Isabelle Rauch, députée "Horizons et Indépendants" de Moselle
La violence en politique peut prendre différentes formes, que ce soit sur le terrain ou sur internet. Isabelle Rauch peut en témoigner. Ancienne présidente de la commission des Affaires culturelles, elle siège au sein du groupe Horizons à l'Assemblée.
Pourquoi s'engage-t-on en politique ? Comment tombe-t-on dans le grand chaudron de l'Assemblée ? Chaque jour, Clément Méric, dans un entretien en tête à tête de 13 minutes, interroge un parlementaire sur les personnalités, les évènements - historiques ou personnels - qui l'ont conduit à choisir la vie publique. Car on ne naît pas politique, on le devient !
La violence en politique peut prendre différentes formes,
que ce soit sur le terrain ou sur Internet.
Mon invité peut en témoigner,
ancienne présidente de la Commission des affaires culturelles.
Elle siège aujourd'hui au sein du groupe Horizon, à l'Assemblée.
Bonjour Isabelle Roche.
Bonjour Clément.
Alors, on ne s'y attend pas forcément,
mais quand on s'engage en politique,
on est exposé à différentes formes de violences.
On pense souvent à la violence physique, mais il n'y a pas que cela.
En ce qui vous concerne, les faits se sont déroulés sur Internet.
Pendant le Covid, c'était en mars 2021,
vous avez été victime d'une vague de cyberharcèlement particulièrement intense.
Et la police a fini par identifier et interpeller les responsables.
Ils faisaient partie d'un petit groupe anti-vax.
On va voir cela en image.
Leur logo, 2V dans un cercle,
les VV, comme ils se surnomment, seraient une centaine en France.
Leur mode d'action favori est le cyberharcèlement.
Ils inondent les pages Facebook de grands médias ou de personnalités publiques,
de messages de haine.
Cette députée a ainsi reçu 600 insultes
pour avoir promu les tests salivaires à l'école.
Des arrestations ont eu lieu hier dans 5 départements.
6 femmes et 2 hommes interpellés, animateurs présumés du réseau.
Ils sont artisans, enseignants ou fonctionnaires.
Ils risquent jusqu'à 2 ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende.
Alors ces personnes, elles ont été jugées et condamnées à des peines d'amende,
à de la prison avec sursis, eux aussi.
Et c'est un simple post de votre part sur Facebook qui a tout déclenché, c'est ça ?
Oui, un jour, je suis dans ma cuisine
et une notification, deux notifications, trois notifications.
Et là, en fait, on se rend compte que, parce que je dis « on »,
avec mon équipe, je les alerte, que c'est un déferlement.
Voilà, ça ne s'arrête pas.
Ils réagissaient à quoi exactement ?
Au fait que j'avais fait un compte rendu d'une visite dans une école
où il y avait des tests salivaires pour les enfants.
Donc je faisais le compte rendu, en fait, j'étais dans ce qu'on fait en politique,
de rendre compte de son action et là, ça s'est vraiment déchaîné.
Alors, plus de 600 messages avec des phrases type qui revenaient à chaque fois.
On les voit s'afficher sur l'écran.
« Complice d'un crime contre l'humanité »,
« Collabo d'un système nazi », « Psychopathe pro-nazi ».
Vous étiez préparée à vivre cela en devenant députée ?
Non, non, on ne se prépare jamais à la haine.
On ne s'engage pas pour ça.
On s'engage pour le bien des citoyens,
on s'engage parce qu'on a envie de faire bouger les choses.
On ne s'engage pas pour servir de punching ball
et pour être le réceptable de toute la haine possible et inimaginable.
Et vous l'avez vécu comment ?
Pas bien.
À quel point ?
Au point, pendant très longtemps, de ne pas vouloir fréquenter les réseaux.
Donc mon équipe me disant « si, il faut publier, il faut y aller ».
Et moi, en étant extrêmement réticente par rapport à cela.
Sachant bien que c'est une minorité qui va réagir.
Mais voilà, c'est vraiment pas agréable.
J'ai lu dans un article de presse que vous aviez eu dix jours d'arrêt de travail,
que le juge a évoqué un stress post-traumatique,
des troubles du sommeil, c'est allé jusque-là ?
Oui, tout à fait.
Parce qu'on se demande pourquoi en fait.
Pourquoi, quand est-ce que ça va s'arrêter, il n'y a pas de prise ?
En fait, on ne peut pas dire « stop », ça déferle.
Et en fait, moi, j'ai voulu témoigner et j'ai voulu porter vraiment cette affaire
sur le devant de la scène et aller jusqu'à la plainte, le procès,
pour aussi mettre en évidence et aider ceux qui en sont victimes.
Parce que malheureusement, je suis une parmi des centaines
et des milliers de personnes qui sont victimes de cela,
que ce soit des forces de l'ordre, que ce soit des enseignants,
que ce soit des adolescents.
En fait, il y a vraiment plusieurs centaines de milliers de personnes en France
qui peuvent être victimes à un moment ou à un autre de cela.
Et ce n'est pas acceptable, ce n'est pas supportable.
Et donc, c'est pour ça que j'ai voulu vraiment faire en sorte
que le procès aille à son terme, pour montrer aux victimes
que ce n'est pas une fatalité et qu'on doit réagir.
Et puis surtout, aux agresseurs, on n'a pas le droit de le faire.
Alors, pendant votre premier mandat, la violence, elle a aussi d'autres formes.
Contre votre permanence, qui a été ciblée par des agriculteurs, par des avocats,
par des opposants à la réforme de retraite,
par un inconnu qui a jeté une pierre contre la vitrine de votre permanence.
Et c'est cette pierre-là qui a déclenché quand même beaucoup de choses,
parce qu'en fait, c'est un acte a priori gratuit.
On sait que c'est quelqu'un qui vient en train avec sa pierre.
Donc, on a remonté les caméras de vidéosurveillance,
qui jette la pierre et qui repart.
Et c'est très désagréable et surtout angoissant par rapport aux équipes.
Parce que là, ce n'est pas que moi qui suis visée, c'est ma permanence,
c'est les gens qui travaillent avec moi.
Et puis, ça vous a posé des problèmes très concrets,
parce que vous n'aviez plus de compagnie d'assurance qui acceptait d'assurer votre local.
Vous avez dû changer de permanence.
Et alors, j'ai lu que dans votre nouvelle permanence,
vous n'en donniez pas l'adresse publiquement.
Non.
C'est toujours le cas aujourd'hui ?
Oui, tout à fait.
Elle n'est pas mentionnée.
Vous êtes obligée de vous cacher d'une certaine façon ?
Ce n'est pas mentionné sur Internet.
Donc, il y a le numéro de téléphone, il y a l'adresse.
Les gens téléphonent, les gens nous envoient des e-mails.
Bien entendu, on rappelle.
À ce moment-là, on communique l'adresse, on donne le rendez-vous.
Il n'y a aucun problème par rapport à cela.
Mais je souhaite protéger mes équipes de toute agression.
Mais quand on se revendique député de terrain comme vous,
c'est quand même problématique.
Mais moi, je suis sur le terrain, moi.
Mais je ne souhaite pas exposer mes équipes.
C'est une protection vis-à-vis des gens qui travaillent avec moi.
Ils n'ont pas à subir.
Ils ne travaillent pas pour moi, pour être exposés à de la violence.
Alors, on va remonter aux sources de votre engagement.
Le déclic, si l'on peut le dire pour vous, il date de 1997.
Vous décidez alors de rejoindre le Parti socialiste.
Pourquoi ? Qu'est-ce qui a déclenché ça ?
Ma fille, j'ai ma fille dans les bras.
Elle a neuf mois et j'écoute la radio.
Et j'ai envie de dire, comme d'habitude, je râle.
Et là, je me dis, j'ai ce bébé dans les bras.
Ce n'est pas possible, il faut que j'arrête de râler, il faut que je m'engage.
Et c'est vraiment ça qui déclenche ma volonté
d'engagement en politique.
Et à ce moment-là, je me dirige vers le Parti socialiste qui,
à cette époque-là, correspond le mieux au moment de ma vie où j'en suis.
Je suis une profondément centriste.
Mais en 97, il me semble que Lionel Jospin répond en grande partie à mes aspirations.
C'est ça qui vous fait aller vers la gauche plutôt que vers un parti du centre ?
Il n'y a pas vraiment de parti centriste qui me semble correspondre
au moment où j'en suis de ma vie à cela.
En 2001, vous êtes devenue conseillère municipale d'opposition à Thionville,
puis adjointe au maire en 2008.
Ensuite, vous avez été élue conseillère générale.
Et puis en 2014, surprise, vous quittez le PS.
Et là, vous rejoignez l'UDI, Parti centriste.
Oui, tout à fait.
Mais parce qu'en fait, je suis au Conseil général depuis 2008.
Je suis aussi adjointe au maire.
Je peux faire des choses en tant qu'adjointe au maire,
mais les relations sont un peu compliquées.
La politique qui est menée au Conseil départemental de la Moselle, ça me va bien.
C'est vraiment, je m'y retrouve.
Et c'est vrai qu'en 2014, je décide de franchir le pas.
Et je dis à Patrick Vaithan, je souhaite rejoindre ta majorité
parce que je travaille avec lui.
Je trouve que ce qui est fait est bien.
C'est le président du parti en Moselle.
Le président de l'UDI.
Donc voilà comment j'entre à l'UDI en 2014.
Et alors en 2017, vous quittez l'UDI pour rejoindre En Marche.
Par la suite, vous avez donc suivi Edouard Philippe quand il a créé Horizon.
Alors certains vous reprochent de changer de parti un peu en fonction de vos intérêts,
d'avoir une forme d'opportunisme politique.
Vous leur répondez quoi ?
Je ne sais pas qui sont ces certains.
Vos adversaires localement ?
Oui, mais pas les électeurs.
Donc pas les personnes que je rencontre sur le terrain,
pas ceux qui me connaissent, pas ceux qui connaissent mes convictions.
Et alors justement, vos convictions, quels sont-elles ?
Quel est le moteur de votre engagement ?
Ce qui vous motive depuis le début, qui n'a pas bougé malgré vos changements de parti ?
C'est les partis qui ont souvent changé,
qui n'ont pas répondu aux engagements que j'avais.
Et c'est vrai que quand j'écoute Edouard Philippe,
moi je suis totalement en phase avec sa ligne et ce qu'il dit,
c'est vraiment un engagement au service des citoyens,
au service de tous les concitoyens,
et que le projet d'émancipation qui est normalement
le moteur de l'engagement de chacun et chacune,
puisse réellement être mis en œuvre par un projet politique.
Et c'est quand on ne répond pas à ses aspirations,
quand on fait croire aux citoyens que tout va s'améliorer d'un coup de baguette magique,
que ça pour moi ce n'est pas supportable.
Je pense qu'on se doit d'un devoir de vérité et de réalisme.
À l'Assemblée, de 2022 à 2024,
vous avez présidé la Commission des affaires culturelles.
C'est une commission assez vaste,
ça couvrait à la fois la culture, les médias, la jeunesse, l'éducation, le sport.
L'enseignement supérieur.
Qu'est-ce que cette expérience vous a apporté dans votre vie de députée ?
De très belles rencontres.
Et surtout, moi, ce que ça m'a amené, enfin pas qu'à moi,
mais en tout cas démontré,
c'est cette capacité aussi d'aller chercher les points de consensus
chez les uns et les autres.
Parce que si vous avez regardé comment ça s'est passé entre 2022 et 2024,
énormément de projets ou de propositions de loi sont passés,
certains à l'unanimité, d'autres avec une très large majorité.
En fait, on va dire que j'ai encore plus développé
cette culture du consensus que j'ai depuis toujours
et qui m'anime en politique.
Ce qui fait peut-être aussi qu'à certains moments,
je suis toujours fidèle à des convictions,
mais que je peux changer de parti.
On va conclure l'émission avec notre petit quiz.
Alors pour commencer, on va changer un petit peu ce qu'on fait d'habitude.
J'ai vu que vous souhaitiez réécrire la Constitution en écriture inclusive.
J'ai lu ça.
On vous propose d'essayer de le faire à voix haute
avec le début de l'article 8 qui va apparaître à l'écran.
Et je vous propose de lire en écriture inclusive.
Le président ou la présidente de la République
nomme le premier ou la première ministre,
il ou elle met fin à ses fonctions sur la présentation par celui-ci
ou celle-ci de la démission du gouvernement.
Donc vous ne vous mettez pas de yel ?
Non.
Je pense que l'écriture inclusive souffre d'une mauvaise presse
parce que généralement, on voit immédiatement le point médian.
L'écriture inclusive, ça veut dire mettre les femmes dans l'espace public,
nommer les femmes.
Ça peut prendre différentes formes comme celle que vous avez adoptée.
C'est pour ça que quand je dis l'écriture inclusive,
je ne dis pas le point médian.
Avoir été coach, visiteuse médicale ou prospectrice téléphonique ?
Alors oui, j'ai surtout fait de la formation
pour les personnes qui faisaient de la prospection,
en tout cas qui travaillent sur les centres d'appel
et notamment sur les services après-vente.
C'est beaucoup de rencontres humaines et de comprendre,
de vivre, parce que pour différentes raisons,
le quotidien d'un grand nombre de citoyens.
Enfin, quand je vois un viaduc...
Je rêve, c'est pour moi...
Vous rêviez de construire des viaducs quand vous étiez jeune ?
Oui, et moi, le viaduc de Garaby est tout simplement extraordinaire,
construit par...
Oui, je sais, ce n'est pas forcément quelque chose qu'on voit spontanément,
mais moi, je rêvais d'être architecte, mais poncer-chausser
et de chausser des bottes et un casque pour être sur des chantiers
et construire des grands ouvrages et notamment des ponts.
Et peut-être que finalement, la politique répond en grande partie
à cette aspiration qui est de construire des ponts entre les femmes et les hommes.
Ce sera le mot de la fin.
Merci à vous, Isabelle Roche, d'être venue dans La Politique et moi.
Merci Clément.