Génocides : usages et mésusages d’un concept
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13 Vues de vidéo·19 déc. 2024
Qu'est-ce qu'un génocide ? Quelles sont les juridictions compétentes pour le qualifier ? Et quelle différence avec le crime contre l'humanité ? Réponses dans le Grand Angle avec l'historien Bernard BRUNETEAU, auteur du livre « Génocides, usages et mésusages d'un concept »
Qu'est-ce qu'un génocide ? Quelles sont les juridictions compétentes pour le qualifier et quelle est la différence avec le crime contre l'humanité ?
De toutes ces questions, nous allons parler avec l'historien spécialiste du sujet, Bernard Bruneton. Bonsoir, merci beaucoup d'être avec nous en direct sur Télé 5 Mondes.
Vous êtes professeur de sciences politiques à l'Université de Rennes, historien donc, et je signale votre livre « Génocide, usages et mésusages d'un concept », c'est aux éditions du CNRS.
La première question est simple, professeur. Quelle est la définition du génocide ?
Alors, elle a été donnée le 9 décembre 1948. Nous vivions donc l'anniversaire récemment. Alors, elle le définit dans un article qui est central, qui est l'article 2 de la Convention,
qui est centré sur quelques points tout à fait importants. Le premier, sans doute le plus central, c'est la notion d'intentionnalité. Le génocide, c'est l'intention de détruire un groupe
qui est défini selon des critères nationaux, religieux, raciaux ou ethniques. Et à partir de là, nous avons une série d'actes de génocide qui peuvent aller du meurtre jusqu'à la stérilisation,
jusqu'au transfert d'enfants, jusqu'à la soumission à des conditions de vie pouvant amener la destruction du groupe ou bien une atteinte à l'intégrité mentale ou physique d'individus.
Donc c'est un article 2 qui est issu en fait de la réflexion et du chapitre d'un ouvrage d'un juriste judéo-colonnais, Raphaël Lemkin, qui l'a défini, qui a inventé le terme en 1944 lorsqu'il était en exil aux États-Unis,
et qui définit en fait la destruction, tuer une nation, tuer une race, étymologiquement, le terme de génocide. Donc c'est seulement en 1948 que le crime de génocide apparaît dans le droit international,
puisque il faut rappeler qu'il ne figure pas dans la charte du tribunal de Nuremberg, qui n'a retenu que le crime contre l'humanité qui avait été forgé par un autre juriste d'origine polonaise.
— Alors justement, quelle est la différence, Bernard Bouintois, avec le crime contre l'humanité, après ce point très complet s'agissant de la définition du génocide ?
— Alors je dirais que le crime contre l'humanité énumère les mêmes exactions que le crime de génocide, c'est-à-dire des meurtres, c'est-à-dire des persécutions, c'est-à-dire des soumissions à des conditions de vie pouvant détruire les individus.
Seulement ces exactions ciblent des individus de population civile et non pas les membres d'un groupe en tant que tel. Donc ça permet d'avoir une assise plus large, si vous voulez, dans la mesure où ça intègre donc des populations civiles
selon à partir par exemple des renseignements, des informations données par des associations par exemple ou des ONG comme Amnesty International par exemple ou d'autres.
— À ce jour, quels sont les génocides reconnus ? Bien entendu, la Shoah, le génocide juif sous le Troisième Reich. Il y a également évidemment le génocide arménien, le génocide des Tutsis au Rwanda.
Récemment, nous parlions sur notre antenne aussi d'un génocide reconnu par l'ONU. C'est celui des Yézidis, par exemple. Il y a aussi le génocide de Srebrenica.
Vous, en tant qu'historien, puisque vous parlez d'usages et de mésusages, quels sont pour vous les génocides à ce jour reconnus ?
— Alors le génocide reconnu, c'est la Shoah bien sûr puisque c'est cet événement qui va produire en fait le droit international en la matière.
Le génocide des Arméniens, alors il est reconnu, si vous voulez, je crois massivement désormais bien sûr par les historiens, par une vingtaine de pays,
par le Vatican, par une commission des droits de l'homme de l'ONU en 1985 et par le Parlement européen notamment. Mais il n'y a pas de reconnaissance universelle.
Je le précise. Et les Arméniens attendent instantanément effectivement une reconnaissance universelle, claire et bien sûr une reconnaissance de la Turquie, si possible.
Alors n'oublions pas non plus plus récemment, 2018, la conclusion des jugements des dirigeants Khmer Rouge qui ont finalement été accusés du type de génocide
et l'autre, la minorité vietnamienne du Cambodge. C'est donc pour cette seule action concernant des minorités très précises, selon les critères de l'article 2,
que des dirigeants Khmer Rouge ont pu être accusés du crime des génocides, mais pas pour la déportation et la mortalité immense du reste de l'Aborigéne,
D'ailleurs, puisque vous parlez du Cambodge, ça me rappelle qu'en Cambodge, on parle quand même de 2 millions de morts. Il y a une question que j'ai oublié de vous poser.
Est-ce que le nombre de victimes entre en compte pour qualifier s'il y a génocide ou pas ? La réponse est non.
Alors dans l'article 2, il est mentionné d'une destruction partielle ou totale, en partie ou totale. Alors c'est là qu'est le problème total.
Évidemment, c'est le modèle de la Shoah qui s'impose à nous ou le modèle rwandais, effectivement, où là, on atteint des proportions dépassant les 70, 80, voire 95 %
dans le cas, par exemple, des Juifs de Pologne. Mais qu'est-ce qu'une extermination partielle ? Et là, le problème, évidemment, il peut être sujet à interprétation.
Ça peut être les cadres, les élites, si vous voulez, nationales qui empêchent une communauté, un groupe de survivre, si vous voulez.
Ça peut être ce cas-là. Ça peut être tous les hommes, par exemple, comme dans le cas de Srebrenica, 8 000 exécutés sur les 27 000 habitants,
c'est-à-dire tous les gens qui portent des armes, les producteurs, les géniteurs, tous ceux qui empêchent finalement le groupe musulman de Srebrenica de survivre dans le long terme.
Donc il y a cette particularité. Mais il est évidemment... Je crois que le génocide, c'est un crime de masse. Et donc il y a le mot masse quand même qui intervient ici.
Il faut évidemment qu'il y ait un pourcentage important d'un groupe de détruits. Et c'est là la question qui se pose, par exemple, par rapport à Gaza, dont on parlera peut-être après,
où il m'apparaît difficile de comparer, si vous voulez, les pourcentages de mortalité à Gaza avec ceux de crimes de masse où les 2 tiers, voire les 3 quarts d'une population...
— Alors justement, c'est là où on voulait en venir avec vous, Bernard Brune-Thau. Évidemment, ces derniers temps, c'est un mot qui est beaucoup revenu s'agissant du conflit israélo-pastien.
Vous l'avez dit à Gaza. Amnesty International a récemment accusé Israël de commettre un génocide. Le gouvernement israélien, évidemment, rejette ces accusations.
Et j'aimerais citer deux de vos confrères, Amos Goldberg, historien israélien spécialiste de la Shoah, qui dit, lui, ce qui se passe à Gaza est un génocide.
Homer Barthoff, lui aussi spécialiste de la Shoah, israélo-américain, dit... Alors lui, non pas qu'il y ait un génocide, mais il parle de crimes contre l'humanité
et d'actions génocidaires systématiques. La question que je vous pose, c'est qu'est-ce qui fait qu'un historien et un autre ne disent pas forcément la même chose ?
Est-ce qu'il y a des considérations politiques ? Est-ce qu'il y a... Quelles sont les spécificités d'un point de vue purement empirique et historique ?
Alors bien sûr qu'il y a des considérations politiques qui peuvent jouer chez les uns ou chez les autres. Mais je crois qu'on en revient toujours à l'intention.
Est-ce que le gouvernement israélien a l'intention de détruire physiquement le groupe palestinien, la nation palestinienne ? Alors aujourd'hui, le droit international
considère que l'intention peut être déduite de comportement. Alors est-ce que des bombardements dans le cadre d'une guerre, bon, asymétrique,
peuvent être qualifiés d'annonciateurs de génocide ? Je ne le pense pas dans la mesure où on peut accuser Israël de crime de guerre dans la mesure où il y a
une proportionnalité qui n'est peut-être pas respectée entre l'objectif militaire et les destructions civiles ou le ciblage peut-être, mais c'est très difficile
dans une zone d'incédemment peuplée. Mais les signes annonciateurs de génocide, en tant qu'historien, je n'ai jamais vu dans un processus de génocideurs
la distribution de vaccins, comme c'est le cas depuis septembre 2024, de vaccins contre la poliomyélite pour la population de Gaza. Je n'ai jamais vu de génocide
où l'on annonce à partir du 13 octobre, ce qui fut le cas de 2023, où l'on annonce par des brochures rédigées en arabe qu'il va y avoir des bombardements
Mais vous le savez, les civils ne peuvent pas s'enfuir, Bernard Bruneau. C'est la particularité de ce conflit.
Exactement. C'est une guerre asymétrique où le Hamas utilise, si vous voulez, la population civile pour se protéger ou pour évoluer.
C'est évidemment un cas tout à fait spécifique de guerre, mais c'est une guerre. Il y a un bombardement aérien. Alors si on prône le bombardement aérien
de population civile comme un acte de génocide, alors il faut classer Hiroshima dans les génocides. Il faut classer le bombardement de Dresde dans les génocides.
Et ce fut d'ailleurs l'un des axes de défense de certains généraux SS après 1945 pour dire que la mort d'enfants allemands à Dresde, finalement, valait bien
la mort des enfants juifs qui avaient été exécutés en Ukraine. Donc je veux dire qu'il faut faire très attention en ne confondant pas et en relativisant, si vous voulez,
certains événements. Moi, je suis personnellement favorable à une restriction absolue du terme de génocide pour ne pas le banaliser, car il s'agit de crimes
tout à fait inédits dans l'histoire du XXe siècle.
Merci beaucoup, Bernard Bruneau, d'avoir répondu à nos questions en direct ce soir sur TV5Monde.
Merci beaucoup à vous.
On a vu donc le titre de votre livre « Génocides, usages et mésusages ». Merci à vous.
