Jean-Michel Mithieux, économe du diocèse de Grenoble-Vienne

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4 déc. 2024
Durant la dernière COP29 à Bakou, 27 organisations religieuses des Etats-Unis, d’Afrique du Sud et d’Europe occidentales ont annoncé se désengager de tout investissement dans les énergies fossiles. Parmi elles, le diocèse de Grenoble-Vienne. Son économe, Jean-Michel Mithieux, revient sur les motivations de ce choix et l’enjeux du "verdissement" des finances pour les diocèses.
Il y a environ trois semaines en plein, pendant la COP 29 à Bakou, 27 organisations religieuses des Etats-Unis, d'Afrique du Sud et d'Europe, notamment occidentale, ont annoncé s'être désengagées de tout investissement dans les énergies fossiles.
Parmi elles, une communauté et deux diocèses français ont répondu à cet appel lancé par le mouvement Laudato Si, dont le diocèse de Grenoble-Vienne.
Notre invité n'est autre que l'économe de ce diocèse en Isère, Jean-Michel Mithieu. Bonjour.
Bonjour.
Merci beaucoup d'être avec nous ce matin. Vous êtes donc à l'origine du verdissement des finances du diocèse de Grenoble.
On dit que les placements financiers ont une empreinte carbone comme un impact social également. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Le principe du système des finances ne sont pas des réalités désincarnées. En réalité, elles sont dans l'économie réelle, comme on dit.
Forcément, il y a un impact sur la manière dont on place notre argent en termes d'écologie, mais aussi de questions sociales, environnementales, de justice et ainsi de suite.
Ce sont ces éléments-là qui sont importants dans cette réflexion sur les placements.
L'argent n'est pas désincarné. A Grenoble, c'est un parcours que vous avez entamé d'une transformation dès 2017. Qu'est-ce qu'il y a à l'origine de ce choix ?
En fait, dans les années 2016-2017, une grosse réflexion s'est imposée un peu à nous, notamment après la crise financière de 2008 et les conséquences qu'elle pouvait avoir sur les placements financiers du diocèse.
Pour nous, une réflexion a été menée pour savoir dans quel contexte on voulait gérer nos questions de finances pour le bien commun du diocèse.
À cette occasion-là, on a d'abord pris un élément de constat. On s'est rendu compte qu'on n'était pas des spécialistes des placements, que ce n'était pas directement notre métier.
On allait sans doute faire le choix de déléguer une gestion de tous nos placements à moyen et long terme à des délégués qui gèreraient pour nous.
Mais on ne voulait pas évidemment que ces délégués gèrent n'importe comment, et notamment par rapport à l'état d'esprit à la fois en bon père de famille,
mais aussi sur les questions de doctrine sociale de l'Église, c'est-à-dire ce que nous estimons être des placements justes, des manières justement d'interagir avec ces placements sur l'économie
qui soient productifs, qui soient en cohérence avec notre réalité chrétienne. Et c'est comme ça qu'en fait la jeunesse de ce travail-là s'est mise en place en 2017.
Et ça a été bien reçu, ça a été un choix qui a été validé par le comité économique du diocèse et par l'évêque facilement ?
Oui, c'était justement un choix qui était demandé, une réflexion qui venait du conseil des affaires économiques lui-même, auquel le père de Kérimène, l'évêque de l'époque, était sensible.
Et donc on a travaillé dans cette direction-là, notamment sur les huit critères de doctrine sociale de l'Église, qui sont la dignité de la personne humaine,
le bien commun, la subsidiarité, la charité, la solidarité, la destination universelle des biens, la justice et les choix préférentiels pour les pauvres.
Donc c'était ça qui a vraiment driver le travail.
Et donc toutes les finances du diocèse doivent aujourd'hui respecter par rapport aux placements financiers ces valeurs-là, les valeurs de la doctrine sociale de l'Église ?
C'est ça. Autant que faire se peut, parce qu'il ne faut pas être non plus naïf. La réalité des finances mondiales, de la complexité des produits, etc.,
ça fait que ce n'est pas très facile de piloter ça. Mais on tend à cette orientation générale assez précise.
Et du coup, dans notre charte, on a mis en place notamment un comité finance qui suit quasi tous les mois ou tous les deux mois au maximum
le travail de nos gestionnaires, qui les interroge sur un certain nombre de lignes et qui leur demande des éléments complémentaires de renseignements, etc.,
pour qu'on soit au clair sur la manière dont c'est géré. Et parfois, du coup, qu'on renonce à tel ou tel placement en termes de lignes dans nos fonds dédiés.
Et si on va un peu plus dans le détail, comment sont gérés ces fonds et par qui un peu plus exactement ?
Alors ils sont gérés par deux gestionnaires bancaires et de fortune. Ce sont des spécialistes de banque privée, on pourrait dire, dans deux établissements différents.
Tous les deux avec les mêmes critères, de telle manière qu'il y a un certain challenge entre les deux gestionnaires sur les mêmes types de montants initiaux.
Et ces fonds-là sont gérés par eux dans le cadre de fonds dédiés qu'on a créés spécifiquement au sein de l'Autorité des marchés financiers.
On a créé deux fonds, un fonds Saint-Ugo et un fonds Saint-Bruno, qui sont les fonds du Diocèse de Grenoble.
Comment faites-vous pour vous assurer que tous les placements du Diocèse ne financent pas des investissements dans les énergies fossiles ?
Car certains placements peuvent parfois être assez opaques.
Alors justement, toute la partie placements en direct, ça c'est très clair et ça a été exclu de manière précise et répertoriée.
Et ensuite, sur les différents fonds un peu structurés qui peuvent être détenus à l'intérieur de notre propre fond,
à chaque fois, on a une interrogation avec nos gestionnaires qui eux-mêmes interrogent les gestionnaires de ces fonds
pour qu'on ait des retours précis sur le taux d'énergie fossile qui pourrait être objet de placement à l'intérieur de ces fonds structurés.
Et lorsqu'il nous semble qu'il y a une part suffisamment substantielle, quand on a 0,01 ou autre,
ça peut arriver qu'on arbitre en disant que ça on peut le conserver.
Mais dans notre tendance, c'est vraiment d'aller vers un zéro énergie fossile.
Donc dès qu'on est sur un taux qui monte légèrement plus que zéro et quelque, on arrête.
Quels sont les enjeux autour du verdissement des finances pour les Diocèses aujourd'hui ?
Je pense que c'est plus un enjeu d'ailleurs global que seulement des Diocèses.
C'est une question de cohérence simplement avec l'évangile, avec la réalité des valeurs.
On pourrait dire que l'Église véhicule.
On ne peut pas à la fois rappeler un certain nombre de cohérences à avoir dans nos vies individuelles
et institutionnellement ne pas les mettre en œuvre.
Donc c'est ça qui est compliqué au départ à faire enclencher.
Mais une fois que c'est enclenché, on rentre dans un cercle vertueux.
On pourrait dire de contribution à un monde meilleur, à un nouveau monde.
Qu'est-ce qui a été compliqué à mettre en œuvre dans ce changement,
dans cette évolution de vos finances depuis 2017 ?
Je ne trouve pas qu'il y ait eu de grosses complications.
En réalité, il y a eu plutôt quelques freins,
notamment par rapport au niveau de produits financiers qui pouvaient en sortir.
Plusieurs interrogations en se disant
« Est-ce qu'on va pouvoir avoir les produits financiers qu'il nous faut pour équilibrer nos comptes ? »
Dans la réalité, cette crainte n'était pas justifiée.
On ne peut pas dire aujourd'hui de manière certaine
qu'en faisant des choix comme ceux-là, on perd des résultats financiers.
Puisque déjà, au préalable, nos modalités de placement
n'étaient pas des modalités de placement autre qu'en bon père de famille.
C'est-à-dire qu'on ne faisait pas des coûts financiers
en choisissant des placements qui rapporteraient beaucoup d'assez de coûts.
Donc, in fine, c'était plutôt quelque chose d'assez facile à mettre en œuvre.
Il n'y a pas eu d'impact négatif sur vos finances ?
Vous n'avez pas forcément perdu d'argent ?
Non, on n'a pas senti un choix qui avait un impact sur les résultats financiers significatifs.
On ne peut pas évidemment l'analyser très finement
parce qu'il faudrait faire des projections sur les placements qu'on aurait pu faire dans d'autres cas.
Mais la réalité de nos placements étant vraiment, je vous le répète,
en bon père de famille, sur des valeurs qui sont assez stables finalement,
avec des progressions qui ne font pas trop de dents de scie,
finalement non, il n'y a pas un impact important.
Je ne serais même pas en capacité d'évaluer une perte réelle, je ne crois pas.
Aujourd'hui, en France, il n'y a que deux diocèses à avoir verdi leurs finances,
le vôtre et celui de Nantes également.
Pourquoi les autres diocèses ne l'ont-ils pas fait ou pas encore fait, selon vous ?
Alors, d'abord, je ne suis pas sûr que d'autres diocèses ne l'aient pas fait
parce qu'il y a aussi une décision volontaire d'adhérer à la charte qui a été proposée par l'organisme NADAT aussi.
Donc, il est possible que certains diocèses n'aient pas fait cette démarche
mais qu'ils aient déjà entamé le verdissement de leurs finances.
Au-delà de ça, je pense que c'est toujours pareil.
Ça dépend un petit peu de comment le diocèse est géré, dans quelle histoire il se situe
et avec les administrateurs qui peuvent être plus ou moins sensibles à ces changements-là.
Mais de toute façon, c'est quand même une tendance assez générale
et dans les discussions qu'on peut avoir entre économes,
il y a quand même un affléchissement des choses
et ça va avancer au rythme de l'histoire de chaque diocèse, mais ça va avancer assez vite, je pense.
Donc, c'est facilement transposable à n'importe quelle finance d'un diocèse ?
Il me semble que oui. Après, c'est des choix de gestion.
Donc, choisir par exemple de faire gérer ses fonds moyen et long terme, c'est un vrai choix de gestion.
Nous, il nous semblait effectivement que c'était plus raisonnable que de gérer en direct.
D'autres diocèses ont d'autres positions là-dessus.
Évidemment, c'est beaucoup plus complexe à mon sens de gérer le verdissement d'un portefeuille assez complexe
quand on gère ça en interne d'un diocèse.
Nos ressources humaines et nos compétences internes sur les placements financiers
et notamment le décryptage de ces compositions de fonds, on n'a pas les outils pour.
Donc, les vrais professionnels de la finance sont quand même mieux équipés,
ont plus d'agences et autres qui peuvent les aider à faire ce genre de travail,
d'autant plus qu'il y a une pression de l'ensemble des clientèles, aussi bien particulière qu'institutionnelle,
sur justement toutes ces questions à la fois de critères sociaux, d'ODSE et ainsi de suite.
Donc, c'est quelque chose qui est un choix que chacun doit prendre, mais c'est faisable.
Est-ce que vous avez un retour des catholiques dans votre diocèse par rapport à cette évolution du fonds ?
Comment ont-ils reçu, perçu ce choix ?
Alors, on a un retour plutôt actuellement avec cette publication de nos choix,
parce que de fait, on n'avait pas forcément particulièrement communiqué là-dessus.
Ce n'était vraiment pas du greenwashing, j'allais dire.
C'est-à-dire que notre objectif n'était pas de communiquer sur la manière dont on plaçait,
parce qu'on serait exemplaire ou parce que…
Et donc, on était vraiment dans une démarche interne de cohérence.
Et donc, objectivement, on n'a pas vraiment pris le temps de communiquer
sur ces placements spécifiques qu'on avait orientés depuis 2017.
Et en fait, l'effet de l'annonce qui vient d'être faite il y a quelques semaines
fait remonter auprès de nous un certain nombre de réactions plutôt positives.
Et un dernier point, Jean-Michel.
Mitsu, est-ce que vous espérez que cet effet d'annonce aussi de ces dernières semaines
puisse faire des émus dans les diocèses français ?
Même si, encore une fois, vous dites qu'il y a possiblement d'autres diocèses
qui ont déjà entamé cette transformation de leurs finances.
Mais est-ce que vous espérez que ça puisse créer une émulation ?
Je le souhaite vivement parce que je pense qu'il y a une question de cohérence
entre notre foi et puis la manière dont on agit.
C'est quand même le message de l'Évangile qu'on annonce,
le fait d'être cohérent entre les actions et puis notre fond de foi.
Et je pense que ça passe par notamment tous les actes de gestion au quotidien
et particulièrement ces questions de placement financier pour les diocèses.
Donc oui, ça me semble être plutôt souhaitable.
Merci beaucoup d'avoir accepté notre invitation et d'avoir été avec nous ce matin, Jean-Michel.
Mitsu, je rappelle que vous êtes l'économe du diocèse de Grenoble-Vienne
qui a notamment répondu, entre autres, ou en tout cas engagé,
sa transformation et la transverdissement de ses finances depuis 2017
dans un respect des encycliques de la doctrine sociale de l'Église
et notamment de l'encyclique Laudato Si' du pape François.
Merci à vous et bonne journée et bonne continuation.
Merci, bonne journée aussi à vous.
