Colloque de rentrée 2024 : Genre et Sciences Conférence du 17 octobre : Histoire de la masculinisation d’une science : l’informatique
Session 1 : État des lieux Intervenant : Xavier Leroy, Professeur du Collège de France
La proportion de femmes en informatique, tant dans l'industrie que dans le monde académique, est l'une des plus faibles parmi les disciplines scientifiques. Il n'en a pas toujours été ainsi : parmi les pionniers qui ont fait émerger l'informatique moderne entre 1945 et 1980, beaucoup étaient des pionnières, notamment dans le domaine de la programmation des ordinateurs et des langages et systèmes de programmation. C'est plus tard, lorsqu'elle se fait connaître du grand public via des clichés fortement genrés (le geek, le hacker, l'entrepreneur dans son garage, etc.), et qu'elle gagne sa reconnaissance académique comme discipline scientifique et domaine d'enseignement, que l'informatique se masculinise massivement. Au désintérêt des lycéennes et des étudiantes que l'on observe dans beaucoup d'autres disciplines scientifiques s'ajoute un afflux important de lycéens et d'étudiants hommes attirés par ces nouvelles possibilités, produisant des disparités de genre considérables. Pour autant, ces disparités ne sont pas une fatalité ; mieux les comprendre, c'est aussi mieux comprendre l'importance et l'efficacité d'un certain nombre de bonnes pratiques qui ont été proposées pour inclure davantage les femmes dans le monde de l'informatique.
Le Collège de France est une institution de recherche fondamentale dans tous les domaines de la connaissance et un lieu de diffusion du « savoir en train de se faire » ouvert à tous. Les cours, séminaires, colloques sont enregistrés puis mis à disposition du public sur le site internet du Collège de France.
Bonjour à tous, c'est un plaisir d'être ici aujourd'hui.
Alors pourquoi je vous parle d'informatique aujourd'hui et pas plus
généralement de toutes les sciences exactes ou même de toutes les sciences ?
Alors d'une part parce que l'informatique c'est une des sciences les plus genrées,
les équilibres de genres sont les plus importants, et d'autre part parce que la
place des femmes à l'informatique a beaucoup changé au cours de la brève
histoire de cette science. On peut faire remonter les débuts de
l'informatique à 1944, l'apparition des premiers calculateurs programmables,
ou 1936, la publication des articles fondateurs de Turing et de Church,
ça veut dire 80 à 88 ans d'histoire, c'est bien peu par rapport aux deux
millénaires et demi d'histoire des mathématiques, et cela rend d'autant plus
visible la masculinisation massive de la discipline qui s'est produite dans les
années 1980, et qui a d'une certaine manière invisibilisé les nombreuses
contributions des femmes à la programmation des ordinateurs, aux
logiciels en général, pendant les 40 premières années de la discipline.
Mais commençons par un état de la situation en France aujourd'hui.
Donc voici un diagramme qui est tiré d'un rapport récent de l'Académie des
sciences, et qui montre la proportion de femmes dans les enseignants-chercheurs
en sciences dans les universités françaises, groupées par discipline.
Donc l'informatique est dans le groupe 5 avec les mathématiques, et vous voyez
donc une proportion d'un petit peu plus de 20% qui est stable sur les dix
dernières années. C'est très comparable à ce qui se
passe en physique, c'est-à-dire que les sciences de l'ingénieur pourraient être un peu
plus genrées, et à l'autre bout du spectre, vous avez la biologie, où la
part des femmes augmente nettement et approche maintenant les 50%.
C'est le même diagramme, mais séparé entre, d'un côté, maître de
conférences, maîtresse de conférences, donc les postes d'entrée de carrière, et
postes de professeurs, donc les postes plus seniors. Alors dans toutes les
disciplines, vous voyez une proportion plus faible de femmes chez les seniors,
donc ça peut être le signe d'un phénomène de plafond de verre, ou de
plancher collant, c'est-à-dire que les femmes rencontrent plus de difficultés à
accéder aux postes seniors, où ça leur prend plus de temps, et alors pour ce qui
est de la mathématique et informatique, en revanche, les taux sont tout à fait
constants, progressent très peu, alors que dans d'autres disciplines, notamment
sciences de l'univers, chimie et biologie, on voit que le taux de femmes chez les
professeurs augmente assez rapidement. Alors regardons maintenant ce qui se
passe dans les organismes nationaux de recherche, donc ça c'est l'INRIA, qui est
spécialisée en informatique et mathématiques appliquées, donc vraiment
dans le cœur du métier, on voit une proportion de 20% de femmes dans les
emplois scientifiques, donc 17% au niveau senior, directeur de recherche, 19% au
niveau junior, chargé de recherche, et 23% chez les doctorants et postdoctorants,
donc une proportion assez faible, mais sans plafond de verre évident, et on
retrouve à peu près les mêmes chiffres au CNRS, alors le CNRS est hautement
pluridisciplinaire, donc les chiffres varient beaucoup suivant les sections
disciplinaires, l'informatique c'est les sections 6 et 7 que vous voyez ici, avec
donc une proportion de femmes de 20%, à peu près la même chez les directeurs
de recherche qui sont les ronds, et chez les chargés de recherche qui sont les
carrés. Il n'y a guère que quelques sections de physique, ici de 3 à 4 pour
faire pire, en revanche si vous regardez en bas du diagramme, vous avez les
sections de sciences de la vie, et à gauche vous avez les sections de sciences
humaines et sociales, donc vous voyez des proportions beaucoup plus importantes de
femmes chez les chargés de recherche, mais aussi des écarts entre chargés et
directeurs de recherche plus importants.
Alors maintenant on va regarder le vivier des étudiantes du supérieur en
France, c'est le vivier dans lequel on va puiser les emplois
scientifiques de demain, que ce soit dans l'industrie ou dans le monde académique.
Alors j'ai horreur de ce terme vivier, ça me fait penser à des poissons
d'élevage, alors qu'on parle quand même d'êtres humains, ici derrière tous ces
chiffres, mais bon allons pour le vivier. Donc là on a quelques chiffres récents
qui proviennent du ministère de l'enseignement sur la recherche, on voit
que les femmes sont majoritaires dans les études supérieures, maintenant 56,8%
et en augmentation sur les dix dernières années, et c'est le cas dans les
facultés de l'être, de droit et de médecine, et dans les facultés de
sciences, la part des femmes dépasse maintenant 40%,
stagne vers 40% dans les classes préparatoires aux grandes écoles et
atteint 30% dans les écoles d'ingénieurs. Donc c'est des chiffres qui sont plutôt
rassurants et plutôt encourageants, je m'attendais à pire, mais qui cachent de
grandes diversités entre les disciplines. Alors trouver des chiffres
spécifiquement pour l'informatique c'est étonnamment difficile, donc j'ai pas eu
beaucoup de succès, donc là j'en ai trouvé qui date d'il y a 10 à 15 ans, donc
à prendre avec un grain de sel, et on y voit déjà à l'époque une proportion
d'environ 30% de femmes dans les classes préparatoires aux grandes écoles et
scientifiques, un peu moins en écoles d'ingénieurs, mais si on se focalise sur
les écoles d'ingénieurs spécialisées en informatique, NCIMAG, NCE, on tombe à 12%,
jusqu'à 7% dans les écoles de groupe EpiTech, et ce qui m'a beaucoup surpris
c'est que les filières universitaires informatiques font pire, sont quelquefois
en dessous de 10%, que ce soit les filières longues licence master ou les
filières courtes IUT-STS. Au total, donc le chiffre le plus récent que j'ai
trouvé, c'est environ 16% d'étudiantes en informatique en France, en licence et
master, et 20% en doctorat, et si on regarde d'autres deux grands pays
réputés pour leur formation en informatique, c'est 23% au Royaume-Uni et
25% aux Etats-Unis. Donc que ce soit 16%, 23%, 25%, ça reste un fort déséquilibre
des genres dans les études d'informatique et qui ne donne aucun signe de se résorber.
Non, ce que je voudrais souligner, c'est qu'il n'en a pas toujours été ainsi.
L'afflux massif des femmes dans les études supérieures à les professions
intellectuelles dans les années 70 a profité à l'informatique comme aux
autres sciences, et comme à la médecine, et comme aux droits. Et comme on le voit
sur ce graphique, donc ça c'est les chiffres en provenance des Etats-Unis,
la proportion de femmes diplômées en informatique, Computer Science, CS,
aux Etats-Unis a fortement augmenté tout au long des années 70 pour
culminer à 37% en 1984. Et même chose pour le métier de programmeur
informatique, développeur de logiciels, où les femmes étaient historiquement bien
présentes dès les premières années de l'informatique. Et c'est seulement vers la
fin des années 80, donc milieu des années 80, que les femmes sont moins
présentes dans les études d'informatique, et à partir des années 90, on les voit
moins dans les métiers comme programmeur. Alors voyons voir un peu ce qui s'est
passé dans les premières années, les premières décennies de l'informatique.
Alors les informaticiens aiment bien remonter jusqu'à 1942, date à laquelle
une femme, Ada Lovelace, a écrit le premier programme informatique.
Alors c'est un programme pour une machine, la machine analytique de Charles Babbage,
un calculateur mécanique programmable par carte perforée qui n'a jamais été
construit, donc le programme n'a jamais tourné.
Donc les travaux de Babbage et Lovelage n'ont aucun impact, mais au début du
XXe siècle, l'utilisation des calculatrices mécaniques non programmables
se répand. Par exemple pour le dépouillement des recensements ou le
calcul de table actuariale. Et ici vous voyez à quoi ressemble une salle de
calcul en 1920. Donc ce sont des dizaines de femmes, les
calculatrices, qui enchaînent les opérations arithmétiques à l'aide de
leur machine à calculer mécanique à longueur de journée. Et vous voyez que le
métier est presque exclusivement féminin, le seul homme sur cette image c'est
l'espèce de sourveillant qui est debout. Et alors les indices des qualités
féminines sont merveilles dans ce métier, comme la méticulosité ou la
patience, et d'autres plus matérialistes qu'il s'agit d'un de ces emplois de
bureau qualifié, peu considéré, mal payé et sans perspective de carrière que les
femmes ont trouvé en arrivant sur le marché du travail au XXe siècle.
Et lorsqu'y apparaissent les premiers calculateurs programmables, les premiers
ordinateurs modernes, c'est tout naturellement que leur programmation
est assurée par des femmes. Ici vous avez l'ENIAC, le premier supercalculateur
électronique vers 1946. Alors tout le monde sait qu'il a été conçu par
Mowgli, Eckert et le génial von Neumann, trois universitaires, hommes bien connus.
Mais on a vite oublié qu'il était programmé par une équipe de six femmes
connues comme les ENIAC girls, les filles de l'ENIAC. Alors programmer cette
machine, c'était pas une mince affaire. Comme vous le voyez, il fallait le
recâbler de A jusqu'à Z pour chaque nouveau programme. Et en fait, il a
fallu attendre les années 90 pour que l'on retrouve les noms de ces six femmes
et que l'on reconnaisse leur travail. Et dès cette époque, on voit se dessiner une
division genrée du travail chez les informaticiens. Les hommes conçoivent
les ordinateurs, les femmes développent les programmes. Alors on pourrait dire que
le matériel est bleu et le logiciel est rose ou bien que le matériel vient de
Mars et le logiciel vient de Vénus, pour reprendre le titre d'un livre de
psychologie populaire qui a fait beaucoup pour renforcer les clichés
genrés. Quoi qu'il en soit, de nombreuses pionnières en informatique ont
travaillé spécifiquement sur les langages et les outils de programmation.
La plus connue, c'est sans doute l'amiral, le contre-amiral Grace Hopper,
docteur en mathématiques, professeur à Vassar College au moment où les Etats-Unis
rentrent dans la Deuxième Guerre mondiale. Elle s'engage dans la marine et elle est
affectée à un projet de calculateur électromécanique, le Harvard Marquand, et
c'est là qu'elle réalise l'immense potentiel de l'ordinateur, pas juste pour
l'armée, mais aussi pour les entreprises. Rendue à la vie civile, elle décide de
ne pas retourner enseigner à Vassar et part dans l'industrie naissance de
l'informatique, où elle fera un certain nombre de contributions. Au bout d'un moment,
elle retourne dans la Navy, où elle finira comme contre-amiral, le plus haut grade en
temps de paix. Après sa retraite, tout en continuant à conseiller la Navy,
elle donnera de très nombreuses conférences, toujours impeccablement
sanglées dans son grand uniforme d'amiral, distillant les anecdotes telles
la mamie de choc de l'informatique. Sa contribution majeure, c'est la
mention du compilateur, l'idée que le code machine qui s'exécute n'est pas
forcément écrit à la main, mais peut être engendré par un programme, à partir
d'un langage de plus haut niveau. Le programme, c'est le compilateur.
C'est une approche qui est maintenant universellement adoptée, mais en 1952,
comme elle le dit ici, quand elle montrait son prototype de compilateur, on lui
expliquait que ce n'était pas possible, les ordinateurs ne pouvaient que calculer
avec des nombres, pas manipuler des programmes.
Elle est aussi souvent mentionnée comme l'auteur du
langage COBOL, le deuxième grand langage de programmation moderne après
Fortran, un langage qui a beaucoup fait pour l'informatisation des entreprises et
des banques. En fait, ce n'est pas vrai, le COBOL a
été conçu par un comité, à partir de plusieurs prototypes, dont celui de
Grace Hopper, mais ce comité de standardisation était composé très
majoritairement de femmes, qui je crois ne s'est plus jamais reproduit dans
l'histoire de l'informatique ensuite. Alors, quelques autres pionnières en
langages et outils de programmation, Francis Allen, Barbara Liskov, les deux
premières femmes à avoir reçu le prix Turing, l'équivalent du prix Nobel en
informatique, respectivement en 2007 et 2008.
Francis Allen cherche aussi chez IBM, qui a développé le cadre général de la
compilation optimisante et de l'appareilisation automatique de
programmes, et Barbara Liskov, un professeur au MIT, qui a inventé la
notion d'abstraction de type et développé le langage expérimental CLU.
J'aime beaucoup comment Francis Allen raconte comment elle est entrée chez
IBM. En fait, elle avait fait un master en mathématiques et elle était criblée de
dettes étudiantes. Et pour rembourser ses dettes, elle s'était dit je vais aller
travailler quelques années chez IBM et puis après j'y renseignais. Et en entrant
chez IBM, on lui a naturellement proposé un emploi de programmeur car
« it was something that women were believed to be good at ». On savait bien que les
femmes étaient douées pour la programmation. Et elle finira par faire
toute sa carrière chez IBM. Alors, autre figure haute en couleur, à gauche vous
avez Mary Kenneth Keller, sœur de la charité de la Sainte Vierge Marie,
d'ordre catholique d'origine irlandaise, qui a contribué à la conception et
à l'implémentation du langage BASIC, le premier langage spécialement
conçu pour l'apprentissage de la programmation et qui aura un immense
succès dans les années 80 et 90 pour l'initiation à l'informatique.
Sœur Mary est aussi célèbre pour être la première personne à avoir reçu un
PhD in Computer Science, donc un doctorat d'une université américaine marqué
explicitement informatique et non pas mathématique ou physique, etc.
Et ce, en 1962. Et à droite, vous avez Margaret Hamilton, la géniale
programmeuse qui a développé au MIT, pour le compte de la NASA, le logiciel de
contrôle de vol des modules lunaires des missions Apollo, celles qui ont posé les
premiers astronautes sur la Lune. On la voit ici avec le listing de son code,
qui a fait à peu près sa hauteur. Et son code, c'est un chef-d'œuvre de
programmation défensive et résistante aux pannes, dans lequel le module Apollo 11
se serait écrasé sur la Lune. Et alors, elle est aussi connue pour avoir
introduit le terme de génie logiciel, Software Engineering, qui est maintenant un
pontier des sciences informatiques. Mais à l'époque, ça a fait un peu ricaner
aussi. On trouvait que c'était une blague. C'est bien prétentieux, cette notion de
génie logiciel, ma petite. Et pour finir, deux pionnières françaises. À gauche,
vous avez Alice Rococ, qui a récemment fait l'objet d'une jolie biographie par
Marion Carré, diplômée de l'ESPCI en 1954, en physique électronique. C'était
une des rares grandes écoles françaises à accepter les filles, à l'époque.
Elle choisit, en sortant, d'aller travailler dans une start-up en
informatique, la Société d'électronique et d'automatisme, qui finira dans le
giron du groupe Bull. Alors, il y a deux anachronismes ici. D'abord, start-up, et
puis ensuite, même le mot informatique n'existait pas en 1954.
Elle a participé à la conception de deux mini-ordinateurs, qui ont marqué leur
époque, Cap 500 et Mitra 15. Et elle s'était aussi beaucoup intéressée aux enjeux
sociétaux et juridiques de l'informatique. Elle a poussé pour la création de la CNIL,
la Commission Nationale Informatique et Liberté. Et à droite, vous avez Marion
Créange, qui était la première personne à soutenir une thèse de doctorat en
informatique en France, en 1961, à Nancy, un an avant Sir Mary, aux États-Unis.
La même année que 8 ou 9 hommes, mais c'était elle la première.
C'était un doctorat de troisième cycle en mathématiques spécialité traitement
de l'information. Contrairement à Sir Mary, elle a ensuite fait une longue et
fructueuse carrière de recherche au sein du laboratoire d'informatique de
l'Université de Nancy, qui s'appelle le LENRIA aujourd'hui, notamment sur
l'indexation à la recherche d'images. Et alors, en bas, je vous cite ce qu'une
camarade de SPCI avait dit à Alice Raycock en 1954.
Viens à la SEA, c'est intéressant, on fait des trucs nouveaux, ils ne sont pas
anti-femmes et on est bien payés. Voilà d'excellentes raisons pour faire
carrière dans l'informatique, encore aujourd'hui. Donc pour récapituler un peu
la situation en 1980, donc la situation de l'informatique comme
science et comme métier, on peut dire que c'est un milieu qui est
encore relativement ouvert aux femmes. Il y a cette tradition que les femmes sont
douées pour programmer. Le domaine est peu connu du grand public, peu enseigné,
qui veut dire peu entaché de préjugés encore. Il se prête à des choix de
carrière tardifs à la sortie des études supérieures, voire plus tard, et aux
rencontres fortuites avec un domaine dont on n'avait jamais entendu parler.
Et les grandes entreprises américaines du domaine jouent complètement ce jeu de
l'ouverture. IBM, qui établit un quasi-monopole dans les années 70, recrute
largement des profils intéressants mais sans expérience en informatique, quitte
à les former ensuite en interne et tout le long de leur carrière. Et de même, les
laboratoires de recherche d'IBM, mais aussi de Bell Labs, de Xerox et d'autres,
sont des lieux à la pointe de la science informatique qui restent assez
ouverts aux femmes. Le milieu académique, lui, par contre, commence déjà à se
fermer aux femmes. Il y avait eu quelques ouvertures pour des carrières atypiques,
absence de doctorat, début de carrière dans l'industrie, mais en fait, les
départements d'informatique essayent de se respectabiliser, et pour ça, de
ressembler le plus possible aux départements de mathématiques et de
physique, dont sont issus la plupart de leurs enseignants, et lesquels
départements sont des gentlemen's club, d'accord, sont très genrés eux-mêmes.
Et oui, comme je le disais, les parcours atypiques sont de moins en
moins acceptés. Aujourd'hui, pour être professeur informatique aux États-Unis, il
faut avoir fait sa thèse dans une des dix bonnes universités américaines, et
pour être enseignant-chercheur en France, il faut cocher beaucoup de cases, post-
doctorat, à l'étranger, publications, mobilité, etc. Et un problème de ces
normes, de ces critères d'excellence a posteriori, c'est qu'ils sont
généralement défavorables aux minorités, et les femmes sont une minorité en
informatique. Alors, parlons maintenant du tournant des années 80. C'est là que la
perception de l'informatique, notamment au sein du grand public, change, et ceci en
raison de l'apparition de l'ordinateur individuel, le personal computer, le PC,
la miniaturisation des composants électroniques, la fabrication de masse
débouche vers 77 sur des micro-ordinateurs compacts, ne pèsent que
quelques kilos, tiennent sur une table, est relativement abordable, ça coûte de
3 000 à 8 000 euros d'aujourd'hui, et ça permet d'envisager d'avoir un
ordinateur dans chaque maison et un ordinateur sur chaque bureau dans les
entreprises. Alors, pour quoi faire ? On ne sait pas trop. La publicité Atari, que vous
voyez ici, suggère des jeux vidéo familiaux vaguement éducatifs.
Les vraies utilisations de l'ordinateur personnel viendront plus tard, traitement
de texte, tableur, accès à internet. Mais une chose est claire, on rentre dans le
computer age, l'âge de l'informatique, et c'est l'avenir évidemment. Du moins,
c'est ce que le grand public entend à longueur d'éditoriaux dans la presse et
d'interviews à la télévision, où des gens qui n'y connaissent rien tiennent de
grands discours sur la révolution numérique qui va tout changer, c'est un
peu comme ce qu'on entend aujourd'hui sur l'intelligence artificielle.
En plus, beaucoup de gens, et beaucoup de jeunes en particulier, s'initient à la
programmation des ordinateurs, en apprenant quelques rudiments du fameux
langage basique de Sœur Marie. Alors ça peut être en jouant avec l'ordinateur à
la maison, pour les plus fortunés, via les clubs informatiques qui fleurissent
dans les lycées et les collèges, via des magazines spécialisés qui fleurissent
dans les kiosques à journaux. Le kiosque à journaux était une grande source
d'informations avant internet. Même la télévision cimer, la BBC au Royaume-Uni
diffuse un cours d'apprentissage de la programmation, à l'époque où l'offre
jeunesse de la télévision française se composait de mauvais dessins animés
japonais. Et puis le personnage de l'informaticien entre dans les cultures
populaires, pour le meilleur mais aussi pour le pire.
Il y a trois images qui s'associent à l'informatique et qui sont toujours bien
présentes aujourd'hui. La première, c'est le geek. Le geek, c'est le passionné,
celui qui est obsédé par l'informatique ou par autre chose. Il y a des geeks de
musique par exemple. Tellement obsédé qu'il ne parle que de cela. Du coup, il est
souvent mal à l'aise en société, parfois rejeté, néglige
souvent son apparence physique, parfois ses études, voire la santé, et vit dans
une certaine marginalité. La seconde figure, c'est le hacker.
Aujourd'hui, ça veut dire pirate informatique, mais initialement ça veut
juste dire bidouilleur. Pas n'importe quel bidouilleur, bidouilleur virtuose
qui maîtrise complètement l'outil informatique, lui fait faire ce qu'il
veut. Alors ça peut être faire le bien, poser
Apollo 11 sur la lune par exemple, ça peut être faire le futile, juste pour
s'amuser, ou ça peut être faire le mal, le piratage informatique. Mais dans les
trois cas, ça s'inscrit dans un fantasme de toute puissance. Toute puissance sur un
monde minuscule, mais toute puissance quand même. Et alors la troisième image
d'épinal de l'informaticien des années 80, c'est l'entrepreneur dans son garage.
Alors toujours dans son garage, jamais dans sa buanderie pour prendre une autre
pièce typique du pavillon américain. Donc c'est quelqu'un qui un jour a une
vision d'un produit ou d'un service qui va bouleverser l'industrie et le rendre
immensément riche. Il arrête tout, en particulier ses études, pour réaliser
sa vision dans des conditions parfois précaires. Donc le fantasme ici, c'est
celui du self-made man, celui qui réussit sans rien devoir aux autres, juste par
ses qualités personnelles. Alors évidemment, ces trois clichés sont
fortement genrés. Bon, j'ai tourné toutes mes phrases aux
masculins, mais je suis sûr que même sans ça, des images d'hommes vous sont
venues en tête pendant que je parlais. Et ces clichés genrés sont
particulièrement influents sur les adolescents et pré-adolescents de
l'époque. Donc au moment de l'orientation scolaire et professionnelle, mais qui est
aussi le moment de la construction personnelle. Et bien des garçons sont
séduits par les aspects toute puissance, les aspects réussite individuelle et
valorisent le côté passionné, voire obsessionnel du geek. Alors que beaucoup
de filles sont repoussées par le côté asocial du geek, le côté dérisoire du
hacking et le côté solitaire de l'entrepreneur. Et les résultats ne se
font pas attendre. On voit, dès le milieu des années 80,
arriver un afflux d'étudiants en informatique, attirés par la
popularité du domaine et les bonnes perspectives professionnelles.
Mais ce sont très majoritairement des garçons qui affluent dans les cours
d'informatique. Et du coup, la proportion d'étudiants en informatique qui
avait culminé à près de 40% en 1985 aux Etats-Unis, va
décroître ensuite régulièrement pour arriver au 20% d'aujourd'hui. Alors que
dans les autres disciplines de sciences et d'ingénierie, la proportion des femmes
étudiantes continue à augmenter pour arriver à peu près à parité dans les
années 2000. Et ce que ce diagramme ne montre pas bien, c'est que les femmes
n'ont pas fui les études d'informatique en 1985.
Leur nombre reste constant et continue à augmenter légèrement. C'est juste qu'elles
se retrouvent noyées, mises en minorité par un afflux massif d'hommes. Et c'est
pour ça que je parle de masculinisation d'une discipline, dans le titre de cet
exposé, et pas la déféminisation, comme certains auteurs le font. Les femmes sont
toujours là, simplement elles sont moins visibles. Et alors cette masculinisation
des études implique, assez mécaniquement, au bout de quelques années, les
masculinisations des métiers de l'informatique, et tout particulièrement
des nouveaux métiers créés par l'avènement de l'ordinateur personnel
dans les années 80, l'avènement de l'internet dans les années 90, et même du métier
plus traditionnel de programmeur informatique. Et petit à petit, le
cliché « les femmes sont douées pour programmer » s'efface et se fait
remplacer par le cliché « le génie logiciel c'est comme le génie civil,
c'est une affaire d'hommes ». Alors, est-ce que cette masculinisation de
l'informatique depuis les années 80 est inéluctable ? J'aimerais vous
montrer que non, avec l'exemple de ce qui s'est passé à l'université
Carnegie Mellon. Donc, Carnegie Mellon, CMU, située à Pittsburgh, aux Etats-Unis,
c'est l'une des cinq meilleures formations en informatique au monde,
d'après différents classements internationaux. Certains la mettent en
première position. Et en 1995, la School of Computer Science tire la sonnette
d'alarme. La proportion de femmes admises dans leur formation ne dépasse pas 7%
depuis plusieurs années. Et pour mieux comprendre ce qui se passe, ils vont mener
une enquête sociologique poussée auprès de leurs étudiants et surtout de leurs
étudiantes, et la répéter plusieurs années de suite. Enquête documentée dans
ce livre « Unlocking the Clubhouse », qui est tout à fait intéressant. Et suite à
l'enquête, ils font un plan d'action avec des résultats spectaculaires.
Donc ça, c'est la proportion de femmes admises à la School of Computer Science
de Carnegie Mellon. Et donc, vous voyez, au début de l'étude, en 1995, on est à 7%,
et les années précédentes, on oscille entre 5 et 10%. Et en 2000, le taux atteint
42%. Alors, je n'ai pas trop de chiffres entre 2000 et 2010, donc clairement, ils ont un
avantage. La proportion était retombée à 25%. Et de nouvelles mesures, on réussit
à faire remonter le chiffre à 50%, la mythique parité, en 2018.
Je vous laisse méditer sur ce fait que l'une des toutes meilleures formations
en informatique au monde atteint la parité homme-femme. Alors, notez aussi que ça ne s'est pas
fait au détriment des hommes. Le nombre de garçons admis à CMU est à peu près
constant depuis 1990, de l'ordre d'une centaine. C'est le nombre de femmes qui est passé de
5 à 100. Et donc, c'est vraiment une féminisation et pas une démasculinisation
de la formation. Alors, les mesures prises ont aussi amélioré le taux de rétention,
si j'ose dire, des femmes, en 1995. Non seulement, il ne rentrait que 7 femmes,
mais au bout de 2 ans, 4 d'entre elles étaient parties ailleurs. Et alors qu'arrivaient
aux années 2000, le taux de rétention, au bout de 2 ans, est à peu près le même
pour les hommes et les femmes, 90%. Alors, comment CMU a fait pour atteindre
ces résultats ? De manière générale, on peut identifier 3 grands leviers d'action.
On peut agir sur l'admission des étudiants. A l'extrême, on peut mettre des quotas par
genre. C'est ce qu'on faisait en France avec les écoles normales supérieures de jeunes
filles, Sèvres et Fontenay, et les écoles normales supérieures de jeunes hommes, Hull
et Saint-Cloud. Les épreuves sont les mêmes, mais on fixe à l'avance le nombre de garçons
et le nombre de filles qui seront admis. Point. Alors, c'est illégal aujourd'hui,
c'est évidemment discriminatoire, mais il y a d'autres moyens plus subtils pour agir
sur les critères d'admission et les rendre un peu moins genrés, comme on va le voir.
On peut agir sur l'offre de cours. L'idée est de proposer des cours qui soient sur des
sujets plus female-friendly, comme disaient les Américains, plus susceptibles d'intéresser
les étudiantes. Alors, c'est délicat, ça suppose d'abord qu'il existe des sujets
de cours roses et d'autres bleus, et qu'on peut composer un programme de cours globalement
plus rose. Alors, même si je n'ai pas beaucoup de temps, je vais quand même vous donner
une anecdote personnelle. J'étais dans le jury de recrutement d'un professeur en informatique
il y a quelques années. Le jury avait posé la même question à tous les candidats.
Comment pouvons-nous augmenter la proportion de femmes dans nos formations en informatique ?
La plupart des candidats avaient répondu très honnêtement, je ne sais pas. Mais l'un d'entre
eux avait dit, ah oui, je sais, j'ai une idée, les filles aiment bien le shopping,
alors on pourrait, en projet de programmation, faire coller un site web de commerce électronique.
Donc ça, c'est une tentative de repeindre en rose un cours existant, le projet de programmation,
ce qui n'a pas convaincu le jury. Et le troisième levier, c'est d'agir
plutôt sur les conditions de travail des étudiantes et leurs conditions d'études.
Par exemple, un autre candidat à ce recrutement nous avait raconté que dans son université
d'origine, lorsqu'ils ont 6 à 8 groupes de travaux dirigés pour un même cours,
il propose à toutes les filles d'aller dans le même groupe. Comme ça, il y a une chance
qu'elles vont participer toutes. Alors que si on les répartit sur tous les groupes, il est probable
qu'elles ne prendront jamais la parole, celles-ci étant monopolisées par 2 ou 3 garçons hyperactifs.
Donc ça, c'est un exemple où une petite dose de non-mixité pourrait aider.
Et Nalini Ahantaraman parlera beaucoup plus de ça dans le prochain exposé.
Et donc, très brillamment, la principale mesure prise à CMU,
ça a été de supprimer à l'admission le prérequis d'avoir déjà une expérience de programmation.
A l'époque, c'était acquis soit en autodidacte,
soit au club informatique du lycée, soit par certains cours optionnels, soit par des jobs d'été.
Et d'un côté, l'étude de CMU a montré que cette expérience parallèle n'était pas
vraiment corrélée avec le succès des études en informatique. Ce n'est pas la même programmation qu'on fait
en amateur et ensuite à l'université. Et de l'autre,
cette expérience est très genrée. Dans les années 80-90,
les ordinateurs à la maison finissent dans les chambres des garçons, comme beaucoup de jouets technologiques.
Et les clubs informatiques sont très masculins.
Et même aujourd'hui encore, dans les lycées français, la spécialité numérique et sciences informatiques,
proposée en premier et en terminale, attire 85% de garçons.
Et donc, les choix qu'on fait
au moment du lycée, ne doivent pas forcément forcer les choix
qu'on fait à l'admission à l'université ensuite. Et c'est ce qu'a fait CMU
en disant clairement que non, il n'y avait pas besoin d'expérience préalable de programmation.
Après, ils ont fait plein d'autres choses. Par exemple, travailler sur
les cours de remise à niveau, envisager jusqu'à 4 niveaux différents
pour les étudiants et mettre des cours adaptés pour que
tout le monde arrive à peu près au même niveau au bout de la première année.
Des mesures pédagogiques d'assez bon sens, comme former les moniteurs, les teaching assistants aux questions
de genre et de diversité, ou affecter les meilleurs enseignants aux cours signalés comme difficiles
par les étudiantes, plus que par l'ensemble des étudiants.
Varier les sujets et les méthodes d'enseignement, montrer pas juste
des savoirs fondamentaux comme algorithmique et programmation, mais aussi des applications.
Un célèbre cours de robotique, spécialité de CMU.
Pas mal de outreach, pas mal de relations publiques,
notamment faire connaître l'initiative auprès des enseignants des lycées, ce qui aide
les filles à s'orienter. Et puis, des programmes d'animation de la communauté étudiante
comme par exemple mariner les étudiants de première à deuxième année par
des étudiants de troisième et quatrième année. Rien de vraiment extraordinaire,
mais l'ensemble a donné des résultats remarquables.
Et donc, il est temps de conclure, avant que la présidente de session
me fasse de très gros yeux. Je voudrais conclure
en citant Isabelle Collet, une informaticienne, professeure en sciences
de l'éducation, qui a beaucoup écrit sur la place des femmes en informatique.
Et elle écrit, l'absence des femmes dans le monde digital n'est pas une fatalité.
On l'a vu aujourd'hui, sur les premières décennies de l'histoire
des mathématiques, où les femmes étaient tout sauf absentes. On l'a vu dans
certaines formations d'élite, telles que celle de Carnegie Mellon. Et j'ai pas eu le temps
d'en parler, mais si on sort de l'Europe de l'Ouest et de l'Amérique du Nord, on voit des pays comme l'Inde,
la Malaisie, l'Indonésie, où les femmes sont très présentes dans les études et dans
les métiers de l'informatique. Et donc, il est temps, grand temps,
de remettre en question ce que nous croyons être des fatalités dans la place des femmes
dans les sciences informatiques et dans les sciences en général. Je vous remercie.
Merci beaucoup Xavier. C'était passionnant de voir un petit peu
l'histoire. Je retête une question. Tu n'as pas parlé
d'intelligence artificielle. Est-ce que bientôt les femmes vont prendre le dessus ?
Parmi les gens qui font l'intelligence artificielle,
non. Je crois que ça sort du même vivier d'informaticiens, de mathématiciens,
de physiciens qui snackent à 20% de femmes.
Et en revanche, je ne résiste pas au plaisir de vous montrer
que l'intelligence artificielle elle-même a parfois
plutôt tendance à renforcer les biais genrés, qui a aidé à les corriger.
C'est une de mes animations favorites.
On a demandé à Stable Diffusion de dessiner des visages de gens suivant
différentes professions. Les noms sont donnés en anglais, donc les professions ne sont pas genrées.
Par exemple, pour un architecte, il y a 5% de femmes.
Ça, c'est un laveur de vaisselle.
Un docteur, 7% de femmes.
On voit des biais genrés extraordinaires dans les images
générées, et ratios aussi, racisés également,
et qui montrent que ces techniques qui s'appuient sur des corpus
ne reflètent même pas la réalité d'aujourd'hui.
La majorité de femmes, chez les jeunes médecins par exemple, reflètent
une espèce de réalité qu'on trouve sur Internet et qui date des années 60.
Ça fait un peu peur.
Avec des intelligences artificielles comme ça, on n'a plus besoin
de beaufries naturelles.