Comment la recherche en sciences humaines, histoire et sociologie politique notamment, se déroule-t-elle en contexte de guerre ? À quels obstacles ou difficultés se heurte-t-elle ? En s’appuyant sur plusieurs expériences de terrain, depuis la guerre d’indépendance en Algérie jusqu’au conflit israélo-palestinien en passant par les « troubles » en Irlande du Nord, quatre chercheuses répondent.
Avec :
Chloé Rosner Institut national d’histoire de l’art (INHA) Terrain : espaces israélo-palestiniens
Agnès Maillot Dublin City University Terrain : Irlande du Nord
Caterina Bandini École des hautes études en sciences sociales (EHESS) Terrain : espaces israélo-palestiniens
Sylvie Hénault CNRS - Centre d’histoire sociale des mondes contemporains Terrain: France et Algérie
Réalisation : Cécile Dumas Production : Universcience 2024
À Gaza ou Jérusalem, comme hier à Belfast ou Alger,
éclatent des conflits qui meurtrisent des territoires
et créent des tensions bien au-delà de leurs frontières.
Des scientifiques travaillent sur ces terrains pour les décrypter,
les analyser, mieux les comprendre,
quand la guerre, elle, oblige à choisir son camp.
Comment travailler dans ces conditions ?
Quels obstacles faut-il surmonter
pour mener ses recherches sur des terrains divisés,
sur des sujets brûlants ?
Pour tenter d'y répondre,
quatre chercheuses, historiennes ou sociologues,
partagent leur expérience.
Elles travaillent sur l'histoire de l'archéologie en Israël,
sur le conflit nord-irlandais,
le militantisme dans les territoires israélo-palestiniens
ou la guerre d'indépendance algérienne.
Sur le terrain, elles sont amenées à réaliser des entretiens,
à observer des pratiques,
suivre des mobilisations
ou encore consulter des archives.
Les conflits, quels qu'ils soient,
créent des barrières plus ou moins difficiles
à franchir pour les scientifiques.
J'ai commencé ma carrière de chercheuse dans les années 80,
où j'ai fait une thèse sur le Champagne.
A l'époque, on doit avoir à peu près
entre 20 et 25 000 soldats britanniques
qui sont déployés en Irlande du Nord.
Donc ça reste un conflit très armé
et très dense sur le terrain.
Une fois qu'on arrive sur place,
il y a cette étape que tous les chercheurs
et toutes les chercheuses craignent énormément,
c'est-à-dire l'arrivée à l'aéroport Bengourion de Tel Aviv.
On ne sait pas si on doit s'annoncer
comme étant un simple touriste
ou si on doit annoncer qu'on vient faire du terrain.
Et si on vient faire du terrain,
on va nous poser des questions,
donc comment on va présenter notre travail.
Il y a certains quartiers
qui sont extrêmement exposés aux conflits
et d'autres qu'ils ne sont pratiquement pas du tout.
Moi, je m'intéresse à des quartiers
qui sont exposés aux conflits,
puisque c'est là que le parti Sinn Féin a son siège.
Moi, je pouvais traverser n'importe quel quartier.
On voyait bien que je n'étais pas du coin,
mais que je n'étais ni d'un côté ni de l'autre.
On m'a toujours laissé faire ce que j'avais à faire,
sans jamais chercher à obtenir des justifications ou quoi que ce soit.
Une fois qu'on est sur place,
si on veut se rendre en Cisjordanie,
on est soumise à passer par les checkpoints,
être contrôlés.
Il y a une situation asymétrique,
donc c'est évident que c'est peut-être plus facile,
c'est sûr, de faire du terrain en Israël
que de se rendre dans les territoires palestiniens.
Certaines particularités des conflits
amplifient les difficultés rencontrées sur le terrain.
C'est le cas du colonialisme.
Quand vous êtes dans une histoire coloniale,
vous êtes tout de suite dans un rapport d'inégalité.
Vous avez une société qui est concrètement placée
sous la souveraineté politique d'une nation étrangère,
avec une domination qui s'exprime concrètement,
même dans le quotidien,
par rapport au statut économique
des Algériens à l'époque coloniale,
leur statut politique,
statut économique.
Puisque le colonialisme a ça de particulier,
de vouloir effacer la complexité,
de vouloir effacer les ambivalences
et de vouloir proposer une vision
de la société complètement binaire
entre les colons et les autochtones,
une grande partie des difficultés rencontrées
sont liées au fait qu'on se retrouve prise
dans cette relation coloniale,
même si on y est extérieur.
Aujourd'hui, le rapport franco-algérien
est toujours dans un rapport d'inégalité
entre puissance occidentale européenne dominante
et un pays qui est un pays qui a une puissance,
mais qui est quand même du côté des pays du Sud.
Donc de fait, j'ai envie de dire que,
malgré moi, je suis dans une forme
de situation de puissance.
Donc il y a un rapport d'inégalité qui persiste
et qui n'est pas facile à gérer.
Dans un contexte de forte polarisation,
les scientifiques doivent souvent résister
aux injonctions, avancer avec prudence
et rappeler leurs objectifs.
Jamais les membres du Sinn Féin,
les militants du Sinn Féin,
ne m'ont demandé de prendre parti,
ne m'ont même demandé si j'étais d'accord avec eux,
si ça ne les intéressait pas.
Eux, ce qui les intéressait,
c'est de me parler et de me donner
leur récit, leur point de vue.
Par contre, on est en Irlande dans les années 80.
Encore une fois, le Sinn Féin est un parti
extrêmement controversé,
puisqu'il est très étroitement lié à l'Ira.
Et donc les gens, en général,
s'imaginaient que si je faisais des recherches
sur ce parti, c'était parce que
j'étais quelque part en accord
avec ce qu'ils représentaient
et avec ce pour quoi ils luttaient.
Et donc c'est plus à ce niveau-là
que ça a été compliqué
de me démarquer de cette espèce d'étiquette
qu'on me collait assez régulièrement
et automatiquement
de sympathisantes du Sinn Féin
et donc de l'Ira.
Je dirais qu'il y a des attentes
qui sont faites envers la communauté scientifique
de prendre position.
Il y a des attentes aussi de la part
de nos interlocuteurs sur place aussi
qui attendent
qu'on réponde aussi
peut-être à comment
on aborde tel ou tel sujet.
Cette injonction-là,
il ne s'agit pas peut-être
que le moyen de la contourner.
C'est de ne pas relativiser
la situation,
les réalités qui y sont.
Mais peut-être justement
à chaque fois de se rappeler
qu'on veut apporter un regard
scientifique sur des questions
qui sont complexes
et donc ça permet peut-être
parfois de s'alléger
légèrement
de cette injonction-là.
J'ai travaillé sur des initiatives
pour la paix, y compris
sur des initiatives pour la paix portées
par des colons au séjour d'amis
qui donc sont extrêmement
controversés
et extrêmement
problématiques à bien des égards
puisque les colons sont
communément considérés comme étant
l'obstacle principal à tout accord
de paix.
Quand on s'intéresse à des objets
aussi ambivalents,
forcément
c'est compliqué,
forcément on ressent
un jugement
d'un camp et de l'autre,
notamment dans le champ des études
palestiniennes.
Moi, personnellement, ce que j'ai ressenti
c'est que j'avais
cette injonction à condamner
ces initiatives
que j'étudie alors que
je considère
qu'au-delà de mon opinion
personnelle,
ce n'est pas mon rôle en tant que chercheuse
de les condamner
ni de les soutenir.
Quand on travaille sur des questions
qui sont très présentes dans l'espace public,
la façon dont le débat est posé
dans l'espace public, ça rejaillit
forcément sur l'espace scientifique.
Ce que je veux dire par là,
c'est que la politique d'Emmanuel Macron
à la suite du rapport Stora,
qui se veut une politique
d'apaisement
et de recherche de sérénité,
de réconciliation des mémoires,
en fait,
elle est pensée vraiment
de façon stato-nationale,
c'est l'État français avec son chef d'État
qui s'empare de cette histoire
et qui entend parler à son homologue algérien.
Et donc, en fait,
cette politique,
elle
avive une vision
de l'histoire qui est précisément
cette vision nationale
et ensuite bilatérale.
Et du coup, ça, ça rejaillit quand même sur nous.
Moi, je suis d'abord
historienne, évidemment je suis
française, mais je n'écris pas
l'histoire
comme un roman
national français.
Et dans les approches historiques,
on n'est pas dépendant de nos nationalités.
Mais cette politique, en fait,
elle crée un discours très puissant.
Donc ce discours
se superpose
et détermine les regards
qu'on jette sur nous.
Même si elles n'en sont pas les premières
victimes, ces chercheuses sont exposées
à la violence qui interfère
avec leur travail ou leur quotidien.
Pour mes recherches,
j'ai suivi des activistes
juifs israéliens qui
se rendent dans les territoires occupés
de Cisjordanie pour
accompagner des Palestiniens
sur leurs terres, dont ils sont
régulièrement, quotidiennement, et aujourd'hui
plus que jamais, chassés par
les colons ou par
l'armée. Et là, on a été
attaqués par un groupe de colons
qui sont venus
nous lancer des pierres. Et on a été
plusieurs à être légèrement
blessés.
Parler de cette violence
tend à
donner une image
un peu héroïque
de ce
qu'on fait.
Alors
qu'en fait,
les premiers concernés,
les vraies victimes de cette violence,
c'est les Palestiniens.
C'est une violence qui est complètement
invisibilisée
dans le discours public, dans le discours
médiatique. On le voit aujourd'hui plus que jamais.
On est projetés dans quelque chose
d'assez intense
et parfois violent.
Et donc forcément, ça
laisse des traces. Et souvent,
quand on retourne du terrain, d'ailleurs,
ça nous prend du temps pour
s'en remettre.
On a toute la réalité qui
nous reprend
au visage. Parfois, on intègre des choses
comme si c'était normal.
La violence,
le racisme,
plein de choses difficiles
qu'on intègre comme si c'était
quelque chose de normal.
Que le conflit soit en cours
ou qu'il appartienne au passé,
le discours scientifique est-il audible
quand le sujet est brûlant ?
Vu que c'est un sujet qui est tellement
abordé régulièrement dans la presse,
dans nos discussions,
même au quotidien,
je pense qu'il y a aussi une envie
peut-être de la part de certains
jeunes chercheurs
de vouloir aussi
démêler et de comprendre, d'apporter
des éclairages scientifiques
sur la situation actuelle.
Personnellement,
c'est quelque chose qui me motive aussi.
C'est utiliser les outils
de la science pour mieux saisir
les enjeux et les difficultés
qui entourent ces espaces.
Concernant
la colonisation
ou la guerre d'indépendance algérienne,
régulièrement ça ressurgit
dans l'espace public,
politique, médiatique.
Et
ce qui est un peu lassant,
c'est qu'à chaque fois, de mon point de vue,
c'est la répétition
comme si les résultats
de nos travaux historiques ne portaient pas.
Parce que par ailleurs, il y a plein
de modes de circulation des savoirs
ou de choses qui ne sont pas des savoirs,
qui font qu'il y a des formes de concurrence
entre une parole experte,
scientifique, fondée,
qu'on peut toujours discuter, mais quand même,
il y a des fondamentaux sur lesquels
les savoirs sont consolidés.
Et puis par ailleurs,
du discours politique
qui se veut historique.
Et donc, je sens moins la pression
qu'une forme de lassitude et d'interrogation
sur le sens de mon métier
et la portée
de la parole des chercheurs
dans notre société.
On est au stade de la transformation
de la société vers une société post-conflit
où, évidemment,
les plaies restent ouvertes
parce que c'est un conflit qui a touché
plusieurs générations de personnes
et en plus, la mémoire se transmet
de génération en génération.
Dans la société néerlandaise, pour l'instant,
on n'arrive pas à trouver de mécanisme
pour sortir complètement
du conflit et pour trouver
une façon d'apaiser la mémoire
qui reste extrêmement
divisée entre
ceux qu'on ressentit
les uns et les autres.
J'ose espérer que ma toute petite contribution
mais celle de tous mes collègues
a un impact
sur les débats de fond
mais, encore une fois,
c'est très compliqué.
J'ai vraiment plus l'idée maintenant
que, par notre parole,
on sème des graines de la même façon
que les enseignants dans leur classe
sèment des graines dont ils ne savent pas
si elles vont germer ou pas
mais, potentiellement,
on peut espérer.