Guinée : Incendie de Kaloum « Il y a eu une réelle volonté de spoliation de nos biens »

RFI
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19 déc. 2024
Mamoudou Sifoquet Touré, bonjour.
Bonjour.
Un an après, est-ce qu'on connaît les causes de la catastrophe ?
Non, aucune idée, parce que nous n'avons reçu aucun enquêteur.
Rien ne nous a été dit.
Nous ne connaissons pas les résultats de l'enquête.
Et pire, nous n'avons même pas reçu les condoléances d'usage.
Nous n'avons reçu aucune compassion.
Nous sommes vraiment les oubliés de la République.
Alors, suite à la catastrophe, une enquête judiciaire a été ouverte, je cite,
pour des faits présumés d'incendie volontaire.
Est-ce à dire que ce n'est pas un simple accident ?
Oui, c'est le gouvernement qui a été le premier à alerter pour parler de présumés incendies criminels.
Et c'est lui qui a les moyens de la police, des enquêteurs,
pour faire connaître la vérité dans cette affaire.
Parce qu'il s'agit de dizaines d'âmes perdues, brûlées dans le feu.
Un feu qui les consumait pendant une semaine.
Ce qui a même amené les partenaires de la Guinée, bien multinationaux,
à venir nous assister pour éteindre le feu.
Il s'agit du plus grave incendie de notre pays, de notre histoire.
Cela ne peut pas passer inaperçu.
Alors certains évoquent l'hypothèse de voleurs de carburant
qui se seraient introduits sur le site, qui auraient manipulé un objet...
Nous ne pouvons pas croire à cela.
Et qui auraient provoqué l'explosion.
Nous ne pouvons pas croire à cela.
Surtout qu'il y a eu une réelle volonté de spoliation de nos biens.
Tout ce qu'on nous a dit dans cette affaire là,
tenez des sacs de riz, acceptez que vous soyez relogés à 50 km de Conakry, de Caloum,
vous allez quitter la capitale.
C'est un plan de recasement que nous avons refusé.
Nous disons non.
Alors à la suite de cette catastrophe, on se souvient,
il y a eu des messages venus du monde entier,
de l'ONU, de l'Union Africaine, du Pape, de l'Union Européenne.
Est-ce que grâce à cette mobilisation, les sinistrés ont pu être secourus ?
Nous saluons cette mobilisation internationale.
Ces messages de réconfort nous ont servi d'espoir.
Mais nos propres dirigeants ne sont pas venus nous voir présenter
les condoléances dans le quartier ici, chez les victimes.
Ils ne l'ont pas fait.
Il y a quand même trois jours de deuil national
qui ont été décrétés par le président de la transition.
Oui, décréter un deuil national de trois jours
ne peut pas faire vivre les morts.
Ça ne peut pas soulager seulement les familles.
Ceux qui sont décédés ont laissé derrière eux
des enfants qui doivent être nourris,
qui doivent être scolarisés.
Qu'est-ce qui a été fait pour eux ?
Même la commission de crise, nous ne connaissons pas qui a géré.
Si elle a été gérée, c'est dans une opacité sans pareil.
Tout ce qui a été mobilisé, c'est l'État qui donne
à qui il veut, comme il veut et quand il veut.
Alors cette mobilisation internationale,
est-ce qu'elle a quand même permis de secourir les sinistrés ?
Oui, il y a un nombre important de ménages
qui ont reçu des sacs de riz.
Ça, ça a été un apport important pour nous.
Mais nous avons voulu recevoir aussi
les feuilles de tôle, les sacs de ciment
qui ont été offerts par les mêmes personnes.
Et ce sont les mêmes autorités qui les ont reçus.
Jusqu'à ce jour, un an après, nous n'avons pas reçu
une feuille de tôle, un seul sac de ciment.
Rien. Ces sacs de ciment, ces feuilles de tôle,
elles ont totalement disparu.
Pour aller où ?
Mais pire, il y a eu une volonté d'exfoliation
de nos biens parce que les sommes d'argent
qui ont été reçues, comme nos dons,
en remettant ça aux locataires, on leur dit
c'est pour aller trouver des maisons ailleurs.
Pourquoi ? Nous ne vendons pas nos terrains.
Il s'agit des biens qui nous appartiennent.
Nous ne sommes pas sur un domaine de l'État. Voilà.
Alors le 27 mai dernier, lors de la présentation
de la politique générale de son gouvernement,
le Premier ministre Bahouri
a annoncé une enveloppe de
860 000 euros pour les sinistrés,
avec notamment une enveloppe
de 2 millions de francs guinéens
pour chacun des 55 propriétaires
et une enveloppe d'un million
de francs guinéens pour chacun
des 322 locataires.
Est-ce que ce n'est tout de même pas un geste concret
qui a eu lieu pour les sinistrés ?
Nous savons qu'il y a eu quelques sommes
qui ont été remises à quelques personnes.
Mais je dis que la commission qui gère,
gère dans une opacité sans pareil.
Il n'y a pas de communication.
Qui a reçu ? Qui a donné l'argent ? Vient de qui ?
C'est pourquoi il faut communiquer.
Mais pourquoi vous ne parlez toujours
de libérer ces constructions pour que vous venez faire
quelques constructions ? Nous disons non.
Il y a une volonté d'exfoliation de nos biens.
C'est-à-dire que vous acceptez les indemnisations
mais vous n'acceptez pas de déménager
et de quitter la presqu'île de Caloum
pour aller en banlieue, c'est ça ?
Nous acceptons l'indemnisation, ça on est d'accord.
Mais pas question de céder
nos biens. Nous ne quitterons pas parce que
ce n'est pas un domaine de l'État. Voilà.
Parce que la presqu'île de Caloum, elle est au cœur
du quartier de l'administration,
qui abrite notamment la présidence
et la plupart des ministères, et vous soupçonnez
certains de vouloir vous faire déménager
en banlieue pour pouvoir
récupérer vos terrains qui sont évidemment
très convoités, c'est ça ? Mais cela
se confirme aujourd'hui parce qu'en lieu de place d'enquête
on nous parle toujours de recasement de logements.
Alors, à partir de là, chacun peut tirer sa conclusion.
Vous voulez reconstruire
vos maisons ? Oui, nous-mêmes par les
apports qui sont venus, c'est-à-dire ces feuilles
de tôle, ces ciments et les montants qui les ont accompagnés.
Vous devez nous les donner. Le 8 novembre, lors d'une
cérémonie à la presqu'île de Caloum, a été lancé
un programme de reconstruction,
notamment des écoles, des services publics
sur financement de l'Union Européenne
pour un montant de 3 millions d'euros
sur 18 mois. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Mais c'est une bonne initiative, dans la mesure
où moi-même je suis enseignant. Voilà, il y a
beaucoup d'enfants qui doivent aller à l'école, même
ceux qui sont morts dans cet incendie,
leurs enfants doivent étudier. Donc
qui est construit une école, ferme une prison.
Nous ne sommes pas contre cela, mais nous sommes contre
cette initiative qui vise à nous spolier nos biens.
Non, pas du tout. Pourquoi nous nous tenons
à ces points-là ? L'enquête, l'indemnisation
et la restitution des dons ? Parce que si nous ne
sommes pas indemnisés, s'il n'y a pas d'enquête,
il y a risque de récidive. Vous savez, la presqu'île
de Caloum, c'est quand même l'endroit
le plus convoité du pays.
Mais c'est ici que les terrains
coûtent plus cher. Nous, nous sommes les autochtones
d'ici. Voilà.
Voulez-vous dire que l'objectif des gens
qui ont fait exploser ce dépôt de carburant, c'était
peut-être de vous chasser du quartier ?
S'il n'y a pas d'enquête, chacun sera amené à tirer
sa conclusion. Mais nous pouvons quand même avouer
que nous n'avons pas été traités
dignement. Ce qui amène
à faire des interrogations quand même,
à se demander le pourquoi de cette situation.
Nous avons été abandonnés à nous-mêmes. Nous sommes
les oubliés de la République. Pensez-vous à des criminels
qui voulaient détruire le quartier pour
pouvoir ensuite récupérer le terrain ?
Nous attendons les résultats de l'enquête.
Mais vous pensez que c'est une hypothèse sérieuse ?
Oui, à ne pas négliger surtout que c'est un
État qui a communiqué en disant qu'il
s'agit d'un présumé incendie
criminel. Tout ce que nous pouvons demander
au gouvernement, c'est de faciliter l'enquête.
Nous ne commandons pas le dialogue. Mais nous
savons que l'État jouera son rôle, qui
est d'amener toutes les parties
à la table. Donc, tant qu'il n'y aura pas de
transparence, vous n'aurez pas confiance ?
Quand il n'y aura pas de transparence, nous ne participerons
pas à un débat, à une discussion sur le
relogement sur nos maisons. Parce qu'il y a un risque
de récidive. Voilà.
Mamoudou Sifoquetouré, merci.
