Les vidéos sont utilisées à des fins éducatives selon l'article 107 du Copyright Act de 1976 sur le Fair-Use.
Sources et pour aller plus loin: Gaston Dulong, Dictionnaire des canadianismes, Paris, Larousse, 1989. Marcel Juneau, Travaux de linguistique québécoise, Québec, Presses de l’Université Laval, 1975. André Thibault, « Ne nous laissez pas enfirouâper par de fausses étymologies ! », Cap-aux-Diamants, No 96, 2009. André Thibault, « Franco-québécois enfi(fe)rouaper, ou l’histoire d’un faux anglicisme », Richesses du français et géographie linguistique, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2008, p. 165-192. Pierre DesRuisseaux, Dictionnaire des expressions québécoises, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2003 (1979). Louis-Alexandre Bélisle, Dictionnaire nord-américain de la langue française, Montréal, Beauchemin, 1979. Michèle Lalonde, « La deffence & illustration de la langue québecquoyse », Maintenant, Montréal, avril 1973, No 125 « Cinq expressions québécoises que nous ferions bien d’utiliser », Le Figaro, 23 août 2019. https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/cinq-expressions-quebecoises-que-nous-ferions-bien-d-utiliser-20190823 Anne-Marie Beaudouin-Bégin, La langue racontée, s’approprier l’histoire du français, Montréal, Éditions Somme Toute, 2019. Benoît Melançon, Le niveau baisse (et autres idées reçues sur la langue), Montréal, Del Busso, 2015. Wim Remysen, « L’insécurité linguistique à l’école : un sujet d’étude et un champ d’intervention pour les sociolinguistes », dans La linguistique et le dictionnaire au service de l'enseignement du français au Québec, sous la dir. de Nadine Vincent et Sophie Piron, Montréal, Nota Bene, 2018, p. 25-59. Jacques Leclerc, « L’implantation du français au Canada », Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d'expression française en Amérique du Nord, février 2021. http://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/HISTfrQC_s1_Nlle-France.htm#4_Limplantation_du_français_au_Canada_ Jean-Denis Gendron, D’où vient l’accent des Québécois? Et celui des Parisiens ? Essai sur l’origine des accents. Contribution à l’histoire de la prononciation du français moderne, Québec, Presses de l’Université Laval, 2007. Jean-Denis Gendron, La modernisation de l’accent québécois. De l’accent traditionnel au nouvel accent : 1841-1960. Esquisse historique. Contribution à l’histoire de la prononciation du français au Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014. Claude Poirier (dir.), Dictionnaire historique du français québécois : monographies lexicographiques de québécismes, Québec, Presses de l'Université Laval, 1998. Chantal Bouchard, Méchante langue: la légitimité linguistique du français parlé au Québec, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2011. Claude Poirier, « Les origines du complexe linguistique des québécois », Cap-aux-Diamants, No 96, 2009. Maurice Lemire, « 19. Les écrivains canadiens et la langue française », Le français au Québec : 400 ans d’histoire et de vie, sous la dir. de Michel Plourde et Pierre Georgeault, Montréal, Fides, 2000. André Lapierre, « Le manuel de l’abbé Thomas Maguire et la langue québécoise au XIXe siècle », Revue d'histoire de l'Amérique française, 35(3), 337-354 L. Cornellier, « Histoire de notre accent », Le Devoir, 24 janvier 2015. Fernand Harvey, « Le Canada français et la question linguistique », Le français au Québec. sous la dir. de M. Plourde et P. Georgeault, Montréal, Fides, 2008, p. 193-208. Vignette. Quebec Grunge Flag de Nicolas Raymond. https://www.flickr.com/photos/80497449@N04/7384701604/
Les expressions québécoises sont nombreuses, en plus d'être imagées et très évocatrices.
Mais est-ce qu'on connaît vraiment leurs origines ?
Bon, ici, attention, plusieurs étymologies sont incertaines, parfois inventées, voire
totalement sans fondement. Mais c'est quand même intéressant de voir les racines, réelles
ou fabriquées. Les unes comme les autres sont révélatrices du sens de l'expression
et de la volonté, parfois à peine cachées de vouloir châtier une langue qui paie chez
le voisin anglophone une matière qui est ensuite francisée et ou détournée de son
sens. Aussi, je vous rappelle que toutes les sources sont en description de la présente
vidéo.
Aujourd'hui, à l'Histoire nous le dira, on s'intéresse à l'histoire de certaines
expressions québécoises, pas celles que les Français inventent, les d'autres, ici.
Bon, on va commencer par s'arrêter au mot « bécos » qui sert à désigner les toilettes
extérieures à une époque où le système d'aqueduc et d'hygiène personnelle n'était
pas accessible à tous. Les toilettes étant parfois situées en arrière de la maison,
le vocable « back house » s'est déformé au point de donner « bécos ».
D'autres, moins connus mais longtemps utilisés dans le langage populaire, sont aussi des
anglicismes. C'est ainsi que « bouler » de l'anglais « to bull » qui signifie
remuer ou déplacer de la terre à l'aide d'un bulldozer.
Comme les objets servant à travailler la terre sont fournis par les commerçants anglais,
les mots sont souvent simplement repris tel quel. D'autres sont adaptés pour être
transformés en actions, ainsi de « grubber » dérivatif de « to grub » qui se réfère
ici à l'action de « piocher ». Tous ces mots ne sont pas utilisés de nos
jours, mais d'autres le sont encore, comme le mot « swamp » aussi écrit « swamp » qui
reprend le mot anglais pour désigner une terre humide ou un marécage.
On a aussi une « saute » ou « un saut », selon les régions où l'on se trouve, qui
va se référer à un habit de neige ou encore à un costume-veste-pantalon. Ici encore,
l'anglais est à la base de tout. Certaines formules sont issues de l'histoire
des conditions de vie, comme « attendre quelqu'un avec une brique puis un fanal », signifiant
qu'on attend quelqu'un de pied ferme. On raconte qu'à l'époque, on se déplaçait
en carriole lorsqu'il faisait froid, on avait l'habitude de faire chauffer une brique
pour ensuite la placer près des pieds afin de les garder au chaud tout le long du trajet.
De plus, comme il n'existait pas ou du moins très peu d'éclairage public,
le coché se munissait alors d'un fanal pour éclairer le chemin.
D'autres racontent que l'expression viendrait plutôt de la région de Maskinongé. On
utilisait un fanal pour pêcher les anguilles la nuit. Celles-ci, attirées par la lumière,
se rapprochaient de l'embarcation. Ensuite, on leur jetait une brique attachée à une
corde afin de les désorienter puis de les attraper.
On ne sait pas à quel moment l'expression aurait pris le sens qu'on y connaît aujourd'hui,
mais chose certaine, personne ne va être attendu avec une brique et un fanal.
Je vous en passe un papier.
Une expression qu'une étymologie a inventée est sans contredit à être habillée comme
la chienne à Jacques. Nombreuses sont les expressions en français autour du mot « chien
» comme un caractère de chien, un temps de chien, traiter quelqu'un comme un chien
ou encore avoir une vie de chien. Mais le cas de la chienne à Jacques semble, à lire
certains auteurs, issu du Québec.
On raconte qu'un certain Jacques Aubert, vivant dans le Bas-Saint-Laurent au 19e siècle,
avait une chienne qui souffrait d'une maladie de peau qui faisait qu'elle perdait tous
ses poils. Afin qu'elle ne souffre pas de la rigueur du climat, le soi-disant Jacques
aurait pris l'habitude de la couvrir de toutes sortes de morceaux de tissu. Étant
encoutré de manière quelque peu singulière, disons ça, on aurait pris l'habitude de
parler de « la chienne à Jacques » comme étant le symbole d'une personne mal habillée.
C'est bien beau tout ça, mais c'est faux.
Les différents dictionnaires et le trésor de la langue française au Québec signalent
que l'expression a des racines beaucoup plus anciennes et que ce n'est pas au Québec,
mais plutôt de l'autre côté de l'Atlantique qu'il faut chercher les origines de cette
expression-là.
Entre le 14e et le 17e siècle, en France, le mot « Jacques » désigne un pourpoint,
soit une partie du vêtement masculin qui couvre le torse jusqu'au-dessous de la ceinture.
Au 16e siècle, selon la définition donnée par Richelieu, une jacque serait, et je cite
« une sorte d'armure faite de mailles de fer en forme de camisole » et le mot aurait
été utilisé pour tourner quelque chose ou quelqu'un en ridicule.
Toujours à cette époque, il désignait également un manteau de protection pour les livriers
qui participaient à la chasse aux sangliers. Le grotesque du manteau porté par les chiens
aurait donné l'expression « la fameuse chienne à Jacques », d'autant plus que
le prénom Jacques, avec le temps, est devenu un qualificatif pour désigner un simple paysan.
Traiter quelqu'un de Jacques était autant une moquerie amusante qu'une petite méchanceté.
Donc, que l'on finisse par inventer l'histoire d'un Jacques dans le bas du fleuve dont
la chienne était ridicule n'est pas étranger à l'histoire de l'expression, ce qui
ne veut pas dire autant que l'histoire soit vraie.
Une expression très populaire au Québec, mais dont on n'est pas sûr qu'elle soit
ou non un anglicisme, est le mot « quétaine », qu'on écrit parfois avec un K. Entendu
comme quelque chose de « mauvais goût, artificiel, clinquant » ou encore en parlant de quelqu'un
de « grossier, balourd, béhoussien, sans manière », le mot quétaine serait apparu
dans les années 1940-1950 dans la ville de Saint-Hyacinthe, en Montérégie.
À l'époque, une famille écossaise aisée portant le nom de Keating, ou peut-être Keaton
ou McKeaton, c'est vous dire la fiabilité de l'histoire, aimait porter des vêtements
de « mauvais goût ». De là serait née la transformation en quétaine, ou la graphie
avec un K que lui préfèrent certains. D'autres avancent l'idée que ce sont plutôt les
familles de pauvres qui devaient « quêter » de maison en maison et qui portaient souvent
des vêtements dépareillés, que l'expression serait née. On surnommait ces pauvres les
« quétaines du marché aux foins ».
Le 10 février 2012, Larousse, sur son compte Twitter, faisait de « maganer » le mot du
jour, spécifiant qu'il s'agissait d'un verbe transitif à utiliser dans le sens « abîmer
» ou « d'user », rappelant aussi, entre parenthèses, que le terme était « familier
». Quelques jours auparavant, en janvier, dans
Le Quotidien Le Devoir, on retrouvait le mot « maganant », ce qui ne l'avait pas sans
rappeler la pièce de Réjean Ducharme parue en 1977, le « cid magané ». Si le mot est
largement utilisé au Québec, c'est une fois encore en France qu'il puise ses origines.
En effet, on retrouve dans l'ancien français du 12e au 14e siècle le mot « magaigner »,
qui signifiait « mutiler, blesser, torturer, estropier ».
On pense qu'il viendrait du terme français « médéjean » et de la racine germanique
« magnan », qui veut dire « blesser », qui lui viendrait de l'anglais « mime »,
signifiant « estropier ». Le mot va ensuite commencer à être répertorié au Québec,
aux Massachussettes, mais aussi en Louisiane.
Il y a des mots dont l'étymologie est complètement inventée, et c'est notamment le cas du
magnifique « enfiroiper ». Une rapide recherche nous explique que ce mot a des racines anglaises
qui naissent à un moment précis de l'histoire de la Nouvelle-France. Selon la légende,
les coureurs de bois britanniques auraient pris l'habitude d'envelopper des armes à feu avec
la fourrure pour éviter qu'elles ne gèlent et qu'elles deviennent ainsi inutilisables en cas
d'attaque pendant la chasse hivernale. Il fallait ainsi « embobiner » ou plutôt
« enfurapt » enrouler dans la fourrure les armes pour les protéger.
André Thibault, qui s'est attaché à remonter le fil de cette expression,
a déboulonné cette légende en trouvant la source de cette histoire inventée.
Selon Thibault, ce sera en 1962, dans un entrefilet du journal Le Devoir,
qu'un lecteur écrivait, et je le cite « Le mot enfiroiper m'intéresse aussi car,
en lisant l'avis du père Jules Jette, missionnaire en Alaska, je crois avoir
découvert la racine de ce canadiennisme. Partant pour un long voyage, le père se
faisait envelopper de peau de caribou sur son traîneau comme une momie,
embarrassée par ses bandelettes. Enfurapt, de là à enfiroiper, il n'y a qu'un pas,
et les différents sens du mot se comprennent facilement. »
Cette étymologie serait peu à peu entrée dans la culture populaire,
au point de la retrouver, en 1975, dans la pièce Citrouille de Jean Barbeau.
Pierre Desruisseaux, dans son célèbre Dictionnaire des expressions québécoises,
paru en 1979, va même jusqu'à écrire « enfiroiper, enfurapt, anglais, envelopper de fourrure » par
opposition aux Français qui, eux, portaient habituellement des vêtements de lin. Ainsi,
quand les Français se faisaient jouer, bernés par les Anglais, ils employaient cette expression,
qui, par la suite, s'est généralisée. André Thibault, pour qui il s'agilait d'un
code d'école de ce qui est une fausse étymologie, s'est livré à une étude précise des occurrences
du mot et du sens qu'on a pu lui donner au fil des ans. Thibault affirme que l'expression
« enfurapt » est impropre. La syntaxe voudrait plutôt que l'on parle de « wrapped in fur » si
on avait réellement entouré de fourrure des fusils. Selon lui, il est donc peu probable qu'on
ait dit, à un moment ou à un autre, que des fusils étaient « in fur wrapped ». D'ailleurs,
en français, on retrouve les verbes « enfifroiper » et « enfiroiper », qui ne signifient pas
seulement « duper », mais aussi « avaler d'un trait » et « semoncer, réprimander ».
Thibault retrouve les premières occurrences d'enfiroiper au Québec au 19e siècle sous
la plume du journaliste Hector Berthelot qui, dans ses œuvres satiriques comme Le vrai
canard, écrit « Écoute, jolie, tu me dois une fameuse chandelle pour t'avoir tiré cette épine
du pied. Si ça n'avait pas été pour moi, tu te faisais enfifroiper comme Ouimet et Chapeleau
dans L'affaire des tanneries ». Le mot serait rattaché à un groupe qui comprend « emberlificoté,
embobiné, embobliné, enjôlé, entortillé, entourloupé » comme on peut lire dans le
Trésor de la langue française au Québec. Une autre source serait celle de l'argot parisien
du 19e siècle avec le verbe « enfifré » qui signifie « enculé » ou encore « trompé ».
Certains pourraient ici s'interroger sur les échanges probables entre l'argot parisien et
le français québécois quand on sait qu'il n'y avait que très peu de contacts culturels entre
la France et le Québec à cette époque-là. Pourtant, un homme comme Hector Berthelot,
versé dans la littérature française, qui est bien au fait de la production française,
aurait très bien pu importer pareille formule. D'ailleurs, entre 1879 et 1881, Berthelot va
composer les Mystères de Montréal sous forme de feuilleton paru dans les journaux, comme l'a fait
l'auteur français Eugène Sou entre 1842 et 1843 avec les Mystères de Paris. Les liens apparaissent
ici plus évidents. Quoi qu'il en soit, le mot va entrer dans la langue, y rester et va continuer
de faire des petits, comme l'écrit Michel Lalande dans La Défense et Illustration de
la langue québécoise en 1973. Enfin puis, j'en bon parler Québécois,
souhaitez que la France se décarème un peu de temps de correction et se désenfiroie et se
revire un peu vers son propre héritage. Comme le rappelle André Thibault, ce n'est pas parce
qu'une étymologie est puissante et riche qu'elle est vraie pour autant. D'ailleurs, plusieurs
linguistes n'hésitent pas à rappeler que nous ignorons complètement d'où viennent quantité
de mots et d'expressions, comment ils sont arrivés là et quelles sont les différentes
versions qui ont pu exister. Ce qui n'empêche pas, bien sûr, d'avancer quelques hypothèses et de
les utiliser quotidiennement pour colorer notre langue. Allez, vive les expressions québécoises!
Je suis Laurent Turcot de l'Histoire nous le dira et je vous dis à la prochaine. Allez, bye!