Antoine Lange est l’un des derniers réparateurs de morbiers de Suisse. A 94 ans, ce gardien du temps monte et démonte ses pendules dans une vallée cachée au cœur du Valais, depuis plus de 50 ans. Cet horloger autodidacte descend chaque jour dans un ancien poulailler devenu son atelier.
Passe-moi les jumelles du 1er novembre 2024, une émission de la Radio Télévision Suisse.
« Au chevet du temps », un reportage de Raphaël Engel
Image: Frédéric Sohlbank Son: Philippe Combes et David Puntener Montage: Joanne Besse Reportage: Raphaël Engel Mixage: Edgard Biondina Illustration sonore: Maurice Engler Etalonnage: Anne-Laure Sacher
Ont participé: Antoine et Yvette Lange Hubert Michaud Benoît Lange
Remerciements : Commune de Troistorrents
Images et atmosphère, Aigle Déchetterie de Troistorrents
J'ai été constamment bercé par la mélodie de tes horloges qui sonnait à toute heure.
Elles semblaient s'accorder pour ne pas sonner ensemble.
Je pense que sans maman, nous en aurions eu juste dans la salle de bain.
Souvent, papa, tu m'as confié d'attendre que le jour qu'il se lève pour aller rejoindre
ton atelier.
C'est vivant un morbi, un tic-tac est même bon pour le cœur.
C'est incroyable cette passion-là.
Je peux dire que je suis capable d'acheter un morbi pour le plaisir de réparer, de le
voir revivre et tout.
Ça, c'est quelque chose d'incroyable.
C'est une naissance, c'est une naissance de voir revivre.
Ah, Antoine.
Oui, salut.
Salut, ça va ?
Bonjour.
C'est quoi pour là ?
C'est mon boulot.
C'est quelque chose pour moi.
Oui, c'est pour ça que je t'ai appelé.
Sérieux ?
Je t'ai appelé pour ça, oui.
Je vais te montrer ce que j'ai trouvé.
Tu es venu à pied ?
Oui, bien sûr.
On en a deux heures, tu vois.
J'aimerais bien à ton âge marcher encore comme ça.
Oui, il y en a peu.
Ah, oui.
Ah, super.
J'ai mis juste là-bas.
Oui.
Tu verras ce que tu peux en faire.
Alors, voilà l'engin.
Oh là là.
Ah.
Oui.
Moi, je ne connais pas grand-chose.
Toi, tu es un spécialiste.
Oui.
Tu te fais confiance.
Oui, c'est ce que j'aime.
Il y a du boulot.
Il ne se fait rien.
Je n'ai pas peur.
Tu vas faire.
Oui.
Non, ça me ferait plaisir.
Après, tu le vois.
Tu me le montres quand tu auras fait le boulot.
Formidable.
Je veux voir comment ça sort.
Tu es un super bon type.
Pas de problème.
Au revoir.
Bonne journée.
Merci.
A la prochaine.
Je suis né ici en 1931.
Et j'ai toujours resté ici,
ainsi que mes frères et soeurs.
On est une famille de sept,
sept enfants.
J'ai aidé mes parents
à faire un petit peu de campagne.
Et le plus dur, c'était de porter le foin.
C'était à peu près un kilomètre, des fois,
dans des petits chemins.
Et puis après, j'ai eu un accident de travail,
c'est-à-dire que j'ai eu des problèmes de hanche
assez graves.
On allait chez un rabilleur.
C'était comme ça à l'époque.
Là, c'était dur parce que j'ai passé six mois au lit
avec des extensions très pénibles, vous voyez.
Des pièces.
J'ai dû réapprendre à marcher
à l'âge de 17 ans.
J'avais des papiers que c'était interdit
de faire des travaux pénibles.
Surtout, ne pas porter de poids.
Mettre là pour être sûr de le retrouver.
Quand c'est l'heure du repas,
eh bien, je tape au plafond.
Je tape le plancher,
puis ça fait le plafond pour l'atelier d'Antoine.
Et là, il sait qu'il faut venir manger.
Chacun un autre étage.
Quelquefois, je le contrarie parce que je dis,
mais arrête de prendre des réparations.
Même si les gens viennent,
il dit non une fois.
Mais non, ça, il ne peut pas.
Non, il dit non pendant que je peux.
Mais autrement, non.
Je ne veux pas le dissuader d'aller à l'atelier.
Lui, c'est sa vie.
En 56, par là,
j'ai repris une petite boutique en Morgent.
Et puis, je connaissais un ami
qui avait travaillé à la fabrique en Bienne,
dans l'horlogerie.
Alors, il m'a demandé s'il pouvait exposer des ventes.
Alors, moi, j'ai tout à fait d'accord.
Et c'est envoyé.
L'été, ça a bien marché
parce qu'on avait beaucoup de vacanciers
qui venaient de là-haut de Savoie.
J'ai toujours accumulé un peu plus,
bijouterie, horlogerie,
les pendules, réveil, tout ça.
Et après, alors, j'ai survenu ici,
au village de Trois-Torrents,
j'ai monté mon atelier.
Oui, Orban, c'était un poulailler, vous voyez.
Comment ça a été, là-bas ?
Bien ?
Ah oui.
Puis, il est en bon état, ce Morgentier ?
Ou bien ?
Il a toutes les pièces, en tout cas.
Il a tout ?
Tu l'as déjà démonté ?
Oui, il est démonté, là.
Sauf le quintième, parce que tout a enlevé les pièces.
Il date de quand ?
1850.
Ah, 1850.
Oui, c'est l'année dernière qu'ils ont fait
leur ancre à la déchetterie.
J'ai dit, tu verras, on va regarder
comment il sort après.
Ah, super !
Tu verras, ça compte comme de l'argent.
Ah oui, c'est bien.
Mais t'es sûr que Benoît vient après-midi ?
Oui, oui, il m'a promis.
Ah, il t'a promis.
Il veut te faire son apprentissage.
Pendant qu'il peut,
il aime continuer d'aller à l'atelier.
Et puis, il semble que maintenant,
il a envie de continuer.
Souvent, il a de la peine à cause des yeux,
mais ça va quand même.
Et puis, il est tellement courageux
et tellement de patience.
Après, il a commencé à apprendre tout seul
comment remonter, démonter,
en acheter, en vendre.
Il a toujours été un bon papa,
un bon mari,
mais l'horlogerie, ça l'a beaucoup...
Oui, ça l'a beaucoup toujours travaillé.
Enfant, le morbier était dans la chambre des parents,
où il dormait.
Vous savez, mon père était très sévère,
comme peut-être tous les papas en ce temps-là.
Alors, il ne fallait pas toucher le morbier.
Il ne fallait surtout pas le remonter,
et pas aller voir ce qui se passait dedans.
Oui, j'avais envie de voir comment ça allait.
Comme tous les enfants, ils sont curieux.
Oui, je ne suis pas un maître horloger
parce que je n'ai pas fait d'apprentissage, vous voyez.
Mais j'ai beaucoup de pratiques,
d'expériences là-dedans.
Oh, salut !
Ça tombe bien, alors.
Ça tombe bien, tu peux venir m'aider.
Avant de t'aider, il faut d'abord que j'apprenne un peu.
Je t'apprendrai.
Donc, tu es en train de faire un bord.
Oui, alors je mets le fil de...
Quelle longueur tu veux ?
Un centimètre.
Alors, tu fais un noeud comme un tour,
attaché de ficelle.
Après, tu prends les deux extrémités
et tu tournes plusieurs fois.
Après, on coupe et on jette le fil du fil.
Il y en a assez.
Je te le dis.
Normalement, je mets deux bacs,
mais là, si on arrive à faire qu'un...
Et celle-là, tu ne mets pas pour quoi, en fait ?
Quelle c'est, celle-là ?
Parce qu'on ne peut pas la tenir.
Après, je ne sais pas où, il faut la chercher.
Il faut tout calculer.
Oui, tu as raison.
Ça fera déjà assez de temps à réparer.
Alors, il faut tout calculer.
Merci.
C'est celle-ci.
Moi, je ne mettrais pas...
Tu ne mettrais pas celle-là ?
Tu mettrais laquelle, alors ?
Tu mettrais directement l'encre ?
Oui, tu peux mettre celle-là.
Tu peux mettre l'encre si tu as de la peine, tu as dit.
Oui, moi, je ne suis pas spécialiste pour mettre l'encre.
Je trouvais que les morbiers étaient trop présents.
J'ai toujours trouvé qu'ils prenaient une place
dans notre maison,
qui n'est pas grande, on n'ait pas beaucoup de pièces.
Ils prenaient une place le dimanche,
où il fallait aller voir des copains de mon papa
qui avaient un morbier à vendre.
Finalement, ma conception a un peu changé avec les années
parce que j'ai fini par me rendre compte
que ce n'était pas uniquement son métier,
c'était vraiment sa raison d'être.
Tu veux le tour ?
Oui, je mets les deux maintenant, les cordes.
Ah, mais il avait un réveil matin, celui-là ?
Non, il avait le quatrième.
Ah, il avait le quatrième.
Ils ont tout bazardé.
Je me suis dit, je veux vraiment rentrer un peu dans sa tête
pour voir qu'est-ce qui l'anime,
qu'est-ce qui le passionne de cette manière-là.
Et ce qui est aussi assez génial aujourd'hui,
c'est que sa vue n'est pas très bonne.
Il travaille beaucoup au toucher,
il répare au toucher, il démonte au toucher,
il remonte au toucher, beaucoup de choses.
Il y a un échange entre nous aujourd'hui.
Je lui sers souvent de regard,
et lui, il m'aide à savoir utiliser mes mains dans ses morbillets.
Et ça, c'est assez beau entre nous.
Toi, tu contrôles toujours, si le retour arrive ?
Oui.
Je suis rentré dans cette intimité où on n'est que tous les deux,
où on n'est pas obligé de se parler,
où il fait des choses, où je suis à côté de lui,
où il m'explique, où des fois il ne m'explique pas,
et où on va à la rencontre l'un de l'autre.
Magnifique.
Ah oui, il faut que ça soit bon.
Donc il est sauvé de la mort ?
Oui.
Demain, il est guéri.
Il est dans les bonnes mains.
Benoît, le deuxième de nos fils,
maintenant, depuis quelques mois,
s'intéresse aux pendules et aux horloges de son papa.
Et comment les démonter, comment les nettoyer, les remonter.
Jusqu'à maintenant, il ne s'était pas intéressé.
On est très étonnés.
Quand il vient ici, il dit,
« Viens papa, on va vite à l'atelier un petit moment. »
Oui, parce que ça l'intéresse.
Je ne sais pas comment c'est venu ça,
mais ça fait plaisir à Antoine, bien sûr.
Il a pris goût.
Alors ça, c'est une surprise incroyable.
Voyez.
Alors, il a commencé, comme ça, à attraper le virus.
Et il a eu du goût pour la belle mécanique.
C'était le dernier moment, enfin.
C'est mieux tard que jamais.
Enfin, il a fait quatre métiers.
Il a fait de la boulangerie, pâtissier,
et puis cuisinier.
Au bout, il a fait plusieurs métiers.
C'était pas sa voix.
Déjà propre.
Mon Dieu.
Il y a 5-6 mois qu'il était parti en Inde.
À la clinique des rues du docteur Précaire.
Alors ça, ça nous a fait drôle au début,
parce qu'on n'avait pas de nouvelles pendant des mois.
Ça a été dur.
La grande détente, elle est extraordinaire, celui-là.
Ah, t'as vu ?
Elle est double.
Elle est double ?
Oui.
Mais c'est incroyable.
Toi, comme il fait ce travail,
pour finalement être à l'intérieur,
dans une partie où tu ne le voyais pas.
Oui, c'est ça.
Oui, peut-être que sa côte était plus haute.
Ah.
Plus grosse.
Pour l'avant, t'as pas...
Attends, je vais juste essayer le fronton,
parce qu'il est tellement beau.
C'est quand même beau de la voir complète.
Et de le voir entier.
Une aiguille.
La deuxième aiguille.
Mon papa, on peut dire, lui, il a le respect du temps.
Et moi, j'ai beaucoup couru pendant beaucoup d'années.
Pour moi, ma passion dévorante, c'est le voyage.
Je me suis retrouvé en Inde avec des artisans,
avec ces meubles,
avec ces gens qui ont envie de transmettre aussi quelque chose.
Au fur et à mesure que j'avais les moyens,
j'agrandissais, j'agrandissais.
Et puis, je voulais que ça soit aussi riche
et aussi multiple que l'Inde.
J'ai essayé d'emmener, en même temps,
deux carrières.
Une de photographe
et une d'esthète décorateur, restaurateur
et vendeur d'atmosphère.
Disons, cette passion de l'objet
m'aurait peut-être pas perdu,
mais m'aurait fait passer à côté de l'essentiel,
qu'a été quand même la rencontre avec mon père.
Ça a vraiment été une rencontre très importante
que j'ai commencé à faire il y a cinq ans.
Ce retour, on s'est retrouvés.
Il a fallu finalement le Covid aussi
pour que je ne puisse pas voyager comme je voulais
et que je me rende compte que,
dans mon propre jardin intérieur,
j'avais quelqu'un qui était totalement hors norme
et que j'ai commencé à photographier,
donc mon propre papa.
Je l'avais vu, mais j'étais trop habitué à le voir
et trop habitué à ce qu'il faisait
pour me rendre compte que c'était vraiment différent,
que c'était remarquable.
Comme si j'avais attendu toutes ces années
pour pouvoir parler de lui.
Tu vas rougir en lisant les mots qui suivent,
en te voyant en photo, à l'honneur,
toi qui as toujours préféré vivre dans l'ombre et l'humilité.
Mais je tenais à ce que tu saches que,
lorsque j'étais enfant,
je ne me rendais pas bien compte
que ton univers était un monde vraiment à part,
si différent de celui des papas de mes camarades de classe.
Chaque jour est vécu avec intensité pour toi,
comme si c'était le dernier.
Bonjour Antoine.
Salut, sauveur de Morbier.
Comment va ?
Oui, bien.
Lui, il se porte bien maintenant.
Il se porte bien ?
Oui.
Justement, c'est pour ça que je suis venu.
Tu sais lequel c'est ?
Ah oui, d'accord.
Bon, ça c'est autre chose.
C'est vraiment ce que tu as pris ?
Tu ne reconnais pas ?
C'est vraiment ce que je t'ai donné ?
J'aurais dit que tu ne reconnaissais pas.
C'est joli.
Tu ne reconnaissais pas ?
Tu ne voyais pas ?
Là, c'était cabossé, c'était tout plié.
Il n'y avait pas de cloche.
J'étais sûr que tu allais réussir.
C'était rouillé, c'était tout rouillé quand on l'a vu l'autre fois.
Regarde, cette qualité.
Il est vraiment joli.
Ouais, superbe.
Bon, ça c'est du boulot alors.
Ça valait la peine que je te mette ça de côté ?
On a sauvé quelque chose.
On va lui donner une deuxième bille.
Comme ça.
Je te fais grosse paix.
Je vais t'offrir un verre de vin.
Ça je veux bien, si tu veux.
Santé alors.
Bravo à Pascale.
Elle est bien aussi.
La vie passe trop vite.
Et voilà cet hiver.
Les années, on a eu une jolie vie.
On n'a pas eu de malheurs.
On a eu une jolie vie.
Ça a quand même passé trop vite.
Tu veux que je t'aide ?
Non.
C'est 60 ans qu'on est mariés.
Mais je trouve que ça a été
trop rapide quand même.
Mais voilà, c'est comme ça.
C'est pour tout le monde
qu'on avance.