L’Insolence des miracles. Didier van Cauwelaert. Livre audio

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3 Vues de vidéo·10 janv. 2025
Les miracles ne se laissent pas noyer dans l'eau bénite.
Quoi de plus insolent qu'un miracle ?
Dérivé du latin insolentia, défaut de modération,
l'insolence qui sous-tend cet ouvrage est telle que la définit l'Académie française dans son dictionnaire.
Un caractère de défi, de provocation que l'on prête à ce qui fait exception,
s'écarte de l'ordre commun, un manquement aux égards.
A première vue, c'est vrai, les miracles offensent la raison.
Ils ont beau, comme l'écrivait saint Augustin,
ne pas être en contradiction avec les lois de la nature,
mais avec ce que nous savons de ces lois.
Ils menacent la norme établie et, pire encore,
ils encouragent le commerce direct avec les puissances célestes,
privant les autorités religieuses de leur pérogative d'intermédiaires obligés.
Aussi, les aiguilleurs du ciel jugent-ils plus prudents, la plupart du temps,
de passer sous silence ces phénomènes, de les réfuter épieusement
ou de les refiler à des commissions scientifiques susceptibles de désacraliser le prodige
en lui trouvant des explications rationnelles ou des vis de forme.
Ce fut le cas pour les facultés surnaturelles et les stigmates de nombreux mystiques,
pour les guérisons inexpliquées de l'ourde, les apparitions de la Vierge,
les propriétés stupéfiantes de plusieurs reliques et objets de culte,
qu'une héroïne de la Résistance intervienne physiquement sur divers champs de bataille en même temps,
que le corps d'une jeune analphabète écrive par des sueurs de sang des messages en différentes langues,
que la gangrène et les fractures d'un paysan belge disparaissent de manière instantanée
dans une fausse grotte de l'ourde,
que les yeux d'une image sur tissu présentent les caractéristiques d'un regard vivant,
qu'une hostie se mette à léviter en direct durant une messe télévisée
ou prenne la forme d'un muscle cardiaque en présence du futur pape François,
il y a de quoi perdre, sinon la raison, du moins, la mesure, le contrôle,
les repères sur lesquels se fondent la vie, la mort, la science.
D'autant que le miracle, étymologiquement, nous renvoie à la notion de miroir.
Regarder le miracle en face, n'est-ce pas réfléchir sur soi ?
Remettre en question ses limites, réévaluer ses capacités, redéfinir sa vision du réel ?
Certains des sujets traités ici ont déjà été abordés dans les deux tomes de mon dictionnaire de l'impossible.
Ils ont connu depuis, on le verra, des prolongements, des rebondissements
ou de nouveaux éclairages qui en renforcent encore l'insolence.
D'autres sont le fruit de rencontres récentes.
Si je me retrouve assez souvent, par les confidences de témoins ou au travers de mes expériences personnelles,
confronté à des faits qui défient l'entendement,
je n'en tire aucune gloire, aucune obsession, aucune allégeance, aucun excès de foi.
Juste une envie intense de creuser la question, c'est-à-dire de relever le défi.
Comprendre autant que faire se peut, chercher le sens caché sous l'apparence de l'inconcevable,
démêler le divin de l'extra-humain et partager ses réflexions.
Attitude périlleuse ?
Certes, au nom de la sacro-sainte laïcité, il est toujours bien vu d'invalider, de railler, d'ignorer les miracles.
Pour combien de temps encore ?
Face au nombre croissant de phénomènes que les scientifiques attestent sans pouvoir les expliquer,
ce genre de posture évoque celle d'un plombier de dessin animé qui s'efforce de boucher,
avec toutes les parties de son corps, les nouveaux trous qu'il provoque dans une conduite sous pression
chaque fois qu'il en colmate une brèche.
Alors, quand les gardiens du temple rationaliste se retrouvent privés du soutien de la science,
leur seul recours contre le merveilleux est un autre genre de prodige, aussi incompréhensible que pernicieux.
L'indifférence des gens.
Rien de mieux pour remettre les compteurs à zéro.
La méconnaissance, l'oubli et l'incuriosité, savamment entretenues par l'art de la diversion
qui est le béabat des pouvoirs en place, ont toujours constitué la plus efficace des censures.
D'où l'envie et, j'espère, l'utilité de ce livre, dont l'objectif n'est pas d'inciter à croire
mais de donner à penser, en connaissance de cause, avec rigueur, souplesse et jubilation.
Le meilleur moyen d'explorer ce qui nous dépasse
n'est-il pas de réconcilier sans relâche l'esprit critique et la faculté d'émerveillement ?
Deux phrases clés, deux citations en miroir, reflètent le sens de ma démarche.
Une réponse de Jésus interrogée sur les miracles qu'il produit.
Et une réplique de Marcel Aimé.
De fait, quand la dite parole s'inscrit dans la chair des croyants,
bouleverse les lois de l'anatomie, de la physique, de l'espace-temps,
la réaction première des gardiens de la foi, on le verra, est souvent de l'imputer au diable.
C'est humain. Mais même si les intentions sont louables, les résultats sont nuls.
Les miracles ne se laissent pas noyer dans l'eau bénite.
C'est peut-être là, du reste, leur plus belle insolence.
C'est miraculeux où ça ne l'est pas.
Bien sûr, en voyant les boutiques de bondieuserie made in China déborder sur les trottoirs de Lourdes,
avec leur Vierge Marie en pain d'épices, coussins, lampes de chevet,
t-shirts, baudruchés, gourdes à couronne dévissable,
il est normal que le croyant s'indigne et que la thé ricane.
Et quand une marque de cosmétiques vient remplir ses bidons au robinet public du sanctuaire,
afin de fabriquer crèmes de Lourdes et savons de Lourdes,
sources de bienfaits pour le corps et l'âme,
comme il est dit sur leur site, on ne peut qu'ironiser sur ce centre commercial à ciel ouvert
où les marchands cachent le temple.
Mais les persifflages s'enrayent dès lors qu'on s'immerge dans les archives
du Comité médical international de Lourdes.
Cette instance, composée d'une trentaine de spécialistes,
instruit des dossiers dont l'étude peut durer des décennies.
Après quoi, les cas retenus sont passés au crible
par une commission canonique réunie par l'évêque de l'heureux bénéficiaire.
Résultat ? Depuis 1858,
la médecine a reconnu plus de 7200 cas de guérison inexpliquée à Lourdes.
L'Église, elle, n'en a retenu que 70.
Car, si le sanctuaire pyrénéen est considéré par certains comme une foire aux miraculés,
les normes de contrôle sont d'une telle sévérité que
l'autorisation de mise sur le marché des élus relève, elle aussi, du miracle.
Instantanément guéri en 1965 d'une paralysie d'origine lombosiatique,
Luigina Traverso, l'une des dernières miraculées en titre,
authentifiée par l'évêque de son diocèse le 11 décembre 2012,
porte ainsi le numéro 68 et non 69,
comme des journalistes l'ont annoncé par erreur dans un premier temps.
Avant elle, en fait, le 27 mars 2011,
un nommé Serge François avait déjà été gratifié par les médias du numéro 68
suite à l'allocution officielle de Mgr Delmas, évêque d'Angers.
Mais on nous a expliqué ensuite qu'il s'agissait d'un malentendu.
Le comité médical international de Lourdes, dont l'Église,
seule habilité à manier le terme religieux de miracle,
ne fait que valider ou non le verdict,
avait en effet qualifié cette guérison de remarquable et non d'inexpliquée.
L'évêque, dont dépend géographiquement Serge François,
avait tenu à rendre publique cette bonne nouvelle,
tout en se retranchant derrière la nuance émise par les médecins.
Il a précisé à un journaliste du Figaro
« J'aurais pu employer le mot miracle.
Tout est là pour le dire, mais cela me paraissait un peu présomptueux. »
Pudeur étonnante. C'est miraculeux ou ça ne l'est pas.
Les critères définis par l'Église depuis 1895,
date à laquelle elle a demandé à la médecine de statuer en première instance,
sont draconiens.
« La maladie doit être grave et prouvée,
toucher un organe précis et la guérison,
en l'absence de tout traitement médical efficace,
doit être anormalement rapide,
sans convalescence et définitive avec recul. »
De plus, pour mériter l'appellation contrôlée de miracle,
cette guérison doit renforcer de manière éclatante
les vertus chrétiennes du bénéficiaire,
montrant ainsi qu'elle provient du doigt de Dieu.
Mais d'autres facteurs, plus contestables,
sont parfois pris en compte par l'administration catholique.
Comme si elle voulait encore raréfier les miracles,
l'Église ajoute ses propres critères à ceux de la médecine.
Note Pierre Lunel, ancien président de l'université de Paris VIII,
qui, ayant passé des mois à éplucher les dossiers médicaux de Lourdes,
en a tiré un passionnant travail de synthèse.
Même son de cloche chez l'abbé René Laurentin.
Ainsi, l'une des guérisons les plus remarquables de ces dernières années
a-t-elle été écartée par l'évêque du lieu,
parce que la personne miraculée était divorcée ?
Et ce grand spécialiste des phénomènes mystiques,
de marteler pour bien enfoncer le clou,
est-il interdit à Dieu de faire un miracle pour un divorcé ?
Et si Dieu avait voulu donner un signe sur ce terrain,
cela ne valait-il pas d'en tirer quelques conséquences,
au-delà d'un juridisme qui oublie la parole de Jésus ?
Le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat ?
Revenons au cas Serge François.
Pourquoi l'éphémère numéro 68 du printemps 2011 a-t-il été,
sinon rétoqué, du moins déclassé par le comité médical
et les autorités ecclésiastiques ?
La guérison inexpliquée de cet ancien chauffeur-livreur
est-elle sujette à caution ?
Ses vertus chrétiennes sont-elles insuffisantes ?
Apparemment non.
Depuis 1992, il passait ses vacances à Lourdes comme hospitalier,
terme qui désigne les bénévoles s'occupant des malades en pèlerinage.
Paralysé de la jambe gauche suite à une intervention chirurgicale ratée en 1997,
alité sous morphine durant six mois,
il avait tenu néanmoins à reprendre son bénévolat
entre ses cannes anglaises aidant de son mieux les plus handicapés que lui.
Le 12 avril 2002, dans la grotte abritant la statue de la Vierge,
il se sent soudain projeté au sol.
Une douleur fulgurante traverse sa jambe durant deux minutes,
« comme si on me l'arrachait », dira-t-il.
Puis il se relève et il marche normalement.
Par honnêteté et gratitude,
il va déclarer sa guérison au bureau des constatations médicales,
puis il rentre chez lui.
« Je me suis mis à tondre la pelouse, à tailler les haies,
à repeindre la façade de notre pavillon.
Du coup, dans ma commune,
beaucoup ont eu des doutes
et m'ont accusé d'avoir menti sur ma maladie et ma guérison.
Cela a été dur. »
Mais il n'attend pas de reconnaissance officielle.
Il se demande simplement, comme toutes les personnes miraculées,
« Pourquoi moi ? »
Il culpabilise.
Il accepte de se soumettre à la procédure d'enquête
du Comité médical international,
sans jamais cesser de témoigner sur cette guérison qui a décuplé sa foi.
Se dévouer aux malades de Lourdes ne lui suffit plus.
C'est ainsi que l'ancien paralysé
entreprend le pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle,
parcourant 1 500 kilomètres en 55 jours
d'un pas de chasseur alpin.
« N'oubliez pas de vous abonner à la chaîne
pour ne pas manquer les nouveaux livres
et participer au tirage au sort de cadeaux intéressants. »
A ses yeux, c'est un marathon de prières
offert à Dieu pour le salut des hommes.
Que lui reproche-t-on alors ?
Peut-être son attitude envers le Comité médical ?
Il a très mal vécu sa mise en examen régulière
devant la commission chargée de contrôler son cas.
« On essaie de vous faire dire le contraire de ce qui s'est passé, »
confie-t-il à la presse.
« Je me suis même énervé.
Jamais je ne dirai le contraire de ce que j'ai vu et ressenti. »
Car la réalité est là.
Le parcours du miraculé
s'apparente aujourd'hui à un véritable chemin de croix.
Le Comité médical,
on ne saurait l'en blâmer,
c'est là son rôle,
s'emploie à trouver par tous les moyens
une explication rationnelle
à la guérison paranormale des pèlerins.
Quitte à mettre en cause leur témoignage,
leur sincérité,
le diagnostic de leur médecin traitant
ou la nature de leur pathologie,
l'idéal étant de requalifier celle-ci
en maladie psychosomatique,
ce qui l'exclut automatiquement
des critères de sélection
et résout le problème.
Avant Serge François,
Jeanne Frétel,
péritonite, tuberculeuse,
cancer de l'intestin,
et Jean-Pierre Belly, sclérose en plaques,
déclarés par les médecins,
guéris de manière inexplicable
et homologués par l'Église
sous les numéros 52 et 66,
c'était plein à la télévision
des souffrances morales infligées par le Comité.
« C'est très dur à vivre, cette suspicion.
C'est une humiliation terrible,
disait-il en substance.
Mais il faut tenir bon
et témoigner tout de même
pour remercier Dieu et donner de l'espoir aux gens. »
Heurté par ces critiques médiatisées,
la médecine et l'Église
n'étaient sans doute pas très chaudes
pour remettre sous les projecteurs
un miraculé en révolte
contre leurs protocoles.
D'où peut-être ce qualificatif
de remarquable et non d'inexpliqué
attribué au cas Serge François
et son absence
dans le palmarès officiel de Lourdes.
Cela étant,
le recalé le plus injustifiable
à mes yeux demeure Gabriel Gargan.
En 1899,
ce cheminot,
victime d'une collision ferroviaire,
est jugé incurable
par les médecins.
Son dossier est sans appel.
Atteinte de la moelle épinière,
infirmité permanente, gangrène.
On lui dit qu'il est condamné
à très brève échéance.
Il acquiesce,
il n'est pas croyant
et il ne demande qu'à mourir
pour abréger ses souffrances.
Mais sa mère veut à toute force
l'emmener à Lourdes.
Alors il finit par céder
pour lui faire un dernier plaisir.
Arrivé au sanctuaire,
il est à l'agonie.
Il refuse de prier.
Tout juste accepte-t-il de communier
avec un minuscule fragment d'hostie
car il ne peut rien avaler.
C'est alors que tout s'emballe.
Il se sent bouleversé
sans comprendre pourquoi.
Quand on l'immerge dans la piscine,
couché sur une planche,
il s'évanouit.
Puis il se lève d'un bond et marche.
Il est rayonnant.
Il dit qu'il meurt de faim.
Il arrache sa sonde oesophagienne
et dévore à pleines dents
tout ce qu'on lui apporte.
L'entrée de gargant dans le bureau
des constatations médicales,
écrit son président de l'époque,
le docteur Gustave Boissari,
forme l'un des épisodes
les plus émouvants dont nous ayons été témoins.
Soixante médecins nous entouraient,
des chefs de clinique,
des médecins étrangers,
des convaincus, des incréduls.
Tous attestent l'impossible
au vu de son dossier médical.
Paralysie et gangrène
ont disparu instantanément.
Cicatrisation immédiate,
reprise de poids accélérée.
Gargant ne connaîtra ni convalescence,
ni rechute,
ni problème de santé annexe
durant les cinquante ans
qui lui restent à vivre.
Comment se fait-il, dès lors,
que l'Église ait refusé d'authentifier ce miracle ?
Parce que le bénéficiaire était un mécréant ?
Même pas.
À cause d'une calomnie.
Un certain docteur Vaché,
auteur d'un pamphlet
intitulé « Les dessous des miracles »,
avait osé écrire,
au mépris de tous les diagnostics
et certificats de ses confrères,
que le cheminot
« avait fait semblant d'être paralysé
pour escroquer la compagnie des chemins de fer ».
Il paraît surréaliste
qu'une telle diffamation ait recueilli
le moindre écho.
On peut simuler une infirmité,
à la rigueur,
mais pas des dizaines de fractures,
et encore moins la gangrène.
Eh bien si, au nom du fameux
« Il n'y a pas de fumée sans feu »
qui a condamné au bûcher
tant d'innocents,
Gargan passa dans certains journaux
pour un fraudeur.
L'affaire fit grand bruit
et les autorités ecclésiastiques, prudentes,
s'abstinrent de prendre partie
en faveur de ce miraculé
discrédité par l'opinion publique.
Par encunier,
Gabriel Gargan, pendant plus d'un demi-siècle,
revint chaque année
à Lourdes comme hospitalier
et brancardier pour accompagner dans l'épreuve
et l'espoir les malades rêvant
d'une guérison comme la sienne,
même si elle ne fut jamais homologuée.
Seule la mort,
à plus de 80 ans,
interrompit en 1953
le sacerdoce laïque
de se réprouver de l'Église.
2.
Un miracle en direct à la télévision
Nous sommes le 7 novembre
1999.
Lors de l'Assemblée
plénière des évêques de France,
une messe est célébrée
en la basilique souterraine de Lourdes
par trois cardinaux,
Mgr Lustiger,
archevêque de Paris,
Mgr Billet, archevêque de Lyon
et Mgr Haight,
archevêque de Bordeaux.
Dans le cadre de l'émission
Le jour du Seigneur,
cette messe est diffusée en direct sur France 2.
Sur l'autel se trouvent
posées l'une sur l'autre
deux grandes hosties de célébration.
À l'étape liturgique
qu'on nomme l'épiclèse,
le cardinal Billet
s'adresse au Seigneur en prononçant
la formule eucharistique.
« Sanctifie ces offrandes
en répandant sur elles ton esprit.
Qu'elles deviennent pour nous
le corps et le sang de Jésus. »
C'est à cet instant précis que l'une des hosties
se soulève en oscillant
vigoureusement, puis
demeure en suspension à trois centimètres
de l'autre, et ce
durant cinq bonnes minutes.
Dans toute la France, ce dimanche matin,
les adeptes du rituel cathodique
bondissent devant leur écran,
se téléphonent, s'interpellent.
« Branchez-vous sur la 2 ! »
Mais à Lourdes,
l'autel est trop éloigné
pour que les fidèles massés
dans l'immense basilique puissent
se rendre compte de l'événement.
D'autant que les trois cardinaux
ont une réaction de sang-froid stupéfiante
qui confine à l'indifférence
paisible.
Sans le plus petit haussement de sourcils,
sans la moindre variation de tonalité,
ils continuent à célébrer leur messe
comme si de rien n'était.
Semblable à ce curé de Marcel-Aimé
qui, au sein d'une assemblée
de laïcs, est le seul à ne pas
voir une apparition de Saint-François
d'Assise. N'ont-ils rien
remarqué ? Mais si,
bien sûr. Simplement,
ils ont conscience du gros plan
qui l'immortalise en direct,
pour des millions de foyers,
leur comportement face à ce phénomène
semblant moins relevé de l'éventuel
miracle que de l'astuce
d'illusionniste. Si Dieu
existe, la vidéo également.
Et ils savent dès lors qu'ils
auront à répondre de leur attitude
devant le pape et les chrétiens du monde entier.
« Putain, c'est quoi ce truc ? »
fut, sur l'instant,
le seul commentaire dans l'enceinte
de la basilique, prononcé
entre ses dents par un cadreur de France 2.
À la fin de la messe,
le cardinal Billet,
en état de choc, est abordé
par une de ses amies qui a suivi l'office.
Il lui demande aussitôt,
l'air soucieux mais le ton neutre,
si... « Elle a remarqué
quelque chose durant l'épiclaise ? »
Réponse négative de la dame
qui enchaîne... « Qu'est-ce que j'aurais
dû remarquer ? » L'archevêque
lui fait signe de ne plus poser de questions
et s'éclipse.
Dès le lendemain, en tant que président
de la conférence des évêques de France,
il interdira à France 2 et aux producteurs
du Jour du Seigneur de rediffuser
ces images. Pourquoi ?
Par crainte d'une
supercherie, d'une blague du diable
ou bien d'un signe divin aux conséquences
indésirables ?
À l'issue de la célébration,
dès la sortie du public,
les autorités ecclésiastiques, audiovisuelles
et policières ont évidemment
passé au peigne fin l'autel,
ses environs et les accessoires liturgiques
pour tenter d'élucider le mystère.
Mais toutes les explications
raisonnables se sont révélées irrationnelles.
Illusion d'optique,
comme l'a suggéré monseigneur
Lustiger ? Non.
La prise de vue est objective.
Trucage vidéo ?
Non plus. Les images
ont été diffusées en direct.
On a soupçonné alors l'équipe
de tournage d'avoir monté un bon
canular anticlérical en
utilisant une mini soufflerie qui
aurait fait décoller l'hostie.
Hélas, aucun mécanisme
de ce genre n'a pu être découvert.
Et les techniciens de France 2,
par la voix de leur syndicat,
ont fait remarquer qu'ils avaient peut-être autre
chose à faire que ce genre de conneries.
Quant aux producteurs de l'émission
Le jour du Seigneur,
ils adressent par écrit, depuis
1999, à tout courrier
concernant la messe du 7 novembre
la réponse suivante.
Le phénomène surprenant de l'hostie
qui se soulève légèrement au moment de
l'épiclèse, jusqu'à la fin
de la prière eucharistique,
ne résulte d'aucun montage
ni d'aucune manipulation technique.
On a donc cherché une explication
plus crédible. On l'a trouvé.
L'humidité.
L'incidence étant produite dans
une basilique souterraine et donc
humide, le choc thermique
des projecteurs avait fait gonfler
l'hostie du dessous qui, par effet
de bombage, avait soulevé
celle du dessus.
Intéressant. Sauf que
les agrandissements de l'image prouvent
que l'hostie inférieure demeure obstinément
plate. En outre,
au gré du déplacement des officiants,
les différentes couleurs de chasubles
sont parfaitement visibles dans l'intervalle
de 3 cm qui,
durant les 5 minutes de lévitation,
séparent les deux rondelles
d'azime. Heureusement,
ce jour-là il y avait de l'orage.
Pain béni, si je puis
dire pour les rationalistes.
L'énigme était résolue.
C'est la foudre qui avait
provoqué un accident électrostatique.
Imparable.
Sauf que la basilique souterraine
est en béton armé et qu'elle
constitue donc une immense cage de faraday
qui la met à l'abri des perturbations
électriques extérieures.
Reste alors l'hypothèse que les hosties
aient développé elles-mêmes
un champ électrique provoquant la lévitation.
Hypothèse émise
par le père Jean-Baptiste Rinaudot,
docteur en sciences,
maître de conférence à la faculté
de médecine de Montpellier.
Si des charges électriques positives
sont apparues sur les deux faces
internes des hosties, celle du dessus
a pu se soulever, étant donné que
deux charges de même signe se repoussent.
À condition bien sûr
que le pain azime soit électrisable.
On a donc frotté
des hosties avec un chiffon de laine
avant de les soumettre à un électroscope.
Celui-ci n'a pas réagi.
Aucune explication naturelle
ou technique n'ayant pu être retenue.
L'événement a été soigneusement
passé sous silence par les médias
dans l'intérêt général.
Comme l'Église, de son côté,
avait décrété l'embargo,
ce fut la fin de la polémique.
Les incroyants étaient contents
et les chrétiens n'allaient pas risquer
l'excommunication en engageant leur foi
sur ce numéro de voltige eucharistique
que le Vatican
refusait d'homologuer.
Depuis, la prohibition épiscopale
a été largement contournée par les internautes.
Pressés de questions
sur cet insolent miracle télévisé
qui, par la grâce de Youtube,
a fait aujourd'hui le tour de la planète,
les autorités catholiques
consentent tout juste à parler
de prodiges.
Le terme est important.
L'extrême prudence du Saint-Siège,
face à ces phénomènes inexpliqués,
tient à leur nature même.
Pour l'Église,
les prodiges ne sont pas forcément d'origine divine.
Ils peuvent émaner
de désordres psychiques purement humains.
Psychokinèse,
pouvoir occulte induit par le spiritisme,
voire du démon lui-même.
Le nom de « miracle »
ne saurait donc être dévoyé.
Surtout en l'occurrence.
Car ce qui gêne profondément le Vatican,
dans la lévitation de cet hostie,
c'est qu'elle remette en lumière
sous le feu des projecteurs audiovisuels
l'une des causes du schisme
avec les chrétiens orthodoxes.
En effet, c'est lorsque
les trois cardinaux ont prononcé les mots
« sanctifie ces offrandes en répandant
sur elles ton esprit »
et précisément sur le mot « esprit »
que l'hostie a sauté en l'air.
Et cette coïncidence
réveille une querelle théologique
des plus sensibles,
comme le souligne l'historien Joachim Boufflet.
Pour Saint-Jean Chrysostome,
au IVe siècle,
c'est
Jésus lui-même
par l'intermédiaire du prêtre
qui opère la consécration au travers des paroles
prononcées durant la scène.
L'église catholique romaine,
ayant adopté cette définition de la transsubstantiation,
le moment précis
où le pain et le vin deviennent le corps
et le sang du Christ,
est donc soumis aux paroles
« Ceci est mon corps, ceci est mon sang ».
Les églises orientales,
en revanche,
et particulièrement l'église orthodoxe,
ont choisi une autre interprétation
de la présence réelle.
Celle de Saint-Jean d'Amassène,
VIIIe siècle,
pour qui c'est le Saint-Esprit et non-Jésus
qui est à l'origine du miracle eucharistique.
« Tu demandes
comment le pain devient corps du Christ
et le vin sang du Christ ?
Moi je te dis,
le Saint-Esprit fait irruption et accomplit cela
qui surpasse toute parole
et toute pensée. »
C'est donc bien aux chrétiens orthodoxes
que l'hostie en vol stationnaire
semble avoir donné raison,
ce dimanche 7 novembre sur France 2,
en présence de trois sommités
du catholicisme.
Et qui plus est, impudence cinglante,
en direct de Lourdes,
le sanctuaire qui compte
sur terre le plus grand nombre de miracles
authentifiés par l'église romaine.
L'autorité pontificale
aurait pu profiter de l'occasion pour mettre
en œuvre la réconciliation
tant attendue avec les chrétiens d'Orient.
Cette lévitation télévisée
de l'Eucharistie,
ce prodige rigolo en forme de clin d'œil,
cette opération du Saint-Esprit,
soulignant le double sens
du mot spirituel,
n'était-ce pas une belle opportunité
pour l'église face à l'hostilité
islamiste d'apaiser
ses tensions internes,
de retrouver enfin son unité originelle,
de respirer par ses deux poumons
selon la belle formule
de Jean-Paul II ?
Le Vatican préférera ignorer
l'événement, lui dénier
tout caractère sacré, occulter
son éventuel message œcuménique
et laisser le temps engendrer l'oubli.
C'est raté.
Cela dit, le tapage
désordonné en matière de censure
est parfois aussi efficace que le silence.
Le sensationnel
recouvre le signe et le spectacle
étouffe le sens.
Ceux qui aujourd'hui visionnent ces images
sur le net continuent de s'étriper
dans les blogs à coups de balivernes
para-religieuses
« Dieu nous annonce la fin des temps »
ou néo-matérialistes
« La lévitation truquée est le résultat d'un petit travail
sur Adobe After Effects
ou logiciels similaires »
quand ils ne ravalent pas tout simplement
le phénomène au rang de vidéo-gag
laïquement sanctifié par
le grand bêtisier de Noël.
On ignore ce qui est devenu l'hostie
de la discorde.
L'a-t-on conservée à l'abri dans un reliquaire
ou dans un coffre-fort ?
À moins qu'elle n'ait subi le sort
de sa lointaine devantière,
la première hostie volante de l'histoire
qui, dit-on, décolla
le 6 juin 1453 à Turin.
Contenue dans le ciboire
volé par un soldat,
elle s'échappa dans les airs lorsque
le mulet du voleur trébucha
et elle regagna son église.
Mais là, bien sûr,
nous n'avons aucune trace vidéo.
Juste la conservation inexplicable
de cette rondelle voyageuse
attestée par des documents durant 130 ans.
En 1583,
les archives nous révèlent
qu'elle fut consommée sur ordre du Saint-Siège
pour ne pas obliger Dieu
à accomplir un miracle perpétuel
en la conservant intacte.
Comme quoi l'être humain,
dans son infinie bonté,
a même pitié de son Créateur.
Chers auditeurs,
nous espérons que vous avez aimé ce livre.
Vous pouvez écouter la version intégrale
du livre en suivant le lien
dans la description.
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