Au Congo-Brazzaville, un communiqué de la présidence annonce que le chef de l'État, Denis Sassou-Nguesso, a plaidé pour la béatification du cardinal archevêque Émile Biayenda, lors d'une rencontre avec le pape au Vatican. Mgr Biayenda a été assassiné à Brazzaville le 22 mars 1977, quatre jours après le président Marien Ngouabi. Depuis 47 ans, personne ne sait qui a commandité ces deux crimes. Saura-t-on un jour la vérité ? L'historienne Florence Bernault est l'invitée de Christophe Boisbouvier. #congo-brazzaville #brazzaville#denissassounguesso 🔔 Abonnez-vous à notre chaîne : https://rfi.my/YTfr 🔴 Suivez RFI en DIRECT vidéo ici : https://rfi.my/YTliveFR 🌍 L’actualité du monde et de l’Afrique en direct : https://www.rfi.fr/fr/ Rejoignez-nous sur Facebook : https://rfi.my/FBfr Suivez-nous sur X (Twitter) : https://rfi.my/Xfr Découvrez l’actu en images sur Instagram : https://rfi.my/IGfr Recevez les dernières infos sur Telegram : https://rfi.my/TGfr
Florence Bernaud, bonjour.
Bonjour.
Est-ce qu'on sait comment et pourquoi le cardinal a été assassiné ?
Ah ben non, ça c'est une grande question qui n'a pas été élucidée ni au moment
de l'assassinat, car c'était quand même assez mystérieux, ni vraiment par les rumeurs
de l'opinion populaire.
Et ensuite, il y a eu deux moments au moins où l'assassinat a été revisité.
D'une part, par la Conférence nationale du Congo en 1991, il y a eu toute une commission
d'activistes politiques et de personnalités congolaises qui ont constitué une commission
pour comprendre les responsables de l'assassinat et du cardinal et de Marianne Wabi, l'ancien
président.
Ils ne sont pas arrivés à des conclusions, mais ils ont montré la complexité, la difficulté
de vraiment savoir exactement qu'est-ce qui s'était passé.
Et puis la deuxième instance, c'est en 2012, mon collègue sociologue à l'HUSS Rémi
Bassanguissa, avec d'autres collègues, a organisé un colloque sur l'assassinat du
cardinal Biayenda et a sorti un livre.
Et là encore, il ne se prononce pas sur vraiment les responsables directs.
Donc il faut, pour comprendre, un peu recontextualiser cet événement et puis revoir un peu quelle
est sa signification dans l'histoire longue du Congo-Brazzaville.
L'assassinat du cardinal Biayenda était évidemment lié à celui du président Marianne Wabi,
quatre jours plus tôt.
Selon la version officielle, le président Marianne Wabi a été tué par un commando
actionné par l'ancien président Massamba Deba, lui-même téléguidé par des puissances
impérialistes.
Qu'est-ce que vous en pensez ?
Alors effectivement, c'est le moment d'une sorte d'alignement du Congo-Brazzaville
dans le bloc Chine-Cuba-URSS.
Donc on est dans un contexte de guerre froide.
Et Marianne Wabi va donc succéder à Alphonse Massamba Deba.
Donc c'est un rival politique.
Mais quand il lui succède en 1968, Massamba Deba va un peu se retirer et ne peut tellement
intervenir.
Mais on pense que le régime de Marianne Wabi lui-même s'essouffle dans les mois et les
années qui précèdent l'assassinat et qu'il y a peut-être des discussions entre Marianne
Wabi et Massamba Deba pour démilitariser le régime du Congo, puisque Marianne Wabi
est un officier.
Et peut-être qu'il est possible qu'Alphonse Massamba Deba assume la présidence, etc.
Donc c'est une période très instable.
Et on pense que l'assassinat de Marianne Wabi, en tout cas, a été commandité par
plutôt l'aile un peu gauche radicale, militaire sans doute, du Congo à ce moment-là, qui
trouvait que Marianne Wabi devenait justement un peu trop modérée et recommençait à
parler avec l'ancien président Massamba Deba.
Alors, Byayanda, c'est autre chose.
Le cardinal.
Le cardinal, c'est un peu autre chose.
Le problème de la politique à ce moment-là, c'est que ce grand contexte global de guerre
Le passage à un régime marxiste socialiste du Congo depuis 1964 et aussi un régime militaire
s'enchevêtre avec d'autres dynamiques plus anciennes, ethniques, c'est-à-dire la constitution
d'un nord et d'un sud du pays avec des rivalités entre les élites politiques du nord et du
sud, à bien savoir par contre que ce nord et ce sud a été créé et renforcé par
la colonisation, par les autorités coloniales.
Il n'y a pas du tout au XIXe siècle d'opposition nord-sud.
C'est une opposition qui va se fabriquer dans le creuset, paradoxalement, de la ville
moderne de Brazzaville, où les autorités coloniales vont attribuer tout un quartier
africain aux gens venus du nord et tout un quartier africain, puisqu'il y a une ségrégation
spatiale à l'ouest bas-Congo qui sera réservée aux migrants du sud et donc va se constituer
cette opposition nord-sud.
Or, Massamba Deba et le cardinal Byayanda sont du sud, Marianne Guabi, Sassou Nguesso
et coups de militaires, pas tous, mais viennent du nord.
Donc au moment de l'assassinat du cardinal Byayanda, une série d'accusations fusent
que ce serait le cardinal Byayanda, en tant que représentant de gens du sud, qui aurait
assassiné Marianne Guabi, donc militaire du nord.
Et on pense que c'est surtout en représailles de cette espèce d'accusation d'attaque du
sud contre Guabi que peut-être un commando aurait assassiné le cardinal.
À l'époque de l'assassinat de Marianne Guabi, nous sommes donc en mars 1977, le Congo-Brazzaville
était gouverné par un état-major spécial révolutionnaire dans lequel Marianne Guabi
partageait le pouvoir avec quatre hommes, le commandant Louis-Sylvain Goma, qui était
premier ministre, le commandant Denis Sassou Nguesso, qui était ministre de la Défense,
Jean-Pierre Tistert-Chicaya, responsable de l'idéologie, et Jean-Pierre Gombe, responsable
de la propagande.
Est-ce que le complot aurait pu être ourdi par l'un de ces quatre hommes ?
Oui, bien sûr, puisqu'on ne sait pas exactement pourquoi et par qui Marianne Guabi a été
assassinée, donc il faut voir à qui le crime profite.
Donc, aux enchevêtrements ethniques dont je vous parle, aux enchevêtrements politiques
et idéologiques dont on a parlé, s'ajoutent en plus certainement des ambitions personnelles
au sein de ce personnel militaire qui a vraiment mis la main sur l'exécutif.
Alors, il y a ce comité restreint dont vous avez parlé, mais il y a un comité un petit
peu plus large qui est effectivement un comité militaire.
Donc, il est tout à fait possible qu'il y ait des rivalités personnelles qui rentrent
en compte.
Il est quand même sûrement plus probable que c'est un peu d'abord l'affaiblissement
du pouvoir de Marianne Guabi.
Le Congo est en crise économique, en crise politique, et le soupçon que Marianne Guabi
penche de plus en plus vers la droite, entre guillemets, se détache un peu de tout ce
projet marxiste, léniniste, etc.
Et donc, on pense que c'est plutôt l'aile radicale des militaires plus à gauche qui
auraient voulu se débarrasser de Marianne Guabi, et finalement accuser les sudistes
dont le cardinal Byayanda serait le représentant symbolique.
Ce n'est pas du tout un homme politique.
Eh bien, c'est une façon de court-circuiter les véritables commanditaires.
Ceci dit, je répète, on ne sait pas qui toutes les enquêtes et les hypothèses des
historiens et des acteurs de la vie politique au Congo depuis les années 90.
Personne ne peut dire aujourd'hui qui a vraiment assassiné et Marianne Guabi et le cardinal
Byayanda.
Oui, près de 50 ans après, on ne connaît toujours pas le vrai commanditaire.
Non.
On peut voir, je vous dis, à qui ça a profité.
Après l'assassinat de Marianne Guabi, il y a eu encore des rivalités dans le nouveau
comité militaire qui a été mis en place, qui a d'abord été dominé par Joachim Yombio-Pango
et ensuite qui a cédé la place sous la pression de Denis Sassou Nguesso.
Voilà.
Alors, on peut aussi parler, si vous voulez, du rôle politique de l'Église et des catholiques
parce que Byayanda, il n'est pas que du Sud.
Il représente quand même une autorité morale.
Ce n'est pas un homme politique, mais c'est le premier cardinal africain du Congo.
Il appelle à l'apaisement, justement, après l'assassinat de Marianne Guabi.
En particulier, il demande à ses frères du Sud et à ses frères du Nord d'être dans
la retenue.
Donc, il a une certaine autorité morale.
Il est peut-être aussi visé à cause de ça.
Après l'assassinat de Marianne Guabi et du cardinal Byayanda, ces lécatombes sont condamnés
à mort et exécutés plusieurs dizaines de militaires et de civils congolais, dont l'ancien
président Masemba Debaa.
Alors, le comité militaire qui a tout de suite pris la place de Marianne Guabi a immédiatement
accusé Masemba Debaa, qui a été jugé à huit clots et exécuté en, je crois, moins
de quatre jours.
Masemba Debaa n'était pas un enfant de cœur.
Il a aussi été accusé de pas mal d'épuration, mais on voit mal pourquoi il aurait fait
assassiner Marianne Guabi.
Alors, oui, il y a des hécatombes.
En fait, tout ce moment qui est très complexe, c'est finalement le reflet de ce que Rémi
Basanguissa a bien montré, c'est-à-dire un champ politique qui est extrêmement instable,
où il y a des forces militaires, des forces idéologiques, des forces révolutionnaires,
la jeunesse, les syndicats, les jeunes radicalisés, où il y a aussi ces oppositions ethniques
qui ont embrasé Brazzaville en 1959.
Il y a aussi des rivalités.
Donc, les épurations, ça peut être tout à fait ça.
Marianne Guabi lui-même avait procédé à plusieurs épurations, pas sanglantes, mais
simplement avait mis certains officiers de côté.
Donc, effectivement, c'est un champ politique qui, dans la violence, essaie de retrouver
finalement une sorte d'hégémonie, de groupe hégémonique qui va finalement pouvoir s'installer
de manière plus durable.
Et ça sera Sassou Nguesso avec un certain assouplissement, disons, de la position très
révolutionnaire du Congo-Brazzaville.
Le 22 mars 77, le jour de l'assassinat du cardinal, le plus haut responsable de l'État,
c'est le commandant Sassou Nguesso, qui assure l'intérim du pouvoir entre le 18 mars, jour
de l'assassinat de Marianne Guabi, et le 2 avril, jour des obsèques de Marianne Guabi.
Comment expliquez-vous qu'aujourd'hui, ce soit le même homme qui demande la béatification
du cardinal ?
Là, je dois dire qu'il faut quand même remettre les choses un petit peu dans le droit
chemin.
Ce n'est pas lui qui demande la béatification.
En réalité, le procès en béatification du cardinal Diayanda date de 1995.
Donc, je pense que ce qui se passe, c'est l'aboutissement d'un long procès, d'un long
protocole comme sont ces procès en béatification.
Je peux me tromper, mais je pense que c'est l'Église qui a pris cette initiative et qui
maintenant, puisque Denis Sassou Nguesso est à la tête de l'État congolais, l'invite
à venir pour organiser cette béatification qui apparemment est imminente.
Donc, ce n'est pas vraiment lui qui a initié la chose.
C'est lui qui peut-être, ironiquement, s'il partage une responsabilité dans le meurtre
du cardinal Diayanda.
Ce qui est possible, mais pas du tout prouvé, c'est lui qui va de toute façon, finalement,
un peu la superviser, cette béatification.
Mais ce n'est quand même pas quelque chose que lui-même a initié ou qu'il instrumentalise.
Voilà.
Mais cette démarche du président congolais d'aller ce lundi dernier au Vatican, est-ce
que ce n'est pas une façon pour le chef de l'État congolais de répondre aussi à tous
ceux qui, d'une façon ou d'une autre, l'ont soupçonné d'être impliqué dans ces crimes
C'est clair que de soutenir cette béatification est évidemment une façon, d'abord, de participer
au prestige de cette figure congolaise très respectée dans le pays et dans l'Église.
L'Église catholique et les fidèles catholiques sont très importants encore au Congo.
Donc, pour le président Sassou Nguesso, c'est aussi une façon de garder la loyauté de cette
constituante de la nation.
Et puis, oui, effectivement, les circonstances de l'assassinat sont peut-être effacées
par ce procès en béatification, mais à la limite, on pourrait dire l'inverse.
Cette béatification, c'est quand même un événement qui provoque des retours et des
questions sur l'assassinat, donc ça ne l'avance peut-être pas forcément.
Sur ces événements tragiques de mars 1977, beaucoup parlent d'une amnésie collective.
Est-ce que vous partagez ce point de vue ?
Oui, c'est un mot que j'ai lu passer, qui était peut-être un peu un raccourci.
Alors, c'est sûr que la population du Congo est jeune.
Je pense par contre qu'il y a une grande survivance, une commémoration régulière,
une présence de cette figure au sein de l'Église catholique qui garde quand même une forte
importance dans la population congolaise, même si, comme ailleurs, les églises pentecôtices,
les églises du Réveil sont quand même les plus nombreuses et les plus populaires.
Je pense que vraiment le cardinal Biayanda a peut-être fait l'objet d'une amnésie
du gouvernement.
Je ne pense pas qu'on remet la question sur la table régulièrement.
Il n'y a pas de commémoration d'après ce que je sais officielle au Congo, mais encore
une fois, je pense qu'il y a quand même toute une mémoire populaire, à la fois dans les
milieux catholiques, mais au-delà, certainement dans le sud, pour ce personnage qui est quand
même une grande figure morale et politique, qui est quand même vu comme un martyr.
Je me suis promenée sur les réseaux sociaux congolais, il y a beaucoup de choses sur le
cardinal Biayanda.
Je pense que c'est un petit peu exagéré de parler d'amnésie collective.