Nous recevons aujourd'hui Douglas Kennedy, romancier, auteur de titres à succès tels que "La poursuite du bonheur" et "L'homme qui voulait vivre sa vie". Partageant sa vie entre New York et l'Europe, Douglas Kennedy est également chroniqueur pour "La Tribune", où il livre son regard sur la campagne présidentielle américaine.
À l'occasion de la sortie de son dernier ouvrage, un essai intitulé "Ailleurs chez moi" publié chez Belfond, il s'intéresse aux deux Amériques qui s'opposent en vue de l'élection du 5 novembre, marquée par un duel serré entre Kamala Harris et Donald Trump. Entretien. #kamalaharris#douglaskennedy#donaldtrump
Bonjour Douglas Kennedy.
Bonjour Nathalie.
Merci d'avoir accepté l'invitation d'RFI.
Vous êtes romancier, la poursuite du bonheur, l'homme qui voulait vivre sa vie.
Ce sont deux de vos titres les plus connus.
Vous vivez entre New York et l'Europe.
Chaque semaine, vous livrez aussi votre regard sur la campagne électorale américaine au
lecteur de La Tribune.
On est très heureux de vous accueillir alors que sort chez Belfont votre dernier ouvrage,
Un Essai, Ailleurs chez moi.
Vous y parlez de ces deux Amériques qui vont se faire face le 5 novembre avec ce duel entre
Kamala Harris et Donald Trump qui s'annonce extrêmement serré.
Puisqu'à l'heure où nous enregistrons cet entretien, l'ouragan Milton balaie les côtes
de Floride.
Joe Biden a appelé la population de la zone à partir.
Le président a annulé ses déplacements pour la fin de cette semaine.
Vous diriez que les leçons de Katrina des années plus tard ont été tirées ?
On verra.
Je pense que Biden est plus malin que Monsieur Bush.
A l'époque, ça, c'était une catastrophe.
La différence ici, c'était à la fin du mandat de Monsieur Bush et ça n'a pas eu
d'impact sur l'action entre Obama et le candidat républicain John McCain.
Clairement, en fait, la Floride est intéressante parce que c'était un état assez démocrate,
assez républicain.
De plus en plus, c'est très républicain.
Rick Perry, le gouverneur, est un homme d'extrême droite, très chrétien aussi.
Mais aussi, en même temps, c'est une tragédie humaine.
Un million de citoyens de la côte de la Golfe ont été évacués.
Mon fils a étudié dans une des grandes écoles de beaux-arts aux États-Unis, à Sarasota.
Et je connais beaucoup de gens là-bas.
Et oui.
L'indifférence de George Bush du temps de Katrina, en tout cas, a disparu en 2024 avec
Joe Biden, qui a à cœur de se montrer au plus près l'événement, au plus près les victimes.
Oui, mais Biden est plus connecté.
Ça, c'est le truc avec Biden.
Franchement, il est vraiment de la classe moyenne.
Obama, Bush, même si Trump, Clinton ont étudié dans les universités d'Ivy League.
Biden était dans l'université d'Utah, de Delaware.
Et franchement, pour moi, il est le président le plus gauchiste de manière américaine, en fait.
Un gauchiste américain est centre droit ici en Europe.
Mais il est très connecté avec la classe moyenne.
Il a investi beaucoup de l'infrastructure du pays.
Honnêtement, pour moi, son mandat a été un grand succès.
Et heureusement, il a décidé de quitter la campagne.
Parce que ça aurait été une catastrophe.
Ça, c'était sûr.
Dans votre ouvrage, Douglas Kennedy, vous écrivez à propos des Américains.
Avec l'élection de Donald Trump en 2016, nous sommes devenus deux pays distincts.
Deux pays que vous diriez aujourd'hui vraiment irréconciliables.
Il y a une fracture si profonde que cela dans le pays.
Deux choses.
Cette fracture a commencé en 68.
Quand Nixon a gagné la Maison Blanche avec une campagne pour diviser le pays.
Avec l'idée que c'était 68.
Les manifs, les émeutes, le sexe, les drogues et le rock'n'roll.
Et en Amérique profonde, l'idée que les deux côtés, les hippies, etc.
Ce n'est pas des vrais Américains.
Contre le militaire.
Nixon a dit qu'il y a une majorité silencieuse chez nous.
Ça c'est en fait les vrais Américains.
L'Amérique profonde.
Le Parti républicain a utilisé cette stratégie depuis ça.
Et Donald Trump a recyclé ce concept de la majorité silencieuse.
Trump a tout avancé.
Mais maintenant, la vérité.
Même si Nixon était un escroc, un machiavélique, un personnage de tragédie grecque.
Complètement paranoïaque.
Honnêtement, comme président, il a ouvert les portes de la Chine.
Il a terminé la guerre aux Vietnamais.
Mais en même temps, il a détruit le Cambodge et Laos en même temps.
Et il a donc ouvert la voie pour vous à la droitisation extrême du Parti républicain à laquelle on assiste aujourd'hui.
Ça a commencé vraiment avec Reagan.
Et puis Bush premier.
C'était franchement un républicain de la vie école.
Très wasp.
Très aristocrat.
Mais il a compris que pour maintenir le pouvoir, c'était nécessaire de faire un pacte foustien avec les évangélistes.
Ça c'était quelque chose qui est arrivé pendant les années 80.
Le fait que les évangélistes commencent à trouver un vrai pouvoir électronique aussi.
Et à la télé, ça c'était le début de la télé-câble de son chaîne.
Mais aussi le fait qu'il commence à infiltrer le Parti républicain.
Donc le pacte foustien, maintenant, avec Trump, c'est ridicule.
Trump qui a dragué un star de porno.
Trump qui était condamné dans un procès civil d'une viole.
Je vais répéter ça.
D'une viole.
Un président des États-Unis.
34 charges fédérales.
Coupable, coupable, coupable.
Et qui fait recette auprès des évangélistes, auprès de ceux qui se disent chrétiens.
Et pourquoi ?
Parce qu'il est le cheval de soi.
Il comprend que le mec est complètement corrumpu et amoral.
Mais il a fait tout ce qu'ils ont demandé pour le vote.
Surtout la fin de l'avortement fédéral.
La fin de l'avortement.
La droitisation aussi des institutions et de la Cour suprême.
Oui, en fait, des juges du R.
Et aussi, s'il va régagner la Maison-Blanche, la contraception publique sera ciblée, le mariage homosexuel, etc.
Alors on va revenir à l'après-élection dans un instant.
Mais d'abord je voudrais que vous nous racontiez comment vous, New-Yorkais,
vous le décrivez très bien au moment de l'ouvrage,
mondialiser l'intellectuel, le littéraire.
Vous avez choisi de vous immerger temporairement dans l'autre Amérique.
Celle des flyover states, comme on les appelle.
Celles des états que d'habitude on ne fait que survoler et où on ne s'arrête pas.
Et où se trouvent aussi les partisans de Trump.
La vérité pour moi, pour comprendre le pays, il faut voyager.
Point final.
Et aussi, je connais beaucoup de New-Yorkais qui n'ont aucune idée de Kansas ou de North Texas.
Donc vous êtes allé dans le Kansas, vous êtes allé à Amarillo, au Texas.
Amarillo, qui est en fait, la voie U centrale.
Vous dites Amarillo, c'est l'Amérique. Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Oui, Amarillo, en fait, on peut porter un arme en public.
Ça c'est légal.
Franchement, en fait, c'est pauvre.
On peut acheter une maison à Amarillo pour 30 000 dollars.
Et c'est extrême droite et très chrétienne.
En même temps, j'ai trouvé en fait une usine qui était le studio des artistes.
Et même si au milieu du nord du Texas, j'ai trouvé des gens très intéressants,
ça c'est quelque chose de très important pour moi aussi.
J'ai voyagé partout pour ce livre.
Et j'ai rencontré des gens intelligents et intéressants partout.
Ce n'est ni noir ni blanc.
Honnêtement, en fait, même s'il y a des divisions immenses,
dans tous les états, on va trouver des gens progressistes
et des gens franchement très conservateurs.
Par exemple, la Californie, qui est toujours démocrate.
Oui et non. L'est de la Californie est complètement républicaine.
Ils ont élu Reagan deux fois comme gouverneur et Schwarzenegger.
Monsieur Schwarzenegger aussi deux fois comme gouverneur.
Vous disiez que beaucoup de New Yorkais n'ont jamais mis les pieds au Kansas.
Et vous citez cette statistique que je trouve très marquante.
Sur 360 millions d'Américains, 43% seulement possèdent un passeport.
57% donc très logiquement n'ont jamais franchi les frontières du pays.
Et c'est évidemment une question économique tout simplement.
Ils n'en ont pas les moyens et leur vision du monde est de ce point-là.
Je me souviens très bien quand on peut traverser la frontière USA-Canada
avec un permis de conduire. Après le 11 septembre, ça a terminé immédiatement.
Et clairement, c'est une question d'économie.
Le pays est immense et aussi la plupart des gens luttent.
La classe moyenne, ce n'est pas la classe moyenne de mon enfance.
J'ai grandi à Manhattan.
Je suis né en 55 et j'ai grandi dans un appart 55 mètres carrés.
On était trois et puis quatre et puis cinq et puis on a déménagé.
Mais la classe moyenne était partout à Manhattan.
Un aspect de ça, dans notre immeuble, il y avait un compositeur de la musique moderne,
le Pierre Boulez américain, Milton Babbitt.
Il y avait un mec qui a travaillé au musée de New York, mais aussi un pompier.
Ça disparut maintenant.
Les grandes villes sont devenues en fait des îles pour les riches.
Douglas Kennedy, on a du mal à comprendre d'ici pourquoi,
après un démarrage de campagne en trombe,
Kamala Harris, qui a donc succédé tardivement à Joe Biden,
à la candidature pour le parti démocrate, n'a pas décollé.
Pourquoi sa candidature finalement stagne ?
Pourquoi on en est aujourd'hui à une photographie électorale
où on sait que le résultat va se jouer dans quelques états
et peut-être à quelques milliers de voix près ?
40 000 votes vont décider l'action.
J'ai parlé avec mon agent hollywoodien qui est très impliqué.
Il m'a dit la même chose.
Et ce sera six états, les United States.
Pourquoi ? Pourquoi Harris n'a pas avancé ?
Surtout parce que tout le monde comprend que Trump est un voyou,
Trump est un gangster, Trump est complètement corrompu
et aussi pas stable.
Deux raisons très simples.
C'est une femme.
L'Amérique n'est pas prête pour ça, d'après vous ?
Pas du tout.
Et la misogynie est là-bas.
Et aussi, elle est moitié africaine-américaine et moitié indienne.
Et donc, on a élu un président moitié africain-américain,
moitié africaine franchement, M. Obama,
mais une femme, ça c'est autre chose.
Et je pense que sous le vernis, ça c'est la raison pour laquelle
les sondages sont si serrés.
Et honnêtement, le 5 novembre, j'aurai une bouteille de champagne à gauche
et une bouteille de whisky à droite.
Et on verra.
Qu'est-ce qui peut faire la différence dans les moins de quatre semaines
qui restent de cette campagne, d'après vous ?
On a l'impression que là, il se jauge, les débats télévisés ont eu lieu,
il s'observe, sans trop s'engager.
Qu'est-ce qui pourrait faire la différence ?
Dans mon livre, qui on peut lire franchement comme un roman,
et qui fait face à ce thème de la vie américaine,
avec beaucoup de choses autobiographiques pour illustrer en fait des thèmes,
mais aussi beaucoup de choses historiques et culturelles,
j'ai une grande amour pour mon pays,
et j'ai peur de mon pays en même temps.
Le truc maintenant, et c'est absolument extraordinaire,
Trump, il est comme Rasputin.
Ils ont flingué Rasputin, ils ont coupé la gauche de Rasputin,
et il continue.
Et un petit scandale, un de ces centaines de scandales de Trump,
va détruire une carrière.
Il continue.
Et clairement, il y a dans la mentalité américaine,
un besoin maintenant pour quelqu'un d'autoritaire.
Et ça c'est extraordinaire.
Et l'ex-procureur de Californie, Ketek Amal Harris,
ne remplit pas cette fonction-là pour l'Amérique ?
Cette fonction d'autorité, de justice ?
Il y a 48% qui pensent oui.
Et qui pensent oui, ça c'est des sondages.
Et 44% qui pensent non.
Et honnêtement, en fait, c'est hallucinant.
En même temps, il faut faire face à...
Je suis quelqu'un de pratiquement très centriste.
Clairement, je vais voter pour Harris.
Mais aussi j'observe mon pays avec une certaine lucidité.
Et mon village dans le Maine,
où je vis, où je vote, où je paie mes impôts,
c'est dans le côte.
La côte du Maine est très progressiste.
Mais une moitié de mes voisins votent Trump en 2020.
Et c'est la même chose cette année.
Et c'est impossible d'avoir une conversation politique
avec des gens comme ça.
Et c'est cette Amérique fracturée que vous décrivez ?
Oui, c'est fracturé.
La vérité, il y a beaucoup de choses si positives chez nous.
Notre culture, le jazz.
J'ai un chapitre au sujet du jazz.
Absolument.
Oui, en fait...
Vous dites que c'est ce qui vous rend
immanquablement fier d'être Américain, c'est le jazz.
Le jazz, mais des autres choses aussi.
Notre université, notre orchestre,
notre musée, notre littérature,
notre cinéma, beaucoup de choses.
Les grands espaces des États-Unis.
Il y a un chapitre dans le livre au sujet de la route.
Et pourquoi la route est un grand métaphore pour la vie américaine.
J'adore mon pays.
Et en même temps, je pense que de temps en temps,
c'est aussi complètement stupide.
Douglas Kennedy, vous avez préparé cette semaine
au straw vote, ce vote de paille
qui a lieu depuis 100 ans à Paris, au Harris Bar,
l'un des lieux où se retrouvent les expatriés
ou les touristes américains.
C'est un peu une présidentielle fictive
dont les résultats seront dévoilés
en même temps que la vraie.
Le pronostic au Harris Bar,
il est le même que pour l'ensemble des États-Unis ?
Le Harris Bar vote Kamala ?
Oui, j'imagine, peut-être,
s'il y a 1000 votes,
peut-être 3 sera pour Trump.
Je vais voter ce week-end.
Pour le vrai vote, celui-là.
Je vais aller à la mairie de mon village
et je vais vraiment voter.
Parce qu'on peut voter, effectivement,
de façon anticipée, déjà.
Oui, mais aussi, une autre chose chez nous,
c'est seulement 55% des adultes américains
qui votent.
Et ça, c'est aussi tragique.
Une autre chose, j'ai écrit une chronique
dans La Tribune, il y a deux semaines,
où j'ai discuté la gauche américaine
et le fait, par exemple, en l'année 2000,
vous vous souvenez de l'année 2000 ?
Elle est capable de se saborder toute seule,
sans adversaire.
Bush a gagné la Floride et la Maison Blanche
grâce à 550 votes.
Et il y avait 97 000 votes
pour un candidat de la troisième partie,
Ralph Nader,
qui est anti-mondialisation,
des choses comme ça.
Si la gauche a voté pour Gore,
Gore était dans la Maison Blanche.
Donc c'est une gauche divisée.
Et aussi, en fait, la même chose en 16.
Jill Stein, dans le Michigan,
un candidat de Parti Vert,
qui est vraiment maintenant, en fait,
très militant.
Elle a gagné des votes suffisants
pour livrer, en fait, le Michigan
et le Wisconsin à Trump.
Et honnêtement, c'est possible cette année aussi.
C'est si, si, si serein.
Merci, Douglas Kennedy,
d'être passé par les studios de RFI.
On prendra de vos nouvelles le 5 novembre au soir,
à l'heure des résultats.
Ailleurs, chez moi, c'est le titre
de votre dernier récit,
et c'est paru chez Belfont.