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Le 27 mai 1797, le Directoire faisait guillotiner #GracchusBabeuf après l'échec de la « Conjuration des Égaux » dont il avait pris la tête. #JeanMarcSchiappa, historien, directeur de l'Institution d'études et de recherches sur la libre pensée, est l'invité de #JulienThéry pour une biographie de ce révolutionnaire récemment publiée aux éditions Fayard. Figure la moins bien documentée d'une triade emblématique qui l'unit à Robespierre et à Saint-Just, Babeuf a toujours été une icône, une référence pour les mouvements révolutionnaires. Son action est connue, en particulier, grâce au récit de son compagnon Philippe Buonarotti. C'est après la chute de la Convention montagnarde, dont il n'a pas été un acteur, et l'avènement du régime thermidorien, que Babeuf entre en politique. J.-M. Schiappa montre comment ce clerc de notaire Picard devint le premier communiste en politique, engagé dans une pratique révolutionnaire visant à l'établissement de l'égalité réelle.
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Mais on s'autorise à penser dans les milieux autorisés, alors ça c'est pas un autre truc !
Les milieux autorisés, vous y êtes pauvres !
Bonjour à toutes et tous, Gracchus Baboff.
Il forme peut-être le troisième personnage d'une triade révolutionnaire radicale,
avec Robespierre, avec Saint-Just,
et c'est peut-être le plus mystérieux des trois ou celui dont l'histoire,
même si elle est souvent évoquée, n'est pas la mieux connue.
Il a été guillotiné le 5 mai 1797,
à l'issue de l'échec de la fameuse Conjuration des Égaux,
et on a coutume de parler de lui comme l'un des premiers, peut-être même le premier communiste.
Je reçois aujourd'hui Jean-Marc Chiappa,
qui est l'auteur d'une récente biographie de Gracchus Baboff.
Merci d'être avec nous.
C'est moi qui te remercie et qui remercie l'équipe du Média.
C'est un grand plaisir.
Alors, tu es un historien d'un côté,
tu as travaillé sur de nombreux aspects de la Révolution française,
notamment sur Buonarroti d'ailleurs,
Philippe Buonarroti, l'un des membres de la Conjuration des Égaux,
aux côtés de Baboff.
Et puis tu es aussi engagé politiquement,
tu es président notamment de l'Institut de Recherche et d'Études sur la Libre-Pensée.
C'est bien ça.
Pourquoi cette biographie aujourd'hui ?
Qui a reçu d'ailleurs, je le dis tout de suite en passant,
puisque c'est une nouvelle récente,
le prix Guizot de l'Académie française ?
Il va être remis début décembre, je crois, à son auteur.
La vie fait que je suis historien et militant.
Ce sont deux activités différentes qui peuvent se rejoindre,
mais qui ne se rejoignent pas nécessairement,
au sens que l'historien n'a pas besoin du militant pour exister, on va dire.
Et le militant n'a pas obligatoirement besoin d'un background historiographique
pour justifier ses engagements.
Autrement, il faudrait considérer que pour se révolter en 2024,
il faudrait avoir étudié tout le passé des diverses saloperies ayant existé
pour se faire une opinion.
Non, ce sont deux plans différents.
Ce qui fait que mon activité comme président de l'Institut de recherche et d'études de la libre-pensée
contribue à ce travail militant et d'éducation populaire.
Il faut quand même appeler les choses par leur nom.
Mais ce n'est pas obligatoirement des activités qui s'imbriquent.
Je pense même qu'il faut faire très attention à les distinguer le plus possible.
Autrement, on ferait de l'histoire la justification des activités politiques
et on ferait de la politique une sorte de revanche de l'histoire, etc.
Ce qui serait pour l'un comme pour l'autre une catastrophe.
Mais le choix que tu fais de ce personnage te place quand même à la croisée des deux.
Puisqu'il y a-t-il possibilité d'avoir une vision objective de ce personnage ?
C'est un personnage extrêmement controversé.
Tu montres très bien comment les mémoires en ont donné des images totalement divergentes.
La notion d'objectivité est une notion particulièrement compliquée, on le sait.
Il faut être le plus exact possible.
C'est-à-dire qu'il est, de mon point de vue, absolument impossible,
comme historien et aussi comme militant.
Et là, ça se rejoint, c'est très intéressant.
Parce que si l'historien était pris en faute ou en défaut d'exactitude,
de propos scientifiques, de propos avérés,
quelle valeur aurait sa parole de militant ?
Donc le militant doit avoir comme reflet, je dirais,
comme autre partie, un travail irréprochable.
Mais c'est valable pour toutes les activités humaines.
Imaginons que je sois mécanicien et militant.
Quelle valeur aurait mon activité militante
si j'étais un mécanicien particulièrement peu scrupuleux,
particulièrement peu efficace ?
Donc je me dois d'être le plus efficace possible, on va dire.
Est-ce que j'y arrive ?
Ça, c'est une autre discussion.
Mais au moins, je dois mettre mes ambitions,
mettre ma morale, j'insiste sur ce terme-là, à ce niveau-là.
Autrement, c'est des approximations.
Je ne sais pas si je le cite dans ce bouquin, je ne crois pas,
mais la vie a été ainsi faite que j'ai côtoyé François Furet
quand j'étais étudiant à l'école des hautes études en sciences sociales.
Un type charmant, par ailleurs, ce n'est pas la question.
Mais à un moment, je lui parlais des archives
sur lesquelles j'étais en train de travailler,
et il m'a répondu « Oh, vous savez, moi, les archives... »
Mais je te le dis comme...
Ça veut dire que c'est quelqu'un qui travaille sur l'histoire
et dont l'examen rigoureux, scientifique, méticuleux, approfondi, critique
des archives n'était pas pour lui la chose essentielle.
On en parlera probablement dans l'examen du bouquin.
C'est essentiel.
Alors pourquoi avoir travaillé sur Gracchus Baboff...
Parce que c'est un choix d'objet particulier, quand même.
Pardon ?
C'est un choix d'objet historiographique tout à fait singulier
et qui implique, quelle que soit la manière dont tu le traites,
très vite de la controverse politique, ou en tout cas...
Mais je suis pour la controverse.
Je suis pour la controverse.
Justement parce que ce personnage, en deux mots,
Gracchus Baboff est un révolutionnaire.
Il ne l'a pas toujours été.
Il devient révolutionnaire, comme quasiment tout le monde,
en 1789, quand la révolution française éclate.
Et vite, il fait le choix de s'engager de manière pratique,
de manière active, de manière militante,
même si le terme est un peu anachronique,
pour les combats révolutionnaires de l'égalité
à laquelle il ne donne pas encore, ni lui ni les autres, une forme achevée.
L'évolution de la révolution va faire
qu'il va être le premier,
non pas à être un communiste,
et ça, il faut faire très attention à cette chose-là,
ce n'est pas le premier communiste.
Ça, c'est une vulgate, dire que c'est le premier communiste.
C'est le premier à avoir considéré
que pour aller vers le communisme,
terme qui n'est pas utilisé à l'époque,
pour aller vers le communisme,
c'est-à-dire pour la propriété collective des moyens de production,
il fallait passer par une solution politique,
par la prise du pouvoir.
C'est le premier communiste politique.
Il y a eu d'autres communistes avant lui,
des communistes utopiques tout au long du XVIIIe siècle,
mais qui renvoyaient le communisme soit à un avenir incertain,
soit dans des lieux totalement improbables.
Lui, il dit, c'est maintenant, c'est ici que cela doit se faire.
Donc, c'est à la fois le premier communiste politique,
et il arrive en fin de course de la révolution française.
Il n'est pas le dernier, ni même un des derniers de la révolution.
Il y en a eu d'autres qui vont se revivre,
bienheureusement, d'ailleurs.
Mais il est donc à cette intersection, si j'ose dire.
Pourquoi avoir travaillé sur Wabuf ?
Très honnêtement, je ne sais pas.
Très, très, très honnêtement, je ne sais pas.
Ça fait 40 ans que je fréquente ce personnage.
J'aurais tendance à dire,
si je fais l'exégèse de moi-même,
ce qui n'est pas évident,
j'aurais tendance à dire que ça remonte à un choix personnel,
il y a une quarantaine d'années,
que j'explique dans le bouquin,
à un moment d'incertitude.
Je suis rentré dans une librairie à Belleville,
et j'ai fait un choix de bouquins
dont je pensais qu'ils étaient le plus éloignés possible
de mes préoccupations et de mes incertitudes du moment.
Et je suis tombé sur le bouquin
de ce grand historien soviétique,
Viktor Moiseevich Dalin,
consacré à Wabuf avant Termidor.
Et je me souviens très bien,
très, très bien,
qu'en ce mois de juin ou de juillet 1983,
à la fin de la lecture de ce bouquin,
je me suis dit, c'est ça que je veux faire.
Une fois que j'ai dit ça,
je n'ai pas dit grand-chose.
J'ai été frappé
quand j'étudiais le procès de Vandome de 1797,
qui va amener Gracchus Wabuf à la guillotine.
À un moment, un de ses amis, Germain,
Charles Germain, est interrogé par le juge
et il est persuadé qu'il va être guillotiné.
Il envoie bouler le juge.
Il dit de toute façon, si vous me guillotinez, c'est la vie.
Si vous ne me guillotinez pas,
vous allez m'envoyer en Guyane,
déporté comme c'était.
Je trouverai toujours des gens à dire,
avec qui discuter,
et Germain a cette formule
que n'importe quel militant doit savourer,
intégrer, méditer, pratiquer.
Il dit, s'il n'y a personne,
je prêcherai les perroquets.
C'est-à-dire qu'un militant,
il a toujours quelque chose à faire.
Et s'il y a des gens avec qui discuter,
il faut discuter avec les gens
avec qui on peut discuter.
Et s'il n'y a que des perroquets avec qui on peut parler,
eh bien il faut parler.
Mais un militant qui dirait
cette chose abominable,
je ne sais pas quoi, ce n'est pas un militant.
Ce n'est pas une militante.
Un militant, il a toujours
quelque chose sur le feu, si j'ose dire.
Alors je ne sais pas si je réponds
à la question pourquoi moi,
comme individu, je me suis intéressé à Gracchus Baboff,
question qui par ailleurs
a une importance très relative.
Mais qu'est-ce que ça engage politiquement,
de ton point de vue aujourd'hui, ce personnage-là ?
Qu'est-ce qu'il engage ?
Qu'est-ce qu'il engage pour 2024 ?
Ou pour notre période, tu as parlé de Furet,
qui a pris des positions
très tranchées à l'égard de Baboff
et l'école autour de Furet,
l'école très hostile au fond
à la Révolution française,
a fait de Baboff
une sorte de repoussoir.
Totalement. François Furet,
et je le cite dans ce bouquin,
parle de Baboff comme étant
la croyance ultime
des révolutionnaires
que la politique peut tout faire.
Je pense, comme Rousseau,
comme beaucoup d'autres,
que tout tient en politique.
C'est une citation de Jean-Jacques Rousseau.
Et si tout tient en politique,
ça veut dire que l'activité humaine
peut tout changer.
Mais si on n'est pas,
comme je le dis
pendant la suite de Rousseau
et de beaucoup d'autres
qui l'ont expliqué bien mieux que moi,
si on considère que l'activité humaine
ne peut pas tout faire,
qu'est-ce qu'il reste à l'activité humaine ?
Ça veut dire qu'il faudrait considérer
que l'activité humaine, dès le départ,
elle est limitée. Mais par qui ?
Et pourquoi ?
Et ça, c'est insupportable.
Le point de vue de l'école de Furet,
qui est un point de vue néoconservateur,
c'est celui selon lequel
le volontarisme politique,
la volonté de changer le monde,
aboutit nécessairement
à des catastrophes.
Et dans la tête,
ils ont bien sûr le totalitarisme,
des meurtres de masse, etc.
Donc il faut, c'est la leçon de Furet
d'ailleurs à la fin de son livre Testament,
la fin d'une illusion,
il faut accepter le monde tel qu'il est,
il faut accepter les dominations telles qu'elles sont
et surtout pas essayer de trop changer les choses
parce que c'est dangereux.
Et dans ce sens-là, bah beuf,
on comprend bien que Furet,
en effet, est un repoussoir
puisqu'il est la figure, justement,
du volontarisme politique.
Il est la politique
au sens où les hommes
seraient maîtres de leur destin
et pourraient, par leurs engagements,
choisir
leur histoire.
Deux remarques.
Si l'humanité n'est pas maîtresse d'elle-même,
qui est maître de l'humanité ?
Ça, c'est une question imparable.
Deuxième remarque,
beaucoup plus polémique, je dirais,
beaucoup plus taquine,
c'est que
la politique
a le risque,
c'est incontestable,
d'amener à des choses discutables.
C'est incontestable. La vie est faite
de risques.
Mais l'immobilisme actuel,
est-ce qu'il n'amène pas
à des catastrophes encore plus épouvantables ?
Est-ce que
on peut
regarder d'un oeil
impavide
ce qui se passe à Gaza
et au Liban ?
Où est-ce qu'on est amené à dire
que protester et agir
contre le génocide
à Gaza et au Liban
pourrait amener éventuellement
à une forme de ceci ? D'accord.
Mais si on accepte, c'est pire.
Si nous décidons les uns et les autres,
les unes et les autres, d'intervenir,
d'agir, de nous positionner
dans la mêlée sociale
et politique, nous pouvons
modifier les choses. Mais si nous
ne le faisons pas, c'est la mêlée
qui décide pour nous.
Ce choix, il est
moral, je dirais.
Est-ce que c'est l'acceptation
ou est-ce que c'est
la conscience ?
C'est aussi banal que ça.
Est-ce que nous décidons
d'être
ou nous décidons de supporter ?
Si ça figurait et si
Singulière s'y constitue, comme on l'a vu,
un repoussoir pour
une certaine histoire conservatrice,
même, on peut le dire, réactionnaire
de la Révolution française, c'est
parce que Babeuf place
comme objectif
l'égalité. Et ça, c'est un
geste politique qui,
bien sûr, on l'a vu avec Robespierre
dans les années qui ont précédé,
mais sa
conjuration des égaux
vise finalement, après l'échec
de la convention montagnarde,
en pleine période de
Termidor, à revenir
à cette logique politique.
En faisant,
en portant cette accusation,
si j'ose dire,
contre Babeuf,
celles et ceux qui la font,
en réalité, c'est contre
toute la Révolution française qu'ils portent
une accusation. Pourquoi ?
Là aussi, je vais être sommaire et je vous
prie de m'en excuser. Je vous prie pas uniquement
à toi, Julien, mais aux
personnes qui nous écoutent.
Georges Lefèvre,
immense historien de la Révolution française,
caractérisait
celle-ci comme étant
le fait d'avoir
posé la question de l'égalité
des droits. Je pense
que c'est peut-être
plus qu'une caractérisation,
une définition
exceptionnelle.
La Révolution française a posé
la question de l'égalité des droits.
Elle l'a posée, elle ne l'a pas réglée.
Il y a l'école
Robespierreiste, on va dire, la tentative
Robespierreiste, qui consiste à limiter
les choses.
Pour reprendre la formule
de Robespierre, il ne faut que personne n'ait
trop et que personne n'ait trop peu.
Bon.
Ça fonctionne très, très
peu de temps. Par définition,
par l'accumulation primitive,
si j'ose dire, ça va vite
se dépasser. Et Baboeuf
dit à une
autre lecture de la question de l'égalité
des droits, il
prend la logique rousseauiste
que c'est la propriété privée qui est à la
base de l'inégalité. Et il dit
si la propriété privée est à la base
de l'inégalité,
si on supprime la propriété privée,
on supprime la base de l'inégalité,
on arrive à l'égalité. C'est-à-dire
que lui prend la déclaration des droits
de l'homme et du citoyen du 26 août
1789, les hommes naissent et
demeurent libres et ont droit,
et il va dans une logique
communiste de cette déclaration.
Ce qui est à la fois
contradictoire avec cette déclaration,
mais pas si contradictoire
que cela. Parce que
l'article 17 de la déclaration des droits
parle de la propriété comme étant
sacrée. D'accord.
Mais elle parle de la propriété.
Elle ne dit pas la propriété des moyens
de production. Donc il y a
pour le moins une ambiguïté. D'ailleurs,
très prudemment,
les rédacteurs de la déclaration se sont
arrêtés à cette chose-là que Robespierre
a essayé d'expliquer.
– Ce n'est pas la propriété de ma brosse à dents ou de ma maison,
c'est la propriété lucrative,
comme on dit.
– Et là, il y a une ambiguïté. On s'arrête
à la propriété. On ne dit pas laquelle.
Et Baboff
dit la propriété particulière,
la propriété privée,
la propriété des terres et des moyens,
des machines, etc. Donc, lui,
il répond,
il donne une réponse à cette interrogation
que Georges Lefebvre
avait résumée sur
comment, après la révolution française,
peut-on régler la question de l'égalité
des droits ? Et c'est d'ailleurs pour cela
que, aussi bien
les partisans de Baboff,
ceux qui en ont fait une icône,
il y a pas très loin d'ici,
je crois, une rue qui s'appelle
la rue Baboff à Montreuil, si je ne dis pas de bêtises,
une sorte de pancarte
qu'on ne peut pas interroger,
que les adversaires de Baboff
en ont fait un repoussoir qu'on ne peut pas
interroger. Et ce que j'ai essayé de montrer
dans ce bouquin, c'est que
Baboff n'est pas
le repoussoir ou la pancarte
ou l'épouvantail,
mais c'est un être humain qui, par sa trajectoire
avant la révolution et dans la révolution,
est arrivé à ses conclusions
organisationnelles, politiques
et organisationnelles.
C'est à la fois un itinéraire personnel,
c'est une action politique, mais entre les deux,
c'est aussi une pensée très singulière
dont tu nous parlais à l'instant.
Si on reprend les choses, éventuellement
dans cet ordre-là, quels sont les éléments
importants de son itinéraire,
de sa biographie,
à ce François Noël Baboff,
avant qu'il ne soit surnommé Gracchus ?
Qu'il ne se surnomme, qu'il ne s'appelle Gracchus.
Et d'ailleurs, on va commencer
avec ta permission par cela.
La révolution
décide de tout changer.
Ils vont
renommer les lieux,
là où il y avait des provinces, ils vont créer
des départements,
la justice va être remodelée,
les lois vont être remodelées,
et dans cette
immense partie de Chambouldou,
un certain nombre d'êtres humains
vont décider de changer
de prénom, voire même
de nom. Mais pour certains,
seulement de prénom. Parce qu'ils considèrent
que les prénoms hérités
des générations anciennes,
et notamment des prénoms liés
à la religion, doivent être
chassés. Et par exemple,
Baboff, François Noël Baboff,
trouve que ce n'est pas
un prénom terrible, et décide dans un
premier temps de s'appeler Camille,
parce que Camille, c'est celui qui représente
l'harmonie, la concorde.
– C'est un prénom romain ?
– Oui, Gracchus aussi.
Et,
sauf qu'il se rend compte, à un moment,
que dans sa logique politique,
qui est une logique d'affrontement
entre les riches et les pauvres,
ne colle pas avec un prénom
de concorde,
d'harmonie, de paix entre les classes sociales.
Donc, il va
prendre le prénom
de Gracchus,
en mémoire, en souvenir, si j'ose dire,
des tribunes de la plèbe.
Et là, c'est très intéressant comment
l'histoire est revisitée
par les gens qui font de la politique.
L'histoire est toujours revisitée
par les contemporains. Et c'est pour ça
qu'on ne peut pas regarder l'histoire comme étant
une sorte de chose morte.
– Gracchus, il faut rappeler,
qui est Gracchus dans l'histoire romaine ?
– C'est quelqu'un qui avait
sacralisé la propriété privée,
en partageant,
en donnant aux vétérans
de l'armée romaine,
des petits lots de terres.
Alors que Gracchus Babeuf,
lui, va pour l'abolition de la propriété privée,
il se réclame d'un type
qui a
organisé et légiféré
le partage des terres, donc la sacralisation
de la propriété foncière.
C'est extraordinairement,
comment dirais-je, paradoxal.
Ce qui prouve bien que la pensée humaine
est une pensée chaotique.
Elle n'est pas une pensée linéaire,
elle est une pensée contradictoire,
et une pensée qui se cherche.
– Pourquoi il fait ce choix ?
– De s'appeler Gracchus ?
Parce que c'est celui qui, dans l'histoire romaine,
représente le plus
la tentative
de chercher
une solution sociale.
C'est dans cette direction
qu'il va. Mais,
il revisite l'histoire romaine
à la lueur de son histoire
personnelle du XVIIIe siècle,
de la même manière
que la Commune de Paris va reprendre
les termes de la Révolution française
avec des contenus
totalement différents.
Donc l'histoire, c'est toujours ce mélange,
enfin la vie plus exactement, c'est toujours ce mélange
la mort saisit le vif
et le vif essaye de se débarrasser du mort.
Et c'est cela.
Alors, l'histoire personnelle de Gracchus Baboff,
ce qui est
pour moi intéressant,
c'est que
Hegel explique quelque part
que rédiger
une biographie, c'est la chose la plus
difficile parce qu'il faut faire
la part entre
le personnage et le contexte.
J'aurais tendance à dire
que c'est justement ça
qui est passionnant dans une biographie.
Que c'est cette difficulté-là
qu'il faut chercher. C'est-à-dire
que, par exemple, Baboff naît
en Picardie, à Saint-Quentin.
Comment se fait-il
que ce
révolutionnaire-là
va naître dans cette région-là ?
Que représente la Picardie
en 1760 ? Un mélange
de communautés villageoises
archaïques
encore extrêmement vives
et un début de capitalisme
notamment agraire. Il n'est pas secondaire
par exemple que la mère de Baboff
ait été une ouvrière
du textile, une ouvrière à domicile,
c'est-à-dire les formes les plus brutales
de l'exploitation, de la première exploitation
du capitalisme. Son père
était un fonctionnaire,
un imbécile par ailleurs,
d'après ce qu'on a pu voir,
était un fonctionnaire
de l'administration fiscale.
Donc Baboff connaît
personnellement
les structures
agraires archaïques
mais vivaces,
l'industrie à domicile,
le fonctionnement
de la fiscalité
et il va se retrouver à 12 ans
ouvrier terrassier
au canal de Picardie, ce que je ne souhaite
à personne à 12 ou
à 32 ans. Qu'est-ce que c'est les canals de Picardie ?
C'est dans
la volonté
de Turgot, et pas uniquement de
Turgot, d'un certain nombre de ministres
de la fin de la monarchie
absolue, d'essayer de moderniser,
de rentabiliser, de
rationaliser l'économie,
de se rendre compte que les systèmes
de transport sont épouvantables,
et donc ils vont, par exemple,
créer, lancer ou creuser
un certain nombre de canaux,
notamment en Picardie, parce que c'est
la région entre
la grande métropole qui est Paris
et les grandes régions commerçantes
de Flandre et de Belgique.
Et donc il faut
trouver le lien,
donc les canaux de Picardie.
Et là,
c'est ça
qui est passionnant dans le métier
que nous essayons de faire,
c'est qu'il se passe quelque chose
sur lequel nous n'avons absolument aucun
élément fiable.
Quelqu'un, on pense
savoir qui c'est, mais ce n'est pas certain,
se prend d'affection
pour ce jeune
garnement, parce que c'était un garnement,
et lui apprend à lire et à écrire,
ce qui est
extraordinairement inhabituel
dans la France du XVIIIe siècle.
Et il se trouve que le jeune
Babeuf va, et dans
tous les bouquins consacrés à Babeuf,
on publie des
reproductions de son écriture,
va être doté d'une calligraphie
exceptionnelle, et ça va être
un homme de l'écrit. Avant même
la Révolution, c'est un homme
de l'écrit. Il adore écrire, il adore lire,
il se passionne pour cela,
il est en correspondance avec plein de gens, etc.
Et quand la Révolution arrive,
il est déjà doté
de cette appétence, on va dire.
Voilà pour l'enfance de Babeuf
ce qui va l'amener à être
un, comment dirais-je,
un élément actif dans la Révolution
en Picardie. Mais le problème,
c'est que
cette Picardie
confuse socialement
et nécessairement confuse
politiquement. C'est-à-dire qu'à la différence
d'autres régions,
c'est l'élite
urbaine qui va
cadenasser le début de la Révolution.
Et Babeuf
qui est le porte-parole à ce moment-là
des paysans pauvres,
est en
opposition frontale avec
cette élite. Et cette élite
va se jeter sur une occasion
que le pauvre Babeuf
va leur donner,
une occasion de
calomnie qui poursuit encore Babeuf
maintenant. C'est que
Babeuf qui était un fonctionnaire de l'administration
départementale
fait un faux.
Un faux qui va
durer quelques heures. Il se rend compte
qu'au bout de quelques heures,
ayant vendu un bien
national à quelqu'un,
il a affecté
à quelqu'un d'autre. C'est une
bévue monstrueuse.
Tous les réactionnaires du département
se jettent sur lui
pour l'éliminer.
Il ne fait ni une
ni deux. Il fonce à Paris.
Nous sommes début 1793.
Il fonce à Paris
pour se protéger.
C'est la fuite. Il n'y a rien d'autre.
Sauf que
fuir et se retrouver à Paris
début 1793,
nous sommes début
1793.
93
dirait Victor Hugo.
A Paris,
il se retrouve dans le maelstrom révolutionnaire
à ce moment-là.
Lui qui n'était qu'un petit agitateur
provincial se trouve
dans le coeur du maelstrom.
Il ne prend pas
part aux grands événements de la révolution française.
En tout cas, il n'a pas une place de premier plan
avant ce moment-là.
Non, parce qu'il n'est pas à Paris.
Il a des activités incontestables.
Il va essayer de se faire
élire à la Convention. Bien évidemment,
il n'y arrive pas.
Il lance des premiers journaux
qui ont des succès relatifs.
Mais un certain nombre d'historiens
se sont interrogés sur
l'échec de ces
premiers journaux en Picardie.
Échec relatif, par ailleurs.
Mais notamment,
il a été expliqué que
Baboff n'avançait pas
parce que son journal était un échec.
D'accord, mais c'est une tautologie.
Pourquoi ?
C'est parce que les bases sociales,
le public,
le lectorat, pour parler
comme on parle actuellement, n'existait pas.
Donc ça ne pouvait pas fonctionner.
En revanche,
il va se retrouver
dès l'été 1993
au cœur de la tourmente.
C'est incontestablement
Victor Dalin
qui a levé
ce lièvre-là.
On loupe toujours un créneau
quand on étudie la Révolution française.
On passe de la chute
des Girondins
le 31 mai de juin 1793
aux mesures populaires
de l'automne
et on ne voit pas ce qui s'est passé
pendant l'été. Ce n'est pas parce que
la Convention a éliminé les Girondins,
ce n'est pas parce que Jaurès
a souligné à juste titre
qu'un certain nombre de lois
en faveur de la
population laborieuse
ont été votées
que c'est immédiatement fait.
Tout au contraire,
les sans-culottes parisiens
tout l'été 1993
vont être quasiment
dans la famine.
Et c'est Babeuf qui est
dans l'administration des subsistances
de la mairie de Paris qui va avoir
un rôle de mobilisation considérable
qui va aboutir le 4 et le 5 septembre
1793 aux grandes manifestations
de sans-culottes qui vont aboutir
au maximum des prix et des salaires.
Il échappe à la répression de Termidor
qui met fin, avec l'avis de Robespierre
d'ailleurs et de bien d'autres,
à la Convention Montagnard.
Parce qu'il n'est pas concerné,
parce qu'il est très
distant par rapport à Robespierre.
Il va devenir un robespierriste,
si j'ose dire, en bout de course.
Mais pendant le gouvernement
robespierriste, il n'est pas fondamentalement
emballé. Il mesure un certain
nombre d'ambiguïtés ou de difficultés.
C'est bien plus tard
qu'il va se dire que ce gouvernement était,
pour reprendre une formule justement
qu'il va utiliser, était diablement
bien imaginé. Mais pas au début.
Et en...
Après Termidor,
il fait même partie des gens
qui considèrent que la dictature
robespierriste est terminée et que c'est
une bonne chose. Il va publier
un certain nombre de brochures
particulièrement violentes
contre Robespierre. Il va très vite
se rendre compte que c'est un tissu d'ânerie,
mais il l'a fait.
Qu'est-ce qui explique ce retournement et finalement
le début
de ce que
l'histoire a retenu de son itinéraire ?
C'est-à-dire, d'un côté
son travail théorique et puis de l'autre
son engagement politique.
Parce qu'il faut revenir sur Termidor.
Termidor n'est Termidor
que par une construction d'historien.
Oui. Le neuf Termidor,
c'est un personnage
révolutionnaire. Et quelques autres
qui sont éliminés, rien de plus.
Le lendemain
ou le surlendemain, Barrère,
à la tribune de la Convention,
explique que
le gouvernement révolutionnaire va
continuer comme avant.
Ce n'est pas à ce moment-là que les choses
se délitent.
Il va y avoir une forme
de desserrement
de l'étreinte. Mais quand l'étreinte
se desserre, on n'est pas conscient que l'étreinte
se desserre. C'est bien plus tard.
Et donc,
Babeuf participe à ce
lâche soulagement général.
Sauf que ce lâche
soulagement général va
aboutir à ce que certains considèrent
que, enfin,
la dictature est terminée
et que d'autres,
ceux qui donnent le la,
les affairistes,
les prévaricateurs,
les spéculateurs,
enfin,
le maximum des prix disparaît,
etc. Et donc, on va pouvoir
s'en mettre plein les boches, comme disait
Talleyrand un petit peu plus tard.
Enfin, nous allons faire une fortune immense.
C'est une formule de Talleyrand
en 1798. Mais cette logique
de prédation, elle existe
pas immédiatement.
Le neuf est le déterminant. Le neuf est déterminant.
Chacun joue pour sauver sa peau.
Tout le monde joue
pour sauver sa peau. Il n'y a pas
de, comment dirais-je,
de conception politique
ou sociale ou idéologique
ou je ne sais trop quoi. Et donc, il se rend compte
que Termidor,
la logique de Termidor n'aboutit
qu'à l'enrichissement des riches
et l'appauvrissement des pauvres.
Et il revient à son idée
d'abolition
de la propriété privée.
Et c'est là qu'il se dit
qu'il faut trouver le moyen politique
la conjuration
pour changer cet ordre
social et politique.
Il s'engage donc
dans une forme de militantisme.
Est-ce qu'il utilise le mot lui-même de conjuration ?
Oui.
Et quels sont les objectifs
de cette conjuration ?
Prendre le pouvoir.
L'idée,
au moment de l'installation du directoire,
il y a un bref
moment
de liberté démocratique.
Des clubs se constituent, etc.
Ca ne dure pas très longtemps.
Mais pendant ce moment-là,
que Baboff utilise pour relancer son journal
Le Tribune du Peuple, c'est là qu'il publie
ce qu'on appelle
Le Manifeste des Plébéiens
qui est le premier texte politique,
je dis bien politique,
qui dit voilà comment il faut faire
pour modifier la société.
Mais cette
cette auto d'Indien,
on va dire, c'est une formule d'un historien,
va durer très très peu de temps.
Le club du Panthéon,
qui est le principal club
des opposants, est fermé.
Il est fermé par Napoléon Bonaparte,
ce qui n'est pas secondaire.
Qui à l'époque agit au nom du régime de Termidor.
Absolument.
Et qui va se retrouver,
il va fermer
le club du Panthéon début 96,
il va fermer la révolution
en brumaire
en novembre 1799.
Donc il est condamné
à la clandestinité et a donné cette forme
de conjuration
clandestine. Mais ce n'est pas
un choix. C'est là d'ailleurs
que beaucoup de militants
du 19ème et du 20ème siècle
se sont plantés.
Ils ont fait comme si
cette obligation
de la clandestinité
était un choix
assumé et voulu
par Baboff.
Par exemple, c'est très intéressant,
j'ai eu une discussion avec un copain
là-dessus, qui ne me croyait pas,
mais il a le droit.
Le célèbre bouquin
de Lénine, Que Faire,
vient, comme on le sait, du roman
assez nul par ailleurs, de Tchernichevski,
Que Faire. Or,
ce roman, Que Faire,
est très probablement inspiré
de l'article de Baboff
de l'automne 1795,
Quoi faire ?
Parce que le problème est le suivant,
si j'ose dire.
C'est qu'en 1828,
Buonarroti, les Corses
et les Italiens appellent
Buonarroti, les Français disent Buonarroti,
Buonarroti donc
rédige le bouquin
qui va
sur l'histoire de la conjuration de Baboff.
Et ce livre va être
la bible de tous les révolutionnaires
du 19ème siècle, notamment les
populistes russes. Pas uniquement.
Tchernichevski,
Tkachev, Erdzen, etc.
Lénine va en parler.
Parce qu'on ne
mesure pas à quel point
l'influence de Baboff et Buonarroti
a été extraordinairement
importante sur
tous les révolutionnaires du 19ème siècle.
Marx, Engels,
mais les chartistes anglais, Blanqui, etc.
Est-ce que c'est l'histoire
de sa tentative
politique
qui a finalement échoué qui les inspire
ou est-ce que ce sont ses écrits ?
Les deux, mon général.
Parce qu'il ne faut pas oublier
quelque chose qui est
extraordinairement important.
Ce n'est pas anecdotique
que le bouquin de
Buonarroti
ait été imprimé
dans une librairie
qui s'appelait la librairie romantique.
La mort de Baboff
qui se suicide
avec un couteau apporté par son propre fils.
Donc il y a
toute une dimension
de drame romantique.
Nous sommes en 1828.
Alors qu'il va être exécuté.
L'exécution étant infamante,
lui, comme d'autres révolutionnaires
avant, préfère se suicider
plutôt que d'être guillotiné.
Et donc il y a tout cet aspect-là.
Et puis les déclarations
qu'il fait dans la cour
alors qu'il sait qu'il va être guillotiné.
D'amour pour
ses idées, d'amour pour le peuple,
d'amour pour ses enfants.
Et bien évidemment,
après tout,
c'est stupide de considérer
qu'il pourrait faire autrement.
Il est en larmes quand il parle de ses enfants
parce qu'il sait que
c'est ce qui va se passer.
Tout ceci a
un poids écrasant
dans la logique.
Ce qui fait que l'image
de Babeuf, sa mort en martyr,
va d'un
certain point de vue oblitérer
et ses idées
et son parcours personnel.
C'est pour ça qu'il y a une part de légende
à la fois réelle, à la fois
normale mais aussi mythifiée
qu'il faut essayer
de défaire.
C'est une icône.
Et du coup,
en faire une icône
fait qu'on n'arrive pas, qu'on n'essaye pas
ou qu'on ne peut pas
comprendre la trajectoire du bonhomme
et la trajectoire du bonhomme s'inscrit
dans la trajectoire de la Révolution.
C'est ce que j'ai essayé de faire dans
ces plusieurs centaines de pages.
Merci beaucoup.
C'est moi.
J'en remercie à Pat d'être venu nous parler un petit peu
de ce personnage si important,
Gracchus Babeuf, et de ce livre
qui est paru aux éditions Fayard.
Merci infiniment.
Et merci à toutes et tous d'avoir suivi cette émission.
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