Colloque de rentrée 2024 : Genre et Sciences Ouverture du colloque de rentrée par Thomas Römer, administrateur du Collège de France
Le colloque de rentrée 2024 du Collège de France entend explorer la relation entre Genre et Sciences sous deux angles différents et complémentaires. Il s’agit tout d’abord de réunir des données et des expériences issues de diverses disciplines, d’analyser les ressorts de la participation – ou de l’absence de participation – des femmes à la recherche au cours des siècles et les stéréotypes qu’il a fallu – et qu’il faut encore – combattre. Ce volet de la rencontre concerne dès lors le genre dans la science. Il s'agit ensuite d’aborder le genre comme objet de science et, après plusieurs décennies d’investigations dans ce champ, de donner la parole aux chercheurs et chercheuses qui l’ont configuré et investi.
Comité scientifique Françoise Combes, Patrick Boucheron, Vinciane Pirenne-Delforge, François Héran.
Plan des séances État des lieux, séance animée par Françoise Combes Histoire et comparaison, séance animée par Patrick Boucheron Science biologique et génomique, juridique, séance animée par Vinciane Pirenne-Delforge Science du genre, séance animée par François Héran
Le Collège de France est une institution de recherche fondamentale dans tous les domaines de la connaissance et un lieu de diffusion du « savoir en train de se faire » ouvert à tous. Les cours, séminaires, colloques sont enregistrés puis mis à disposition du public sur le site internet du Collège de France.
Chers et chers collègues, mesdames, messieurs.
Dans les trois grandes religions monothéistes, Dieu est masculin.
Ce fait apparaît dans les formes grammaticales qui parlent de ce Dieu
et aussi dans les images qui sont utilisées dans les Bibles juives et chrétiennes
pour parler de leur Dieu respectif.
C'est d'ailleurs la même chose pour le Coran.
Dieu est le roi, le seigneur, le maître,
le berger, le guerrier,
toutes les images qui évoquent la masculinité.
Cela se confirme également dans les représentations du divin
dans l'histoire de l'art occidental
qui a profondément marqué les positions sur le genre
dans l'histoire de l'Occident.
Ceci s'est accompagné dans la tradition judéo-chrétienne
de l'idée selon laquelle le concept de l'image de Dieu
concerne l'homme, mal,
bien que le premier chapitre de la Genèse ne dit pas tout à fait la même chose.
On pourra même proposer une lecture de l'histoire du paradis
selon laquelle la première scientifique de l'histoire est la femme
puisque c'est elle qui décide la première expérience
en testant le fruit au sujet duquel la divinité et le serpent disent des choses opposées.
Yahvé avait en effet annoncé que la consommation du fruit entraînerait la mort immédiate
alors que le serpent avait promis à la femme
que manger de ce fruit signifierait devenir comme des dieux.
La femme hésite et se dit qu'il faut voir qui a raison.
Après cette expérience, elle a vu que ni la divinité ni le serpent avaient raison
et que la vérité se situait un peu entre les deux.
Ce n'est pas autour de cela que nous allons organiser notre colloque
mais personnellement je suis convaincue que l'idée d'un dieu masculin
a fortement influencé l'idée du genre et l'accès des femmes à l'enseignement et à la recherche.
Même sur le plan religieux, certains discours religieux véhiculent jusqu'à nos jours
encore des idées sur les rôles bien définis des hommes et des femmes dans la société
interdisant également en grande partie l'accès des femmes à certains postes religieux.
C'est seulement dans les courants libéraux du judaïsme qu'on trouve des femmes rabbins.
De même, les femmes imames sont d'une rareté absolue
et l'Église catholique s'oppose jusqu'à aujourd'hui d'une manière véhémente à l'accès des femmes à la prêtrise.
Comme pour les religions, l'absence des femmes dans les métiers scientifiques est la conséquence d'une construction sociale
selon laquelle certains métiers ne sont pas faits pour les femmes
mais, on peut dire aussi, certains métiers pas pour les hommes.
Au Collège de France, nous comptons cette année 46 chaires statutaires
et parmi ces 46 professeurs, nous avons 9 femmes professeurs, donc même pas 20%.
La difficulté qu'avaient les femmes de trouver une place au Collège de France
s'est également fait jour lors de notre exposition de cette année
sur savants et instruments au Collège de France au XIXe siècle.
Cette exposition nous a confrontés à un monde de savants qui donnait peu de place aux femmes.
Du côté de l'enseignement supérieur, ce n'est qu'en 1867 que la faculté des sciences de Paris accueille sa première étudiante, Emma Chenu.
Il n'est donc pas étonnant que les laboratoires de recherche et les chaires du Collège de France soient durant le XIXe siècle uniquement peuplées d'hommes.
La présence de femmes s'y renforce très très lentement au XXe siècle.
En 1911, Marie Curie obtient le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur le polonium et le radium.
En 1916, la physiologiste et psychologiste polonaise Józefa Jótejko est la première femme à enseigner au Collège de France sur une chaire annuelle.
Et c'est seulement en 1973 que Jacqueline de Romigny devient la première femme titulaire d'une chaire,
la chaire de la Grèce antique, au Collège de France et ce sera elle, après Marguerite Hurcena, la deuxième femme à entrer à l'Académie française.
A la fin du XXe siècle, des femmes scientifiques et sociologues se sont alarmées du déficit des femmes dans les études scientifiques en dépit de leur excellente réussite au baccalauréat scientifique.
En 2000 fut créée l'association Femmes et Sciences pour réagir à cette disparité de genres dans le monde scientifique.
Françoise Héritier, alors professeure au Collège de France, fait partie des membres de l'honneur.
Aujourd'hui en France et dans beaucoup de pays d'Europe, la plupart des différences en matière d'éducation entre les sexes ont disparu ou évolué en faveur des filles.
Cependant, ces filles sont toujours sous-représentées dans les sciences dures.
Aux Etats-Unis, je trouvais une statistique, mais je pense que ce n'est pas très différent en Europe,
elle ne constitue que 25% de la main d'œuvre dans les métiers liés à la science, l'ingénierie, l'informatique ou les mathématiques.
D'ailleurs, ce problème est accentué en France par l'importance donnée à l'excellence mathématique et par le système élitiste des classes préparatoires des grandes écoles.
L'absence de discrimination, c'est explicite à l'égard des filles en sciences, ne signifie pas pour autant qu'il n'existe pas de forme de pression plus subtile visant à les dissuader d'étudier les sciences et d'entamer une carrière scientifique.
Toutes ces observations ont convaincu les professeurs et professeurs du Collège de France, suite à une suggestion de Françoise Combes,
de consacrer le colloque de rentrée cette année au thème de genre et science.
Je remercie Françoise d'avoir organisé ce colloque avec l'aide de Vinciane Pirenne, Patrick Boucheron et François Heron,
qui ont constitué les comités scientifiques et qui ont réfléchi aux thématiques qui seront abordées lors de ce colloque.
Ce colloque entre ici en résonance avec la volonté du Collège de France de mieux prendre en compte,
dans le renouvellement des chaires à venir, les enjeux de parité mais aussi de diversité.
Ce colloque sera à explorer la relation entre genre et science sous deux angles différents et complémentaires.
Il s'agit tout d'abord de réunir des données et des expériences issues de différentes disciplines,
d'analyser les ressorts de la participation ou de l'absence de participation des femmes à la recherche au cours des siècles,
ainsi que les stéréotypes et constructions sociales qu'il fallut et qu'il faut sans doute encore combattre.
Ces volets la rencontre concernent dès lors le genre dans la science.
Il s'agit ensuite d'aborder le genre comme objet de science et après plusieurs décennies d'investigation dans ce champ,
de donner la parole aux chercheurs et chercheuses qui l'ont configuré et investi.
Le colloque, vous avez le programme, est organisé en quatre moments, en quatre demi-journées.
Nous commencerons maintenant par un état des lieux sous la présidence de Françoise Combes.
Cet état des lieux sera suivi ensuite par un retour sur l'histoire de la construction du genre sous la présidence de Patrick Bouchon.
La journée demain s'ouvrira sous la présidence de Vincent Tirenne avec des contributions venant des sciences biologiques et génomiques ainsi que juridiques.
Et le colloque se conclura demain après-midi par une série de contributions sur la science du genre sous la présidence de François Heron.
Je voudrais remercier toutes les intervenantes et intervenants pour leurs contributions
qui vont nous aider à mieux comprendre cette relation complexe entre genre et science, ou science et genre.
Chaque conférence, d'ailleurs, vous avez également les indications dans le programme, sera suivie d'un moment de questions
qui vous permettra aussi de poser, en effet, de participer à ce débat.
J'insiste sur le thème questions parce que parfois, les questions se transforment en mini conférences et ce n'est pas toujours très sympathique pour les autres.
Alors, écoutez, je vous souhaite un très beau colloque.
Je donne la parole à Françoise Combes, qui va présider la séance de ce matin.
Merci.