Comment faire pour panser les plaies d'un mois de guerre qui sévit actuellement au Liban ? La question est au centre d'une Conférence internationale de soutien au peuple et à la souveraineté libanaise qui s'ouvre ce jeudi 24 octobre à Paris. Elle a pour ambition diplomatique d'encourager un cessez-le-feu, et comme option humanitaire, de débloquer des fonds pour une action d'urgence. Jérôme Bertrand, responsable urgence au sein d’Handicap International, de retour de Beyrouth, est notre invité.
Quelques heures pour tenter de penser les plaies d'un mois de guerre,
une conférence internationale de soutien au peuple et à la souveraineté libanaise
se tient donc aujourd'hui à Paris avec une ambition diplomatique,
encourager un cessez-le-feu, et surtout une ambition humanitaire,
débloquer des fonds pour les actions d'urgence.
Bonjour Jérôme Bertrand.
Bonjour Nathalie.
Merci d'être avec nous, responsable urgence au sein de l'ONG Handicap International.
Vous rentrez de Beyrouth, vous y avez passé plusieurs jours début octobre.
Il faut dire tout de suite que vous n'avez pas pu, vous Handicap International,
vous rendre sur les zones les plus touchées par les bombardements israéliens
et que le premier souci pour ceux qui veulent aider à partir de l'étranger,
c'est tout simplement l'accès à ces zones.
Oui, tout à fait.
L'accès aujourd'hui est rendu quasiment impossible pour les acteurs humanitaires.
Les bombardements, les enjeux de sécurité,
on voit aussi de plus en plus que la protection qui est normalement accordée
aux acteurs humanitaires n'est plus le cas aujourd'hui,
ce qui fait que nos équipes ne sont pas en capacité à l'instant T
de pouvoir se déplacer librement dans les zones les plus exposées par les mondes.
Une protection qui n'est pas assurée comme elle n'avait pas été assurée non plus à Gaza
il y a de cela des mois.
C'est aussi évidemment quelque chose qui vous préoccupe
et ce sera votre première demande, j'allais dire,
à cette conférence de Paris, un accès à ces zones-là.
Oui, tout à fait.
On réclame vraiment un accès,
un accès vraiment garanti et durable à ces zones impactées.
Il faut savoir que depuis un an à Gaza, on compte 300 humanitaires tués.
Au Liban, on compte déjà 89 personnels de santé tués aussi, assassinés.
Donc pour pouvoir travailler sereinement,
nous exigeons évidemment que cette protection nous soit garantie
et elle fait partie du droit humanitaire international.
Donc simplement que le droit soit respecté.
Travailler sereinement car les urgences sont là
et ce qui frappe à Beyrouth, c'est avant tout peut-être le nombre de déplacés
que cette guerre a jeté sur les routes en si peu de temps, à peine un mois.
Oui, c'est phénoménal.
En fait, il faut se rendre compte que quasiment 20-25% de la population libanaise s'est déplacée.
On parle de quasiment 1,2 millions de personnes.
Il faut s'imaginer en France 17 millions de personnes
qui se déplaceraient soudainement en quelques jours.
Le pays est extrêmement petit aussi,
donc il faut s'imaginer aussi la densité de population aux mêmes endroits.
Les gens ont tout quitté en quelques heures.
Et les combats qui continuent, les zones de frappe qui s'élargissent aussi,
font que ce flux ne s'est pas encore taré.
Et les déplacés sont partout en ville, vous avez pu les voir évidemment.
Oui, tout à fait.
Il y a une zone assez connue de Beyrouth qui s'appelle la Corniche,
qui est le long du bord de mer.
On voit des familles assises par terre en dormant sous les porches.
On voit des familles sous les ponts d'autoroutes.
On voit des familles dans des parcs.
Les voitures aussi servent de logement, on voit beaucoup.
Il y a énormément de voitures partout dans Beyrouth,
garées sur les voies de l'autoroute.
C'est presque la première surprise qu'on a en arrivant dans la ville.
C'est-à-dire que comme dans chaque crise,
ceux qui ont les moyens d'aller plus au nord,
ceux qui ont de la famille, peuvent se loger.
Ceux qui sont démunis, sans ressources financières,
puisque le pays est aussi, on le rappelle,
en grave crise économique et financière depuis de nombreuses années,
ceux-là sont à la rue littéralement.
Oui, tout à fait.
Il faut savoir qu'aujourd'hui,
les chiffres officiels parlent de 211 000 personnes
dans les abris collectifs.
C'est des écoles, c'est des bâtiments publics
qui sont transformés en dortoirs.
Il y en a plus de 1 000 aujourd'hui
et 90 % d'entre eux sont pleins,
ils sont pleins à ras-bord.
Effectivement, les classes moyennes ont peut-être de la famille,
d'autres logements dans les montagnes,
dans les monts du Liban notamment,
qui sont perçus comme des zones plus sûres,
même si aujourd'hui on voit des frappes aussi arriver là.
Et ce qui nous inquiète beaucoup,
c'est ces populations qu'on ne voit plus.
C'est ces populations qui ne sont pas dans les abris collectifs,
qui ne font pas partie de la classe moyenne
et c'est celles-là qu'il va falloir pouvoir atteindre.
Et aussi, d'expérience,
on sait qu'il y a ceux qui ne partent pas.
Il y a ceux qui sont toujours dans le Sud
et ceux qui n'ont pas les moyens de partir,
qui n'ont pas la capacité de partir
et ceux-là, on n'a pas les moyens de les atteindre aujourd'hui.
Et c'est d'autant plus inquiétant
que la guerre, évidemment, n'est pas figée,
elle se poursuit,
on l'a raconté dans le journal encore.
Ces populations vivent au rythme des alertes
lancées par l'armée israélienne,
une fois sur le sud de Beyrouth,
une fois sur la ville de Tir, sur Nabatillé.
La population vit avec cette épée de Damoclès des bombardements.
Oui, tout à fait.
Il faut savoir qu'il y a eu plus de 3500 frappes
depuis le 23 septembre, depuis un an.
On est à 3500 frappes sur le pays.
Elles sont partout.
Aucun endroit n'est vraiment sûr.
Il y a cette espèce de menace constante.
Il y a des appels sur les réseaux sociaux
à évacuer certains pâtés de maisons,
certains immeubles,
qui créent des mouvements de panique aussi.
Et ce que l'on voit surtout,
c'est que même si c'est le sud
qui est majoritairement impacté,
on voit que ces lignes vont bien au-delà
de la rivière Litany,
qui a été un peu la zone tampon revendiquée
par les Israéliens.
Elles montent maintenant à la rivière Hawali,
donc au nord de Saïda,
qui est aussi une grande ville du sud.
Et toute la région de l'Abeka
est aussi fortement impactée.
Et bien sûr, et bien évidemment,
on entend tous les jours,
le sud de Beyrouth,
tous les jours, constamment,
des bombes et des bombes.
Sous cette pression et sous cette peur,
Jérôme Bertrand, 20% de déplacés,
vous le disiez,
ça signifie forcément
des commerces qui ferment,
des usines qui baissent le rideau,
des entreprises qui tournent au ralenti
ou qui stoppent leur activité.
L'effet de cette guerre
sur l'activité économique,
il est visible ?
Vous l'avez constaté ?
Oui, tout à fait.
Il faut s'imaginer un pays en apnée, en fait.
Tout est retenu.
25% du territoire
est appelé à évacuer
par l'armée israélienne.
Donc, énormément d'entreprises
ont mis la clé sous la porte,
ont cherché à se relocaliser
dans d'autres endroits
ou ont simplement mis
leur activité en arrêt.
Donc, ça veut dire,
que toute la chaîne d'approvisionnement
commence à être impactée.
On commence à avoir des signes
de cet impact.
On commence à avoir,
partiellement,
des ruptures de stocks,
des pénuries
ou de forte inflation
sur des articles
de première nécessité.
Et c'est d'autant plus critique
que depuis le 4 octobre,
un bombardement israélien
a détruit
le principal poste frontière
avec la Syrie,
par où passaient
de nombreux véhicules.
L'approvisionnement devient critique.
Oui, l'approvisionnement
devient très critique.
Il faut savoir que jusqu'à aujourd'hui,
les acteurs humanitaires au Liban
s'approvisionnaient majoritairement
sur ce qu'on appelle
le marché local.
Mais le marché local,
par extension,
est tout ce que les commerçants
libanais peuvent
se procurer rapidement.
Et une bonne partie
de cet approvisionnement
vient de la Syrie.
La fermeture du point de passage
de Masna,
qui est le point de passage
principal entre Beyrouth
et Damas,
a un énorme impact.
Donc tout l'approvisionnement
doit faire un grand détour
par le nord,
où là, les points de passage
sont beaucoup plus petits
et du coup créent
un phénomène de saturation
à ces points de passage
et du coup ralentit
la chaîne d'approvisionnement.
Et il reste encore,
pour l'instant,
l'accès par le port
ou par l'aéroport
qui continue de fonctionner.
Que dire de l'accès aux soins
dans ce contexte ?
Jérôme Bertrand,
on parle de 10 à 12 000 blessés.
Tous ont-ils pu
être pris en charge ?
C'est la grande inquiétude
pour nous à Handicap International,
c'est de pouvoir accéder
aux blessés.
Handicap International
intervient le plus tôt possible
après une blessure
pour faire entamer
le travail de réadaptation.
Et si on n'entame pas
à la première seconde,
on a des risques
que les personnes
restent avec un handicap durable.
Aujourd'hui,
les infrastructures de santé
sont fermées.
On parle de 10 hôpitaux
fermés dans le pays.
6 complètement,
4 partiellement,
100 centres de santé
aussi fermés dans le pays.
Donc il y a un accès
de plus en plus réduit
à la santé.
On a eu aussi des menaces
sur l'hôpital
universitaire
Rafik Hariri
à Beyrouth.
Et une vraie menace
sur l'accès aux soins
pour les Libanais.
En un tout petit mot,
votre attente
de cette conférence
sur le Liban,
ce genre de grand rendez-vous
internationaux
où tout le monde est là,
où de grandes promesses
sont faites.
Qu'en attendez-vous
d'un rendez-vous concret
en 5 secondes ?
En 5 secondes,
un cessez-le-feu.
Juste qu'on puisse avoir
enfin accès
aux populations
qui sont dans le besoin.
Merci Jérôme Bertrand
d'avoir été avec nous ce matin.
Responsable urgence
au sein de Handicap International.