L’Ukraine et Gaza : deux conflits majeurs et imprévisibles par leur ampleur qui ont fait irruption dans la géopolitique mondiale et jusque dans notre quotidien. L’Europe, qui semblait épargnée par la guerre, se remilitarise à grand pas tandis que le Moyen-Orient est plus que jamais menacé par l’explosion d’une guerre généralisée.
L’occasion pour Le dessous des cartes de prendre un peu de recul en faisant un état des lieux des conflits au XXIe siècle. Guerre civile syrienne, insurrection de Boko Haram au Nigeria, guerres de gangs au Brésil, répression contre la population Ouïghour en Chine : les conflits peuvent prendre des formes très diverses. Mais est-ce que cette multiplication de conflits très différents est propre à notre époque ? Les guerres ont-elles changé depuis le XXe siècle ? Essayons d’y voir plus clair avec nos cartes.
Magazine (France, 2024, 13mn)
Ravi de vous retrouver pour ce nouveau numéro du Dessous des Cartes.
Aujourd'hui, deux cartes pour commencer.
Deux cartes à la une de l'actualité depuis plusieurs mois.
Celle de l'Ukraine, envahie par la Russie depuis 2014, puis février 2022.
Et celle de la bande de Gaza, elle aussi dans la guerre,
depuis l'attaque terroriste du Hamas en Israël le 7 octobre dernier
et la riposte israélienne violente qui a suivi.
Deux cartes et les mêmes images de désolation.
Ruines, victimes, blessées, déplacées.
C'est la guerre à l'ancienne, sur terre, en mer et dans les airs,
mais aussi la guerre version XXIe siècle.
Des drones, des attaques cyber, des opérations de désinformation,
la bataille de l'opinion mondiale.
L'occasion pour nous de dresser un état des lieux des guerres de notre siècle
en les comparant à celles du siècle précédent.
XXIe siècle, combien de guerres ? Sortons nos cartes.
Et pour commencer, voici la carte des conflits armés en 2024,
classés en deux grandes catégories.
D'une part, les conflits entre deux Etats,
avec la guerre Russie-Ukraine depuis l'annexion de la Crimée en 2014.
D'autre part, les conflits à l'intérieur des Etats,
on en compte une cinquantaine au Moyen-Orient,
en Afrique, en Asie et en Amérique latine.
Commençons par l'invasion de l'Ukraine à grande échelle par la Russie
en février 2022.
Une guerre entre deux Etats sur le sol européen,
du jamais vu depuis les guerres dans l'ex-Yougoslavie.
Les armées des deux pays combattent avec des armements lourds.
Voici la ligne de front en mars 2022
et deux ans plus tard, en février 2024.
On estime le nombre des militaires tués dans cette période
à 31 000 Ukrainiens et 88 000 Russes.
Cette guerre très médiatisée,
avec ses images de villes bombardées et de colonnes de chars,
cache d'autres types de conflits beaucoup plus nombreux,
des conflits à l'intérieur d'un Etat,
avec dans certains cas des implications régionales
ou même mondiales, et c'est ce qu'on va voir maintenant.
Premier cas, la guerre à l'intérieur d'un Etat
avec intervention étrangère, comme en Syrie.
2011, la révolution démocratique,
née dans le contexte des printemps arabes,
est réprimée dans le sang par Bachar el-Assad.
Au fil des années, le territoire syrien se fracture
en zones contrôlées par différentes factions,
le régime et ses alliés, les Kurdes,
l'Etat islamique et bien d'autres.
La guerre civile entre Syriens s'internationalise
avec l'intervention de l'Iran et de la Russie
qui soutiennent le régime de Damas,
mais aussi les Etats-Unis, la Turquie, l'Arabie saoudite
ou le Qatar contre l'Etat islamique.
Deuxième cas, une guerre civile devenant régionale.
Prenons l'exemple du Nigeria.
Dans le nord du pays, à partir de 2010,
les combattants de la secte islamiste Boko Haram
multiplient les attentats et les enlèvements
et affrontent l'armée nigériane.
Chassés des villes, ils se réfugient dans les forêts
et les zones marécageuses autour du lac Tchad.
La guerre déborde alors au Niger, au Tchad et au Cameroun
alors que les djihadistes sahéliens se rallient à Al-Qaïda
et à l'Etat islamique pour donner un écho international
à leurs combats.
Dernier type de conflits internes,
ceux qui restent cantonnés dans les frontières d'un seul pays.
Au Mexique et au Brésil, par exemple,
les gangs liés au trafic de drogue se battent entre eux
avec des arsenaux d'armes lourdes.
Et les affrontements avec la police font des milliers de morts chaque année.
Autre exemple, la guerre policière
d'un État autocratique contre une partie de la population.
En Chine, dans le Xinjiang, le gouvernement de Pékin
utilise les forces de police pour mener
une véritable guerre contre le peuple Ouïghour.
Internement d'un demi-million de personnes dans des camps,
travaux forcés, stérilisation, assassinats
et bien d'autres violations des droits humains.
Alors à présent, intéressons-nous aux victimes
civiles et militaires que font ces guerres.
Sur cette carte, plus la couleur est foncée,
plus le nombre de morts est élevé.
Les populations civiles en particulier sont les victimes directes
des guerres actuelles. En effet, les conventions internationales
censées régir le droit de la guerre sont bien souvent
ignorées, prise d'otage du Hamas,
bombardement des hôpitaux de Gaza par l'armée israélienne,
viol de masse en République démocratique du Congo
ou anéantissement du théâtre de Mariupol en Ukraine,
pour ne citer que quelques exemples.
Conséquence, les guerres créent des mouvements migratoires importants.
Certains habitants vont trouver refuge dans des régions
épargnées du pays, en Ukraine, en Colombie,
en Syrie, au Yémen, en République démocratique
du Congo. Ces déplacés internes se comptent
par millions. Une autre partie des civils
quittent leur pays, on parle alors de réfugiés.
Des millions de Syriens, d'Afghans
et d'Ukrainiens vivent ainsi dans des pays d'accueil.
Alors à présent, un constat statistique.
Au total, en 2022, on comptait
une cinquantaine de conflits ouverts dans le monde,
c'est trois fois plus qu'en 1946.
En effet, les guerres coloniales et les guerres entre Etats
ont diminué depuis la Seconde Guerre mondiale, mais les guerres
civiles et régionales, elles, n'ont cessé d'augmenter,
avec toutefois considérablement moins de morts.
Alors revenons maintenant un instant en arrière.
Après la grande hécatombe mondiale de 1939-1945,
le monde est secoué à partir des années 1950
par les guerres de libération nationale
ou post-coloniale. En Asie tout d'abord,
guerres de Corée, écartelées entre les Etats-Unis
et le bloc communiste, guerres d'Indochine puis du Vietnam
contre la France puis les Etats-Unis, guerres d'indépendance
de l'Indonésie contre les Pays-Bas, luttes anticoloniales
dans toute l'Afrique et au Maghreb, par exemple
en Algérie, sous tutelle française, en Égypte,
sous influence britannique, ou encore au Congo,
sous domination belge. Les indépendances
des anciennes colonies européennes débouchent ensuite
sur des guerres territoriales entre voisins, voyons lesquelles.
Au Cachemire tout d'abord, entre l'Inde
et le Pakistan, à trois reprises,
Au Moyen-Orient, avec deux guerres,
mais aussi, de 1980 à 1988,
la guerre entre l'Iran et l'Irak,
la plus meurtrière de cette époque.
Dans les années 90, la dislocation de l'Union soviétique
entraîne des conflits dans le Caucase,
Arménie-Azerbaïdjan, Russie-Géorgie, Tchétchénie.
1992, l'éclatement de la Yougoslavie
ramène la guerre sur le sol européen
en Bosnie-Herzégovine, puis au Kosovo.
1994, la guerre civile au Rwanda
déclenche le génocide de 800 000 Tutsis
par les Hutus. Il sera suivi d'une guerre
dans l'est de la République démocratique du Congo,
qui fera des millions de morts.
Au XXIe siècle, le contexte géopolitique
a profondément changé, avec l'émergence
de nouveaux impérialismes et l'affaiblissement
du leadership occidental. Dans un monde
désormais multipolaire, le système de sécurité
collective des Nations Unies est remis en cause.
Les guerres se multiplient et se transforment.
En 2024, on ne compte plus que 11 opérations
de maintien de la paix des Nations Unies dans le monde,
avec des résultats bien incertains.
L'échec le plus cuisant des casques bleus est sans doute
le départ de la MINUSMA du Mali en 2023.
Après 10 années de soutien à l'armée malienne
contre les djihadistes, les forces de l'ONU ont été
chassées par la Jeinte, qui a pris le pouvoir à Bamako.
L'armée française, elle aussi, a été priée
de plier bagage. Et puis il y a la fragilité
économique, politique et climatique de nombreux
Etats. Elles contribuent à la multiplication
des conflits. Vous voyez sur cette carte les pays
les plus stables, en bleu et en vert, et ceux qui sont
les plus instables, en rouge. En Éthiopie, par exemple,
la guerre civile menace de reprendre après
deux ans de combats dans la région du Tigré, de 2020
à 2022. D'autres provinces se rebellent désormais
contre le pouvoir central d'Addis-Abeba, qui
veut intégrer les forces spéciales régionales à l'armée
et à la police fédérale. Autre spécificité
du XXIe siècle, le caractère interdépendant
des conflits. Ainsi, le conflit
amasse Israël et ses répercussions en mer
rouge. Au Yémen, le gouvernement
de Sanaa a été renversé en 2014 par
les rebelles houthistes, qui contrôlent aujourd'hui une grande partie
du pays, dont la capitale, malgré le soutien
de l'Arabie saoudite au régime yéménite, reconnu
internationalement. Par solidarité, disent-ils
avec les habitants de Gaza, les houthis ont
en effet lancé des attaques de drones contre les navires marchands
qui transitent par la mer rouge. Effet
domino, les Etats-Unis et leurs alliés ont répliqué
par des raids et une présence militaire renforcée
dans la zone. Les actions des houthis
et leur perturbation sur le commerce mondial nous rappellent
aussi combien la conduite de la guerre a changé.
Les drones sont devenus l'arme de guerre
par excellence des conflits asymétriques, mais
ils sont aussi utilisés sur le théâtre ukrainien.
Autre visage des conflits actuels, les
compagnies militaires privées, telle la célèbre
milice russe Wagner, aujourd'hui remplacée par
l'Afrika Korps. Les guerres se sont aussi déplacées.
Ainsi, le cyberespace est devenu
le lieu de nouvelles confrontations entre les puissances
qui s'y battent à coups de logiciels malveillants et de trolls
et mènent des opérations de déstabilisation chez les adversaires.
La guerre devient alors hybride.
Pour terminer, voici les 15 plus gros budgets militaires
mondiaux, Etats-Unis en tête. Et voici d'autre part
les 3 pays qui ont exporté le plus d'armes entre
2019 et 2023, sur le podium, les Etats-Unis,
la France et la Russie. Voilà
pour cet état des lieux des guerres de notre siècle et du précédent
avec l'actualité sombre des derniers mois.
Qui se souvient encore qu'à l'aube des années 2020,
on se réjouissait de constater que les guerres inter-étatiques
semblaient en voie de disparition, que les grandes puissances
prenaient grand soin d'éviter toute confrontation
directe entre elles ? Aujourd'hui, les bruits de
bottes se multiplient, en Europe notamment.
Bref, l'éternel recommencement de l'histoire,
ou comme disait l'écrivain français Jean Giraudoux,
Pour aller plus loin, nous vous recommandons ces 2 ouvrages
et d'abord celui-ci, « Guerres et conflits armés au XXIe siècle »
aux presses de Sciences Po.
Et puis c'est avec lui que nous avons préparé cette émission.
Le chercheur Amael Kataroudza publie
cet atlas des guerres et des conflits aux éditions
« Autrement ». Ainsi s'achève ce nouveau numéro
du Dessous des Cartes. Rendez-vous bien sûr la semaine prochaine,
même endroit, même heure. Et d'ici là, n'oubliez pas
arte.tv et nos réseaux sociaux pour retrouver l'ensemble
de nos vidéos. A bientôt !