du matin, la police politique est venue me chercher,
et nous avons été, il y a eu une perquisition à la maison,
une perquisition dans le studio de mon mari, une perquisition dans ma boutique.
Nous avons été accompagnés à la police, gardés trois jours à la police,
puis enfermés à la prison de Milan qui s'appelle San Victoire,
et puis après, plus rien.
Pendant sept mois, nous sommes restés là, accusés d'avoir commis un massacre,
sans preuve, sans enquête, sans interrogatoire,
et puis, on nous a libérés.
Aujourd'hui, je lis, je n'ai jamais très bien compris comment et pourquoi,
puisque c'était à peu près de la même façon pour laquelle,
comme nous étions entrés, nous sommes sortis.
Et aujourd'hui, j'ai lu dans le Corriere della Sera,
le journal qui nous a attaqués tout le temps,
qui a tout le temps dit que nous étions les coupables,
que nous sommes seulement en liberté provisoire.
Lundi, les obsèques, mais aussi l'enquête.
La police cherche d'abord dans tous les sens, à droite, à gauche.
Au total, elle interpelle 250 personnes, 250 suspects.
Des heures et des heures d'interrogatoire,
il reste 17 suspects, puis 10 qui viennent d'horizons assez semblables.
Visiblement, d'après ce que vous dites, on cherche toujours les coupables à gauche.
Oui, moi, je suis absolument sûre que c'est déjà décidé,
qu'on les a déjà trouvés.
De toute façon, c'est obligatoirement pour la police, pour l'opinion publique,
je suppose aussi pour le ministre de l'Intérieur.
Ce sont les anarchistes.
Et en touchant les anarchistes, en fait, on veut toucher tout le mouvement à gauche.
Samedi matin, les policiers de l'office politique sont venus me chercher,
m'ont regardé jusqu'à hier soir, à minuit.
Aujourd'hui, ils veulent essayer d'arrêter votre mari.
Arrêter, l'interroger, l'amener à la police.
Ils ont arrêté d'ailleurs de très nombreux jeunes de tous les mouvements,
comment les appellent-ils ? L'extrémiste.
Vous faites partie de quel mouvement ?
Je suis anarchiste.
De toute façon, il me semble, en lisant les journaux,
puisque c'est en lisant les journaux, et même à la police,
que la chose est déjà jugée.
Le courrier de l'affaire dit que ce sont les anarchistes,
dit, dans le fond, que c'est moi, le chef de toutes ces choses-là.
La police m'a même dit à un certain moment...
Vous savez, j'ai une hypothèse, me disait un vieux policier,
c'est que vous êtes sorti, vous avez voulu vous venger
de ces sept mois de prison qu'on vous a fait faire.
Ça ne vous révolte pas plus que ça, d'avoir fait huit mois de prison,
comme ça, sans preuve ?
Non, ça ne me révolte pas tellement,
parce que ça fait partie des habitudes en Italie, je crois.
J'ai vu tellement de détenus qui étaient en prison,
des détenus de droits communs,
et j'avais un peu l'impression qu'elles étaient toutes dans le même cas.
C'est peut-être exagéré, ce que je dis, mais j'avais cette impression-là.
Oui, tout est fait avec une grande légèreté.
On commence, on met quelqu'un, il faut quelqu'un tout de suite,
il faut trouver le coupable.
La police dit qu'elle progresse.
Elle tient une conférence de presse, mais elle nous interdit de la filmer.
Dans la nuit de lundi à mardi, après un long interrogatoire,
l'un des suspects, Giuseppe Pinelli,
tombe de la fenêtre du quatrième étage de la préfecture de police.
Sa tête frappe les pierres d'une plate-bande.
Pinelli meurt, peu après, à l'hôpital.
Fiché par la police,
à 41 ans, il faisait figure d'anarchiste romantique.
La police dit qu'il s'est suicidé,
et que c'est là un acte d'auto-accusation.
Les amis anarchistes de Pinelli sont atterrés.
Ils apprennent la nouvelle de sa mort par la radio.
C'était une personne extrêmement gentille,
extrêmement gentille et compréhensive.
Il était ouvrier, il avait deux enfants et une femme,
comme tout le monde.
On peut dire de lui qu'il était gentil, voilà, en français.
Absolument pas.
C'était un homme très sérieux.
Donc, il avait vraiment pas une idéologie de mort.
Il ne pensait pas à mourir.
Qu'est-ce qui a pu se passer, alors ?
Des interrogatoires trop durs,
une fatigue due à ça,
et surtout la police qui a essayé de lui faire...
de faire de lui un coupable.
D'autres témoignent pour Pinelli, mardi.
Notamment dans le quartier de Saint-Cyr, auprès du stade,
où Giuseppe et Pinelli venaient quelquefois jouer aux cartes,
A notre arrivée, on baisse les stores.
Mais nous entrons quand même.
Le patron, Pietro Gaviorni, est absent.
En ce moment même, il est une nouvelle fois interrogé par la police.
Il maintient que Pinelli était ici au début de l'après-midi de l'attentat.
Après ça, il jouait avec des amis.
Ce n'était pas lui qui portait les 7 kilos de plastique à la banque.
Tout le monde en est sûr, tout le monde le connaît.
Ce n'était pas vraiment un habitué,
donc on le remarquait quand il était là.
La police dit qu'il ne jouait pas là le vendredi, que ce n'est pas vrai.
Tout le monde pourtant est prêt à le dire.
Il y en a ici qui étaient là, à la même table.
Il y en a qui ont joué avec lui.
Livio, le garçon du bar,
est convaincu que la police seule est fautive.
La police italienne, la police milanaise.
Elle n'a pas su sauvegarder celui qu'elle interrogeait, à tort ou à raison.
La police s'est trompée.
Alors maintenant, elle cherche à se justifier, elle cherche l'impossible.
On dit en italien qu'elle cherche un œuf poilu.
Et puis le ton monte, les épithètes fusent.
L'un des clients, l'avocate, n'est pas d'accord avec les témoignages.
Un seul, notons-le.
Livio dit exactement ce qu'a dit son patron, qui est un homme de 60 ans.
Il a dit ce qu'il a vu.
Il ne faut pas raconter d'histoire, il faut dire la vérité.
Mais où est-elle, la vérité ?
Celle de la police n'est pas celle des habitués du bar.
Elle n'est pas celle non plus d'Eliane Corradini,
qui met les forces de l'ordre en accusation.
On a monté énormément certaines choses qui se sont passées,
et d'autres sont passées sous le silence, plus complet.
Le cas typique, c'est la police a tiré, a tué trois ouvriers à Havre.
Là, c'est dans le nord de l'Italie qu'ils faisaient une grève.
Deux.
Deux de tués.
Deux de tués, il y en a eu plusieurs de blessés.
Plusieurs de blessés, sept ou huit.
Sept ou huit.
Et la police a tiré sans de grandes raisons valables, enfin, je pense, puisque...
C'était un blocus, deux ou trois.
Deux ou trois.
Et il n'y a pas eu d'enquête.
Personne n'est responsable.
Et les seuls qui doivent avoir un procès, ce sont les 150 ouvriers de la région.
C'était la même chose à Batipal.
Et à Batipal, il y a eu une grève.
Cette grève a dégénéré.
La police a tiré, a tué une jeune fille et un jeune homme.
La jeune fille était à la fenêtre d'une maison, au troisième étage.
Et il y a eu des articles en disant, après tout, on ne peut pas se mettre à la fenêtre.
Toujours sur le courrier de la serre.
Et là aussi, il n'y a pas de coupable.
Pas de coupable non plus pour la mort du policier Anna Rouma,
le mois dernier à Milan, le jour de la grève générale.
Mais quelques heures après la mort de Pinelli,
la police fonde ses soupçons sur un autre anarchiste, Valpreda.
Notons que selon les chiffres officiels, sur les 51 derniers attentats,
28 sont imputables à l'extrême gauche et 23 à l'extrême droite.
On essaye seulement de l'imputer à la gauche.
Et ça peut profiter seulement à qui ?
A des gens qui veulent un gouvernement, un état fort, un gouvernement d'ordre,
de la famille, de la religion.
Qui défendent donc un ordre social.
La propriété.
Bien établi.
Et surtout qui trouvent qu'en le fond, il y a trop de liberté démocratique.
C'était un peu vrai.
Moi je considérais l'Italie comme le pays où on était le plus libre et les personnes étaient les plus humaines.
Mais je ne sais pas pourquoi, c'est incroyable,
mais en Italie c'est toujours comme ça, brusquement et brutalement.
Tout d'un coup.
Tout cesse.
Vous pensez qu'il y a une implantation actuelle en Italie du fascisme ?
Oui, évidemment, c'est assez clair.
Il me semble, 25 ans de démocratie, c'est trop.
Mais importante ?
Assez, parce qu'ils jouent sur le qualonquisme.
J'oublie toujours ce que c'est en français, le qualonquisme.
Sur le laissé-aller, sur l'ignorance d'une grande masse d'Italiens.
Puisque c'est un pays quand même assez sous-développé.
Bien que le nord soit riche, le nord soit évolué,
il y a tout ce sud qui est complètement encore,
où les gens ne savent encore pas lire, où les gens vivent encore sans gagner.
Il y a 5 millions d'immigrants en Italie.
5 millions de gens qui vont travailler à l'étranger.
Et donc il y a la possibilité.
Il y a toujours un fascisme latent.
Moi je crois que le fascisme s'installera en Italie.
Donc vous avez un peu peur ?
Non, après tout c'est à considérer, c'est tout.