"Le Murmure de la Mer" - A bord de l'Ocean Viking
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9 déc. 2024
C'est un roman graphique sur le thème de la migration, réalisé à bord de l'Ocean Viking, le navire de l'association SOS Méditerranée. "Le Murmure de la mer" est le titre de la BD reportage de Hippolyte. L'illustrateur, auteur et reporter réunionnais, était notre invité.
C'est un roman graphique sur le thème de la migration réalisé à bord de l'Ocean Viking,
le navire de sauvetage de l'association humanitaire SOS Méditerranée.
Le murmure de la mer est le titre de la BD reportage de Hippolyte.
L'illustrateur, auteur et reporter est avec nous sur ce plateau.
Bonjour. Merci de nous avoir rejoints.
En janvier 2021, vous avez passé deux mois en mer au nord de la Libye à bord de l'Ocean Viking.
Pourquoi avez-vous eu envie d'embarquer et de raconter ces histoires de rescapés, des sauveteurs, des médecins ?
C'est une manière pour vous de vous rendre utile à votre échelle, de leur rendre hommage ?
Il y a de ça, évidemment. Il y a aussi le fait que je suis reporter et que du coup ce terrain m'intéresse
parce qu'il nous concerne tous et qu'on en parle peu, je trouve, ou pas très bien et qu'on s'est habitués aussi à ces images.
Il y a dix ans, j'avais été bouleversé parce que c'était passé à Lampedusa
et puis par l'investissement des SOS Méditerranée qui s'était lancé avec l'Aquarius pour sauver des gens.
J'ai l'impression qu'au fur et à mesure, on arrive à s'habituer à tous ces morts en mer.
Et moi, en tant que journaliste, j'avais envie d'aller voir pour comprendre, pour vraiment comprendre les histoires
à la fois des exilés et à la fois des sauveteurs, savoir qui étaient ces personnes-là en fait et ce qui les mettait en mouvement.
Et comment on se prépare à une telle expérience psychologiquement et physiquement ? Est-ce que vous avez reçu des consignes ?
Il n'y a pas de consignes particulières. Moi, je vais sur des terrains compliqués depuis très longtemps
et je sais que mon histoire est moins compliquée que celle que je vais raconter et que le seul devoir que j'ai, c'est de la raconter comme il faut.
J'ai la chance d'être né du bon côté. Ça, j'en suis pleinement conscient.
Et tout ce que je peux faire sans me sentir tout le temps coupable, c'est au moins de raconter l'histoire des gens qui n'ont pas de voix.
Et ce murmure, c'est celui-là en fait.
On va regarder à présent une planche qui m'a beaucoup marquée. On va voir un mur immense dans l'océan. Que symbolise-t-il ?
Le titre de la bande dessinée, c'est le murmure de la mer. Il y a le mur dedans. Il y a ce mur méditerrané.
Depuis beaucoup d'années, on externalise beaucoup les frontières de l'Europe. La Méditerranée, le principal mur est le plus meurtrier.
Il y a aussi peut-être la politique italienne.
La politique italienne et la politique européenne, tout court.
Ça fait maintenant 7 ans qu'on a abandonné le sauvetage européen pour transférer le centre de ressources et de secours à la Libye.
L'Europe finance la Libye pour porter secours en Méditerranée, ce qui est une hérésie totale.
Il n'y a que les ONG qui sauvent maintenant. Oui, c'est un mur européen.
Vous avez participé à de nombreux sauvetages. Un sauvetage qui était particulièrement éprouvant, celui de 20 bébés.
Vous vous êtes retrouvé avec un bébé de 20 mois dans les bras. A quoi on pense dans ce genre de moment ?
C'est un moment heureux ? C'est un drame ? A quoi on pense ?
J'ai toujours l'émotion qui remonte dans ces moments-là parce que c'est un moment profondément beau.
Moi, je suis papa. De se retrouver avec un enfant de 20 mois dans ses bras, d'imaginer tout ce qu'il a pu traverser avant.
Parce qu'on parle toujours de la traversée, mais il y a toutes les traversées de frontières avant qui parfois durent des années.
Et c'est quelque chose d'être tellement simple, en fait, d'avoir un enfant dans ses bras, de le sauver,
de lui permettre d'être un peu en sécurité, au calme pendant quelques instants.
Il pleurait et vous avez mis votre doigt dans sa bouche pour le calmer, le rassurer.
Oui, c'est un réflexe de papa. À un moment, il s'est rendu compte que je n'étais pas sa maman.
Il était très calme au début. Il s'est mis à pleurer. Du coup, mon doigt a caressé sa joue, il a trouvé sa bouche et ça l'a rassuré.
Moi, par contre, je n'ai pas arrêté de pleurer, évidemment, sur lui.
Mais c'est quelque chose de dur et de très beau et très simple, en fait. Et ça ne devrait pas être plus compliqué que ça.
Et c'est des moments aussi qui vous ont fait penser à votre fils. Vous parlez beaucoup d'Elia avec votre fils dans la BD.
Oui, c'est des moments qui me font penser à mon fils, qui me font penser à la chance qu'il a, aussi au monde dans lequel il va se trouver.
C'est plein de questions pour les enfants maintenant, entre le changement climatique, les migrants, la politique, les guerres.
Dans quel monde ils vont se trouver ? Mais c'est surtout la question, c'est comment ils vont se tenir dans ce monde-là et comment ils vont se tenir debout.
Moi, par exemple, je sais que je ne peux pas changer le monde, mais je sais que je peux essayer de le rendre un peu meilleur et d'être un peu conscient de ce qui se passe.
Et j'essaye de montrer à mon fils que surtout, il faut essayer de comprendre avant de juger. Moi, quand je vais faire des reportages, j'essaye de comprendre.
Je sais que lui, il a 16 ans maintenant. Je pense qu'il essaie de comprendre aussi le monde qui l'entoure avant de le juger. Et ça, c'est pas mal, déjà.
On va regarder aussi une autre planche. On y voit des parents avec un bébé dans les bras. Lorraine, Ben et Thelma. Quelle est leur histoire ?
Leur histoire, je ne la connais pas. Ils viennent du Cameroun. C'est la seule chose que je sais. Thelma, c'est le petit bébé que j'avais dans les bras.
J'ai pris du temps pour les retrouver parce qu'il y avait plus de 400 rescapés à bord. Et moi, je ne vais pas chercher les histoires.
Je n'ai pas envie qu'ils me racontent tout leur parcours en deux minutes parce qu'on ne raconte pas sa vie aussi rapidement.
Par contre, j'ai juste voulu les retrouver avant qu'ils partent pour retrouver le bébé et leur expliquer que j'avais cette histoire avec le doigt dans la bouche.
Et je n'ai pas été plus indiscret que ça. Donc, j'espère juste qu'ils vont bien et que le bébé va bien.
Vous intégrez à vos planches des photographies des visages de migrants. Pourquoi ce choix ? C'est une manière d'être plus dans le reportage et peut-être moins dans votre réaction à vous ?
Je suis photographe aussi. Donc, des photos, j'en fais tout le long. Normalement, j'en inclue tout le temps dans mes bandes dessinées.
Là, les premières photos, elles arrivent juste au moment où il y a le sauvetage parce que c'est des photos que j'ai déjà vues mille fois et qu'il faut que je les fasse.
Si je ne les fais pas, personne ne les fera parce que si on n'est pas sur un bateau d'ONG, on ne peut pas témoigner de ce qui se passe en Méditerranée, ce qui est terrible.
C'est un peu comme si on ne peut pas aller à Gaza en ce moment. On ne peut pas aller en Méditerranée sauf si on y va avec une ONG.
Du coup, je fais ces photos et je les montre pour montrer aussi ce qui se passe derrière.
Et quand je les prends, ça ne me fait rien. Ce sont des situations que j'ai déjà vues mille fois.
Par contre, dès que je pose l'appareil photo, quelqu'un s'avance vers moi. C'est une dame, Nadine, qui est enceinte et qui s'effondre.
Et là, en la touchant, je ressens tout son désespoir, tout son espoir qui renaît et toute sa vie.
Et c'est ce que je raconte. Il y a la photo, il y a l'image et puis à côté, il y a les émotions.
Ce soir, SOS Méditerranée présente Escale Solidaire au Théâtre du Châtelet à Paris. Vous serez bien sûr présent.
Quel est l'objectif de cette soirée et quel est le programme ?
L'objectif, c'est toujours de sensibiliser, d'en parler, de célébrer aussi SOS Méditerranée.
C'est aussi une soirée de soutien pour récolter des fonds. Il y aura énormément de monde.
Il y a des humoristes avec Charline Vanhoenacker et Walidia. Il y a des musiciens avec Sandra Nkake,
Thomas de Pourquerie, Zahoud Sagassan, Raphaël Hanader, Balakissi Soko.
Un très beau programme.
