Philippe Delorme, secrétaire général de l’Enseignement catholique

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17 déc. 2024
Prévue le 12 décembre, la présentation du nouveau programme d’éducation affective et sexuelle à l’école par le Conseil supérieur de l’éducation a été reportée. Les débats de ces dernières semaines ont été vifs, notamment autour du rôle des parents. Point central et absent de ce nouveau programme selon l’Enseignement catholique.
Ces dernières semaines, les débats autour du nouveau programme d'éducation affective et sexuelle à l'école ont été vifs.
Bien que sa présentation par le Conseil supérieur de l'éducation prévue le 12 décembre dernier a été reportée,
les questions restent d'actualité et notamment autour du rôle des parents.
C'est le sujet de ce matin. On reçoit pour cela Philippe Delorme en studio. Bonjour.
Bonjour.
Merci beaucoup d'être avec nous ce matin. Vous êtes le secrétaire général de l'enseignement catholique.
Alors il faut le dire tout de suite, avec la chute du gouvernement Barnier, ce nouveau programme, il peut encore évoluer ?
Oui, je pense d'abord que l'actuel ministre a repris ce programme et l'a travaillé.
Donc la dernière version connue n'est pas la définitive.
Puis s'il y a un nouveau ministre, quels sera ses choix ? Je l'ignore aujourd'hui.
Mais néanmoins, dans les grandes lignes, ça devrait rester le même.
Oui, je pense que l'esprit général du programme va demeurer.
Après, il peut y avoir un certain nombre de points qui sont sujets à polémique, qui peuvent être pris ou qui peuvent être modifiés pour une approche un peu différente.
Vous pensez que les remarques qui ont été mises en avant ces dernières semaines peuvent justement être prises en compte ?
Je l'espère en tous les cas. Je l'espère.
Alors, l'enseignement catholique est monté au créneau début décembre.
Comment vous vous positionnez ? C'est une opposition frontale de l'enseignement catholique ou alors ce programme vous semble convenable dans les grandes lignes ?
Je serais plus nuancé que cela. Effectivement, nous avons publié un communiqué commun avec l'Association des parents d'élèves de l'enseignement libre.
C'était important pour nous de manifester à la fois nos points d'accord et nos points de désaccord.
Le premier point d'accord, peut-être, c'est le fait qu'on parle bien d'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle.
Ce que nous avons toujours défendu, puisque depuis des années, nous travaillons sur l'éducation affective, relationnelle et sexuelle,
et que dans chaque diocèse, nous avons un référent, EARS, référent à l'éducation affective, relationnelle et sexuelle.
Alors qu'avant, au niveau de l'école, l'approche de la sexualité était uniquement, je dirais, scientifique, technique, parfois prophylactique.
Donc, ce n'était pas forcément une approche telle que nous la concevons, en tous les cas.
Donc, dans les points positifs, c'est déjà le fait qu'on parle de pudeur, on parle de consentement, on parle d'égalité fille-garçon.
Tout ça, ce sont des points qui nous semblent plutôt aller dans le bon sens.
Et il me semble de toute façon que cette question d'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle doit être prise en charge aussi par l'école,
mais prise en charge avec les familles.
Et le premier reproche qu'on fait à ce programme, c'est effectivement l'exclusion des parents qui sont juste informés, mais jamais associés.
Et sur ces sujets si intimes, si délicats, il est indispensable d'associer davantage les familles.
Vous avez d'autres points de réserve également ?
Oui, on a d'autres points de réserve. On nous parle de progressivité de ce programme.
Il est conçu par année scolaire, alors qu'on sait très bien que dans un groupe classe, la maturité affective d'un enfant n'est pas la même, il n'a pas vécu les mêmes choses.
Et donc, nous nous défendons plus de souplesse et notamment de revenir à une logique plutôt de cycle.
Et puis, nous remettons en cause, alors que certains appellent théorie du genre.
La ministre dit que ça n'existe pas, on ne va pas se disputer sur un terme, c'est sur l'idée qui est derrière,
qui sous-entend, et ça nous semble extrêmement grave, que le sexe n'est pas donné à la naissance, mais acquis au cours de la vie.
Et ça, c'est quelque chose qui nous semble particulièrement grave et qui est une trame un peu continue de ce programme.
Et d'autres points comme le fait, par exemple, de demander à un enseignant auprès des enfants qui ont 4 ans,
de leur présenter tous les modèles familiaux possibles, je ne sais pas où on va s'arrêter, et ça me semble extrêmement grave d'imposer ça aux enfants.
Je trouve qu'il y a un manque de respect, là.
Et puis, dans d'autres domaines, en cinquième, on écrit qu'en fonction des attirances, on va définir ses orientations sexuelles,
ce qui me semble extrêmement grave, d'enfermer un gamin de 12-13 ans dans une orientation sexuelle qui n'est pas du tout affermie ou certaine.
En tout cas, on verra si ces points sont encore présents dans ce nouveau programme.
On ne va pas s'y arrêter.
Moi, en tout cas, je voulais m'arrêter et vous insister dessus, et également sur le rôle des parents.
En quoi c'est important d'aborder ces sujets en tant que parent, avec son enfant, pour le développement intégral de l'enfant ?
D'abord, je crois que, dans le contexte actuel, et ça, les familles s'y attellent fortement.
Il y a l'histoire du consentement, d'ailleurs, qui est vraiment développée dans ce programme et qui est très important, on le sait aujourd'hui,
face aux abus que nous avons connus dans l'église, mais aussi en dehors de l'église, dans les abus à l'intérieur même de la famille.
Cette question du consentement doit vraiment être abordée très tôt avec un enfant, du respect, de l'intimité, de la pudeur.
Ce sont des choses qu'on doit transmettre à nos enfants dès le plus jeune âge.
Et puis, vous savez, je pense que la construction de la vie affective, relationnelle et sexuelle d'un enfant passe d'abord par l'amour qu'il reçoit dans sa famille.
Et c'est ce témoignage d'amour d'abord entre les parents qui va aussi permettre à l'enfant de se construire et de grandir.
Puis on sait qu'aujourd'hui, avec les médias, avec les téléphones portables que nous avons tous, les enfants sont confrontés de plus en plus jeunes.
Toutes les études le montrent et les témoignages qu'on a des établissements scolaires le montrent au visionnage notamment de films à caractère pornographique.
Et ça très tôt, souvent dès le primaire. Et ça nous semble extrêmement grave.
Et donc, il faut vraiment associer les familles et l'école pour qu'on puisse lutter ensemble contre ce fléau qui blesse et qui abîme nos enfants.
On sait que parler des questions sexuelles avec ses enfants n'est pas toujours simple.
Surtout quand ils rentrent dans l'adolescence.
Quand ils rentrent dans l'adolescence, c'est là qu'en associant bien les familles, l'école peut permettre ce dialogue en famille.
C'est-à-dire que notre souhait, c'est vraiment qu'à chaque fois que des questions soient abordées, non seulement les parents soient informés,
mais associés pour qu'ils puissent reprendre ces questions-là en famille et en discuter simplement parce que ce n'est pas toujours simple.
Il y a la pudeur, il y a l'adolescence, il y a le non-désir des enfants à l'adolescence d'en parler avec leurs parents.
Ils préféreront peut-être en parler un tiers, mais il faut que ce soit un tiers responsable, formé, etc.
qui puisse les éclairer et surtout leur montrer la beauté de la sexualité.
Il y a la question de la temporalité également.
Quand faut-il parler de ces questions ? C'est une question délicate, est-ce qu'il faut en parler dès le plus jeune âge ?
Vous savez, tout dépend de la façon dont on en parle.
Je pense qu'il faut toujours répondre aux questions des enfants, mais adapter nos réponses à ce qu'ils peuvent entendre et ce qu'ils peuvent comprendre.
On sait très bien qu'un enfant assez jeune peut demander à ses parents comment on fait un bébé.
On n'est pas obligé de rentrer à cinq ans, à six ans, dans des détails trop précis sur la conception d'un enfant.
En revanche, je vois les AFC proposent une formation en CM1, CM2, des pré-adolescents, où ils expliquent les choses très simplement et d'une façon très belle.
En fait, les enfants découvrent à ce moment-là la beauté de leur corps et cette richesse de pouvoir donner la vie.
En tant que parent, il y a d'autres acteurs aussi qui peuvent rentrer en ligne de compte ?
Oui, je pense d'abord qu'il y a effectivement l'école, on l'a dit.
Il y a des intervenants extérieurs qui peuvent aider aussi l'école, parce que ce n'est pas toujours évident pour nos enseignants d'aborder ces questions-là aussi.
Et puis il y a les mouvements de jeunesse qui peuvent et qui doivent être des éducateurs dans ce domaine-là pour effectivement éveiller à une relation déjà saine.
Parce que c'est bien l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, et donc ça passe par la relation à l'autre.
Il y a quelque chose qui me frappe dans le programme que j'ai lu, et je ne pense pas que ça change d'ailleurs là-dessus, c'est qu'on parle beaucoup de liberté et d'égalité, jamais de fraternité.
Et si on regarde un peu aujourd'hui, le mot fraternité, qui fait pourtant partie de notre devise de la République, est souvent absent dans les débats.
On parle d'égalité, de liberté, de laïcité, mais rarement de fraternité, comme si la laïcité était devenue une valeur plus importante que la fraternité.
Or, on ne peut pas éduquer à la relation à l'autre sans la fraternité.
Et déjà, apprendre à des enfants et des jeunes, dans la famille, dans les groupes, à l'école, à vivre ensemble, mais à aimer l'autre comme un frère avant autre chose,
c'est une première étape qui aide le jeune à se construire dans sa vie relationnelle, affective et sexuelle.
Et pour vous, quelle doit être la juste place de l'école ? Parce que vous le dites, l'école a un rôle à jouer sur cet aspect-là, mais il ne faut pas mettre trop de côté les parents.
Quelle doit être la juste place de l'école ?
Il faut que l'école accepte que les familles puissent avoir des approches différentes sur ces questions-là et soient en mesure de respecter les familles dans leurs choix éducatifs.
Aujourd'hui, ce qui pose question, c'est qu'on voit bien qu'on exclut les familles de plus en plus et qu'on ne respecte pas forcément leurs choix éducatifs.
Je pense que dans ce domaine-là, comme dans la lutte contre le harcèlement, comme dans la lutte contre toute forme d'abus, pour qu'il y ait une bienveillance éducative qui se mette en place,
il faut que l'alliance éducative qu'on veut construire avec les familles au sein de l'enseignement catholique soit une réalité, parce que c'est ensemble qu'on va construire.
C'est quand même terrible de se dire que sur ces sujets-là, c'est la pensée unique qui s'impose et non pas la possibilité d'un vrai débat authentique et apaisant.
Moi, je suis persuadé qu'il peut y avoir un programme d'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle qui soit consensuel.
Et c'est ça qu'il faut rechercher, parce qu'on ne peut pas enseigner l'éducation affective, relationnelle et sexuelle comme on enseigne les mathématiques, l'histoire-géographie, le français ou l'anglais.
Ce n'est pas de même nature, parce qu'on touche à l'intime de l'enfant. Donc il faut toujours respecter l'intime de l'enfant.
Et ce programme, dans la façon dont il est construit, ne va pas chercher, en tout cas échanger avec d'autres corps, notamment l'enseignement catholique ?
Alors malheureusement, on n'a pas été consulté directement. Et ça, je le regrette. J'ai eu l'occasion de le dire.
Mais je pense effectivement que peut-être la difficulté, c'est d'avoir voulu faire absolument un programme, alors que je pense que ce n'était pas nécessaire de faire un programme.
Ce qui est certain, c'est que nous sommes contraints de suivre les objectifs, mais les moyens pour y arriver nous appartiennent.
Parce que dans les programmes, il y a toujours deux colonnes dans notre présentation.
Un, les objectifs à atteindre, les attendus, et puis de l'autre côté, les conseils pédagogiques pour y arriver.
Nous, nous aurons notre propre cheminement qui correspond à notre anthropologie, parce que ça nous semble indispensable.
Une dernière question, Philippe Delorme. La présentation du programme a de nouveau été décalée.
On l'a dit, mais les interventions à l'école doivent normalement entrer en vigueur à la rentrée 2025.
Si c'est bien le cas, qu'espérez-vous d'ici là ?
J'espère que la ministre ou le futur ministre ou la future ministre entendra les critiques qui ont été formulées vis-à-vis de ce programme.
De façon, encore une fois, à ce qu'on aborde cette question-là sans tension.
Sans tension, même si les extrêmes ne seront jamais satisfaits.
Mais ce dont j'ai un petit peu peur, c'est que si on est en forte contradiction entre l'école et la famille,
finalement, ça affaiblisse l'autorité de l'enseignant.
Parce que je peux très bien comprendre que des parents, dans le cadre d'une reprise de ce qui aurait été dit à l'école,
puissent se dire « Là, on n'est pas d'accord avec ça, on n'est pas d'accord avec ce qui a été dit ».
Et c'est parfaitement légitime, parce que les parents doivent demeurer les premiers éducateurs de leurs enfants.
C'est au cœur du projet d'enseignement catholique, parce que c'est l'Église qui nous le dit.
Merci Philippe Delorme d'être venu dans les studios de Cathéo ce matin.
Je rappelle que vous êtes le secrétaire général de l'enseignement catholique en France.
Merci à vous, bonne journée.
Merci beaucoup, bonne journée à vous.
