Photo d’animaux : l’envers du décor | Objectif Monde : L'Hebdo
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2 Vues de vidéo·12 oct. 2024
Comment attirer les animaux sauvages dont les touristes mais aussi les photographes sont si friands ? D’aucuns n’hésitent pas à utiliser de la nourriture pour attirer les ours, loups et autres lynx. Des pratiques qui font débat dans le milieu des photographes animaliers mais aussi au sein des défenseurs des animaux. Le nourrissage a-t-il des conséquences sur la vie des bêtes ou, au contraire, est-il important de permettre aux quidams de voir la faune de près pour mieux la protéger ?
Bienvenue pour un nouveau numéro d'Objectivement de l'Hebdo.
Vous êtes de plus en plus nombreux à vouloir voir de près des animaux sauvages.
Sur les réseaux sociaux, les photos de vidéos d'ours, de loups, de lynx font aussi floresce.
Pour les attirer et pour réaliser les meilleurs clichés,
d'aucuns n'hésitent pas à les appâter avec de la nourriture.
Des pratiques qui font débat dans le milieu des photographes animaliers,
mais aussi au sein des défenseurs des animaux.
Au cœur de la taïga finlandaise,
ces touristes s'apprêtent à pénétrer dans le No Man's Land,
une bande de forêt sous surveillance de plus de 1300 km de long,
qui marque la frontière entre la Russie et la Finlande.
Personne n'a le droit d'y accéder sauf exception.
Ces touristes se sont achetés le droit d'y entrer
via un centre d'observation photographique.
Appareil photo, objectif longue focale,
Jacqueline et ses amis dégainent leur matériel.
« Le plus important, c'est de sortir l'appareil photo.
Quand l'ours est là, je peux le photographier. »
Il est 16h et les trois amis vont veiller jusqu'au petit matin à la chasse aux clichés,
à cette époque de l'année où il ne fait jamais nuit.
« Je trouve que c'est magnifique.
J'aime cette nature en Finlande et les ours.
C'est la quatrième fois que je suis là et j'adore. »
À 200 euros la nuit dans cette cabane,
ces touristes payent cher leur séjour.
Alors, pour leur garantir la présence d'ours et d'autres prédateurs,
les animaux sont nourris.
Du saumon et des croquettes pour chien,
un menu validé par le gouvernement finlandais.
« Je mets aussi de la viande congelée.
Comme ça, les corbeaux et les mouettes ne peuvent pas la voler.
J'en cache à différents endroits, comme ça les prédateurs vont la sentir,
essayer de la trouver et comme ça, ça crée du mouvement. »
Kari Kampeinen, le co-directeur de ce centre d'observation,
est prêt à tout pour satisfaire ses clients.
« Les gens aiment bien quand les ours se mettent debout
pour essayer d'attraper ce saumon.
Parfois, il y a aussi des gloutons qui grimpent aux arbres.
C'est pour ça qu'on met de la nourriture très proche des cabanes,
comme ça les gens peuvent cadrer de très très près,
mais aussi les photographier dans ce paysage.
C'est pour ça qu'on met de la nourriture un peu partout. »
En quelques jours d'observation seulement,
les touristes auront ainsi obtenu des clichés
qui nécessitent habituellement des semaines de patience.
Ces images, ou d'autres du même genre,
on les retrouve ensuite sur les réseaux sociaux.
Accompagnées de trucages ou de musique,
ces vidéos font appel à nos émotions,
mais en général, aucune référence au nourrissage.
Parmi les rares photographes animaliers suisses qui vivent de leur art,
Niels Villard suit une méthode radicalement opposée
à celle vue en Finlande.
« Là, le vent, il tourne pas mal,
mais il va dans cette direction-là.
Et c'est parfait pour nous, par contre.
Donc ça, c'est vraiment super. »
Des années d'expérience et de connaissances de terrain
permettent à ce naturaliste de mettre toutes les chances de son côté.
Ce soir, quelque part dans le Jura,
il est parti à l'affût au loup,
l'un des prédateurs les plus difficiles à observer.
« Je la lave de temps en temps,
mais le problème, c'est que tu la laves,
elle prend pas l'odeur de la forêt.
Là, elle a vraiment l'odeur de la forêt.
Et souvent, je la prends, puis je la laisse sous un arbre
pendant des jours, des jours. »
Rester discret, se faire oublier de la nature,
le chuchotement est de rigueur.
« Refaire un tout avec la nature
et ne disparaître aux yeux des autres,
c'est l'apogée de l'art de l'affût, en fait.
Mais après, dans tous les cas,
peu importe la pratique,
peu importe comment on fait de l'affût,
il y a quand même l'attente. »
Le photographe a appris à être très patient
et refuse catégoriquement
d'avoir recours à des appâts.
« Pourquoi tu mets pas une carcasse ? »
« Déjà, là, si on mettait une carcasse,
ça n'aurait aucun impact.
Il faudrait attendre des semaines avant qu'il y ait
un oiseau ou un lynx qui vienne se nourrir dessus.
Ou alors, un coup de chance,
puis il vient dessus tout de suite.
Mais c'est l'habitude, et c'est là où j'ai un problème.
Peu importe l'impact que ça a,
c'est pas naturel.
Et pour moi, il y a le côté, justement,
qui va aller dans une sorte d'artificiel.
Et je vois pas beaucoup de différence entre ça
et les photographies des animaux.
Ça sent. »
Les minutes passent quand, soudain,
deux jeunes cerfs sortent de la forêt.
L'atmosphère se tend.
Un loup rôde, peut-être.
« Avant, le cerf, il était assez nerveux
parce qu'il a levé la tête plusieurs fois.
Et ça peut pas venir de nous.
Mais si tout d'un coup,
il y avait une opportunité
d'observer un loup qui chasse un cerf,
on parle d'une occasion
qui n'est pas unique dans la soirée,
mais qui est unique dans une vie.
Ah, c'est malade ! »
Mais au lieu du loup,
c'est toute une famille de sangliers
qui sort des bois.
« Ah, c'est génial !
Il est trop bien, cette vue !
Ça, c'est les animaux du bois de Katsu aujourd'hui.
Ça, franchement, ça arrive pas souvent.
Pour moi, c'est déjà un affût
qui est top.
Moi, ça, je m'en souviendrai toujours. »
Il fait maintenant trop sombre pour continuer.
Neil quitte discrètement les lieux.
Le lendemain matin,
on retrouve le photographe
qui travaille sur ces clichés.
« Ça va ? »
Ses livres racontent ses aventures en affût
à attendre le lynx,
le loup ou encore le puma.
« Ça arrive des fois de faire
des sessions complètes de 10 jours
où on voit rien de spécial.
Des fois, un cerf qui passe au loin
ou un sanglier.
Des fois, il fait nuit.
Et le plus frustrant,
c'est que ça arrive de croiser le loup
en rentrant dormir.
Actuellement, c'est sûr que le prix,
il vaut plus ou moins la même chose
pour une image qui aurait été faite
dans un affût où on nourrit des ours
avec des croquettes
ou quelqu'un qui va passer des semaines
à essayer de faire un ours
dans les Pyrénées par exemple. »
Neil refuse d'avoir recours à des appâts
car le photographe érige la patience
au rond d'œuvres d'art.
« Comme je suis naturaliste avant tout,
j'ai envie d'observer les bêtes,
la faune, dans un comportement normal
et d'apprendre sur leur vie
et le fait de nourrir un animal
pour qu'il vienne, c'est casser les liens
du sauvage avec l'homme.
Pour moi, la pire chose,
c'est que l'homme, comme d'habitude,
ne reste pas à sa place vis-à-vis des autres espèces. »
Retour en Finlande, au cœur de la Taïga,
où un autre chasseur d'images
écoute les oiseaux
avant de les photographier.
Olivier Larret est un photographe
naturaliste de renom,
il est français mais vit ici
une grande partie de l'année.
Cette forêt est pour lui
un paradis à l'état sauvage.
« Tu n'as pas le problème
de l'omniprésence de l'homme
qui va faire que chaque espèce
va se retrouver sous pression
d'une manière ou d'une autre
par la présence de l'homme. »
Le photographe co-dirige
le centre d'observation
avec son associé Kari Kampainen.
Si toute une petite faune
se prête aussi à être photographiée,
c'est en général pour voir
les grands prédateurs
que les clients font le voyage.
Ce soir, Olivier a emmené avec lui
son stagiaire Robin,
une première pour le jeune homme.
Au bout d'une heure d'attente environ,
une jeune ours
attirée par l'odeur du saumon
et des croquettes
pointe le bout de son nez.
« C'est incroyable ! »
Puis, un deuxième plantigrade
fait son apparition.
« Ils sont à 5 mètres de nous. »
Durant cette nuit-là,
ces deux ours auront été les seuls
à venir, et pendant
quelques minutes seulement.
« Ils ont peur de l'homme
et vu qu'ils ont des sens
extrêmement plus développés que nous,
c'est très facile pour eux,
tout en vivant à proximité de l'homme,
de garder toujours une distance
de 200-300 m,
qui fait qu'on ne les verra pas. »
Olivier Larret est bien conscient
que le nourrissage divise,
mais cet amoureux de la nature,
biologiste de formation,
persiste à défendre coûte que coûte
ces animaux largement pourchassés.
« Sans nourrissage, impossible
de montrer au grand public
ces animaux.
Le nourrissage, s'il permet
d'attirer l'attention,
de faire connaître une espèce
et, par-dessus le marché,
tout un écosystème, ça a un réel intérêt,
en tout cas aujourd'hui,
pour faire connaître des espèces
qui ont un vrai risque de disparition.
On parle de 450 loups en Finlande.
Donc, si ces animaux disparaissent
dans la totale indifférence,
et que tout le monde s'en fiche
parce que personne n'a l'occasion
de les observer, etc.,
ça aura disparu.
Et puis un jour, on se dira
qu'il ne fait plus partie
du patrimoine naturel du pays.
Trop tard.
Si on ne veut pas déranger,
on ne va pas dans la nature.
Aujourd'hui, ce qui est important,
c'est d'avoir un maximum de gens
qui s'intéressent d'une manière
ou d'une autre à la nature.
Finalement, la différence,
c'est le pire qui puisse arriver
à un milieu naturel
ou à des espèces.
La Thaïga finlandaise est vaste,
très peu habitée,
et les centres d'observation
comme celui géré par Olivier
peu nombreux.
Retour en Suisse.
Raphaël Harletta, biologiste
et grand défenseur de la nature,
regrette l'intrusion permanente
de l'être humain dans le sauvage.
On est dans le dilemme
de la présence de l'homme
qui est partout dans les écosystèmes.
Notre population augmente,
nos activités de loisirs augmentent,
et ça exerce une pression
sur l'environnement naturel,
sur les écosystèmes,
sur les espèces qui vivent.
C'est absolument indéniable.
Actuellement, la photo animalière
connaît un nombre croissant d'adeptes.
Alors, comment vivre sa passion
pour la nature sans pour autant
la déranger ?
C'est une question d'éthique.
Comment est-ce qu'on se comporte
dans la nature ?
La manière la plus soft
d'aller dans la nature,
c'est d'être très discret,
de ne pas vouloir chercher
de faire la photographie cliché
si on porte un appareil,
le cliché trop fait
si on porte un appareil photo.
Et puis, on peut aussi
se contenter d'observer discrètement.
On n'est pas obligé
de photographier tout ce qu'on voit.
Le sauvage fait rêver.
On veut s'en approcher au plus près
à chacun et chacune,
donc, d'observer ou de photographier
à la bonne distance.
Retour sur le plateau d'objectifs mondiaux.
Carole Effliger, vous êtes réalisatrice
et reporter sur la RTAS.
Merci d'être avec nous.
Avec nous, également, Pierre Baumgart.
Vous êtes artiste, naturaliste.
Merci également d'avoir accepté notre invitation.
Première question à vous, Carole Effliger.
On sait que ce sujet divise
les photographes animaliers.
Est-ce que ce reportage a été facile à tourner ?
Est-ce qu'il a été facile de trouver des interlocuteurs ?
Alors, effectivement,
c'est un sujet qui est assez miné.
C'est-à-dire que pas tous les photographes
dans la communauté de la photographie animalière
ne s'accordent à définir
ce qu'est la photographie animalière
ou comment, en tout cas, la pratiquer.
On voit bien dans mon reportage
que Neil Villard fait partie de ceux que moi-même,
j'appelle les puristes,
à savoir des photographes
qui, avec une très grande connaissance de terrain,
vont prendre le temps, déjà, de connaître le terrain
et puis prendre le temps d'obtenir un cliché.
Ils vont parfois passer une semaine,
un mois, voire plusieurs mois
jusqu'à obtenir le cliché parfait.
Et puis, d'un autre côté,
on a des photographes qui, eux,
ne mettent pas tellement le débat à ce niveau-là,
mais plus sur la question de la sensibilisation
du grand public. Donc, c'est le cas d'Olivier Larret,
qui est aussi un photographe animalier
qui a fait des affûts
qui ont duré des semaines et des mois,
mais qui, dans le contexte en Finlande,
dit, voilà,
pour moi, ce qui est important, c'est de protéger
ces espèces menacées,
et pour les protéger, il faut sensibiliser
le grand public. Et donc, finalement, le nourrissage
n'est qu'un moindre mal,
on va dire, pour obtenir une sensibilisation
à plus large échelle.
Ensuite, on a beaucoup discuté,
évidemment, avec tous ces photographes.
J'ai parlé avec des biologistes, c'était pas évident de gagner la confiance
parce que je suis journaliste, de quoi je vais parler,
comment c'est complexe comme sujet,
mais finalement, en discutant en toute transparence,
j'ai obtenu
la possibilité de tourner avec des points de vue
finalement assez divergents.
Pierre Baumgart, vous êtes l'auteur d'un livre
intitulé « En suivant les milliers noirs »,
vous qui êtes
dessinateur naturaliste,
qui passez des heures dans la nature
à observer les animaux pour les dessiner,
quel regard vous portez
sur ces pratiques et sur ce reportage ?
J'ai
un regard un peu
particulier. Je suis allé une fois
dans un tel endroit
pour voir les ours,
donc je me suis mal pris pour critiquer,
mais j'avais aussi envie de voir en effet
comment ça se passe.
L'ours, c'est un animal qu'on ne peut
pratiquement pas voir seul
en allant se promener dans la nature,
c'est beaucoup trop difficile, donc il est évident qu'une fois ou l'autre,
il y a cette tentation de voir des ours
qui ne sont pas vraiment des ours de zoo,
quand bien même le contexte pourrait y faire croire,
mais on les voit dans des très bonnes conditions.
Pour le dessinateur que je suis,
c'était une opportunité assez unique
de pouvoir dessiner un animal qui, habituellement,
on ne voit que furtivement,
de nuit ou dans des conditions
difficiles.
Vous n'avez pas terminé ?
Non, je voulais simplement dire que ce côté du nourrissage,
ce qui m'intéresse là derrière,
c'est que ça a toujours été pratiqué,
même les plus purs, vous parliez des puristes,
je pourrais vous citer Robert Reynard,
c'est des gens qui se faisaient installer
souvent un cheval, une carcasse d'une bête crevée
pour aller sur un hors-site,
passer alors effectivement une semaine, dix jours, deux semaines,
les animaux ne viennent pas comme ça facilement,
mais enfin il y avait une tradition,
on n'a pas de ces animaux pour la chasse autrefois,
pour les voir, etc.
Donc ce point de vue-là ne me choque pas.
Ce qui est très choquant aujourd'hui, c'est le nombre.
C'est le nombre, c'est la masse,
on est arrivé à presque un point de saturation.
Vous avez dans ces endroits
où vous avez fait votre reportage,
vous avez cinq, dix photographes
chaque soir,
et ça du mois d'avril jusqu'au mois de septembre, octobre.
Donc vous créez quelque chose
qui est complètement artificiel, complètement fou,
et qui sort,
mais c'est à l'image de tout ce qui se passe un peu dans le monde.
La nature n'est pas un autre
domaine que...
C'est économique, c'est tout ça.
Carole et Flieger, est-ce que le nourrissage
des animaux se pratique partout ?
Alors, le nourrissage des animaux
se pratique certainement partout,
comme vous venez de l'évoquer, apparemment c'est même pas
quelque chose de nouveau. Il est aussi
pratiqué encore aujourd'hui par les chasseurs.
En Suisse, rappelons que
la deuxième espèce la plus pourchassée est le
renard, qu'on appâtre, les chasseurs appâtent
avec des restes de boucherie.
Vous-même, en hiver, quand vous mettez
des graines pour les mésanges,
vous les nourrissez. Donc finalement, c'est
quand même assez complexe et assez large.
En tant que tel, le
nourrissage est un problème aussi
pour, disons,
en ce qui concerne les prédateurs.
Pourquoi ? Parce que ça crée un phénomène d'habituation.
Donc ces animaux vont ensuite être
plus enclins à se rapprocher de l'homme
avec des conséquences qui peuvent
être dramatiques. Et puis,
sur ces places de nourrissage,
d'autres animaux pourraient aussi
converger et
une biologiste me disait
des virus, des maladies peuvent circuler.
Donc c'est franchement rarement une bonne idée
de nourrir. Mais après,
est-ce que le nourrissage est le seul problème ?
Vous avez des photographes
ici en Suisse ou ailleurs
qui vont être des dizaines
à attendre des renardeaux sortir
de leur terrier. Il n'y a pas de nourrissage. Et pourtant,
il y a le même stress pour les animaux
ou encore autour des nids
quand les parents viennent nourrir les petits.
Il n'y a pas de nourrissage a priori. Et pourtant,
les parents n'osent pas aller nourrir leurs petits
parce qu'ils sont tout à fait conscients
de la présence de l'homme
à proximité. Donc ils représentent quand même
une menace puisque l'homme est un super prédateur.
Justement, pour rebondir
sur ce que vous dites, Pierre Baumgart,
on parle là des photographes
qui nourrissent les loups ou autres animaux sauvages
pour des photos. Mais il y a aussi tous les scientifiques
qui endorment, capturent les animaux
pour leurs études.
Est-ce qu'au fond, ces méthodes, elles perturbent pas
aussi un peu la vie sauvage ?
Oui, forcément. Mais vous savez,
le promeneur lambda qui va dans la forêt
perturbe la vie sauvage. Je crois qu'il faut s'enlever ça
de la tête. On a une vision très romantique du sauvage.
La présence même de l'homme
dérange, perturbe.
Je reviens à l'idée que c'est une question
de nombre. Quand un scientifique endort un chevreuil
ou un cerf pour lui mettre un collier
ou comme ça, c'est pas bien grave.
Il me semble qu'on est devenu très très pudibonds
à ce niveau-là.
On ne peut plus...
Le rapport au sauvage, tout à coup, la moindre chose
qu'on fait, ça dérange, etc.
Le problème, c'est que toute la biodiversité
s'écroule. On a tellement perturbé
tous les écosystèmes. On commence à
soulever les toutes petites choses qui nous...
C'est très choquant d'endormir
un cerf. Non, il faut arrêter. Ça, c'est pas très très
important. On dérange, oui, mais ça n'a
aucune incidence pour moi.
Le problème, c'est le nombre. Ça veut dire qu'il faut
encadrer davantage ces pratiques
comme par exemple ces voyages
de tourisme animalier.
Mais c'est au-delà de ça.
Le problème, parce que tous
ces endroits sont labellisés.
Vous avez des logos de toutes les grandes
protections de nature, etc. Vous avez des gens
qui vont observer des baleines,
que ce soit dans les assorts ou d'autres endroits.
On vous dira que tout est fait dans le respect
de l'animal. Le petit problème,
quand vous dézoomez, vous y allez une fois, c'est magnifique,
vous voyez des baleines, vous êtes très contents.
Le problème, c'est que vous avez deux sorties le matin,
deux sorties l'après-midi, du mois de mai au mois de septembre.
Ça veut dire que tous les jours
de l'année, les cétacés entendent
des bruits de bateaux.
Il est là, le problème.
On parlait
tout à l'heure des fauves. Pourquoi
les gens s'intéressent particulièrement aux fauves,
aux grands animaux ?
Vous parliez des baleines.
Pour moi, c'est des histoires d'égo. Vous avez une nature
très sauvage.
C'est toujours l'histoire du roi
des animaux, le plus grand, le plus difficile
à voir.
Le fait que vous ayez vu l'ours,
par exemple, fait de vous
comme une espèce d'intercesseur.
Vous revenez dans le monde des mortels, vous avez
touché au dieu, vous avez touché à la nature
la plus pure. Il y a quelque chose de cet ordre-là.
On s'intéresse beaucoup moins
aux moineaux, aux mille ans noirs.
C'est un oiseau qui m'intéresse.
Tout le monde s'en fout.
On le voit passer dans le ciel,
mais personne ne s'y intéresse.
Quand vous creusez un peu, vous allez voir
que c'est un oiseau qui fait rêver,
qui a un potentiel. On peut faire les mêmes images
qu'avec un aigle.
Il y a des espèces qui sont plus prestigieuses que d'autres.
Carole Effliger,
on voit énormément de photos, de vidéos
d'animaux sur les réseaux sociaux.
Au cours de votre enquête,
ce que vous mettez surtout au jour,
c'est qu'il y a énormément de supercherie
et de mise en scène.
Le commun des mortels n'en est pas conscient.
Malheureusement,
il y a beaucoup de narcissisme
partout et dans le milieu
de la photographie qui, comme vous l'avez
dit, veut voir les grands
prédateurs peut-être. Ça flatte l'ego
d'avoir vu un ours, ça flatte l'ego d'avoir vu un loup.
Ça flatte aussi l'ego d'obtenir
des centaines, des milliers
de clics et de likes sur les réseaux.
Au cours de mon reportage,
j'ai pu effectivement tomber,
mais là, il ne s'agit plus du tout de photographie animalière,
mais vraiment pas, et j'insiste,
sur de la mise en scène. Par exemple,
je vais citer deux cas
de figure. L'un,
ça se passe quelque part en Asie du Sud-Est.
C'est un utilisateur d'un
réseau social très connu
qui se met en scène en train de sauver
des petits singes attrapés dans des filets
à moitié en train de se noyer.
On voit ces vidéos où lui, en tant qu'héros,
vient aider les petits singes. Si on creuse
un tout petit peu sur son profil et sur d'autres réseaux
connexes à son identité,
on se rend compte qu'en fait, il a un élevage
de petits singes qui sont retenus
dans des conditions assez insalubres
et donc, c'est franchement pas
très éthique comme façon de fonctionner,
et qu'ensuite, il les met en scène
pour flatter son ego. Même problème
avec les batraciens. Vous avez certainement vu
des grenouilles qui font des
coucous, qui sont dans des positions marrantes
et qui génèrent beaucoup de clics.
Ces batraciens, ces grenouilles sont
congelés quelques minutes avant d'être
prises en photo parce que ça ralentit leurs mouvements
et ça devient un véritable pantin qu'on peut mettre en scène
mais j'insiste, c'est de la torture, c'est plus de la
photo animale du tout.
Carole et Flieger, qu'est-ce que vous diriez aux personnes
qui nous regardent et qui se disent
j'aimerais bien approcher
aller voir ces animaux
et qui là se demandent finalement
est-ce que c'est une bonne idée, une mauvaise idée ?
Qu'est-ce que vous donneriez comme conseil ?
Franchement,
c'est difficile. J'ai envie de dire mais renseignez-vous.
Moi j'essaie d'amener
de l'information, après moi je suis aussi allée là-bas
pour faire un reportage
donc je ne suis pas non plus...
Mais essayez de vous renseigner,
finalement c'est le béaba,
c'est questionner une image, demandez-vous
si cette photo, si cette vidéo
qui met en scène
est une réalité ou pas.
Et puis enfin, évaluez les pour et les contre
de votre propre présence
dans la nature et
en dehors de certains sentiers battus ou pas.
Renseignez-vous.
Une autre question à Pierre Baumgart,
quels sont les animaux ?
Il y a des animaux qui sont particulièrement plus faciles
à approcher que d'autres
ou pas ? Vous qui passez votre
temps dans la nature.
C'est tout le rapport au sauvage,
c'est des histoires qui sont très anciennes,
historiques, religieuses.
L'animal autrefois dans le jardin d'Eden,
je pense qu'on pouvait le voir de très près,
j'aurais pu les dessiner facilement.
Après on lui a fait peur, il est tout le temps en train de fuir.
Il y a un mythe de l'animal sauvage
qui fuit l'homme, c'est vrai on les a chassés,
on les a pourchassés.
Si vous allez dans les Alpes voir les bouctins
par exemple, les bouctins qui ne sont plus chassés depuis longtemps,
vous pouvez les observer très très bien,
à l'œil nu, et j'adore ça.
Mais j'ai beaucoup de copains de photographes naturalistes
qui trouvent ça un peu vil, parce qu'il faut
que l'animal soit, se dérobe.
C'est comme s'il y avait une sorte de chasse, il fallait pouvoir
le capturer, l'attraper, moyennant un effort.
C'est ça, ça c'est l'ours.
Et les gens ne veulent pas faire cet effort,
ils ne sont pas capables de le faire, ils n'ont pas la connaissance,
donc ils trichent. Ça c'est mon point de vue.
Maintenant dans les animaux, si vous passez beaucoup
beaucoup de temps, vous pouvez tout faire.
Mais c'est du temps,
c'est de la connaissance, c'est ça
qu'on met plus en avant.
Les gens que j'ai vus sur place, les touristes, parce qu'ils apparaissent un petit peu
dans mon reportage, je les ai sentis
très sincères et franchement très
amoureux de la nature, et très
très enclin à
questionner ces problématiques.
Olivier me racontait aussi
que certaines personnes des bars n'ont aucune idée
de la nature, ni aucune idée de comment se comporter.
Et que quelque part, ça les éduque aussi un peu.
Alors évidemment,
je sais que c'est pas...
Selon Olivier, c'est vraiment...
Oui, mais on ne parle pas non plus de la manne
financière. C'est aussi joli de toujours
vouloir éduquer les gens, mais qu'est-ce que ça rapporte ?
Si vous avez 5, 6 personnes...
Pas tant que ça, d'après Olivier Larrey, mais 5 à 200 euros
la nuit... 200 euros la nuit, chaque soir
pendant des mois et des mois et des mois.
Pierre Baumgart,
vous êtes justement en train de travailler
et d'écrire un livre sur le rapport
à la nature. Quel message
vous souhaiteriez faire passer ?
Pour moi, ce qui est très important, c'est
que j'ai eu cette chance de connaître 2-3 anciens
qui étaient naturalistes
des grandes pointures, avant
les réseaux sociaux,
avant l'avènement du numérique.
Donc c'est assez intéressant de voir comment
les choses ont basculé.
C'est exactement les mêmes principes,
simplement, les moyens techniques ont changé.
Et aujourd'hui,
avec les réseaux et comme ça, on a
énormément de gens qui débarquent
dans ces réserves naturelles, dans ces endroits
qui sont, pour nous, on le dit entre nous, on en rigole,
mais qui sont un peu hors sol, qui n'ont pas
forcément pris le temps, qui n'ont pas forcément
les connaissances, qui débarquent comme ça.
Donc,
c'est quelque chose
qui est économique,
c'est quelque chose, c'est nouvelle donne.
Pierre Baumgart, Carole Effiger, merci
d'être venu sur le plateau d'Objectif Monde.
Voilà, c'est la fin de ce nouveau numéro.
Vous pourrez retrouver cette émission
sur le site internet de la RTS et de TV5Monde,
sur les réseaux sociaux,
mais aussi sur la plateforme TV5Monde+.
On se retrouve la semaine prochaine.
