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Contenu: 00:00:00 Chapitre 1. La qualité de l’expérience vécue Chapitre 2. Le fonctionnement de la conscience Chapitre 3. Les caractéristiques de l’expérience optimale Chapitre 4. Les activités autotéliques Chapitre 5. La personnalité autotélique Chapitre 6. L’expérience optimale par le corps Chapitre 7. L’expérience optimale par l’esprit Chapitre 8. Le paradoxe travail-loisirs Chapitre 9. La solitude et les relations avec autrui Chapitre 10. La victoire sur le chaos Chapitre 11. Fournir un sens à sa vie
Chapitre 1
La qualité de l'expérience vécue
Bonheur et expérience vécue
Il y a 2300 ans, Aristote déclarait que, par-dessus tout,
les femmes et les hommes cherchent le bonheur.
Tandis que le bonheur est convoité pour lui-même,
tout autre but, santé, beauté, richesse ou puissance,
est désiré tant qu'il est censé nous rendre heureux.
Bien des choses ont changé depuis Aristote,
et notre compréhension du monde s'est considérablement élargie.
Les dieux des Grecs semblent bien impuissants face au pouvoir que détient l'humanité actuelle.
Pourtant, pour ce qui a trait au bonheur,
peu de changements sont apparus au cours des siècles.
Notre compréhension en la matière a peu progressé,
et nous n'avons rien appris concernant les façons d'accéder à cette bienheureuse condition.
De nos jours, nous sommes en meilleure santé.
Nous pouvons espérer vivre plus longtemps.
Nous sommes entourés d'objets de luxe et de commodités inexistantes autrefois.
Il n'y avait pas de WC dans le palais du roi Soleil.
Les chaises étaient rares dans les châteaux médiévaux,
et l'empereur romain ne pouvait regarder la télé.
Nous disposons de connaissances scientifiques stupéfiantes,
mais si la majorité des gens se dit heureuse,
bon nombre d'individus considèrent que leur vie se passe dans l'anxiété ou l'ennui.
Est-ce que le sort de l'humanité est de demeurer insatisfaite,
chacun désirant plus qu'il ne peut avoir ?
Est-ce que le malaise qui gâte souvent de précieux moments
provient du fait que l'individu cherche le bonheur au mauvais endroit ?
Le présent livre se fonde sur les connaissances de la psychologie moderne
et a pour objectif d'explorer cette question ancienne.
Quand les gens se sentent-ils le plus heureux ?
Il y a 25 ans, j'ai fait une découverte à propos du bonheur.
Elle est maintenant assez connue mais demeure inexpliquée.
Aussi, ai-je passé ce quart de siècle à examiner ce phénomène insaisissable.
Cette découverte est fort simple.
Le bonheur n'est pas quelque chose qui arrive à l'improviste.
Il n'est pas le résultat de la chance.
Il ne s'achète pas et ne se commande pas.
Il ne dépend pas des conditions externes,
mais plutôt de la façon dont elles sont interprétées.
Le bonheur est une condition qui doit être préparée,
cultivée et protégée par chacun.
Les gens qui apprennent à maîtriser leur expérience intérieure
deviendront capables de déterminer la qualité de leur vie
et de s'approcher aussi près que possible de ce qu'on appelle être heureux.
Nous ne pouvons pas atteindre le bonheur en le cherchant consciemment.
Comme le disait le grand philosophe anglais J.S. Mill, 1806-1873,
« Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cessez de l'être,
car c'est par le plein engagement dans chaque détail de sa vie
qu'il est possible de trouver le bonheur et non par une recherche directe. »
Le psychologue autrichien Viktor Frankl le formule joliment,
« Ne visez pas le succès.
Plus vous le cherchez, plus vous courez le risque de le rater.
On ne peut pas pourchasser le succès, pas plus que le bonheur.
Il doit s'en suivre ou survenir,
comme les faits non recherchés d'un engagement personnel
dans un projet plus grand que soi. »
Ce but insaisissable qui ne peut être atteint par une route directe.
Mes 25 années de recherche m'ont convaincu qu'il existe un moyen.
C'est un chemin circulaire qui commence par le contrôle du contenu de sa conscience.
Les perceptions qui arrivent au cerveau sont le produit de plusieurs forces
qui façonnent l'expérience vécue.
Elles influencent l'humeur de l'individu.
La plupart des forces en question sont hors du contrôle de la personne.
Peut-on changer son tempérament ?
Peut-on influencer sa taille ou son intelligence ?
Peut-on choisir ses parents ou son lieu de naissance ?
Les instructions contenues dans les gènes,
la loi de la gravité et la qualité de l'air
font également partie des innombrables choses
qui influencent ce que nous voyons,
la façon dont nous nous sentons et ce que nous faisons.
Il n'est donc pas surprenant qu'autant de gens croient
que notre sort est déterminé par des agents externes.
Pourtant, il nous est arrivé à tous, à certains moments,
de nous sentir, non pas assaillis par des forces anonymes,
mais dans le plein contrôle de nos actions,
dans la parfaite maîtrise de notre vie.
Dans ces rares occasions, nous éprouvons un enchantement profond,
longtemps vénéré, qui devient une référence,
un modèle indiquant ce que notre vie devrait être.
Voilà ce que nous entendons par « expérience optimale ».
C'est ce que ressent le navigateur
quand le vent fouette son visage et que le bateau fend la mer.
Les voiles, la coque, le vent et la mer
créent une harmonie qui vibre dans ses veines.
C'est ce qu'éprouve l'artiste-peintre
quand les couleurs s'organisent sur le canevas
et qu'une nouvelle œuvre, une création,
prend forme sous la main de son créateur éveillé.
C'est le sentiment d'un père ou d'une mère
face au premier sourire de son enfant.
Pareils expériences intenses ne surviennent pas seulement
lorsque les conditions externes sont favorables.
Des survivants des camps de concentration
qui ont connu des conditions terribles,
effrolés la mort, se rappellent souvent
qu'au milieu de leurs épreuves,
ils ont vécu de riches et intenses expériences intérieures
en réaction à des événements aussi simples
que le chant d'un oiseau,
la réussite d'une tâche difficile,
la création d'une poésie ou le partage d'un crouton de pain.
Contrairement à ce que croient bien des gens,
des expériences comme celles-là,
les meilleurs moments de la vie,
n'arrivent pas lorsque la personne est passive ou au repos,
même si le repos peut être fort agréable après l'effort.
Les grands moments surviennent quand le corps ou l'esprit
sont utilisés jusqu'à leur limite,
dans un effort volontaire,
en vue de réaliser quelque chose de difficile et d'important.
L'expérience optimale est donc quelque chose
que l'on peut provoquer.
L'enfant qui place avec des doigts tremblants
le dernier bloc sur la haute tour qu'il a construite,
le nageur qui fait ses longueurs
en essayant de battre son propre record,
le violoniste qui maîtrise un passage difficile, par exemple.
Pour chacun, il y a des milliers de possibilités
ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi,
par l'expérience optimale.
De telles expériences intenses
ne sont pas nécessairement plaisantes
au moment où elles se produisent.
Le nageur peut avoir les muscles endoloris,
les poumons brûlants
et être lui-même écrasé de fatigue.
Ces moments peuvent compter parmi les meilleurs
de son existence.
Le contrôle de sa vie n'est jamais facile
et peut même être douloureux.
Mais l'expérience optimale que produisent ces instants
donne un sentiment de maîtrise
qui s'approche d'aussi près
que l'on puisse l'imaginer
de ce qu'on appelle le bonheur.
Au cours de mes recherches,
j'ai essayé de comprendre le mieux possible
comment les gens se sentent
quand ils sont au maximum de l'enchantement
et pourquoi ils le sont.
Au cours des premières études,
nous avons interrogé des centaines d'experts
artistes, athlètes, musiciens,
joueurs d'échecs et chirurgiens
qui consacraient la majeure partie de leur temps
à leurs activités de prédilection.
Dans le but de rendre compte
de leur expérience intime,
j'ai développé la théorie de l'expérience optimale
qui correspond à l'état dans lequel
se trouvent ceux qui sont fortement engagés
dans une activité pour elle-même.
Ce qu'ils éprouvent alors
est si agréable et si intense
qu'ils veulent le revivre à tout prix
et pour le simple plaisir que produit
l'activité elle-même et rien d'autre.
L'expérience optimale correspond
au vocable « flow » qui a donné son titre
à l'ouvrage original.
Le modèle théorique a été mis à l'épreuve
auprès de milliers de personnes
interrogées par les membres de mon équipe
de l'Université de Chicago
et ensuite par des collègues
à travers le monde.
Les résultats ont démontré que l'expérience optimale
était décrite de la même façon
par les femmes et les hommes,
les jeunes et les moins jeunes,
les gens de différentes conditions sociales
et de différentes cultures.
L'expérience optimale n'est pas un privilège
propre aux élites des sociétés riches
et industrialisées.
Elle est rapportée essentiellement dans les mêmes termes
par des femmes âgées de la Corée,
des adultes de l'Inde et de la Thaïlande,
des adolescents de Tokyo,
des bergers navarros,
des fermiers des Alpes ou ouvriers
assignés aux lignes d'assemblage à Chicago.
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La méthode
Au début de mes recherches,
les données provenaient d'interviews
et de questionnaires.
Dans le but d'acquérir une plus grande précision
et d'être le plus objectif possible
à propos de phénomènes subjectifs
sans compromettre le sens personnel
de l'expérience vécue,
nous avons développé la méthode
de l'échantillonnage de l'expérience vécue,
Experience Sampling Method, ESM.
Cette méthode permet d'obtenir
des données sur les pensées,
les émotions et les activités
de l'individu alors qu'il est
dans son milieu naturel.
Le participant note les informations demandées
lorsqu'un téléavertisseur se fait entendre
à différents moments de la journée,
de cinq à huit fois,
moments déterminés par le hasard.
Selon les besoins de la recherche
et la collaboration des sujets,
cette procédure peut durer quelques jours
ou quelques semaines.
Il est donc possible de voir fluctuer l'humeur
du participant au fil des heures
et des jours et surtout de mettre
en relation ses émotions,
ses pensées et les événements de sa vie.
Les possibilités de l'ESM
seront mieux comprises avec l'exemple
de Sarah.
À 9h10, un samedi matin,
Sarah est assise seule dans sa cuisine.
Elle prend son petit déjeuner
et lit son journal.
Quand le signal se fait entendre,
elle évalue à 5 son bonheur,
1 étant très triste,
7 étant très heureuse.
Au signal suivant, il est 11h30.
Elle est encore seule, fume une cigarette
et est attristée par la pensée
que son fils va déménager dans une ville éloignée.
Son bonheur est descendu à 3.
À 13h, elle est seule
et passe l'aspirateur.
Le bonheur est à 1.
À 14h30, elle est dans la cour
et s'amuse avec ses petits-enfants dans la piscine.
Le bonheur est parfait.
7. Une heure plus tard,
elle prend le soleil et veut lire en paix
alors que ses petits-enfants l'arrosent.
Le bonheur descend à 2.
« Ma belle-fille pourrait bien s'occuper
un peu plus de ses marmots »,
écrit-elle sur sa feuille de rapport.
C'est ainsi que l'ESM permet de suivre
les pensées, les événements
et les humeurs de quelqu'un au fil
des heures et des jours.
Les exposés qui se trouvent dans les différents chapitres
de ce livre sont fondés sur les résultats
provenant de la participation
de milliers de personnes à travers le monde.
Canada, Allemagne, Italie,
Japon et Australie, entre autres,
étant entendu que les deux foyers
de recherche les plus actifs ont été
celui de l'université de Chicago
et celui de l'université de Milan.
La théorie de l'expérience optimale
intéresse les psychologues qui étudient
le bonheur, la satisfaction
devant la vie et la motivation intrinsèque,
les sociologues
qui la considèrent comme l'opposé
de l'anomie et de l'aliénation
et les anthropologues qui font porter leur recherche
sur l'effervescence collective et les rituels.
Certains chercheurs utilisent
cette théorie en vue de mieux comprendre
l'évolution de l'humanité,
d'autres pour explorer
l'expérience religieuse.
Cependant, la notion d'expérience optimale
n'est pas seulement un thème académique.
Elle est appliquée à plusieurs domaines
amélioration de la qualité de la vie,
création de nouveaux programmes scolaires,
formation d'hommes d'affaires,
programmation d'activités de loisirs,
réhabilitation de jeunes délinquants,
organisation d'activités
dans des résidences pour personnes âgées,
ergothérapie pour personnes handicapées
et psychothérapie.
Même si plusieurs articles et ouvrages scientifiques
ont déjà été publiés
à l'intention des spécialistes,
c'est la première fois que sont présentés
aux lecteurs non spécialisés
les résultats des recherches sur
l'expérience optimale et ses applications
pour la vie quotidienne.
Cependant, il ne s'agit pas d'un livre
de recettes expliquant aux lecteurs
comment devenir riche, puissant,
aimé ou mince,
ni d'un ensemble de conseils permettant
l'atteinte d'un but précis.
Même si de tels avis permettaient
de devenir mince, aimé et millionnaire,
l'individu se retrouverait ensuite
à la case départ avec une nouvelle liste
de désirs et serait aussi
insatisfait qu'au début.
La véritable satisfaction devant la vie
ne provient pas du fait de devenir riche
ou mince, mais du sentiment
profond de se sentir bien
avec soi-même. Dans la quête du bonheur,
les solutions partielles et les recettes
ne fonctionnent pas.
Puisque l'expérience optimale
dépend de l'habileté à contrôler
constamment ce qui se passe dans la conscience,
chacun doit le faire sur la base
de ses efforts et de sa créativité.
Ainsi, l'objectif du présent
livre consiste à présenter
des exemples illustrant comment
la vie peut être heureuse et agréable.
Ces exemples sont ordonnés
et éclairés par une théorie.
Il revient ensuite au lecteur de réfléchir,
de tirer ses conclusions
et d'y trouver son profit.
Cet ouvrage n'offre donc pas
une liste de choses à faire et à éviter,
mais il ressemble plutôt
à un voyage dans le royaume de l'esprit
sous la conduite de la science.
Comme toute aventure qui en vaut la peine,
cette démarche ne sera pas
nécessairement facile. Pour en tirer
avantage, il faudra un effort intellectuel
et un engagement dans la réflexion
relative à votre propre
expérience intérieure.
La psychologie de l'expérience optimale
porte sur le processus
de la recherche du bonheur
par la maîtrise de sa vie intérieure.
Nous commençons donc par examiner
comment fonctionne la conscience
et comment la contrôler.
Pour mieux maîtriser sa conscience,
il importe de comprendre
comment se façonnent les expériences intérieures.
En effet,
toutes nos expériences internes,
joie ou tristesse, intérêt ou ennui,
se présentent à l'esprit comme une information.
Le contrôle de cette information
permettra de décider
à quoi ressemblera notre vie.
L'expérience optimale comporte
un certain nombre de composantes
dont la présence crée l'ordre
dans la conscience et produit
ces moments de vie intenses que l'individu
veut retrouver par la suite.
C'est à l'explicitation
de ces caractéristiques de l'expérience optimale
qu'est consacré le chapitre 3.
Par la suite, nous allons
examiner un certain nombre d'activités
susceptibles de provoquer
l'expérience optimale.
Il s'agit d'activités recherchées
pour elles-mêmes,
d'activités autotéliques.
Chapitre 4.
Au chapitre 5, nous verrons,
à l'aide d'exemples concrets,
la diversité des expériences intérieures
face aux mêmes activités.
Le jeu d'échec qui emballe l'un
et ennuie l'autre.
Tel travail est trouvé assommément par l'un
mais soulève l'enthousiasme de l'autre.
Cela nous amènera à considérer
les facteurs personnels et à aborder
la capacité de l'individu
à structurer sa conscience
de façon à rendre possible l'expérience optimale.
Ce sera la description
de la personnalité autotélique.
Après la description
de l'expérience optimale,
des activités susceptibles
de la provoquer et de la personnalité
la plus apte à l'éprouver,
il convient de proposer toute une gamme
de possibilités de bonheur.
Ainsi, grâce à une bonne exploitation
des capacités sensorielles et physiques,
il devient possible de susciter
l'expérience optimale par le corps.
Chapitre 6
Le développement des capacités symboliques,
comme la poésie, la philosophie
et les mathématiques, favorisent, lui,
l'expérience optimale par l'esprit.
Chapitre 7
Les gens passent une partie importante
de leur vie au travail et y trouvent,
dans bon nombre de cas,
une source de développement personnel
et de satisfaction.
Pourtant, tous, ou presque,
préfèrent le temps de loisir
malgré le fait que plusieurs rapports
s'y ennuient souvent.
C'est ce paradoxe travail-loisir
qui est examiné au chapitre 8.
Si la gestion adéquate de sa solitude
permet de vivre des expériences intérieures
intenses, il en est de même
si chacun apprend à rendre ses relations
avec autrui plus authentiques.
La solitude et les relations avec autrui
seront donc les thèmes explorés au chapitre 9.
La vie de chacun risque d'être
ponctuée par des accidents
ou perturbée par des traumatismes.
Même les plus chanceux connaissent le stress.
Pourtant, les difficultés
ne rendent pas nécessairement malheureux.
C'est la manière de les interpréter
qui fait la différence.
Le chapitre 10 rapporte les façons
selon lesquelles des gens ont connu
l'expérience optimale malgré des conditions difficiles.
Ces gens ont remporté la victoire
sur le chaos.
Enfin, la dernière étape consiste
à relier toutes les expériences
en un ensemble significatif,
en un projet qui donne sens à la vie.
Chapitre 11
Ainsi, toute la vie peut devenir
une expérience optimale constante.
Dans cet ouvrage,
nous nous posons les questions suivantes.
Comment maîtriser la conscience ?
Comment l'ordonner de façon à rendre
l'expérience vécue riche et agréable ?
Comment réaliser la complexité
– l'actualisation de soi en lien
avec autrui ?
Et enfin, comment créer le sens de sa vie ?
La façon d'atteindre ces buts est relativement
claire en théorie, mais plutôt difficile
en pratique. Les règles sont
également claires et à la portée de chacun,
mais des obstacles,
internes et externes, surgissent sur la route.
La réalisation de ces buts
ressemble au désir de perdre du poids.
Chacun sait ce qu'il faut faire
et veut le faire, mais a de grandes difficultés
à le faire. Ici, les enjeux
sont plus élevés. Ce n'est pas seulement
une question de poids, c'est une question
de vie, de qualité de la vie
et de sens de la vie.
Avant d'expliquer comment atteindre
l'expérience optimale,
il convient de la mettre en perspective
et d'apporter quelques réflexions sur
l'expérience humaine et la culture.
Nous allons commencer par l'identification
des obstacles inhérents à la
condition humaine. Dans les contes,
le héros doit affronter de terribles
dragons et d'affreuses sorcières
avant de goûter au bonheur.
Cette métaphore s'applique à l'exploration
de la psyché. La première difficulté
rencontrée dans la recherche du bonheur
provient du fait que, contrairement
au mythe que l'humanité a inventé
pour se rassurer, l'univers n'a pas
été créé pour satisfaire nos besoins.
La frustration est profondément
incrustée dans la trame de toute vie.
S'il arrive que ses besoins soient
temporairement comblés, immédiatement
l'individu désire autre chose.
L'insatisfaction chronique
fait donc également partie du lot de chacun,
d'où la section qui suit sur
les racines de l'insatisfaction.
Dans le but de composer avec
ces obstacles, chaque culture
se donne des dispositifs de protection
religion, philosophie,
art, confort, qui la
défendent contre le chaos. Ces derniers
font croire que chacun a le contrôle
sur ce qui lui arrive et fournissent des
raisons d'être satisfait de son sort.
Cependant, ces boucliers sont
efficaces pour un certain temps seulement.
Après quelques décennies
ou quelques générations, les
croyances s'envolent et n'apportent plus
le soutien spirituel souhaité.
Section sur les boucliers
de la culture. Lorsque
l'on tente d'atteindre le bonheur par
soi-même, sans l'aide de la foi
en une croyance, on essaie
de maximiser les plaisirs pour lesquels
la culture nous a conditionnés.
La richesse, le pouvoir et la
sexualité deviennent alors les objets
de notre poursuit. Cependant,
la qualité de la vie ne peut être
améliorée de cette façon. Seule
la capacité de tirer constamment
de l'enchantement à partir
de ce que nous faisons peut vaincre
les obstacles au bonheur.
Section sur l'expérience vécue,
retrouvée et les voies de la libération.
Les racines de
l'insatisfaction.
L'univers ne facilite pas la vie et le
confort des humains. Il est immense,
hostile, vide et froid.
Même la Terre hospitalière,
dont le champ de gravité n'écrase
pas ses habitants, est entourée de
gaz laitaux et ne s'est pas laissée conquérir
facilement par les humains qui ont
lutté des millions d'années contre la glace,
le feu, les inondations,
les animaux sauvages et les
micro-organismes invisibles mais dévastateurs.
Il semble que chaque fois
qu'un danger est évité,
un autre, pire, se pointe
à l'horizon. Lorsqu'une maladie est
contrôlée, une autre plus mortelle apparaît.
Lorsqu'une nouvelle substance est
inventée, elle empoisonne l'atmosphère.
Lorsqu'un dispositif utile
est forgé, comme les armes,
il se retourne contre ses créateurs.
Les quatre cavaliers menaçants
de l'apocalypse ne sont jamais
très loin. L'univers ne fonctionne
pas au hasard, mais les lois qui
le régissent ne tiennent pas compte des besoins
humains. Une météorite qui
s'abattrait sur New York, Montréal
ou Paris obéirait simplement aux
lois du cosmos. Mais quelle
catastrophe ce serait ! Le virus
qui attaque les cellules d'un Mozart
ou d'une population entière fait seulement ce qui
lui est naturel. L'univers
n'est ni hostile ni amical.
Il est tout simplement indifférent,
affirme G. H. Holmes,
prêtre de l'église unitarienne,
défenseur des droits civils et philosophe
à ces heures. L'idée de chaos est
très vieille dans les mythes et les religions.
L'idée de chaos peut sembler
étrange dans un livre sur l'expérience optimale.
Mais la valeur de la vie
peut difficilement être comprise
sans tenir compte des dangers qui
la menacent. Ce n'est pas sans raison
que la Bible raconte le péché originel
et que Dante, dans sa divine
comédie, fasse passer son personnage
par l'enfer avant qu'il puisse contempler
la solution au problème de la vie.
Cette façon de faire a un sens
psychologique évident. En science physique,
la théorie du chaos
sert à décrire les régularités
dans ce qui semble complètement le fruit du hasard.
Cependant, la notion
de chaos a un sens différent en sciences
humaines et en psychologie. Si l'on
prend les besoins et les désirs humains
comme point de départ, il y a un désordre
irréconciliable dans l'univers.
Il n'est pas possible d'en changer les lois.
Il est même fort difficile
d'influencer les forces qui affectent
notre bien-être. Il est important
et nécessaire de prévenir une guerre nucléaire,
d'abolir les inégalités sociales,
de lutter contre la faim
et la maladie. Mais il faut être
assez sage pour savoir que
l'amélioration des conditions de vie
n'améliorera pas nécessairement
la qualité de la vie. Comme l'a écrit
J.S. Mill, pour que
de petites améliorations se produisent
dans l'humanité, il faut qu'un grand
changement survienne dans ces modes de pensée.
Les sentiments que chacun
éprouve à propos de lui-même et la joie
que chacun tire de la vie dépendent
en fin de compte des filtres de l'esprit,
des interprétations que chacun
fait de ce qui lui arrive quotidiennement.
Le bonheur de l'individu repose
sur son harmonie intérieure,
non sur l'influence qu'il est possible
d'exercer sur les forces de l'univers.
La maîtrise de l'environnement est
un impératif, parce que notre survie
physique peut en dépendre.
Cependant, cette maîtrise n'ajoutera
pas un iota à l'estime que se porte
l'individu et ne réduira en rien
son chaos intérieur.
Pour cela, les humains doivent apprendre
à maîtriser leur conscience elle-même.
Si l'univers peut être
source de frustration, les désirs
exagérés peuvent engendrer
l'insatisfaction.
Considérons ce dernier point. Chacun
se fait une image, même vague,
de ce qu'il voudrait faire dans la vie.
Le progrès vers ce but devient
la mesure de la qualité de sa vie.
S'il demeure loin de l'objectif,
l'individu devient amer ou résigné.
S'il l'atteint au moins
partiellement, il éprouve bonheur
et satisfaction. Pour la majorité
des gens sur Terre, le but fondamental
de la vie est de survivre,
de laisser des enfants qui survivront
et, si possible, de le faire avec
un certain confort et un minimum de dignité.
Lorsque les problèmes de survie
sont résolus, les gens ne se contentent
plus de ce niveau de vie. De nouveaux
besoins et de nouveaux désirs surgissent.
Cette hiérarchie des besoins est
empruntée à Maslow. Avec l'abondance
et le pouvoir, l'escalade
des attentes conduit à de nouvelles
exigences, plus de confort
et plus de richesse, de sorte que
le niveau de bien-être désiré
demeure éloigné. Cyrus,
l'empereur de Perse, VIe siècle
avant Jésus-Christ, avait besoin
de 10 000 cuisiniers pour sa table,
alors que la population crevait de faim.
De nos jours, ceux qui vivent dans les
pays industrialisés ont accès aux mets
les plus variés et les plus raffinés,
comme les empereurs du passé.
Sont-ils plus heureux ?
Ce paradoxe de l'escalade des désirs
pourrait faire croire que l'amélioration
de la qualité de la vie est une tâche
insurmontable. De fait,
cette escalade incessante des désirs,
des buts ou des ambitions n'est pas
problématique, aussi longtemps que l'individu
trouve plaisir et joie dans la bataille
ou la démarche vers cet objectif.
Le problème surgit lorsque cet individu
est si obsédé par la cible
qu'il cesse de trouver plaisir
dans le présent. Il perd ainsi la chance
de connaître l'enchantement,
l'expérience optimale.
On dira alors que l'individu est aspiré
par la spirale édonique infernale.
Bien des gens ont trouvé
moyen d'éviter ce désastre.
Ce sont ceux qui, indépendamment
de leurs conditions matérielles, sont
capables d'améliorer la qualité de leur vie,
sont satisfaits et rendent les autres
un peu plus heureux. Ces personnes mènent
une vie énergique, sont ouvertes à
toutes sortes d'expériences, continuent
d'apprendre sans cesse, ont des relations
solides et intimes avec les autres et
s'adaptent à leur environnement. De plus,
ils trouvent de la joie dans leurs activités,
qu'elles soient fastidieuses ou
difficiles, ne s'ennuient presque jamais
et gardent le cap malgré
tout ce qui se présente.
Cependant, leur plus grande force
provient de la maîtrise de leur vie.
Nous verrons plus loin comment
atteindre cet état, comment vivre
l'expérience optimale. Mais, pour
le moment, il nous faut recenser
quelques mécanismes de protection inventés
par la culture en vue de se
prémunir contre le chaos et expliquer
pourquoi pareilles défenses externes sont
inadéquates. Les boucliers
de la culture. Au cours
de l'évolution humaine, chaque population
devient graduellement consciente
de son grand isolement dans le cosmos
et de la précarité de sa prise
sur la survie. Les humains ont
donc développé des mythes et des croyances
en vue de transformer les forces écrasantes
de l'univers en réalités maniables
ou tout au moins compréhensibles.
Voilà une des fonctions majeures de la
culture. Protéger ses membres
du chaos, les convaincre de leur
importance et de leur succès ultime.
L'inuit, le chasseur
de l'Amazon, le chinois, le navarro,
l'aborigène australien, le
parisien et le new-yorkais considèrent
qu'ils vivent au centre du monde et qu'ils
jouissent d'un privilège spécial qui les place
en bonne direction vers le futur.
Sans la confiance en ces privilèges
exclusifs, il serait difficile
d'affronter les tracas de l'existence.
Tout cela est fort bien tant que
résistent les boucliers, comme au temps
où les romains dominaient la Méditerranée,
où les chinois se sentaient supérieurs,
avant l'invasion des mongols,
etc. Cependant,
une trop grande confiance,
une trop grande sécurité peuvent entraîner
une aussi grande désillusion,
un réveil brutal. Quand les gens croient
que le progrès est assuré, que la vie
est facile, ils peuvent rapidement perdre
courage devant les premiers signes
d'adversité. Ils abandonnent la foi
en ce qu'ils ont appris et,
sans le soutien des valeurs culturelles,
ils sombrent dans l'anxiété ou l'ennui.
Les symptômes de la désillusion
sont faciles à observer dans les différentes
sociétés dites « avancées ».
Les plus évidents se rapportent à la nonchalance
ou à l'apathie qui affectent
la vie de tant de nos concitoyens.
Même si les enquêtes révèlent que
la majorité des gens se dit plutôt heureuse,
un grand nombre n'aime pas ce qu'ils font,
s'ennuient pendant leur temps de loisir,
n'acceptent pas leur sort,
regrettent leur passé et n'ont pas confiance
en l'avenir. Le malaise n'est pas
causé directement par des facteurs externes
puisque, contrairement au pays
du tiers monde, nos sociétés ne sont
pas opprises avec un environnement inhospitalier,
une pauvreté extrême
ou l'occupation d'une armée étrangère.
Les racines de l'insatisfaction sont
internes, de sorte que chacun doit
se débrouiller personnellement avec ses propres
capacités. Les boucliers
qui ont servi dans le passé
religions, patriotisme, traditions
ethniques, habitudes sociales, ne sont
plus efficaces pour un nombre croissant
d'individus qui se sentent ballotés
par les vents du chaos.
L'absence d'ordre intérieur se manifeste
subjectivement à travers ce qu'on appelle
anxiété ontologique
ou angoisse existentielle,
une peur d'être, un sentiment que la vie
n'a pas de sens et que l'existence
n'en vaut pas la peine. Il y a
quelques décennies, la menace d'une guerre
nucléaire avait asséné un dur coup
à nos espoirs. Maintenant, on dirait
qu'il n'y a rien qui transporte l'humanité,
que tout tombe dans le vide.
Avec les années, le chaos de l'univers
physique se répercute dans l'esprit de la
multitude. Est-ce cela
la vie ? Semble se demander bien
des gens après avoir quitté les années d'innocence
de la jeunesse. Ils espèrent
que les choses iront mieux plus tard,
mais inévitablement, le miroir révèle
des rides, des douleurs mystérieuses
parcourent le corps, la vue baisse,
puis le dernier message se fait entendre,
c'est la fin. Beaucoup
disent alors, je commençais
à peine, je n'ai pas eu le temps de vivre.
Dans ce contexte surgit
l'impression d'avoir été trompé.
Ayant grandi dans un pays riche et protégé
par une charte des droits, ayant été
conditionné à croire à un destin favorable
et vivant à une époque scientifiquement
et technologiquement avancée,
l'individu qui avait conçu les plus
grandes attentes, encouragé par les
prédicateurs et les annonces commerciales,
tombe de haut, se retrouve seul
et découvre que toutes ses richesses,
tous ses gadgets n'apportent pas
le bonheur. Le rêve américain
est durement ébranlé.
Les réactions à cette prise de conscience,
à cette désillusion sont nombreuses.
Les uns s'efforcent de l'ignorer
et augmentent les efforts pour acquérir
encore plus d'objets censés rendre la vie
meilleure. Plus grosses voitures,
plus grandes maisons, plus de pouvoirs
ou un style de vie plus glamour.
Parfois la solution est efficace,
parce que ces gens sont si fortement engagés
dans la course qu'ils n'ont pas le temps
de réaliser que le but, une vie de qualité
qui ait du sens, est toujours aussi
loin. Dans la plupart des cas,
la désillusion ne tarde pas à faire
retour. D'autres réagissent
en s'attaquant directement aux symptômes
menaçants, diète, club de santé,
nautilus ou chirurgie
esthétique. S'ils découvrent que
personne ne semble s'intéresser à eux,
ils achètent des livres qui donnent
des conseils pour se faire des amis
ou s'affirmer, font partie de clubs
variés, etc. pour se rendre
compte eux aussi que ces solutions
partielles ne fonctionnent pas.
D'autres encore, devant la futilité
des exigences proposées par la culture
ambiante, suivent le conseil de Candide
et se retirent élégamment.
Ils cultivent leur jardin ou accumulent
des collections d'objets. Candide
est le personnage principal du conte
philosophique de Voltaire. Ils peuvent
être aussi sombrés dans l'alcool ou l'abus
des drogues et oublier temporairement la question
« Est-ce cela la vie ? »
Puisque traditionnellement
le problème de l'existence est abordé
dans le contexte de la religion,
d'autres personnes, enfin,
y retournent et cherchent réponses
soit dans les crédeaux standards, soit
dans des croyances plus ésotériques.
Les religions ont apporté des réponses
au questionnement sur le sens de la vie
mais elles se révèlent temporaires parce que
enracinées dans des périodes particulières.
Ces réponses ne sont pas nécessairement
pertinentes de nos jours.
Par exemple, du 4e au 8e siècle
de notre ère, le christianisme
s'est répandu en Europe,
l'islam au Moyen-Orient et le bouddhisme
en Asie. Pendant des centaines
d'années, ces grandes religions
ont fourni des raisons de vivre à des
millions de personnes. Mais il est
plus difficile aujourd'hui d'accepter leurs
visions du monde. Leurs croyances,
perpétuées à travers les mythes,
les révélations et les textes sacrés,
suscitent peu d'adhésion dans un siècle
de rationalité scientifique.
Aucune des solutions recherchées
n'a porté défuit. Aussi la société
actuelle, malgré ses prouesses
technologiques et sa splendeur matérielle,
est-elle frappée de mots étranges ?
On peut se demander si,
dans un proche avenir, nos sociétés
ne seront pas sous l'emprise d'une oligarchie
de vendeurs de drogues milliardaires
ou régies par des multinationales
toutes puissantes qui s'inspireraient
des règles du capitalisme sauvage.
Bien des tendances et des statistiques
provoquent également désarroi
et inquiétude. Si l'on constate
que le revenu per capita augmente
graduellement, la pauvreté
fait néanmoins de grands progrès
dans des pays aussi avancés que le Canada,
la France et les États-Unis.
Les résultats des enquêtes
transmises régulièrement par les médias
indiquent que le nombre de crimes
violents et de divorces augmente
sans cesse, que les maladies transmises
sexuellement ont triplé en 20 ans
et que le sida est devenu une épidémie
plus qu'inquiétante.
Les pathologies sociales et les maladies mentales
ont été multipliées par trois
ces dernières années, tandis que les budgets
des États en matière de santé et d'éducation
se sont resserrés. Le budget
de la défense des États-Unis, de son côté,
a quadruplé en dix ans.
Le malaise des jeunes est encore plus inquiétant
et prend des formes virulentes.
La proportion d'adolescents qui ne vivent pas
avec leurs deux parents est élevée.
La violence, la consommation de drogues,
les grossesses précoces sont
monnaie courante et le taux de suicide,
particulièrement au Québec,
est dramatique, surtout chez les jeunes garçons.
De plus, le niveau
de connaissances diminue et le taux
de décrochage scolaire augmente,
davantage ici encore chez les garçons.
Bref, dans nos sociétés,
les progrès matériels
et technologiques ont été faramineux,
mais les gens semblent plus démunis
devant la vie que nos ancêtres moins
privilégiés. Nous n'avons pas progressé
en termes d'expériences vécues,
de qualité de vie et de bonheur.
Les observations plutôt sombres des derniers
paragraphes ne doivent pas faire oublier
les progrès indéniables. Longévité,
contrôle des naissances,
combat contre les maladies,
arrivée de l'ordinateur personnel et
Viagra. Ces constatations
encourageantes font dire à Diener
et Oishi que la théorie selon
laquelle les effets de l'amélioration
des conditions matérielles sont annulées
par une dégradation générale
de la société reste à prouver.
Néanmoins, ces auteurs sont d'accord
pour affirmer qu'un monde matériel
prospère n'améliore pas nécessairement
la satisfaction devant la vie.
Note de traducteur.
L'expérience vécue retrouvée.
La seule façon de sortir
de la situation décrite plus haut
consiste à se prendre en main.
Lorsque les valeurs et les institutions
ne fournissent plus le soutien que l'on pourrait
en attendre, chaque personne se doit
d'utiliser toutes les ressources disponibles
en vue de se donner une vie agréable
et pleine de sens.
La psychologie offre plusieurs instruments
fort utiles pour cette démarche.
Cette science a apporté une contribution importante
en expliquant l'influence
des événements passés sur le comportement
actuel. Elle peut également
répondre à la question, étant donné
ce que nous sommes, que pouvons-nous faire
pour améliorer notre avenir ?
La maîtrise de l'anxiété et de la
dépression provoquée par la vie contemporaine
exige une plus grande autonomie
de chacun par rapport à l'environnement
social. C'est dire que les réactions
des individus ne doivent pas dépendre
de récompenses et de punitions
distribuées par la société.
A cette fin, chacun devra apprendre
à se récompenser lui-même,
à développer son aptitude à se donner des buts
et à trouver la joie indépendamment
des conditions externes.
Ce défi est à la fois très facile
et très difficile. Facile en ce sens
que l'acquisition de cette aptitude
est entre les mains de chacun,
difficile parce qu'il faut
discipline et persévérance,
qualité rare de nos jours.
Avant toute chose, l'acquisition
de la maîtrise de son expérience intérieure
exige un changement d'attitude drastique
en regard de ce qui est
important et de ce qui ne l'est pas.
L'individu est éduqué avec l'idée
que le plus important dans la vie
arrivera toujours dans l'avenir.
Les enfants apprennent que les bonnes habitudes
acquises aujourd'hui feront d'eux de bons citoyens
et que les devoirs et les leçons aideront
à trouver un bon emploi. On dit aux jeunes
employés que le travail acharné lui procurera
quelques promotions plus tard.
Comme le raconte une histoire pour enfants,
le pain et les confitures
sont toujours pour plus tard.
Nous ne vivons jamais,
mais nous espérons de vivre.
Et nous disposant à être heureux,
il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
Pascal, 1623-1662
Le report de la gratification
est inévitable et nécessaire.
Freud et plusieurs autres ont expliqué
que la civilisation reposait
sur la répression des désirs
et des pulsions individuelles.
Sinon, aucun ordre social ne tiendrait.
La socialisation,
la transformation d'un organisme humain
en une personne capable
de fonctionner harmonieusement
dans un système social particulier,
ne peut être évitée.
Elle a pour but de rendre l'individu
dépendant des contrôles sociaux,
de le faire réagir conformément
aux récompenses et aux punitions.
Elle y réussit parfaitement
lorsque l'individu ne songe même pas
à briser les règles.
Dans ce travail de socialisation
et de contrôle,
la société compte sur de puissants alliés,
les besoins physiologiques
et le bagage génétique.
Parce que les contrôles sociaux sont efficaces
et qu'ils peuvent créer une menace
pour la survie,
ils font obéir la multitude.
Les oppresseurs le savent bien.
Les systèmes sociaux recourent aussi
au plaisir en vue d'encourager
l'acceptation des normes.
Le travail constant et la soumission aux lois
entraîneront une bonne vie.
Presque tous les plaisirs désirés par les humains
– de la sexualité à la violence,
de la sécurité à la richesse –
ont été exploités par les politiciens,
les hommes d'affaires,
les hommes d'église et les capitalistes.
Au XVIe siècle,
les sultans recrutaient des soldats
en leur promettant comme récompense
le viol des femmes des territoires conquis.
De nos jours, les affiches des forces armées
promettent de « voir le monde ».
Il est important de prendre conscience
que la recherche du plaisir est une pulsion
inscrite dans nos gènes
pour la préservation de l'espèce,
non pour notre profit personnel.
Le plaisir associé à la nourriture
assure la survie du corps.
Le plaisir associé à l'activité sexuelle
assure la continuité de l'espèce.
Lorsqu'un homme est attiré physiquement
par une femme,
il pense que ce désir est le résultat
de ses intentions,
de ses intérêts ou de son choix.
Son désir est plutôt la manifestation
du code génétique invisible
qui poursuit son plan.
Il n'y a rien de mal à suivre
l'inclination de la nature
et à jouir du plaisir qu'elle procure
tant que la personne le reconnaît
et qu'elle garde un certain contrôle
en vue de tendre à d'autres buts
ses priorités personnelles.
Au cours des dernières décennies,
il est devenu à la mode
de suivre la voie de la nature,
de suivre son instinct.
Si une activité est naturelle et spontanée,
si je me sens bien en la faisant,
ce doit être correct.
Cependant, en suivant les impératifs
de la génétique et de la culture
sans questionnement,
la personne cède la maîtrise de sa conscience
et devient le jouet de forces extérieures.
Celui qui ne peut résister à la nourriture,
à l'alcool ou à la sexualité
n'est pas libre de diriger
son énergie psychique.
Cette approche soi-disant « libérée »,
qui accepte les dictats de la nature
ou de l'instinct,
comporte des conséquences réactionnaires.
Certains ne se déchargent-ils pas
de toute responsabilité pour avoir suivi
leur nature ou leur instinct ?
Nous ne pouvons dénier les faits de la nature,
humaine, mais ne convient-il pas
d'essayer de les contrôler ?
L'individu qui se laisse guider
par des récompenses administrées par d'autres
est fragile et perdant à tous égards.
Il rate une foule de possibilités
d'expériences profitables et gratifiantes
et fait ce que d'autres ont choisi à sa place.
Il est pris dans l'immense machinerie
des contrôles sociaux
qui, par ailleurs,
lui envoie des messages contradictoires.
Les institutions officielles
l'incitent à travailler et à économiser,
les vendeurs de toutes sortes
l'exhortent à dépenser
et, finalement, le système parallèle,
« on the ground »,
l'invite au plaisir défendu,
pourvu qu'il paie très cher.
Les messages sont différents,
voire contradictoires,
mais, essentiellement,
ils rendent l'individu dépendant
d'un système social qui exploite
son énergie à ses fins.
Il est évident que la survie
d'une société complexe
exige un travail orienté
vers des buts externes
et le report des gratifications.
Mais il n'est pas nécessaire
de devenir une marionnette
manipulée par les contrôles sociaux.
La solution réside
dans la conquête graduelle
de sa liberté à l'égard
des récompenses sociales
et dans l'apprentissage
de la substitution de ces dernières
par des récompenses choisies
par soi-même.
Pareil objectif ne signifie pas
le rejet de tout but proposé
par la culture,
mais il implique soit
le remplacement des buts
que certains veulent imposer
à leurs profits,
soit l'addition de projets
développés par l'individu lui-même.
L'émancipation à l'égard
des contrôles sociaux exige,
répétons-le, l'aptitude
à trouver plaisir et enchantement,
récompenses, dans les événements
de la vie quotidienne.
Si l'individu peut trouver joie
et sens dans le courant
continuel de l'expérience interne,
il sera délivré du poids
du contrôle social.
Le pouvoir est entre les mains
de la personne qui n'attend pas
que les récompenses viennent d'autrui.
Dès lors, il n'est plus nécessaire
de tendre à des buts qui semblent
reculer constamment dans le futur
ni de terminer chaque journée
ennuyeuse avec l'espoir
de l'endemain meilleur.
Il s'agit simplement de cueillir
l'authentique plaisir de vivre.
De plus, il n'est pas indiqué
de s'abandonner à ses pulsions
pour être libre des contraintes sociales.
Il s'agit plutôt de devenir indépendant
des impératifs du corps,
des gènes, et de maîtriser
ce qui se passe dans son esprit,
sa conscience.
Contrôlé par les normes sociales
ou les instructions génétiques,
l'individu ne peut déterminer
le contenu de sa conscience.
Et pourtant, c'est l'expérience
vécue consciemment qui est
la réalité pour chacun.
Il est donc possible de transformer
la réalité dans la mesure
où l'individu influence
ce qui se passe dans sa conscience.
Les hommes ne sont pas effrayés
par les choses, mais par la façon
dont ils les voient.
Epictète, qui a vécu au 1er siècle
après Jésus-Christ.
Les voies de la libération
Cette vérité simple,
la maîtrise de la conscience détermine
la qualité de la vie,
est connue depuis longtemps.
La devise inscrite au fronton
du temple de Delphes « connais-toi
toi-même » l'implique.
Aristote parlait d'une vigoureuse
activité de l'âme.
Les façons de canaliser la pensée
mises au point par la tradition monastique
chrétienne et les exercices spirituels
d'Ignace de Loyola
1491-1556
vont dans le même sens.
La psychanalyse apparaît comme
une autre tentative de libération
de la conscience.
Freud a identifié deux tyrans
qui cherchent le contrôle de l'esprit.
Le premier est au service des gènes
et du corps, le « sa ».
Le second est le laquet de la société,
le « surmoi ». Opposé à eux,
le « moi » défend les besoins
authentiques d'un soi relié
à un environnement concret.
Les techniques orientales visant le contrôle
de la conscience ont proliféré
et ont atteint un haut niveau de complexité.
Que ce soit le yoga en Inde,
l'approche taoïste en Chine
ou le zen inspiré du bouddhisme
au Japon, toutes ces disciplines
ont pour objectif de libérer la conscience
de l'influence des forces intérieures
ou extérieures, qu'elles soient
de nature biologique ou sociale,
d'affranchir la vie intérieure du chaos.
Si l'on connaît depuis des siècles
ce qui permet d'être libre
et de contrôler sa vie, pourquoi avons-nous
fait si peu de progrès en la matière ?
Pourquoi sommes-nous aussi impuissants
que nos ancêtres dans l'affrontement
des obstacles au bonheur ?
Il peut y avoir deux raisons.
La première se rapporte
au type de connaissance.
La sagesse nécessaire à l'émancipation
de la conscience n'est pas cumulative,
ne se condense pas en une formule,
ne peut être mémorisée
ni transmise directement
et ne s'applique pas automatiquement.
Comme d'autres formes d'expertise,
le jugement politique ou le sens esthétique,
la sagesse de chaque personne
et de chaque génération s'acquiert
par essais et erreurs.
De plus, le contrôle de la conscience
requiert non seulement l'intelligence
mais l'engagement émotif
et la volonté.
Il ne suffit pas de savoir comment faire,
il faut le faire,
comme les musiciens et les athlètes
qui doivent pratiquer constamment
ce qui est long et exigeant.
La seconde raison tient au fait
que les façons de contrôler la conscience
doivent être adaptées chaque fois
que le contexte culturel change.
La sagesse des mystiques soufis,
des grands yogis et des maîtres zen
pouvaient être excellentes en son temps.
Est-elle encore pertinente,
transplantée en Californie, au Québec
ou en France de nos jours ?
Certains éléments sont spécifiques
au contexte original et,
s'ils ne sont pas séparés de l'essentiel,
ce qui n'est pas facile,
il s'ensuivra à une espèce de salade
de techniques qui ne répond pas
nécessairement à l'objectif
de la libération de l'esprit.
La maîtrise de la conscience
ne peut être institutionnalisée.
Dans la mesure où elle se formalise
en un ensemble de règles et de normes,
elle cesse de répondre aux attentes
visées à l'origine.
Freud était encore vivant pour voir
son approche, émancipation du moi,
devenir une idéologie, avec ses chapelles
et une profession rigide.
Marx, encore moins fortuné,
a vu ses efforts pour libérer la conscience
de la tyrannie de l'exploitation économique
transformée en un puissant système
de répression.
Selon Dostoïevski, 1821-1881,
si le Christ était revenu prêcher
son message, il aurait été de nouveau
crucifié par les dirigeants
de sa propre église.
À chaque époque, à chaque génération,
ou plutôt à chaque changement historique,
il devient nécessaire de repenser
et de reformuler les conditions
et les exigences de l'autonomie
de la conscience.
Au début, le christianisme a aidé les masses
à se libérer d'un système impérial figé
et d'une idéologie qui donnait sens
à la vie de ceux qui étaient riches et puissants.
La réforme protestante, au VIe siècle,
a libéré les gens
de l'exploitation politique et idéologique
de l'église d'Europe.
La philosophie des Lumières,
XVIIIe siècle, a inspiré les hommes d'État
qui ont rédigé la Constitution américaine
de façon à résister
aux contrôles imposés par des rois,
des papes et l'aristocratie.
Marx et Freud, comme nous venons
de le signaler, ont fait œuvre
de libération. De même,
Martin Luther King et bien d'autres en Occident
ont travaillé, et parfois payé
de leur vie, pour le combat de la liberté
et l'accroissement du bonheur des autres.
Beaucoup de ces tentatives
semblent encore valides, même si
elles ont été perverties dans leur application.
Si nous revenons à la question
fondamentale, comment réaliser
la maîtrise de sa vie,
où en est l'état des connaissances actuelles ?
Peut-on aider quelqu'un à se débarrasser
de son anxiété, à se libérer
des contrôles de la société et à choisir
ses buts et ses récompenses ?
Cela se fait par la maîtrise
de la conscience, qui, à son tour,
contrôle la qualité de l'expérience
vécue, la qualité de la vie.
Le moindre gain dans cette direction
rendra la vie plus riche, plus agréable
et plus pleine de sens.
Avant d'explorer les façons
d'améliorer la qualité de l'expérience
vécue, il faut expliquer
comment fonctionne la conscience.
C'est sur cette base que nous pourrons
ensuite examiner les voies
de la libération individuelle
et les moyens de connaître
l'expérience optimale.